LE DEPART. - LA BESSARABIE
Bucarest, mardi ii avril. — Après avoir parlé pendant trois mois de ce voyage en Perse, il faut se décider à se mettre en route. Voilà deux j ours et deux nuits que j e roule dans des express marchant vers l'Orient; j'ai traversé Munich, Vienne, Buda-Pesth. Maintenant c'est le départ pour Ispahan, et nous sommes réunis vers neuf heures du matin à l'hôtel du Boulevard à Bucarest. Nos accoutrements sont pittoresques : cache-poussière, manteaux de pluie, fourrures, casquettes diverses, gants fourrés, bottes, leggins, bandes de laine ; il est visible que nous ne partons pas pour la journée seulement. Des parents, des amis nous entourent.
Au dehors des automobiles pétaradent dans l'air froid. Ces voitures appartiennent à des membres de l'Automobile-Club roumain qui vont nous emmener jusqu'à Giurgevo sur le Danube où nous nous embarquerons à bord d'un vapeur autrichien, car ce voyage en automobile commence en bateau.
Nous retrouverons les machines à Galatz pour la traversée de la Bessarabie.
Le ciel est clair, le baromiètre bon. Le beau temps nous est nécessaire demain et après-demain, car les routes bessarabiennes ne sont que des pistes à travers les terres molles.
Embrassades, serrements de mains, premiers déclics des appareils de photographie, nous disons adieu à Bucarest. Quand rever-
rons-nous cette ville, riches de quelles expériences, épuisés de
quelles fatigues ?
De Bucarest à Giurgevo. il y a une soixantaine de kilomètres de très bonne route roumaine, ce qui équivaut à une médiocre route française. Le pays est plat avec quelques rangées de collines peu élevées. Je cherche le Danube à l'horizon, je ne le vois pas.
A Giurgevo, déjeuner fort gai ; des musiciens de l'endroit quittent leurs boutiques de cordonnier ou de tailleur, mettent une redingote, et nous déjeunons en musique, puis valsons dans la grande salle du cercle. Danserons-nous à Téhéran? Partons d'abord pour le Danube qui est à quelques kilomètres de la \àlle.
Le voici enfin, roulant des eaux jaunies par les pluies du printemps ; en face de nous, très loin, c'est la rive bulgare aussi déserte que la roumaine.
A l'embarcadère des bateaux, nous trouvons nos bagages arrivés par le train. Chacun de nous se précipite pour voir s'il a son compte de colis, valises, malles, châles, etc.
J'admire les voyageurs qui. partant pour des pays lointains et des contrées désertes, ne nous parlent jamais de leurs bagages. Il semble qu'ils soient des êtres immatériels, corps célestes ou purs esprits, insensibles au froid, à la pluie, à la soif, au manque de nourriture. Nous ne sommes pas ces voyageurs. Il nous faut du linge, des vêtements de rechange, et la « réparation de dessous le nez ». Le souci de transporter avec soi tout le nécessaire est le souci le plus quotidien du voyage, quand on prend les modes de locomotion que nous avons choisis. Chaque jour, il faut défaire et refaire ses valises, déplier et replier les châles, alors qu'on est abîmé de fatigue. Je supplie le lecteur de compatir à nos peines et d'abord de faire connaissance avec nos bagages.
Dénombrement des Bagages.— Nous sommes sept voyageurs, plus trois mécaniciens. Nous avons droit, chacun de nous, à deux valises, improprement dénommées à main. Nous y ajoutons sournoisement un nombre considérable de petits colis qui, soi-disant, ne comptent pas, et que nous passons le plus clair de notre temps à compter. La chasse et la réunion de ces multiples colis suffiraient à lasser une activité moins dévorante que la nôtre. Les seuls appareils de photo-
graphie forment un bataillon important : il y a trois kodaks pliants avec objectifs Gœrz ou Zeiss, un petit panoramique qui ne se laisse pas réduire, et un grand panoramique qui est hors toute mesure. Il emplit à lui seul la caisse de l'auto ; ses angles sont incisifs et, à chaque cahot, il nous entame les tibias. A la halte, il sert de tabouret ou de table ; c'est du reste l'unique service qu'il rend pendant longtemps, car il se refuse obstinément à photographier les paysages devant lesquels nous le faisons fonctionner. Nous emportons deux fusils inutiles, mais qui tiennent leur place et la nôtre; comptez enfin les fourrures, peaux de bique, caoutchoucs, manteaux, cache-poussière, couvertures et châles, les jeux de casquettes pour neige et pour soleil, les sacs à main insidieux qui ne sont pas des valises, et les nécessaires de toilette. Voyez l'amoncellement de ces colis qui doivent être transportés avec nous dix dans les trois autos ! Regardez les valises ouvertes, les châles défaits, le désordre de nos chambres d'hôtel ! Imaginez l'affairement de chacun de nous à retrouver ce qui lui appartient ! Supputez les retards inévitables !
