‹ La perse en automobile à travers la Russie et la CaucaseChapitre 10 sur 21 · DE RESHT A TÉHÉRAN OU PREMIÈRES EXPÉRIENCES SUR ROUTE PERSANE · texte numérisé non relu

DE RESHT A TÉHÉRAN OU PREMIÈRES EXPÉRIENCES SUR ROUTE PERSANE

Nous roulons à l'allure de dix kilomètres à l'heure. C'est assez pour que nous sentions tous les cahots de la dure berline à qui nous avons confié nos os et notre chair. Les ressorts de la voiture ne sont plus qu'un vain ornement.

Le temps est gris, humide. Nous remontons la petite rivière de Piré-Bazar. Bientôt nous sommes dans la forêt. La végétation en est d'une prodigieuse richesse ; des hêtres, des érables aux grandes feuilles, des platanes, des ormeaux élèvent leurs cimes dans les airs, tandis que le dessous de bois est envahi par des taillis épais, des ronces, des lianes ; un ruisseau profond court le long de la route. De petits zébus paissent dans les clairières l'herbe drue et s'enfoncent sous bois à notre passage.

Nous traversons un ou deux hameaux de quelques maisons. Des femmes vêtues d'étoffes claires travaillent la terre dans les jardins ouverts et, dès qu'elles nous voient, se voilent la figure. Le paysage est d'une luxuriance admirable et monotone.

Maisvoicique soudain nos chevaux s'émeuvent, font un brusque écart et nous mettent dans le fossé ]-)]cin d'eau courante qui borde la route.

Nous avons le temps de sauter par-dessus la portière. Nos valises, que nous avons eu le soin d'attacher, ne tombent pas dans l'eau. Le

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cocher, qui a roulé de son siège, se relève sans hâte et sans étonnement. Les chevaux se désaltèrent dans l'onde pure. Nous savons déjà ce qui leur a fait peur, car une odeur abominable nous suffoque.

Elle se dégage d'un grand chameau en train de pourrir au travers de la route. Il est tombé là ; on l'y a laissé sans même l'achever et la mort est venue lente et douloureuse. Ce sera l'affaire du soleil de vider cette carcasse lorsque les chacals en auront enlevé la viande. Il j a peu de jours qu'il est mort, car il est presque intact, les chacals n'ont mangé que le ventre et le haut des cuisses. Il reste, le cou tendu et suppliant, à empester l'atmosphère.

Il faut décharger la voiture. Heureusement, aucune roue n'est cassée et nous pourrons continuer. Dix minutes après, à moitié asphyxiés, nous reprenons notre train lent et douloureux.

L'après-midi, nous arrivons aux premiers contreforts des montagnes. La forêt ne cesse de les recouvrir. Nous passons dans une allée sans fin d'arbres, dont la verdure, après la saison des pluies, est d'une prodigieuse intensité. Ici les délicates clochettes des liserons nous font une haie candide; là, nous passons dans l'odeur forte des sureaux; plus loin c'est un bois d'oliviers séculaires et tordus dont les troncs noueux portent une frondaison argentée ; dans une clairière paissent des chameaux ; les ballots sont entassés sur l'herbe ; la caravane ne repartira qu'à la nuit et, sans doute des djinns viendront alors, danser dans ce cirque d'arbres très vieux. A gauche, une rivière roule impétueuse sur des sables jaunes et, partout, à travers la forêt escarpée, de l'eau sourd, court et bruit ; des sources jaillissent d'un rocher et se font un lit dans les mousses ; des ruisseaux au fond d'un ravin filent sous un pont ; d'autres choisissent de couper la route à laquelle ils arrivent par une série de cascatelles légères ; des fontaines sont taillées dans le roc et des pers^enches s'y baignent. C'est un murmure continu d'eaux fraîches et chuchotantes, un enchantement sans fin de verdures printanières.

Nous avons déjà fait six ou huit relais ; à chaque fois, on perd une demi-heure ou une heure. Nous avons bu un nombre considérable de stakaii tchai que l'on nous verse d'une théière posée sur des braises rougissantes.

Maintenant, nous sommes sortis de la forêt ; nous longeons dans lanuit noire des parois de rochers. Enfm nous traversons un pont sur

la grande rivière ; un courant d'air glacé siffle dans le défilé. Une barrière de bois nous arrête. Nous sommes à la zastava de Mendjil où nous devons coucher, grâce à la protection du consul de Resht.

Il est dix heures et demie. Voici douze heures que nous roulons. Nous sommes très fatigués.

La nuit à Mendjil. — Nous trouvons un maître de zastava, juif, aimable, intelligent, et son fils, qui a quitté depuis quelques mois le gymnase de Rostov-sur-Don, fermé comme tous les établissements d'instruction de Russie. Bientôt le samovar chante doucement sur la table et on apporte un grand plat de pilaff que nous trouvons excellent. Nous ouvrons le panier des provisions et partageons avec nos hôtes un dîner mangé de grand appétit, tandis qu'au dehors le vent qui rugit dans le défilé semble vouloir emporter la petite maison.

