DE TÉHÉRAN A ISPAHAN
— Il n'y a pas de route, mais il y a des caniveaux.
— Ce serait une erreur de croire que le sable amortit les secousses. Il ne sert qu'à dissimuler les trous. La roue tombe dans le trou, le sable fuit, les voyageurs et la diligence gémissent.
— Nous avons moins de mouches qu'hier. Elles ne supportent pas la chaleur.
— Ce désert est nu.
— Cela est propre au désert.
— Pas un arbre, pas un homme, pas un oiseau, pas an reptile, pas même un chameau.
— Le chameau est bien trop intelligent pour se risquer en plein jour dans les sables brûlants.
— Il n'y a vraiment que nous !
— C'est bien mon avis.
— Il est entendu que c'est pour notre agrément que nous sommes ici.
— Dire qu'à cette heure des gens se promènent au Bois de Boulogne et qu'ils ignorent leur bonheur!
— Pour l'instant, nous sommes dans le lit d'une rivière. J'ai découvert que la Perse est un pays de rivières à sec.
— Comme vous dites.
— Vous avez l'épaule d'une dureté ! Je ne l'aurais jamais cru. Vous trompez bien votre monde.
— Quelle bizarre idée d'avoir emporté ce fusil gênant et inutile !
— Ah non ! ne faites pas arrêter pour tuer un sale vautour.
— Pourquoi nous suit-il ?
— C'est le requin du désert. 11 court l'accident.
— Trouverons-nous un gîte ce soir?
— Je ne veux plus continuer, j'en ai assez, je décide que je ne vais pas plus loin.
— Vous n'avez pas besoni de prendre une décision. Nous voici en panne de nouveau.
Et c'est vrai, nous sommes ensablés encore, à mi-distance entre les deux relais, dans le désert monotone que coupent de petits monticules de sable. Nous sommes là dans une chaleur sèche qui pique, à attendre que l'on nous ramène des chevaux
de renfort. Le temps coule lentement. Quand arriverons-nous, de ce train, à Ispahan? Nous serons bien heureux si nous faisons, aujourd'hui, quarante kilomètres.
Dans le coupé de la diligence, pour passer les longues heures d'attente, nous causons. En quelques mots, l'un de nous évoque un bord de mer gris et bleu où soufflent des brises fraîches, où meurent sur le sable des vagues crêtées d'argent; ou bien c'est l'intimité close d'un chez soi, tentures passées, fleurs sur la table, feu de bois dans la cheminée, bibelots rares et familiers, un coup de timbre qui vous fait tressaillir... Ah 1 que tout cela devient émouvant à être raconté si loin de l'Europe, au centre de l'Iran, dans ce désert immémorial et brûlant, où ni plantes, ni hommes ne poussent. Avec quelle intensité, pour échapper aux tortures présentes, nous revivons les heures de jadis!
Vers cinq heures, la force du soleil est moins grande. Nous descendons et voulons aller à pied au relais. Nous voici dans le désert, marchant au cri de « Vers Ispahan ! » mais le sable épais est si fin qu'il roule sous les pieds ; la marche est impossible. Alors nous revenons à la diligence. Sous une ombrelle Emmanuel Bibesco se couche à l'ombre illusoire d'un arbuste nain et déclare qu'il finira ses jours là ; d'autres s'installent stir le sable au ras des roues ; il semble qu'on soit assis sur un four.
A droite, nous avons des montagnes neigeuses et lointaines.
Le soleil baisse, les sables et les pierres s'assombrissent, le désert devient violet autour de notxs, les montagnes bleues ; le ciel est jaune à peine au couchant ; puis des mauves tendres passent au lilas foncé au-dessus de nos têtes. Et c'est tout de suite la nuit.
Nous sommes changeants et divers. Parfois la lassitude nous accable, personne ne parle, noub nous regardons avec des yeux mornes, nous n'avons que la force de ne pas échanger les tristes réflexions que nous faisons intérieurement sur notre folie. Puis, soudain, pour un mot heureux, c'est un fou rire général, nous voilà
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gais et triomphants. Il y a ainsi des moments charmants dans cette grande voiture abominable qui nous emmène au prix de souffrances continuelles vers un Ispahan inaccessible.