En outre, il y a des malles qui, elles, prennent des trains, des bateaux, la poste. Ce sont des malles indépendantes ; elles font un voyage d'agrément, de 'leur côté ; il est fort rare qu'elles consentent à se rencontrer avec nous à l'étape. Nous les retrouvons dans des endroits inattendus, et toujours avec le même plaisir étonné.
Enfin tous ces bagages sont à Giurgevo, tous, sauf un carton à chapeaux qui, en objet très malin, a préféré se perdre à la première étape.
Et nous nous embarquons à bord du bateau autrichien.
Sur le Danube. — Les rives du fleuve sont sau^-ages, du côté bulgare accidentées, du côté roumain plates. A droite, des troupeaux de moutons sur les montagnes; à gauche, des saulaies immenses, troncs énormes et mutilés sur lesquels poussent de jeunes branches aux feuillages fins. Des canards s'envolent ; un héron argenté se lève, les ailes claires battent l'air gris. Le ciel est voilé, uniforme ; le Danube s'en va sans fin, couleur de boue, si large qu'on a soudain la surprise de découvrir qu'une de ses rives boisées est celle d'une île.
Sur le pont, nous sommes comme étonnés d'être partis. Déjà des
groupes se forment ; les uns prennent un fusil et guettent le héron cendré qui se laissera surprendre. Les autres, réunis autour de tasses de thé des premières du voyage 1 , écoutent la lecture de quelques belles pages de Gobineau sur Tesprit asiatique et sur les taziehs persans.
Turtu-Kaja. une ville turque où nous abordons, minarets et mosquées, foule enturbannée. déguenillée, femmes voilées, les premières aussi, le chant du muezzin, c'est déjà un peu de TOrient.
La nuit ^àent et un frisson de froid après la chaleur du jour. Les rives se glacent dans le gris du soir, les collines s'endorment, une lune incertaine passe à travers une déchirure des nuages et regarde le monde désert où nous glissons sans bruit entre les bords du fleuve sur lesquels on ne distingue plus que les silhouettes trapues des saules comme d'hommies très vieux qui nous épieraient.
72 avril. — Le même paysage d'une grandeur désolée, le fleuve coule entre des rives toutes deux roumaines ; des marais, des lacs en doublent et triplent la largeur. Près des gris argentés des eaux, des troupeaux de moutons sur des pâturages font des taches brunes et chaudes.
Nous passons une demi-heure à Braila. grand port roumain d'exportation pour les blés, ville de soixante mille habitants, laide et moderne.
Galatz. — Une demi-heure plus tard nous sommes à Galatz, dernier port roumain. Ici nous embarquons sur un vapeur russe qui part pour Odessa. Nous retrouvons les autos à quai. Il faut les mettre à bord, cela n'est pas facile. Un chaland flanque le bateau à vapeur qui ne possède pas de grue assez forte pour nos machines ; un ponton mène du quai au chaland. Les difficultés commencent ; la grande Mercedes est amenée, non sans peine, jusqu'au chaland. Du chaland on jette des madriers pour atteindre, par une pente de quarante pour cent, le pont du bateau. Georges Bibesco met le moteur en marche ; les roues patinent. Trente débardeurs et marins russes soulèvent la lourde machine qui arrive enfin au niveau du pont; là, il faut la retenir de peur qu'elle n'exécute un naturel mouvement de bascule et n'aille défoncer le bastingage du côté opposé. Les deux autres
machines sont hissées de la même manière. L'embarquement a pris deux heures, non sans force jurons russes, roumains, turcs, voire français. Nos oreilles commencent à s'habituer au }iict et au da slaves. Emmanuel Bibesco déplore la facilité avec laquelle il s'assimile les langues étrangères et l'imprudence qu'il a commise en apprenant le russe, car déjà nous le harcelons de questions qui ne sont pas oiseuses.
Nous quittons Galatz avec un grand retard, ce dont le capitaine ne se soucie. Sur le quai, un groupe de femmes du peuple, le visage entouré d'un foulard blanc, font des gestes d'adieu à un pauvre conscrit qui part pour la guerre, pour la lointaine et sanglante JMandchourie. Les femmes douloureuses restent à voir le bateau glisser lentement sur les eaux jaunes du fleuve ; elles pleurent et cachent leur figure dans leurs mains.
Une heure plus tard, nous arrivons à Reni, douane russe. Mais nos recommandations sont adressées aux autorités d'Ismaïlia, où nous débarquerons. Les douaniers de Reni sont lents à persuader. Il faut deux heures pour les convaincre. Emmanuel Bibesco continue à être notre interprète.
Cependant nous déjeunons sur le pont; nous sommes cuits pai un soleil d'orage. Pourquoi ne partons-nous pas? Des officiers arrivent sur la colline où sont les bâtiments de la douane. Et nous apprenons qu'on attend le gouverneur général de la Bessarabie. Est-ce pour nous qu'il s'est dérangé? A l'avance, nous sommes très mal prévenus en faveurdes fonctionnaires russes. Le gouverneur arrive avec uneescorte d'officiers magnifiques. Il se dirige vers le parc des autos sur le pont, les examine, discute longuement avec le capitaine. Déjà nous nous voyons le passage refusé, des ditTicultés douanières à n'en plus finir.