Emmanuel Bibesco cause en allemand avec eux. Puis ils nous offrent leur chambre. L'un des gardes est obligé de veiller jusqu'à minuit à la barrière pour le péage des caravanes ; le maître le remplace le reste de la nuit.

Nous nous couchons.

Hélas ! Nous ne dormons pas. Une chasse à certain petit animal plat et brun occupe les premières heures de la nuit. Et lors que nous avons pris toutes les précautions nécessaires et soufflé enfin la bougie, voilà qu'une dame souris choisit de vaquer à ses occupations, trottine, grignote du bois, grimpe le long des rideaux, s'aventure sur nos lits... Adieu, sommeil! nous étions pourtant bien fatigués, mais cette souris veut que nous nous occupions d'elle. Il faut rallumer !... Nous rions de nos malheurs, tout doucement, parce que dans la pièce voisine nos hôtes dorment et ces gens ont été si aimables que nous ne voudrions pour rien au monde qu'ils sussent les malheurs de notre nuit. C'est sans bruit que nous courons à pieds nus après la souris et que, finalement, après le plus excitant des laisser-courrc, nous la forçons derrière un rideau...

C'est presque le petit matin ; nons n'avons pas dormi une minute, et voilà c|ue déjà l'heure sonne de nons lex'er, car nous avons une rude étape devant nous.

Jeudi II mai. — Le jour pointe tlerriè're les montagnes. Nous

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sortons de la zastava. Le paysage avant le lever du soleil est tragique. A gauche et à droite, deux parois de rochers déchirés, entre lesquelles court la large rivière Chakroud, grise, tumultixeuse, qui file sous le pont que nous avons traversé hier soir.

Un vent furieux et glacé descend la vallée élargie au-dessus de nous et s'étrangle dans le défilé resserré.

Nous attendons plus d'une heure le cocher et les chevaux.

Le pays aujourd'hui présente un contraste frappant avec la contrée que nous avons traversée hier. Hier des bois épais, des eaux, des fleurs.

Aujourd'hui, plus un arbre, plus une plante; des rochers et des pierres, sans fin.

Il y a encore quelques champs de seigle bleu, d'avoines légères qui frissonnent au vent du matin; ces champs se cachent dans le creux de la vallée, près de la rivière où poussent quelques peupliers tremblants dans le jour clair de l'aube, d'une verdure neuve, riche, intense, dont il semble qu'on n'ait jamais vu la pareille.

Au-dessus de la vallée élargie, ce sont des montagnes arides, cratères éteints, coulées de lave, pics déchirés ou mamelons arrondis, crêtes déchiquetées avec furie, aiguilles menaçantes, tout un monde volcanique, tourmenté par la mort, baigné d'une lumière cristalline, implacable, d'une pureté sans égale qui laisse lire à des lieues de distance les accidents précis du terrain. D'immenses parois de rocher d'un rouge sombre comme le porphyre donnent un aspect tragique à la vallée que nous remontons lentement ; parfois des coulées de soufre d'un jaune aigu sont cristallisées sur la pente et les flancs d'un pic isolé.

Nous restons des heures et des heures dans ce paysage d'une stupéfiante grandeur morne qui nous accable ; la route grimpe en lacets attachés à la montagne.

A Resht, le ciel était plein de beaux nuages; des vapeurs llottaient dans l'atmosphère. Ici, pas un nuage, pas une brume, une sécheresse inconnue dans laquelle tout s'électrise; les cheveux brossés crépitent. Le soleil tombe d'aplomb sur nous et nous en éprouvons l'intensité nouvelle. En moins d'une demi-heure, ce matin, nous avons quitté plaids, manteaux, vestons, gilets, maillots de laine et nous voilà en manches de chemise, serrés tous deux sous

une ombrelle qui ne nous protège qu'insuffisamment de l'ardeur du

soleil.

Nous aurions dû fermer la capote de notre antique berline. Mais nous étions des voyageurs inexpérimentés, nous ne savions pas.

Tant d'heures au soleil nous engourdissent ; parfois nous nous assoupissons ; la tête s'incline sur l'épaule ; le soleil en profite alors pour nous manger le nez ou l'oreille, ce qu'il fait en moins d'une

minute.

Nous voulons arriver ce soir à Kaswyn. Cela nous fait près de cent kilomètres dans la montagne. Nos chevaux changés toutes les deux heures sont en général lents et sages. Une seule fois, nous sommes emportés hors de la route ; la place manque ; nous voici très près du précipice. Mais le cocher ramène ses chevaux dans le droit chemin.

Nous sommes stupéfiés par la chaleur au point que ce petit incident ne nous émeut guère.

La route est déserte. Comme je l'ai dit, en cette saison les caravanes ne circulent que de nuit.

A chaque relais, nous buvons trois ou quatre petits verres de thé léger que nous trouvons toujours chantant sur les braises. Et nous mangeons des œufs durs que l'on nous offre partout.

Vers cinq heures du soir, nous sommes à cent cinquante kilomètres de Resht. Le pays change d'aspect; la vallée s'élargit; de vastes plans de terrains s'étendent autour de nous; nous quittons la chaîne principale des montagnes qui montent à notre gauche ; les pentes deviennent moins raides; de nouveau nous retrouvons des champs de seigle et d'avoine. La lumière ne cesse d'être incomparablement pure et cristalline.