Le cocher revient au galop, amenant deux chevaux. Nous repartons enfin. A huit heures et demie, nous sommes au relais de Mahommadab. Là, grande dispute avec le maître de poste, car nous exigeons six chevaux au lieu de quatre. Nous ne voulons pas rester en panne une troisième fois. Aimé, qui semble une fillette, bouscule des hommes trois fois gros comme lui.
Pendant que les autres se querellent, nous entrons sous la voûte pour prendre le thé léger qui nous est devenu indispensable.
L'arcade est profonde, le sol dallé à deux pieds au-dessus du niveau de la cour. Accroupi sur lui-même, le dos au mur, un vieil homme, la barbe et les ongles acajou, remue de ses doigts secs des braises dans un réchaud sur lequel sont posées deux ou trois théières. Il prépare des verres d'une infusion qu'il appelle thé et qui a le goût de paille d'écurie. Il ne faut point songer à toucher nous-mêmes à la théière. Pour ce crasseux, nous sommes malpropres; notre contact souillerait les ustensiles dans lesquels il cuisine pour les '-' purs » qui sont, comme on le sait, les seuls musulmans. Il prend du sucre dans un vieux mouchoir et nous tend le verre d'un air dégoûté. Nous sommes si affaiblis que nous restons assis sur une natte pouilleuse à attendre le breuvage détestable qu'il nous prépare.
Plus loin, sous l'arcade, rangés en demi-cercle, une bande de bougres en haillons sont accroupis sur leurs talons; leurs visages sont bruns, presque noirs ; leur crâne est rasé du front à la nuque ; sur les deux côtés seulement, une touffe de cheveux sombres ; les uns ont des faces d'Hindous, d'autres sont voisins des nègres. Ils se passent sans mot dire une pipe au tuyau de bois énorme et nous regardent à peine. Une lampe au centre du cercle éclaire fortement leurs figures immobiles et leurs guenilles orgueilleuses.
Au fond de l'arcade, un gamin, presque nu, active, au moyen d'un éventail de palmes, un feu de braises qui rougeoient.
De neuf heures à une heure, nous roulons dans la nuit. A chaque instant nous nous assoupissons et, chaque fois, un cahot nous réveille d'un coup plus dur. Nous espérons trouver un gîte à la prochaine étape et nous remettre de l'accablante journée que nous avons eue. Aimé nous y promet un abri.
Il fait une nuit glorieusement belle; l'air est sec; le ciel criblé d'étoiles si brillantes qu'on ne peut croire que ce soient elles qui luisent si pâles au-dessus de nos pays d'Europe. Ici les nébuleuses de la voie lactée, à peine visibles à Paris, ont l'éclat des étoiles de seconde grandeur dans nos climats. C'est un spectacle prodigieux que celui du ciel vu du haut plateau persan.
Nous nous arrêtons vers minuit devant un portail monumental. Les Persans ont le goiat des monuments ; bon nombre de relais ont ainsi une porte magnifique, qui ne mène nulle part. Une façade leur suffit. C'est insuffisant pour nous.
Aimé nous assure que nous pourrons coucher au village suivant. Nous nous résignons donc, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement, à passer la nuit dans la diligence.
Assis sur des pierres, à la clarté de la lune qui se lève, nous mangeons des œufs durs, des biscuits et, en attendant que les chevaux soient prêts, faisons du thé dans nos bouillottes dont le vent agite la flamme. Nos membres sont ankylosés par tant d'heures de diligence.
Cinquième journée, 2^ mai. — Nous avons donc trouvé aujourd'hui, cinquième jour de notre voyage dans le désert, le seul moyen de partir de bonne heure : c'est de ne pas nous coucher.
Nous arrangeons de notre mieux les banquettes du coupé pour que les jeunes femmes puissent s'y étendre, et nous voilà roulant de nouveau sur un sable inégal. Nous sommes très fatigués, mais au moins ne soufïrons-nous plus de la chaleur. Et puis nous faisons du chemin et approchons d'Ispahan.
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Dans le compartiment d'arrière de la diligence, nous changeons de position toutes les cinq minutes; nous nousprêtonsunmutuel appui et déployons alternativement nos jambes sur les genoux de nos compagnons. Quant à dormir, il ny faut pas songer.
Nous nous rattraperons à l'étape prochaine.