Il part enfin, et nous apprenons alors que cet hoiame aimable a donné ordre de faciliter de toutes manières notre voyage dans son gouvernement...
Descente du Danube sur Ismaïlia ; les premiers cosaques se montrent à gauche : un cavalier sur un petit cheval se promène le long du fleuve.
A droite c'est la Dobroudja roumaine, une plaine arrêtée par des montagnes peu élevées, de lignes accidentées. A gauche la Bes-
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sarabie, des prés pelés où paissent des troupeaux de moutons, des saules antiques, des rives de sable et d"argile, des herbes rares, le tout d'un ton roussi, qui passe du gris argenté à l'écru dans Une gamme chère à Corot.
IsMAÏLiA, ^ heures. — Quel est celui qui a dit du mal des douanes et de la police russes ? Qu'on me l'envoie. Douane et police pavoisent en notre honneur ; on n'ouvre pas une seule de nos vingthuit valises et de nos six malles, et le chef de la police prend la peine de descendre lui-même les armes que nous introduisons malgré les défenses formelles de l'administration.
Une lettre personnelle du très puissant Bouliguine, 'ministre de l'Intérieur, nous vaut cette entrée facile sur le sol delà SainteRussie.
Les autos sont amenés sans difficulté à quai où plusieurs centaines de personnes nous attendent. Malgré le service d'ordre, ouvriers et journaliers sont là presque à nous toucher ; des yeux clairs de paysans dans des figures brûlées par le plein air et le vent nous dévisagent. La puanteur qui se dégage de cette foule nous asphyxie à moitié. Plus d'une heure, il faut la supporter pendant qu'on expédie une partie des bagages à Odessa et qu'on charge l'autre sur les voitures !
L'homme est l'animal le plus sale de la création. C'est même ce qu'il y a de plus sale au monde, car sur les pierres des chemins il pleut. Mais lorsqu'il pleut, le paysan [de Bessarabie se met à l'abri. Aussi ignore-t-il l'usage de notre sœur l'eau.
Guenilles, haillons et peaux humaines, quelle odeur!
Enfin nous partons. Pour la première fois, nous entendons le bruit régulier des moteurs. C'est le soir [déjà. La foule 'qui nous entoure recule épouvantée, lève les bras 'au ciel, crie au miracle, et nous passons.
Nous franchissons des caniveaux qui sont des fossés et nous voici sur route. L'ordre Jde marche est le suivant : la grande Mercedes 40-chevaux en éclaireur; puis la Mercedes 20-chevaux de Léonida, puis la Fiat i6-chevaux qui [porte les mécaniciens et les bagages. Ainsi sommes-nous sûrs, si nous avons une panne, de voir les mécaniciens arriver à notre secours.
Nous sommes sur route russe. C'est dur. La chaussée entre les
arbres maigres est rudement empierrée, avec, par places, des bosses inattendues.
Mais voilà qu'à ma grande surprise, à dix kilomètres d'Ismaïlia, la route s'arrête net! Mes amis sont moins étonnés que moi et sans hésiter lancent les machines à travers champs en suivant les ornières tracées devant nous. Ici le sol est beaucoup plus doux, mais on ne peut avancer vite. En temps de pluie, ces pistes détrempées seraient impraticables.
Nous allons ainsi mollement à travers le pays bessarabien; lajterre est noire; des paysans travaillent dans les champs; de longs attelages de bœufs très loin se découpent sur l'horizon où s'avivent encore quelques lueurs du couchant.
Et nous voilà cherchant notre chemin le long des ornières, à la clarté mouvante des phares qui jettent de grandes traînées lumineuses dans le paysage désert.
Nous découvrons enfin un amas de maisons espacées et pauvres ; c'est la petite ville de Belgrade où nous passerons notre première nuit en pays russe.
BoLGRADE. — Tous Ics chieus de Bolgrade hurlent aux roues de nos autos. Nous arrivons à l'auberge, entrons dans la cour intérieure où les paysans laissent leurs [attelages pendant qu'ils vont à leurs affaires. Nous sommes attendus ; des gorodovoïs, ou agents de police , sont placés à l'entrée de |la cour et ferment la lourde porte pour empêcher que nous ne soyons envahis.
La cour est vide ; sur la place une foule de paysans est réunie. Par un curieux phénomène d'endosmose, les paysans, un à un, filtrent à travers la porte que tiennent [fermée les gorodovoïs.