Nous arrivons enfin au point culminant de la route. Nous sommes à seize cents mètres d'altitude, et, soudain, découvrons devant nous tout un pays nouveau qui s'étend à perte de vue, c'est le haut plateau de l'Iran que nous avons tant désiré.

A gauche, le protégeant au nord et le séparant du Turkestan russe, une chaîne prodigieuse de montagnes, l'Elbourz s'en va se perdre vers l'est jusqu'à l'Himalaya qui la continue. Les cimes blanches, glorieuses dans le soleil baissant, montent vers le ciel. Au

Un Tazieh ou représentation d'un mystère persan a Resht. Nous avons juste le temps de le photographier avant que le mollah s'indigne et nous oblige à quitter la place.

Vieux pont à Resht sur la rivière de Piré-Bazar.

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loin étincelle le pic conique du Demavend, la montagne sacrée, le cratère endormi dans les neiges éternelles. Au pied du Demavend, c'est Téhéran. Devant nous, la route redescend sur Kaswyn.

A droite c'est le haut plateau persan d'une altitude qui varie de onze à douze cents mètres ; des chaînes de montagnes peu élevées le traversent de l'est à l'ouest. Il s'étend, désert monotone, dans la lumière grise et bleue qui le baigne. Le voilà cet antique empire des Perses! Il est à nous, enfin!

Le même crépuscule affaibli descend sur nous et sur lui.

Nous nous redressons dans la voiture, nous ne sommes plus fatigués.

La nuit, qui vient vite en Orient, nous surprend sur la route. A dix heures seuleinent, nous faisons notre entrée dans la grande ville de Kaswyn, centre ancien de culture, où naquit cette « Gourret-oul-Ayn » (La consolation des yeux^, dont Gobineau nous a raconté la vie ardente et la tin tragique dans les troubles bâbystes (i).

Nous suivons une allée d'arbres épais et arrivons au relais, chûpar khané, où nous passerons la nuit.

Le chapar khané de Kaswyn est une hôtellerie.

Il est unique de son espèce en Perse. On y trouve des chambres, des lits, et à toute heure de la nourriture à des prix vraiment modiques. On nous y sert une poule au riz pour quatre-vingts centimes. C'est une chose qu'on n'oublie pas quand on vient de quitter les hôtels du Caucase où nous avons connu d'autres prix.

Extérieurement, il se donne des allures de palais avec le péristyle à colonnes qui l'entoure et le jardin qui l'enclôt. Du reste les plus simples constructions prennent volontiers, en Perse, une allure monumentale ; les murs sont le plus souvent en pisé, mais de beaux portiques sont dessinés évoquant le souvenir lointain des palais du Grand Roi.

A Kaswyn, il règne ce soir une vive agitation, car demain malin Sa Majesté le Chah, qui a quitté Téhéran voilà une quinzaine de jours pour se rendre en Europe, fera ici une entrée solennelle. Le Chah voyage avec toute sa cour.

(1) Sur l'histoire du Bàb et de la réforme religieuse qu'il tenta au milieu du xix« siècle, lire les belles pages de Gobineau dans Les Religions el Us PInlosopliies dans l'Asie centrale.

Un grand spectacle se prépare pour nous.

On nous a retenu une chambre. Ce soir, nous déployons nos lits de camp et prenons de sévères précautions contre les attaques nocturnes et sournoises qui sont plus redoutables en Perse que celles des voleurs de grand chemin .

Nous dormons fort bien. Merci.

L'entrée du Chah a Kaswyn. — Vendredi i^ mai. — Dès six heures du matin, le bruit nous réveille.

Nous sortons dans le jardin du chapar khané. Il fait une lumière claire et heureuse ; l'air du matin est d'une fraîcheur sèche exquise. Sur un ciel bleu d'outre-iner, la brise agite lentement les feuillages des peupliers et des grands et séculaires platanes qui bordent l'avenue. Ah ! le clair matin de fête!

Devant notre jardin c'est l'avenue ancienne et vraiment royale qui mène au palais du gouverneur.

A gauche, près de nous, un coin d'ombre épaisse sous les ormeaux qui abritent l'entrée principale d'une grande mosquée. On aperçoit sous l'arche de la porte aux carreaux de faïence émaillée, un peu de la cour principale, le bassin des ablutions, des troncs d'arbres énormes. Au-dessus des murs, parmi les feuillages frais, fusent les minarets qui flanquent la coupole centrale.

Le cortège impérial passera dans la cour même du chapar khané, en longera le jardin, puis prendra la grande avenue pour se rendre chez le gouverneur.

Je m'installe sur le toit d'un pavillon bas qui borde la grille. Je serai là à merveille pour voir et pour photographier.

Il règne déjà dans l'avenue une grande animation.

Des groupes d'hommes circulent vêtus d'une robe, brune le plus souvent, parfois bleue. Une ceinture de couleur serre la tunique de dessous à la taille; ils sont coiffés pour la plupart de la calotte de feutre ras.