Les minutes coulent lentement. Enfm, vers cinq heures, l'aube naît dans le ciel. Vénus brille comme un pur diamant à l'Orient; les autres étoiles pâlissent. Le petit jour nous montre une oasis, délicieuse et réelle celle-ci, des champs d'orge, de seigle, de pavots blancs, des ruisseaux d'eau claire le long de la piste, et bientôt un village pittoresque, dont les maisons aux murs à créneaux semblent des châteaux-forts. A distance, elles produisent un effet imposant; de près, nous découvrons que ces maisons sont en ruine, et les murs en pisé, qu'un coup de pied abattrait.
Nous sommes au relais. Nous sautons de voiture pour nous reposer et dormir, enfin! Désespoir, il n'y a qu'une écurie souterraine et pas de chambre, pas le moindre abri, pas la plus petite cahute, pas un arbre pour nous protéger des rayons du soleil !
Quelques minutes désolées, et quelque colère ! Des phrases de ce genre sont entendues. « Si on veut nous faire arriver sans manger et sans dormir à Ispahan, qu'on le dise. Il est évident qu'on veut notre mort. » Le « on », c'est moi sans doute, qui me résigne philosophiquement à l'inévitable, c'est-à-dire à ne pas dormir et à continuer notre marche, puisqu'on ne peut faire autrement. C'est moi, doué évidemment des pouvoirs d'un éfrit rencontré dans le désert, qui ai fait disparaître par un acte de ma toute-puissante volonté les chapar khanés somptueux qu'on se promettait.
Mais, devant cette simple constatation qu'il n'y a rien, l'accès de mauvaise humeur finit par passer.
Nous sommes heureux de trouver un beau ruisseau où nous nous baignons, et du lait de chèvre que l'on trait devant nous, de petites chèvres noires qui descendent de la montagne.
Vers sept heures, nous voilà repartis. Depuis vingt-quatre heures, nous n'avons guère quitté la maudite diligence.
Nous nous engageons dans les montagnes.
Les chevaux tirent tant qu'ils peuvent ; la piste que nous suivons monte par pentes brusques. Deux fois, trois fois déjà, nous
avons été obligés de descendre pour pousser aux roues, et maintenant les chevaux s'arrêtent et se refusent à nous mener plus loin.
Après l'ensablement d'hier, arrêt dans les montagnes aujourd'hui. Nous connaîtrons toutes les émotions d'un voyage en diligence en Perse.
De nouveau nous dételons un cheval et envoyons Aimé chercher du renfort. Nous sommes à une heure du relais.
Nous voici donc pour quelque temps tranquilles.
Le soleil monte dans le ciel et commence à nous chaufïer brutalement.
On est morne ce matin dans le coupé de la diligence. Quand verrons-nous Ispahan?
Les chevaux frais arrivent. Ce sont des bêtes vicieuses qui ruent au lieu de tirer. Nous avons un cocher sur le siège et un autre devant les chevaux qui ne se laissent pas conduire. Alors le cocher qui est à pied empoigne le timon et le pousse à droite et à gauche, suivant l'occasion. Nous suivons ainsi le plus difficile et le plus dangereux des chemins en pleine montagne.
Le paysage est d'un caractère impressionnant. Cette fois-ci nous voyageons dans la lune ; ce sont des montagnes de lave, des mamelons arrondis, des cirques réguliers, des séries de cratères éteints, des pics sur les flancs desquels sont de grandes traînées de soufre jaune vif, des crêtes déchirées, des parois de rochers de toutes couleurs allant des rouges et des bruns au violet et au jaune; pas un arbre, pas une pousse verte ; une désolation complète et tourmentée, une aridité pierreuse, un monde surpris par la mort et pétrifié dans les convulsions d'une atroce agonie.
C'est à travers ces montagnes farouches, convulsées, que nous avançons lentement, avec mille difficultés. Nous gravissons de petites côtes très dures suivies de descentes plus raides encore. Le cocher lance ses chevaux au galop pour la montée et fait la descente au pas.
Mais voilà que, comme nous atteignons ainsi au galop le sommet d'un col en miniature, le cheval de tête s'emballe, fait à toute allure un tournant à angle aigu, se précipite en bas d'une pente rapide; les quatre chevaux derrière lui le suivent tant qu'ils peuvent, le cocher hurle, la diligence oscille, les roues de droite
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quittent le sol, la lourde voiture se penche sur deux roues vers un précipice à gauche; nous voyons au-dessous de nous les rochers sur lesquels nous allons être écrasés, ils sont de couleur violette...; une seconde seulement... etvoilà que la diligence, au lieu de verser, se remet d'aplomb sur ses quatre roues qui nous mènent à une allure folle jusqu'au bas de la descente. Ouf! jamais nous ne verrons la mort de plus près jusqu'au jour où son heure sera venue.