Bolgrade ! — Nous nous attendions au pire ; nous étions prêts à tout supporter, la saleté, la vermine, la nourriture médiocre, dans cette petite ville perdue de la campagne bessarabienne. C'était le « trou » le plus trou de notre itinéraire. O surprise charmante ! nous découvrons dans un bâtiment au fond de la cour, quatre petites chambres blanchies à la chaux, proprement carrelées, et, chose extraordinaire, des draps et des lits de fer. La chambre Touring- Club au fond de la Bessarabie ! Au mur d'attendrissantes lithographies d'un touchant second Empire, «Tristesse-Richesse». On nous
sert un dîner très convenable qu'arrose un vin de Bessarabie délicieux.
L'état moral de notre troupe est excellent. Comme nous avons bien fait de partir, de ne pas écouter les prophètes de malheur qui nous prédisaient dès le début les pires calamités !
73 avril. — Nous nous levons à sept heures pour une grande journée en automobile. Nous avons deux cent cinquante kilomètres à faire pour aller coucher à Ackermann, grande ville à l'embouchure du Dniester, comme chacun le sait et comme je viens de l'apprendre. Emmanuel Bibesco a étudié les cartes et tracé la première étape.
L'expérience d'hier nous a enseigné qu'il ne faut pas songer à faire de la vitesse à travers champs, et, qu'en cas de pluie, on ne peut rouler.
Dès le lever, nous consultons mon petit baromètre de voyage. Hélas ! il est en baisse, à 750 millimètres. Des gens sages auraient pris le train à Belgrade pour Odessa. Mais nous n'avons pas quitté Paris et nos affaires pour être sages; il ne pleut pas encore, nous traverserons ce pays en automobile !
Nous partons à neuf heures, en retard, car nous ne savons pas encore le temps qui est nécessaire pour faire et arrimer nos vingthuit colis à main à bord des autos. Lorsque nous le saurons, cela sera du reste la même chose, et nous continuerons à partir en retard parce que nous en aurons pris l'habitude.
Nous gravissons une haute colline qui surmonte Bolgrade, et bientôt la Bessarabie ondule devant nous, déserte et sans arbres; les lignes arrondies des collines sont brisées ici et là par un tertre, tombeau où les chefs scythes se faisaient enterrer debout, chevauchant leur cheval de guerre, ou par un ancien poste d'observation des phalanges de Trajan. La grande paix romaine s'est étendue jusqu'ici; deux vallonnements qui courent de l'est à l'ouest marquent encore l'ancienne frontière de l'Empire; au delà c'étaient les barbares Sarmates.
Les champs d'une terre noire, les prés pelés s'en vont sans fin, sans un arbre, sous le ciel d'un gris perlé délicat. Les grands paysages ras s'étendent à l'infini. On voit à une lieue la silhouette d'un berger qui s'enfuit à notre approclic; puis c'est une nouvelle ondu-
Les trois automobiles prennent le train a Bucarest pour aller nous attendre à Galatz.
Nous sommes passes maîtres dans l'art d'embarquer et de débarquer nous-mêmes les autos. Pi.. 3 21
lation de terrain, si longue, si lente, qu'elle semble la houle arrêtée d'un monde mille fois grand comme le nôtre.
Où vont mourir ces molles vagues de terre ?
Parfois la vague se brise. C'est alors un ravin au fond duquel on découvre un misérable village. Puis de nouveau le silence et la solitude de la campagne nue.
Un faucon rose traverse les prés devant nous ; à quelques centaines de mètres une bande d'outardes se promène à travers champs. Un aigle est là, posé sur une pierre : il regarde venir la lourde machine et comme nous arrivons sur lui, s'envole péniblement.
Nous n'avançons que lentement, car la route est exécrable.
Il faut nous mettre d'accord tout de suite sur le sens du mot route en Bessarabie. Une route, c'est une piste à travers champs; jamais ingénieur ne s'y risqua : elle a indifféremment, suivant la configuration du terrain, trois cents mètres de large ou trois ; parfois on s'y perd, parfois on la perd ; elle est semée d'ornières, de trous et de bosses ; ici, un talus la traverse, là, un fossé ; elle ne connaît pas les ménagements ; si elle voit un ravin, elle s'y précipite comme une folle ; lorsqu'elle est tombée au fond du ravin, elle s'en sort comme elle peut, à l'aide de sauts successifs sur des gradins étages ; lorsqu'il s'agit de franchir une rivière et de passer un pont, invoquez fervemment le fabricant qui construisit votre auto. Fuyez, si vous m'en croyez, fuyez les travaux d'art en Bessarabie et les ponts. Lorsqu'il n'y a pas déroute, vous avez une chance de vous en tirer ; quand on a empierré une tête de pont, elle est impraticable. Des trous se creusent entre les pierres où on laisserait une roue ; deux ravins flanquent la chaussée boueuse et rendent le moindre dérapage mortel.
En outre nous perdons, comme on peut croire, notre route à tout bout de champ, c'est le cas de le dire, et lorsque nous rencontrons un bouvier, nous sommes obligés de nous emparer de lui pour le forcer de répondre à cette simple question: " Tatar-Bounar ? » dite en montrant deux pistes allant l'une à gauche, l'autre à droite. Mais il ne comprend pas.