Les mollahs ou prêtres, seuls, portent mi turban blanc. Ils sont nombreux. Kaswyn est une ville de prêtres; ils ont de belles figures régulières et fines, le front bombé, le nez allongé et mince.

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D'autres montrent une ceinture et un turban verts ; ceux-là sont des séides. Ils descendent du Prophète, ou du moins l'affirment, ce qui en ces pays où l'état civil est incertain, revient au même.

Des femmes, vêtues d'un grand voile noir qui les enveloppe, passent par groupes. Elles ont, sous leur voile, la tlgure couverte d'un mouchoir blanc à travers les à-jour duquel elles regardent sans être vues.

Toiat ce monde se promène avec dignité, sans impatience, conversant ainsi qu'il sied à des gens de sens rassis. Aucun cri aucune bousculade; des marchands circulent offrant de petits blocs de glace pour le prix de deux centimes; d'autres vendent des culots de pipe, d'autres des fruits secs.

Au pied du pavillon, sur le toit duquel je me tiens, sont assis une demi-douzaine de gens assez misérables; ils font cercle et se racontent des histoires ou des bons mots. Je suis frappé de la dignité simple de leur tenue. Deux ou trois fois des agents du gouverneur, armés de grandes baguettes, viendront les disperser. Ils se séparent sans résister et cinq minutes plus tard, ils sont là de nouveau, reprenant leur conversation interrompue. Autour d'eux jouent des enfants qui imitent les jeux équestres et les combats à la lance de l'héroïque Rustem.

Des arroseurs jettent de l'eau sur la poussière épaisse de l'avenue. Ils la puisent dans les fossés qui longent ce qui serait chez nous les trottoirs. Comme la plupart des villes persanes, Kaswyn a des conduites d'eau qui viennent des montagnes. Les Persans se sont toujours entendus à merveille à capter les sources et à les mener sous terre à des distances considérables.

Sur les toits des maisons basses, des petits enfants ont grimpé, et des femmes aussi.

Dès sept heures, de longues files de chameaux commencent à arriver du camp impérial qui était à vingt kilomètres de la ville. Ils sont attachés les uns derrière les autres par groupes de six. Les chameliers crient pour que la foule se range; la clochette que les chameaux ont au cou tinte, et ils avancent sans s'arrêter jamais, le cou tendu comme pour une st;pplication. Du premier jour, je m'intéresse passionnément à cette bête étrange, et je ne cesse de l'observer.

Ceux qui passent là sont chargés de tentes, de ballots de tapis.

de sacs d'orge ou d'avoine. Des mulets, par centaines, les suivent, puis des fourgons de bagage où sont entassées d'innombrables malles, les unes européennes, les autres persanes, bariolées de couleurs vives. Des domestiques de la cour, en livrée écarlate aux brandebourgs d'or, des soldats débraillés, des agents des postes impériales avec le lion d'argent sur le haut bonnet d'agneau frisé escortent les bagages. Il en défile ainsi pendant trois heures et plus ; il doit avoir passé quinze cents chameaux et autant de mulets. Les objets les plus bizarres s'entassent sur leur dos. Je vois une chaise roulante à siège d'osier, coiffant la bosse d'un dromadaire ; une boîte à musique colossale sur un mulet qu'elle écrase, un gramophone, un globe terrestre.

Arrive aussi un petit être gris, barbu, pointu, portant besicles, à califourchon sur un diminutif d'âne, chargé d'un bissac énorme dont les poches sont gonflées d'objets mystérieux, et d'où sort, menaçante et pointée vers le ciel, une immense lunette ; c'est l'astrologue de Sa Majesté.

Pour ajouter au pittoresque et à l'animation de la scène, des chefs des tribus montagnardes, les gouverneurs des gros villages voisins entrent dans Kaswyn pour saluer le Chah à son passage. Ils sont montés sur de vifs petits chevaux bellement harnachés, ont la carabine en bandoulière et. par groupes de douze ou vingt, caracolent dans l'avenue.

Le Chah, qui nous vaut ce spectacle, voyage aujourd'hui comme voyageaient jadis Xerxès ou Darius. Rien ou presque rien n'a changé depuis deux mille cinq cents ans, et quand il se met en route, c'est toute une affaire.

Il ne lui suffit pas d'avoir avec lui une douzaine ou deux de courtisans. Il emmène une suite de près de cinq mille personnes. C'est la population d'une petite ville, qui se déplace, qu'il faut loger et nourrir. Les ministres et les hauts fonctionnaires ne se séparent pas du souverain, non plus que les courtisans qu'il est habitué à voir chaque jour. Le harem reste à Téhéran ; les femmes persanes ne voyagent pas à l'étranger.

Comme ceux qui partent avec le Chah sont des personnages d'importance, ils ont une suite digne de leur rang. Chacun de ces seigneurs est accompagné d'un nombreux domestique. En Perse, un homme

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Rencontre dune carcasse de chameau au sortir de Resht. — Voiture dans le fossé.

Un admirable pouilleux sur la route entre Kaswyn et Téhéran.

Habitations persanes dans la montagne entre Mcndjil et Kaswyn.