Après une alerte si vive, nous nous arrêtons; l'un de nous chasse le cocher du siège et conduit à sa place. L'autre cocher continue à courir devant les chevaux.
A onze heures, enfin, nous arrivons au relais. Ici. il y a des bâtiments, des arbres, un ruisseau. Ici nous ferons enfin la sieste que nous attendons depuis trente-six heures.
Nous sommes à Imanzadé-Sultan Ibrahim.
Imanzadé-Sultan Ibrahim ou les douze Voleurs. — Comme nous descendons de la diligence, nous voyons dans la cour du chapar khané un homme vêtu de noir, une carabine sur l'épaule, qui nous regarde.
L'ayant vu, Aimé me tire à part et, très ému, me dit :
— Monsieur, cet homme-là est un grand voleur. Je le connais bien; il est Bakhtyare. Il faut faire attention.
Les Bakhtyares sont des tribus qui habitent les montagnes de cette région; elles sont indisciplinées et pillardes.
Je communique cette nouvelle sensationnelle à mes amis et nous nous promettons de faire attention aux bagages qu'on est obligé, du reste, de mettre tous à terre. Il n'y a qu'une chambre minuscule; nous l'offrons aux deux jeunes femmes et à un des maris. Les trois hommes restant arrangent leurs lits de camp dans un grenier à paille, plein d'une poussière qui vous prend à la gorge, et de souris très hardies.
On installe les valises dans le grenier. L'homme vêtu de noir s'intéresse à nos allées et venues, et bientôt le voilà qui m'aborde en anglais.
Ce chef de brigands sait l'anglais ! Il en connaît au moins dix mots, et la conversation, après les quelques civilités d'usage, s'arrête faute d'aliments.
Cependant nous nous baignons dans un ruisseau clair, tandis
que nos compagnes procèdent à leur toilette dans leur chambre, et nous nous trouvons réunis pour le déjeuner sous un beau platane.
Le maître du poste nous a donné un samovar et un réchaud. Il a même du pain et des œufs ! Nous déjeunons de grand appétit.
Près de nous. Ihomme noir s'est installé ; avec lui sont assis quatre ou cinq bakhtyares vêtus à la persique. Mais des gens plus couverts de cartouchières, de dagues, de poignards, nous n'en avons jamais vus. Georges Bibesco. pour leur montrer que nous sommes armés, va chercher son fusil et sa carabine, qui servent entin à quelque chose.
Un concours de tir s■ou^■Te dont quelques magnifiques guêpiers aux ailes bleues et jaunes sont les innocentes victimes. Puis nous allons nous reposer, en ayant soin de fermer de notre mieux les portes qui n"ont jamais eu de serrures. Le maître du relais nous avertit qu'il faut partir à quatre heures, car nous avons encore, dans les montagnes, deux heures de trajet aussi difficile que celui de ce matin, et on ne peut le faire qu^; de jour.
Enfin nous dormirons tout de même.
Nous dormons fort peu dans notre grenier à rats trop habité; mais enfin, nous avons pris un bain, nous sommes allongés, nous nous délassons. Les images vives et nombreuses que nous avons emmagasinées ces jours derniers repassent devant nous comme dans un rêve éveillé. Et nous pensons à Ispahan. inaccessible.
Si nous y pars-enons jamais, dire qu'il faudra s'en revenir par cet identique chemin sur lequel nous avons tant soulïert, et nous songeons à rester en Perse...
Aimé arrive en coup de vent dans le grenier.
— M'sieur, m'sieur, dit-il, nous sommes perdus, nous sommes perdus !
L'émotion l'empêche de parler. Enfin il reprend.
— Oui. le voleur. a profité de votre sommeil; il a réuni une dizaine d'hommes, tous armés de carabines et de poignards. Et ils sont partis nous attendre dans les montagnes où nous devons passer!
Diable !
Aimé continue.
— 11 en a laissé un ici pour l'avertir lorsque nous partirons.
Je sors sous l'arche d'entrée. C'est vrai, un homme à cheval, la
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carabine sur l'épaule, des cartonclies hii cuirassant le ventre se promène devant la porte.