Aussi faisons-nous peu de chemin, du vingt kilomètres à l'heure, et secoués comme si nous marchions à cent sur route royale et pavée de l'Ile-de-France.
« Mais quelqu'un troubla la fête... » Voilà que, soudain, la pluie, une pluie drue se met à tomber : elle a bientôt fait de détremper le sol mou sur lequel nous roulons ; une odeur forte monte à nos narines; il semble qu'on respire le parfum même de la terre.
La 40-chevaux travaille puissamment ; les pneumatiques arrachent d'énormes mottes humides et noires, qu'ils envoient en Tair. Nous dérapons, par moments, de façon inquiétante; avec une voiture moins stable, nous aurions versé déjà. Maintenant nous sommes pris dans deux ornières si profondes que le carter touche.
Georges Bibesco jette la voiture sur la droite; elle enfonce jusqu'aux essieux ; les roues patinent, s'arrêtent dans un pied de boue ; la grande Mercedes reste immobile sous l'averse qui cingle.
Il est près de midi, nous avons fait cinquante kilomètres et sommes loin de notre déjeuner à Tatar-Bounar. Comment sortirons-nous du champ où nous sommes enlisés ?
Les deux voitures de nos compagnons ne sont pas en vue. Que leur est-il arrivé ? Comment auront-ils passé sous la pluie par les chemins, déjà abominables en temps sec. que nous avons suivis ?
Une heure s'écoule. L'averse cesse. Nous travaillons à sortir la voiture de l'ornière qu'elle a creusée; nous la soulevons à l'aide d'un cric, puis tassons de la terre sous les roues, et recommençons. Enfin on met le moteur en marche, nous nous arcboutons derrière l'automobile ; lentement la Mercedes sort de l'ornière et repose maintenant en plein champ.
Les jeunes femmes sont descendues. Dans le fossé elles trouvent une touffe de violettes courbées par l'averse. Ces fleurs délicates et familières nous sont plus chères encore au milieu du désert où nous sommes perdus.
Nous repartons en auto à la recherche de nos compagnons, silencieux assez et plus inquiets sur leur sort que nous ne voulons en convenir, passons le plus dangereux des ponts, traversons un village qui n'est qu'un lac de boue, et remontons une côte abrupte, lorsque nous apercevons enfin la voiture de Léonida dégringolant la colline.
De quelle façon, grands dieux ! Elle n'a pas d'antidérapants, et va de gauche, de droite, marche de flanc, voire d'arrière, s'incline.
se redresse, s'arrête et recommence sur une pente raide, glissante, ravinée et bosselée. Elle gagne enfin le village. Elle a quatre ressorts de cassés. Il faut réparer.
Puis arrive à cinq kilomètres à l'heure l'auto des mécaniciens. Ils ont l'air de comprendre difficilement que ce soit pour notre plaisir que nous traversions la Bessarabie.
La Halte. — Nous voici dans le village misérable. On nous indique l'auberge ; c'est une pauvre maison en terre ; dans la première pièce, on vend quelques épiceries; une petite salle nous offre une table et un banc ; sur le derrière, donnant sur la cour, un fourneau sans îeu. C'est là que couchent, sur des planches, sans se dévêtir, les habitants de cette triste demeure. L'hôte et l'hôtesse nous regardent entrer avec indifférence et ne s'occupent pas de nous ; lui continue à réparer le mur qui est lézardé, elle disparaît bientôt, et nous voilà à chercher du bois, dont nous trouvons quelques morceaux, et des œufs que nous faisons cuire très durs; l'un de nous prépare du riz. A boire, il n'y a que du vodka et nous n'en voulons pas. Nous sommes partis sans vivres, supposant que nous arriverions facilement pour déjeuner à Tatar-Bounar et comme si le pays que nous devions traverser allait nous fournir le nécessaire. Il faut déchanter.
Le riz a un goût de souris si accentué que nous renonçons à le manger ; le pain qu'on nous donne est moisi ; nous déjeunons d'un œuf dur. C'est maigre.
Et nous regardons village et paysage. Le village porte le nom de Fontaine-aux-Fées. La fontaine, c'est un marais fangeux au fond de la vallée. La boue est si épaisse qu'on ne peut circuler. Les paysans viennent nous voir. Ils sont d'une étonnante saleté. Après de lentes discussions, ils s'approchent ; une conversation s'engage entre le plus hardi d'entre eux et Emmanuel Bibesco. Il montre la grande Mercedes et demande :
— Cela coûte-t-il beaucoup d'argent ?
— Plus de dix mille roubles.
Il reste étonné, réfléchit encore et dit:
— Est-ce que cela peut transporter du blé ?
Et il s'en va rejoindre le cercle de ses compagnons de misère,
qui restent à quelques pas de nous, immobiles, à nous regarder. On parlera de nous longtemps à Fontaine-aux-Fées.
Cependant chez le maréchal-f errant. Léonida, aidé du jeune et mélancolique Giorgi, qui déjà regrette la Roumanie, fabrique lui-même des ressorts supplémentaires.