La Zastavj ou le Chah dormit.

Au matin, on lève le camp du Chah.

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de qualité a une vingtaine de gens au moins dont la seule occupation est de s"accroupir sur leurs talons pour se raconter d'interminables histoires. Il faut à chaque courtisan deux tentes. Tune dans laquelle il couche, l'autre qui est envoyée en avant pour le camp du lendemain; ses domestiques ne se passent pas de tentes non plus. Il emmène plusieurs chevaux de selle, et autant de palefreniers que de chevaux, des chameaux, des mulets pour porter les tentes et le mobilier des tentes, de nombreux tapis, luxe de tous le plus indispensable à un Persan, tapis de Kerman, d'Yesd ou d'Ispahan. qu'à la halte on étendra sur le sol ; deux ou trois malles sur lesquelles sont peints en couleurs vives des ornements ou des fleurs. Et comme le voyage se fait à travers le désert, des provisions doivent êtres emportées. Enfin un millier de soldats veille sur la sécurité du Chah.

Le voyage pour arriver au chemin de fer russe demande deux mois, car Sa Majesté n'aime pas faire plus de vingt kilomètres par l'our. Encore, à ce train-là, elle s'essouffle. Lorsqu'elle arrive dans des villes comme Kaswyn ou Resht, elle s'y repose pendant plusieurs jours.

Au bord de la Caspienne, le Chah ne prend pas le bateau. Il craint la mer et, d'une façon générale, l'eau. Une diseuse de bonne aventure, voulant sans doute s'amuser aux dépens de Sa Majesté, lui a prédit qu'il mourrait par l'eau. Et dès lors le Chah évite la mer, les rivières et même les ruisseaux. Nous avons traversé le Mourdab ; le Chah n'ose s'y risquer. Il prend une route sablonneuse qu'on vient de tracer et qui mène avec un immense détour à Enzeli. Notre automobile en profitera.

La diseuse de bonne aventure doit rire lorsqu'elle voit le Chah renoncer à traverser sur Bakou par un des excellents vapeurs de la compagnie russe et entreprendre par terre le pénible voyage le long de la Caspienne sur une route à peine tracée, à travers le pays le plus fiévreux de Perse. Il faudra au Chah trois semaines pour arriver d'Enzeli à Bakou où un bateau l'aurait mené en quinze heures.

C'est à la frontière russe qu'il laissera quatre mille cinq cents personnes, sans compter les chameaux et mulets. Il ne restera qu'une cinquantaine de ministres et courtisans pour l'accompagner en Europe. Cette armée de courtisans, de domestiques qu'il traîne avec

lui est redoutée par les populations des pays qu'il traverse. Les domestiques du Chah portent un uniforme éclatant, mais ils ne sont que rarement payés. Sans doute estime-t-on qu'endosser l'uniforme impérial est un honneur suffisant. A eux de se tirer d'affaire. Aussi quand on les voit arriver, les habitants s'enfuient ; et les chameliers quittent la route avec leurs chameaux et leurs mulets.

La note moderne et délicieusement baroque de ce tableau est donnée par l'automobile du Chah, car le Chah a un automobile à vapeur et deux mécaniciens français.

A quoi lui sert son auto ?

Rien ne serait plus satisfaisant que de voir « le Pôle de l'Univers y^ adopter la façon la plus rapide et la plus nouvelle de voyager, monter en auto à Téhéran pour faire en une journée les trois cent cinquante kilomètres qui séparent la capitale de la mer Caspienne. Il serait beau que Sa Majesté fût l'homme le plus <r vite » de son empire. On peut imaginer les légendes que créerait ce peuple crédule autour d'un souverain qui aurait l'extraordinaire pouvoir d'être le matin à Téhéran et le soir à Resht.

Le Chah n'a pas compris cela. En outre, il a mal aux reins.

Il se sert de l'automobile comme vous et moi noiis servirions d'une petite voiture à bras pour malade. Il se promène dans ses jardins. Sur route, il ne couvre qiie vingt ou vingt-cinq kilomètres par jour. Encore ne les fait-il pas en une demi-heure. Il faut que les soldats qui l'entourent puissent suivre la voiture au pas —

Ainsi le Chah, parti à sept heures du matin en automobile pour un voyage de huit cents kilomètres, s'arrête à dix heures en ayant parcouru une vingtaine.

Du reste il alterne et ne prend l'auto que de deux jours l'un. Je pense qu'il sera en voiture aujourd'hui pour ne pas effaroucher ses fidèles sujets de Kaswyn.

Vers dix heures, enfin, un coup de canon retentit. Le Chah a franchi la porte de la ville. Aussitôt après nous voyons arriver une nuée de gens à pied et à cheval armés de longs bâtons. Ce sont les ferraches de Sa Majesté qui rangent la foule, laquelle se laisse faire de bonne grâce. Elle ne témoigne du reste que d'une curiosité modérée.