Et je rentre dans le grenier à foin.
Premier conseil de guerre à trois. La nouvelle que nous apporte Aimé est grave. Nous sommes dans les montagnes, loin de tout secours, à cent kilomètres de la station la plus proche du télégraphe indien. Nous avons deux leninies avec nous. Que faire? Rester au relais ù attendre? Attendre (|ui? Il ne passe jamais persoinie sur cette route. Revenir sur nos pas? jamais. Alors tenter de passer tout de même. Ils sont douze, mais nous sommes des linropéens et, comme tels, bénéficions d'un prestige incomparable. Nous allons être reçu par le frère du Chah à Ispahan; nous avons été les hôtes du gouvernement persan à Téhéran ; nrjus sonunes des gens bien considérables pour des brigands persans. Aussi décidons-nous de risquer la partie, lit, cette décision prise, nous nousfélicitonsde notre héroïsme. Maintenant nous envisageons gaiement les conséquences possibles d'une rencontre avec les brigands. Jîmmanucl Bibcsco nous offre de nous prêter de l'argent. Un autre déclare cpi'il ventlrasavie cher. Quant à moi, je tire mon portefeuille et compte mes billets. J'ai sur moi deuxcentcinquante francs et une lettre de crédit inutilisable pour les brigands; je dis alors que si peu que j'estime nia vie, elle vaut pour moi plus tpie cette somme, et que je l;i. donnerai sans retard au cas où on me la demanderait, même imjiolinient . Malgré notre gaieté, nous sommes préoccupés. C'est une très vilaine aventure que nous avons devant nous. Nous voudrions en rire, mais c'estdifficile. Nous interrogeons le maître deposte. Il est in(|uietaussi.
Devant le relais se promène, indifférent, le douzième des brigands. Il attend notre départ.
Nous réveillons les jeunes femmes à (|ui nous cachons autant cjue possible notre anxiété et, lentement, les bagages sont arrimés sur le toit de la diligence. Lorsque cela est fait, l'hoinnic (|ui nous surveille part au petit galop dans la direction que nous allons suivre.
Nous sortons fusil et carabine de leurs étuis, et les revolvers des valises. Aimé crie : •" Donnez-moi un fusil, j'en tuerai quatre. // Mais nous ne lui confions aucune arme à feu. Nous avons sagement décidé d'essayer de la diplomatie et de n'employer nos armes que s'il n'y a de recours qu'en la force. Georges Bibesco,sa femme et moi,
sommes dans le coupé ; le ménage Phérékyde accompagné d'Emmanuel Bibesco dans le compartiment d'arrière.
Et nous partons.
Ces minutes sont assez émouvantes. Peut-être dans une heure serons-nous les prisonniers des brigands? Peut-être nous emmèneront-ils dans les montagnes pour tirer de nous une forte rançon ? peut-être se contenteront-ils de nous dépouiller et de nous laisser sur la route? Ce sont là des histoires belles dans les livres, mais fort déplaisantes dans leur réalité. Nous cachons à nos compagnes notre inquiétude, mais réfléchissons mélancoliquement sur les suites possibles de cette aventure.
La diligence s'avance lentement le long d'une vallée ouverte à gauche et de montagnes arides à droite.
Aimé, sur le siège, ne peut se tenir tranquille et, dans son excitation, est sans cesse debout pour voir plus loin.
Des rochers descendent à droite jusqu'à la l'oute. Rien ne se prêterait mieux à une embuscade.
Soudain Aimé crie d'une voix aiguë :
— Les voilà, les voilà !
Grande émotion dans la diligence. Nous nous penchons pour mieux voir. En effet, on aperçoit des hommes là-bas, très loin, qui s'approchent des rochers ; ils ont mis pied à terre.
Le moment est sans doute venu.
La diligence cahote lourdement et s'avance vers les rochers.
Il faut beaucoup plus de temps pour les atteindre que nous l'eussions imaginé. C'est moi qui suis chargé de parlementer avec le chef des brigands qui sait im peu d'anglais; je médite les fortes paroles que je lui adresserai.