Nous tenons le premier conseil de voyage. Que faire ? Chaque jour, cette question se posera devant nous. Nous sommes à quarante kilomètres, pensons-nous, de Tatar-Bounar, petite ville de cinq mille habitants, affirme Emmanuel Bibesco qui a travaillé les cartes ; à Tatar-Bounar, pas de chemin de fer. Aurons-nous la chance de gagner Tatar-Bounar et dy coucher, pour arriver à Ackermann demain ? Pour cela le beau temps est indispensable, comme l'expérience du matin l'a prouvé. Déjà les deux heures de pluie ont amolli les terres jusqu'au point dangereux où l'on s'enlise.
Rentrerons-nous à Bolgrade d'où le train peut nous emmener à Odessa ?
Il y a quelque chose de honteux à prendre ce dernier parti, à se laisser vaincre par les difficultés de la route dès le premier jour ! Non, le ciel s'est éclairci, le baromètre a une tendance à monter, les terres depuis trois heures qu'il ne pleut plus doivent avoir séché, partons pour l'inaccessible Tatar-Bounar.
Nous laissons à Fontaine-aux-Fées, Léonida, son mécanicien et sa voiture ; il nous rejoindra dans la nuit ; et, vers cinq heures et demie, nous voici de nouveau, avec deux voitures seulement, à travers champs. Les terres sont gluantes et collent aux roues ; il y a des coups de dérapage terribles ; la descente des ravins et le passage des ponts sont périlleux. Mais nous avançons tout de même.
Nous avançons si bien que nous nous trompons de route et ajoutons vingt kilomètres aux quarante que nous avions à faire. La nuit nous surprend ; il faut allumer les phares. Ce voyage commence bien ; nous ne voyagerons que de nuit. Après deux heures de vagabondage à travers des champs déserts coupés de ruisseaux perfides, nous entrons enfin dans les faubourgs de ce Tatar-Bounar que nous espérions voir à midi. Il est près de dix heures du soir et nous sommes pâles de faim.
Nous manquons disparaître dans les rues qui ne sont que marécages. Les habitants, réveillés, nous entourent. L'ouradnik,
OU commissaire de police, nous prend, à juste titre, pour des gens suspects ou, à tout le moins, déséquilibrés. Nous nous obstinons en vain à réclamer l'hôtel promis à nos fatigues. Il n'y a pas d'hôtel, et, en y réfléchissant, je me demande pour qui il y aurait un hôtel à Tatar-Bounar. Depuis que Tatar-Bounar existe (j'ignore la date de la fondation de cette détestable ville), il est certain que nous sommes les premiers Européens qui l'aient traversée et qu'après nous, si on a la sagesse de ine croire, personne ne se risquera dans ce trou calamiteux.
On nous pousse, presque de force, dans une misérable auberge. Traverser la cour à pied, c'est risquer sa vie, tant le sol est boueux et plein de trous saugrenus.
En entrant dans l'auberge par la porte de derrière, nous manquons nous rompre le cou. Des feinmes graisseuses nous reçoivent.
Une fille, qui n'est pas la plus belle du monde, mais une des plus laides, nous offre ce qu'elle a : une chambre sale où trois lits sont serrés l'un contre l'autre. Il règne dans cette pièce une odeur qu'on ne veut pas définir, mais qui est atroce. Impossible de songer à dormir dans cette maison malpropre et louche. Où est la charmante auberge de Bolgrade?
Alors Emmanuel Bibesco, voyant notre découragement, fait entendre sa voix persuasive. Il nous dit Ackermann, ses quatrevingt mille habitants, ses hôtels somptueux, des lits propres, des bains, des nourritures succulentes. Il affirme que soixante kilomètres à peine nous en séparent. « Reposons-nous ici une heure, dit-il, soupons, puisque nous n'avons ni déjeuné, ni dîné ; repartons à onze heures et, à une heure du matin, nous serons dans cet Ackermann béni. »
J'essaie de faire entendre quelques arguments raisonnables, je montre devant nous une étape aussi longue que celle du matin, à travers un pays inconnu, difficile, désert, dans la nuit, sous la pluie peut-être. Mais je n'insiste pas. Tatar-Bounar nous a trop vivement déçus. Les deux jeunes femmes se déclarent prêtes à la marche de nuit. Nous partirons, nous n'en sommes déjà plus à une folie près. En attendant, soupons.
Cela n'est pas facile. Les vivres manquent.
On finit par nous trouver une boîte de sardines desséchées, du
saucisson racorni. Nous mangeons sardines et saucisson, faute de mieux.
Cependant, par un phénomène dont nous avons déjà eu un exemple, la salle basse à côté de celle où nous sommes se remplit, malgré les portes fermées sur la rue, d'une foule de gens crasseux. Les fenêtres sont closes; de ma vie, je n'ai senti une puanteur pareille. L'odeur la plus insupportable à l'homme est certainement celle de l'homme.