Puis délile un peloton de gens de la maison impériale en livrée

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écarlate à brandebourgs d"or; à leur tête marche un majordome, court, énorme, espèce de pot à tabac à grands tavoris, qui brandit maladroitement une haute et lourde canne de tambour-major à pomme d'argent ; puis vient une fanfare à cheval, puis des cosaques persans avec, à leur tête, un général rouge comme une écrevisse, puis enfin, dans une voiture à six chevaux dont la capote d'arrière est fermée, le Roi des Rois...

Il est vêtu à l'européenne ; il est assis de travers, très affaissé ; il semble un vieux notaire de province, fatigué.

Le canon tonne, mais la foule ne crie pas. Elle reste indifférente. Il paraît qu'il en est toujours ainsi. Les Persans n'ont jamais été enthousiastes des rois ou des chahs qui. depuis vingt-cinq siècles et plus, les gouvernent.

De Kaswyx a Téhéran. — Les portes de Kaswyn sont assez pittoresques, mais les pilastres émaillés, modernes et sans valeur. A midi, au plus fort de la chaleur, nous sommes sur route de nouveau. Nous rencontrons l'arrière-garde du Chah et ne cessons de croiser des chameaux et des mulets. La route qui mène à travers le désert jusqu'à Téhéran, est d'une redoutable monotonie. Pendant des lieues et des lieues elle s'en va droit devant elle. A gauche, au loin, c'est la chaîne de l'Elbourz. Là-haut, dans les montagnes, s'élevait autrefois le château du Vieux de la montagne, du chef de ces Haschichins ou Assassins qui jouèrent jun rôle dans les guerres entre musulmans et croisés. Là était ce Jardin du Paradis où ses fidèles goûtaient les subtiles et artificielles délices de l'opium.

A droite s'étend le plateau sans fin de ITran. Pas une forêt, pas un arbre ; des pierres et des sables à perte de vue. A gaiiche, les poteaux du téléphone et du télégraphe russe; à droite, ceux du télégraphe indo-européen. c[ui arrive de Tabriz et d'Odessa.

Tous les vingt-cinq ou trente kilomètres, un relais de poste avec quelques bosquets d'arbres. On perd à chaque fois près d'une heure à changer les chevaux. Malgré le passage du Chah, nous sommes assez heureux pour trouver partout des chevaux. Mais les malheureuses bêtes sont exténuées de fatigue ; nous avançons avec lenteur.

Pourtant nous comptons couvrir sans nous arrêter les cent cinquante kilomètres qui nous séparent de Téhéran.

Au départ de Kàswyn, lious espérions arriver à Téhéran avant minuit. Maintenant, il est cinq heures, nous ne pensons voir la capitalequ'au' petit jour. Mais nous nous affermissons dans notre résolution de ne coucher dans aucune zastava, dans aucun chapar khané.

La chaleur, le rayonnement du soleil sur la route et sur les sa):)les ; nous fatiguent extrêmement. Nous nous abritons tous deux sous l'ombrelle blanche de mon compagnon. En vain promettonsnous des pourboires royaux à nos cochers i car nous savons déjà assez de persan pour faire comprendre que si l'on va vite, il y aura un bakchich, et, si lentement, des coups), nous n'avançons jamais à plus de dix kilomètres à l'heure.

A chaque relais, nous descendons pour nous dégourdir les jambes. Une fois, nous rencontrons un coupé dont on est en train de changer les chevaux. Un vieux Persan l'occupe; à la portière, un jeime homme. Il s'approche de moi et me salue. Il essaie d'expliquer quelque chose et n'y parvient pas. Enfin il trouve trois mots qui lui suffisent et me dit solennellement, en montrant le coupé où repose le vieux monsieur.

- — Mon père, Altesse.

Et il sourit complaisamment.

Sur quoi, je m'incline et, dans le même langage, je lui dis :

— Moi, Altesse.

C'est à son tour de saluer. Après ce charmant échange de vanités dans le désert, nos Altesses reprennent chacune leur chemin.

KiscHLAG. — Devant la maison de poste aux murs en pisé, quelques ormeaux jeunes frémissent au vent du soir, seuls arbres dans l'étendue visible et bleue. Un bassin est creusé dans la terre près duquel un homme prie.

lia la face tournée au sud vers la Mecque. Agenouillé, il s'incline, touche la terre du front, se relève, s'incline encore. Sa robe est déchirée ; il est pouilleux et misérable; la souffrance d'une vie difficile se lit sur ses traits usés. Ses yeux mornes et tiers sont creusés; il n'a rien que lui-même.

Pourtant il ouvre les mains pour remercier le Munificent- qui

L'allée royale à Kaswyn.

Dans l'allée royale de Kaswyn. le gouverneur se rend à la rencontre du Chah.

Les bagages de Sa Maje.sté défilent a dos de chameaux pendant trois heures.

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Ta dépouillé. Il baise la terre et confesse la splendeur de Dieu unique et de Mahomet son prophète.

La nuit descend alors que nous sommes sur route. A chaque relais nous mangeons, pour nous soutenir, un œuf dur et buvons du thé léger.

Nous avons, paraît-il, une grande rivière à traverser à gué. Une des arches du pont a été emportée par une crue subite.