Cependant, voici qu'à notre gauche, dans la vallée, d'autres hommes accourent vers la route. Ils seront trop. Une minute de plus se passe : on voit maintenant bien nettement les hommes assis ou debout près de la route ; mais au même moment, nous découvrons dans un pli de terrain, qui jusqu'ici nous était caché, toute une caravane au repos, à portée de carabine de la piste que nous suivons. Cette caravane, c'est le salut. Les chameliers, les tchavardars sont les plus honnêtes des hommes. Près d'eux, point d'embuscade, point de guct-apcns!
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Quels soupirs de soulagement ! Nous étions prêts à tout, mais que nous sommes heureux de n'avoir rien à donner !
Nous passons devant les chameliers qui sont venus nous regarder et continuons à travers la montagne.
Nous ne sommes pas encore hors d'affaire. Il est possible que les brigands préfèrent opérer de nuit.
Mais enfin nous avons échappé à un premier danger immédiat ; nous ne voulons plus penser à des choses pénibles.
Comme nous sommes dans cette quiétude agréable, voilà que la voix d'Aiiné de nouveau se fait entendre.
— Tout le monde descend ! tout le monde descend, crie-t-il aigrement.
Allons, quoi! qu'y a-t-il encore? Est-ce cette fois-ci, les brigands? Nous n'y voulons plus croire, nous en sommes las, nous les refusons.
Pourtant nous descendons, les armes à la main. Non, les brigands ne sont pas là. Nous sommes au haut d'une pente si raide que le cocher veut alléger sa voiture. Nous nous souvenons de notre émotion du matin, des rochers violets sur lesquels nous avons failli laisser nos palpitantes vies, et nous faisons la descente à pied.
Trois et quatre fois encore, nous sommes obligés de mettre pied à terre. De brigands, point. Vers sept heures et demie, nous arrivons au relais.
Nous interrogeons les gens; aucune troupe de cavaliers n'a passé. Le chemin est donc libre devant nous. Nous décidons à l'unanimité de continuer ; nous n'y avons du reste aucun mérite, le chapar khané n'ayant pas le plus fragile abri à nous offrir.
Mais les brigands? était-ce des brigands?
Que sais-je, moi? J'ai raconté les choses telles qu'elles se sont passées. Cette dizaine d'hommes armés jusqu'aux dents avaient quitté pendant notre sieste Tmanzadé-Sultan Ibrahim. L'un d'eux était resté pour nous surveiller. Nous voyant prêts à partir, il s'était éloigné au galop.
Je n'en sais pas davantage. Allaient-ils simplement au-devant de la caravane que nous avons vue et parmi les chameliers de laquelle ils avaient peut-être des amis? Avaient-ils au contraire de noires pensées à notre sujet et, à la réflexion, les abandonnèrent-ils ?
Le lecteur est maintenant aussi renseigné que nous et décidera. Quoi qu'il en soit, ils nous firent vivre quelques heures de pensées tumultueuses et aiguës.
Au relais, nous prenons du thé en plein air.
Aimé, avec une belle assurance, nous assure que nous pourrons dormir au prochain chapar khané. En tous cas, malgré la fatigue accablante encore de ce jour, nous sentons Ispahan plus proche. Cent kilomètres au plus nous en séparent. Nous y arriverons, morts peut-être, mais nous j arriverons.
Nous nous installons pour notre seconde nuit dans la diligence.
Un vent frais s'est levé; nous sommes à près de dix-huit cents mètres d'altitude. Après avoir failli périr de chaleur, nous grelottons de froid dans lavoiture dont la toile trouée ne nous protège pas du vent.
Vers onze heures, moulus et accablés par trop de fatigues diverses, nous arrivons à un relais. Ici encore, pas moyen de se reposer. Le relais, c'est un mur monumental, derrière lequel il n'y a rien.
Il faut une heure pour changer les chevaux. Pendant ce temps, nous nous promenons pour nous réchauffer. Les jeunes femmes, appuyées sur nos bras, s'endorment en marchant. Emmanuel Bibesco se couche au pied du mur et dort.
A minuit, nous repartons. Maintenant nous ne luttons plus; nos corps sont hyperestésiés par la douleur ; le vent nous glace. Nous n'avons même pas la force de nous plaindre. La diligence emmène six êtres inconscients et passifs.
Sur le siège, couché derrière le cocher qui l'empêche de tomber, Aimé dort. Il n'a jamais fait un si beau voyage.
A trois heures, nous arrivons àMurchekar où se rejoignent la route que nous avons suivie et celle qui passe par les montagnes et Kuhrud pour atteindre Kachan.