A onze heures, nous sommes sur le point de partir. On fait le recensement des bagages qi:i ont été gardés alternativement par les mécaniciens et par nous. La valise d'Emmanuel Bibesco manque à l'appel. Quelqu'un dans la nuit noire s'en sera emparé. Nous appelons l'ouradnik qui ne s'émeut pas. Avec lui Keller va parcourir l'auberge. Keller revient indigné prétendant qu'on ne l'a pas laissé entrer partout. Discussions un peu vives ; nouvelle visite de l'auberge par un de nous' Inutile de dire qu'on ne retrouve pas la précieuse valise qui contenait, en outre du linge et des vêtements, des guides pour le voyage entier, guides qui seront, nous le voyons, de plus en plus nécessaires.
Vers onze ^heures et demie seulement, nous quittons le détestable Tatar-Bounar, en emmenant sur le marchepied de la Mercedes un pilote pour nous sortir de ville.
Une Nuit de Bessarabie. — L'ordre est donné de ne pas se perdre de vue. La 40-chevaux est la première. Je suis dans la voiture des mécaniciens. Léonida n'a pas encore rejoint.
Nous marchons aussi vite que possible, sans faire beaucoup de chemin, car, à chaque instant, il faut s'arrêter pour retrouver la route qui bientôt devient abominable.
La nuit est noire sous un ciel plein de nuages que pousse un grand vent gémissant.
Nous perdons de vue la première voiture. Les mécaniciens s'inquiètent. Et voilà que notre unique phare commence à baisser. Que devenir sur cette route incertaine si nous ne pouvons nous éclairer ? La flamme clignote. Nous marchons avec une extrême prudence sur des pistes défoncées. Là-bas nous apercevons enfin un phare dans l'obscurité. C'est celui de la grande Mercedes qui nous attend.
Quelle heure est-il ? Une heure du matin. Où sont les lumières d"Ackermann ? J'entends au fond de la grande voiture des rires frais de jeunes femmes.
En route !
Nous sommes seuls de nouveau, car la Mercedes avec son phare puissant peut marcher plus vite que nous qui y voyons à peine. Nous sommes pareils à un aveugle qui trébuche dans un sentier semé d'obstacles. Cahots terribles où les garde-crottes s'écrasent sur les pneumatiques, dérapages inquiétants, nous avançons tout de même, mais secoués et meurtris [dans une voiture qu'il faut une poigne solide pour | redresser à chaque instant. Soudain, devant nous, un remblai s'élève sur lequel nous allons nous briser; le mécanicien jette la voiture à gauche; le terrain dévale brusquement ; en trois bonds nous arrivons au fond d'un ra\'in. Par miracle nous sommes sur la voiture au lieu d'être dessous, et la voiture elle-même repose sur ses quatre roues enlisées jusqu'aux essieux dans la terre glaise. A deux, nous essayons de pousser la voiture, sans succès. Il faut attendre le retour de la 40-chevatix.
Nous restons figés de froid sur nos sièges ; l'imagination travaille dans la nuit ; nous sommes dans un désert d'ombre et de désolation. Le vent siffle, des chats-huants tournoient devant nous en poussant des cris lugubres. C'est en des nuits comme celle-là que les sorcières courent les champs pour attraper les taupes qui sont nécessaires à leurs breuvages. Vingt minutes qui semblent une heure se passent. La Mercedes ne revient pas à notre secours. Et si elle vient, pourra-t-elle nous tirer de là?^ Peutêtre nos compagnons sont-ils eux-mêmes au fondd'un fossé et, moins heureux que nous, ont-ils les membres rompus. Les minutes sont lentes. Enfin une lueur monte dans le ciel ; c'est le phare puissant de la 40-chevaux qui nous cherche. Elle est bientôt sur nous. On attache une corde, nous poussons aux roues et nous voilà hors de notre trou.
Nous repartons. Un quart d'heure plus tard, le phare s'éteint ; on perd vingt minutes à l'arranger. Il éclaire à peine et la route nous est inconnue, dangereuse, détrempée. Nous y laisserons notre peau.
Nouveau départ suivi d'un nouvel arrêt. Cette fois-ci, il n'y a plus de benzine dans les réservoirs. Il faut mettre les bagages à terre, ce qui n'est pas une petite affaire. La 40-chevaux revient. Un vent du nord, aigre, glacé, nous coupe la figure. Devant nous hiboux et chats-huants passent et repassent attirés par l'éclat impérieux du phare. Où sont Ackermann, ses quatre-vingt mille habitants, ses hôtels et ses bains ? Il est trois heures du matin, nous sommes encore en plein désert. On ne rit plus dans le fond de la grande voiture.