Là, les cochers déclarent qu'ils ne veulent pas chercher le gué de nuit. En vain Emmanuel Bibesco promet au maître de poste, qui comprend le russe, un pourboire énorme ; aucun cocher n'ose monter sur le siège. Ils déclarent que c'est impossible, que nous serons emportés par le courant.

Et nous voilà obligés de descendre les bagages pour une nuit hasardeuse dans un chapar khané.

Nous sommes de très mauvaise humeur.

Le relais est, ici, un monument considérable. Dans la nuit, nous passons sous une voûte profonde ; à gauche, des cochers sont rassemblés autour d'un feu de braises ; puis nous entrons dans un jardin entouré de bâtiments ; une lune amie nous montre de beaux arbres et des fleurs endormies. Nous gravissons un escalier aux marches trop hautes et arrivons sur des terrasses baignées d'une lumière argentée. Là, après un trajet assez long, on nous ouvre la porte d'une petite chambre carrelée, dont les murs sont passés à la chaux et qui semble d'une parfaite propreté. Elle a, chose remarquable, deux lits de fer et deux paillasses, une table et deux chaises.

Nous sommes accablés de fatigue par le long trajet sous le soleil sur la route dure. Nous demandons le samovar, sortons des conserves et montons nos lits de camp. Il fait humide ; nous devons être au bord d'un étang ou d'un marais.

Il est passé minuit avant que, enveloppés dans nos châles, nous soyons couchés. Malgré châles et manteaux, nous grelottons.

Mais nous ne pouvons dormir, car, sous la terrasse, c'est un coassement éperdu de grenouilles. Leurs couacs vibrent dans la nuit; il y a des soli et des choeurs ; jamais je n'entendis des voix si

fortes et si hautes. Et je comprends maintenant les seigneurs qui, au moyen âge, faisaient battre la nuit par leurs serfs l'eau des fossés entourant leur château afin que les grenouilles ne les empêchassent pas de dormir. J'avais vu jusqu'ici dans cette précaution un abus capricieux de tyrannie, le sentiment égoïste, néronien, d'un maître qui s'endort en sachant que d'autres veillent. Les grenouilles persanes qui, dans la nuit, chantent éperdûment à la lune, justifient les mesures les plus féroces que Ton prit jadis pour imposer le silence à leurs sœurs européennes.

Pourtant la fatigue plus forte l'emporte. Nous nous assoupissons.

Il ne doit pas y avoir une demi-heure que nous dormons lorsque nous sommes réveillés par du bruit dans la chambre.

Qu'est-ce ? Des voleurs ? Nous sommes plongés dans une telle torpeur que nous nous laisserions voler pourvu qu'on le fasse avec douceur.

Non, c'est le maître de poste avec une primitive lanterne à la main. Il essaie de nous expliquer quelque chose en persan. Nous ne voulons rien écouter. Nous le chassons et nous rendormons.

Pour peu de temps, car une heure plus tard cet homme obstiné revient à la charge.

De nouveau nous nous réveillons pour le trouver devant nous brandissant sa lanterne et racontant avec force gestes une histoire que nous finissons, comme il la répète pour la troisième fois, par comprendre. Il explique évidemment qu'il faut partir pour être au petit jour au gué, qu'à mesure que le soleil montera, l'eau montera aussi et que si nous attendons, nous ne pourrons passer.

Comme il ne sort pas, nous nous résignons à nous lever.

Nous sommies transis ; l'humidité a déposé une couche de gouttelettes fines dans la chambre ; j'avais laissé dehors une feuille de notes au crayon qui sont entièrement effacées. Frissonnants, nous nous faisons mélancoliquement une tasse de thé bouillant.

Puis il faut démonter les lits, les plier, les mettre dans leur étui, rouler les châles, rentrer les provisions, refaire les valises, les porter sur les terrasses, descendre les escaliers aux marches trop hautes !

Nous sommes dans la voiture, mais les chevaux ne sont pas

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attelés. Et, finalement, levés avant le jour, ayant à peine dormi, il est six heures lorsque nous quittons le relais.

Samedi, /j mai — Après quelques kilomètres pendant lesquels nous assistons au lever du soleil derrière les montagnes enveloppées de vapeurs, nous voici au bord de la rivière.

Elle coule, assez impétueuse, ma foi, entre des rives escarpées. Un pont la franchit, mais la pile centrale a été emportée par les eaux. On a établi en l'honneur du Chah une passerelle de bois que l'on traverse à pied. Pour les voitures, on a ouvert une large et rapide tranchée; elles descendent la rampe, arrivent sur la grève, remontent le courant sur une centaine de mètres et trouvent un gué. On attelle des chevaux de renfort ; les cochers crient et agitent l'embryon de fouet qu'ils tiennent à la main ; l'eau jaillit autour des roues, et notre voiture traverse la rivière tandis que nous la regardons du haut de la passerelle.

Toute la journée, nous nous traînons lentement sur la route monotone. Le paysage est sans accidents; c'est, à gauche, les montagnes, à droite, le désert ; la route file sans un crochet pendant des lieues et des lieues. On met deux heures à se rapprocher d'une petite colline qui semblait, tant l'atmosphère est pure, à trois kilomètres, et derrière laquelle nous pensions voir enfui Téhéran. Mais derrière la colline, c'est toujours le désert grisâtre écrasé sous un soleil de plomb.