Ici nous descendrons en tous cas et nous reposerons, fût-ce couchés sur la terre froide.
On nous montre, sous l'arche d'entrée de la poste, une espèce de trou dans lequel on descend par deux marches. Une fois hi, on est
Pr.. :il
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dans un ancien four dont les murs sont noirs de fumée et qui ne reçoit de l'air que par une ouverture au sommet du dôme qui le couvre.
Des poules y ont fait leur logis.
Nous le leur prenons et les chassons dans la cour, où Aimé en attrape une à laquelle il tord le cou.
On peut juste mettre nos six lits de camp sur le sol bosselé de ce four. Il faut une heure pour descendre les valises et dresser les lits. Enfin, vers quatre heures, nous sommes couchés. Demain nous nous lèverons àhuitheurespourarriveravantlanuit,m'cA"A//^//;,àIspahan.
Sixième journée. — Vendredi 26 mai. — A huit heures, Aimé et le maître du relais nous réveillent. Nous dormions profondément dans une atmosphère plutôt lourde. Si nous ne savions pas Ispahan près de nous, nous n'aurions jamais la force de sortir de ce four.
Aimé nous a cuit la poule qu'il a tuée. Elle est coriace.
Suivant notre habitude, nous faisons notre toilette dans le ruisseau et, vers dix heures, nous sommes partis, cette fois-ci pour ne nous arrêter qu'à Ispahan, qui est à cinquante-quatre kilomètres ou neuf farshaks persans.
Nous sommes dans la plaine et dans les sables. La chaleur est très forte, l'air vibre au ras du sol, et de nouveau nous voilà entourés de mirages exquis ; des arbres toujours, des rivières, des lacs aux eaux limpides, des verdures fraîches que caresse la brise, tel est le décor dans lequel nous avançons lentement. Un chapar khané. un grand caravansérail; nous croisons quelques voyageurs à âne. On sent que l'on approche d'une ville.
Enfin, vers une heure, on aperçoit une ligne d'arbres très loin à l'horizon.
— Ispahan, crie Aimé de son siège.
Ispahan! Nous en approchons lentement; maintenant on voit au milieu des arbres les dômes des mosquées ; une coupole bleue à gauche domine les autres, la mosquée royale.
Au dernier relais, un coupé à quatre chevaux nous attend, d'où descend un Persan en redingote.il nous remet une lettre de son maître S. A. I. Zil es Sultan, frère du Chah et gouverneur d'Ispahan, lequel nous ofïre l'hospitalité dans un de ses palais et nous envoie ses voitures aux portes de la ville.
Nous acceptons les voitures et refusons le palais, car nous sommes attendus au consulat de Russie.
Nous nous remettons en route. Maintenant nous traversons les champs de pavots blancs qui font une ceinture fraîche de fleurs à Ispahan; les canaux d'irrigation croisent la route à chaque instant.
Nous sommes pâles, accablés. Mais nous nous redressons dans l'antique diligence. Notre énergie est intacte. Nous approchons dlspahan.
Nous touchons aux portes de la ville. Un général et cent cosaques rouges nous attendent, escortant deux landaus de grand gala tout en glaces. Le carrou7^ai\ ou maître de la ville, est là pour nous recevoir.
Nous sentons qiie notre diligence délabrée est bien plus en harmonie avec notre tenue que les carrosses de Zil es Sultan. Six jours à travers le désert ont laissé leurs traces sur nos figures et sur nos vêtements. Nous nous serions fort bien accommodés d'une entrée modeste, ignorée dans Ispahan. Mais les carrosses sont sortis, il faut y monter. Les cosaques rouges nous précèdent et nous voici partis à travers les rues et les bazars.
Nous avons d'abord la douleur de voir la diligence passer sous une des portes basses et nos quatre casques coloniaux attachés sur les valises être fauchés d'un seul coup.
Puis nous suivons une rue entre deux murs de terre ; un ruisseau coule, sur les bords effondrés duquel poussent des arbres . Nous entrons dans des bazars étroits où l'on trouve encore quelques moucharabyés.
La foule se presse surnotre passage pour regarder des Européens.
Elle voit, à travers les nuages de poussière que soulèvent les chevaux de l'escorte, deux femmes dépeignées et des hommes défaits. Mais nous avons, dans la contenance et le regard, quelque chose de triomphant : nous sommes à Ispahan !