Nous sommes hébétés de chaleur. Le peu d'air qu'il y a souffle de l'ouest. Comme nous marchons vers l'est, nous ne le sentons qu'aux arrêts. Toutes les heures à peu près, on passe un caravansérail, ou un village ou un relais. Des Persans allongés sur des nattes, boivent, à l'ombre, du thé ou de l'arak, fument le kelyan et, immobiles, nous regardent passer dans la chaleur du jour alors que toute la Perse engourdie fait la sieste.

Nous contournons une petite colline et voilà devant nous un cône parfait de neige montant très haut dans le ciel. Le cocher se retourne : « Demavend //, dit-il. C'est la plus haute montagne de la chaîne; Téhéran est à ses pieds.

Dans un relais, vers une heure, nous nous arrêtons pour manger des œufs frais. Nous sommes assis sous un portique qui

donne sur un petit jardin fleuri d'iris admirables. En face de nous, un peu à droite le Demavend, à gauche des montagnes neigeuses aussi ; des rochers élevés, derniers contreforts de la chaîne, viennent jusqu'à nous.

Un grand Persan, vêtu proprement, fume, étendu sous le portique. Il s'approche de nous ; la conversation s'engage et nous prenons notre première leçon de persan où il nous enseigne les mots indispensables à la vie, c'est-à-dire ceux par lesquels on demande la nourriture. Nous apprenons à dire : œufs, sucre, pain, thé, sel, cuiller, poule, puis : chevaux, voiture, cocher. Nous savons déjà dire : vite (:(OHd). C'est le premier mot que nous ayons employé et on m'appellera par la suite : ^< Monsieur Zoud. * Il nous dit aussi les nombres.

Une fois que nous savons cela, il nous raconte une histoire et, grâce au langage universel des gestes, nous le comprenons. Il montre mes grosses bottines américaines et nous explique qu'il a chassé dans les montagnes en face avec un Anglais qui avait des bottines semblables et que la chasse est très belle.

Nous quittons à regret le repos parfumé de ce portique pour reprendre le chemin de Téhéran.

Bientôt le cocher nous montre une ligne d'arbres, c'est Téhéran. Les villes d'Europe s'annoncent au voyageur par des maisons et des monuments; dans les villes d'Asie, au contraire, les arbres hauts cachent les maisons basses et de loin, alors que le guide vous signale une cité, on ne voit que de la verdure.

Au lieu des faubourgs misérables qui font une ceinture de pauvreté à nos villes, ce sont des jardins qui entourent les villes d'Orient.

Le soleil nous a plongés dans une telle torpeur que nous n'avons plus la force de nous réjouir.

Nous approchons de la ville avec lenteur. La route est encombrée. Des soldats à pied ou à cheval reviennent du camp du Chah; des âniers poussent des troupeaux de petits ânes gris chargés de bois à brûler, de broussailles ou de poutres; un cavalier porte sur son poing un faucon encapuchonné. Une poussière se lève qui fait mal aux yeux.

Une heure encore, puis nous arrivons aux portes de Téhéran, qui

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sont de construction assez pittoresque, mais recouvertes de plaques émaillées modernes sans aucune valeur.

Le cocher nous mène à travers des rues larges, bordées de murs pleins, sans une fenêtre, désertes. C'est affreux ! Est-ce cela que nous sommes venus chercher si loin? Est-ce cela Téhéran? Nous avons quelques minutes de désespoir.

Voici quelques boutiques enfin. Elles ne sont pas persanes. Nous apprenons que M. Bedrossian nous taillera un habit à l'européenne, en payant, cela s'entend, et que M. Elijan nous arrachera une dent à l'américaine.

Emmanuel Bibesco est plongé dans une noire mélancolie.

Nous arrivons enfin à l'hôtel. On entre dans une charmante petite cour intérieure, plantée d'arbres épais, fleurie de roses, et entourée, sur ses quatre faces, de portiques où donnent des chambres.

C'est l'hôtel anglais, tenu par M"" Reitz (il va sans dire qu'on l'appelle l'hôtel Ritz).

Nous nous y installons. Il y a des lits, des domestiques, de l'eau chaude. Nous commençons à connaître le prix des choses.

A peine baigné, je monte en voiture pour aller à la légation de France. Je m'aperçois alors avec inquiétude que j'ai oublié le nom de mon compagnon de voyage, ou plutôt, comme en rêve, il a changé de nom et de personnalité, c'est un autre de mes amis qui est là à l'hôtel anglais. Je ne me souviens pas qu'il ait voyagé avec moi ; je trouve à la fois étrange et naturel qu'il soit à Téhéran. Et je me félicite de n'avoir pas oublié mon nom, ce qui me gênerait singulièrement lorsque je réclamerai ma correspondance à la Légation.

Tels sont les effets de la grande force et cuisson extrême du soleil sur les méninges déjeunes imprudents qui voyagent de jour dans une voiture ouverte, au mois de mai, à travers le désert persique.

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