Nous repartons à la poursuite d'Ackermann. Notre phare semble une pâle lampe à huile et n'éclaire pas à vingt mètres. N'importe, l'énervement nous gagne -, nous accélérons le train. Pour nous guider, nous suivons la direction des ornières multiples de la route. Nous sommes secoués comme prunes par vent d'orage ; c'est un dérapage violent, un arrêt brusque, une descente que l'on fait de flanc, des trous ou des bosses de trois pieds, une tête de pont ravinée qu'il faut emporter d'assaut. Nous passons tout de même à une vitesse qui semble folle ; les terres déchirées par les pneumatiques sont projetées en l'air et nous fouettent continûment la figure. La fatiafue est sur nous comme un lourd manteau ; le mécanicien assis sur le marchepied oscille et va tomber. Des hallucinations s'emparent de moi ; je vois, autour du faisceau lumineux projeté par le phare, la route bordée d'arbres immenses qui se rejoignent audessus de nos têtes. Au bruit régulier du moteur, nous nous enfonçons dans l'allée sans fin de la forêt. En vain je regarde les poteaux du télégraphe seuls dressés dans la campagne rase. Toujours les arbres, rangés en tiles solennelles, flanquent notre course folle.
Un instant je m'endors : un brusque coup de frein me réveille. Où suis-je? Une tache vive devant moi. une figure sombre qui me regarde et la sensation d'une fuite vertigineuse en arrière. Il faut un prodigieux elïort pour chasser l'hallucination. La figure sombre qui me regarde est la casquette du mécanicien assis à mes pieds.
Le phare s'éteint. La Mercedes se met derrière nous un peu sur le côté et éclaire la route. Nous filons éperdument. la ligure criblée de mottes de terre.
Ackermann, où te caches-tu?
Pl. i
Il y a plus de cinq heures que nous roulons dans la nuit. Le jour, un jour sale, éclaire à l'orient un ciel couvert de nuages. Toujours le désert! Ackermann ! Ackermann ! Quelques charrettes enfin dont les chevaux s'enfuient à travers champs, une demiheure de marche encore, puis des piétons, des maisons, un faubourg misérable, des ouvriers se rendant au travail. Voilà la ville.
Où est l'hôtel? Il n'y a pas d'hôtel, mais une auberge malpropre où l'on 'ne nous donne que des chambres sans air otivrant sur la galerie intérieure. Voilà le palais promis !
Il y a vingt-deux heures que nous avons quitté Belgrade ; nous n'avons pas dormi, à peine mangé| ; nous avons supporté la faim, la pluie, le froid, le manque de sommeil et la fatigue. Nous sommes venus chercher des aventures. Nous sommes enchantés.
Ackermann^ i^ avril. — Deux heures de mauvais sommeil à peine. A dix heures, nous sommes debout pour assister à l'arrivée de Léonida quia voyagé, sans s'arrêter, toute la nuit. Il est tombé dans le même ravin que nous; mais il n'avait pas de 40-chevaux pour l'en sortir. Il a cherché des boeufs à cinq kilomètres à la ronde. Le voici, prêt à repartir.
Nous visitons l'ancienne forteresse turque en ruines et, dès après déjeuner, descendons à l'embarcadère des bateaux. Il s'agit de traverser le Dniester qui a dix kilomètres de large. Grâce aux ordres donnés par le gouverneur, nous trouvons pour les autos un chaland 'amarré au petit vapeur qui' nous emmène.
Nous traversons le Dniester en biais pendant vingt kilomètres. Il fait gris, le ciel est sur nos épaules ; bientôt une pluie fine et serrée nous cache les rives du fleuve et nous oblige à quitter le pont.
A Ovidiopol, la police a pavoisé en notre honneur et nous ofire un thé que nous ne pouvons refuser. Ce thé se fait attendre. Il est cinq heures déjà ; il est vrai que nous n'avons que trente-huit kilomètres à faire pour atteindre Odessa. Nous partons enfin. Pour l'instant il ne pleut pas.
Je ne décrirai pas la route entre Ovidiopol et Odessa. Les simples faits que j'enregistre ci-dessous suffiront à renseigner le lecteur.
Il y a trente-huit kilomètres de l'une à l'autre ville. Nous
avons mis plus de quatre heures pour les couvrir et nous n'avons pas eu de panne.
Nous avons voyagé de nuit encore et sommes arrivés à dix heures et demie du soir.
Nous nous sommes servis de la boussole.
Ne croyez pas savoir ce que c'est que la pluie avant d'avoir été dans le gouvernement de Kherson. Les géographes affirment qu'il ne tombe que quarante centimètres d'eau par an à Odessa. Nous les avons reçus en deux heures de temps, intégralement. Une montre que j'avais dans l'intérieur de mon second pardessus, sous un caoutchouc, la capote de la voiture levée, était, à l'arrivée, pleine d'eau et de boue! Pourtant je n'avais pas quitté mon siège.
Quant à la danse sauvage qu'exécuta devant nous pendant trente-huit kilomètres, la Mercedes de Léonida, sans antidérapants, vous essaieriez en vain de l'imaginer. Je n'aime pas à m'en souvenir, le soir, lorsque je cherche à m'endormir, car je crains les cauchemars.
Le même soir, étendus dans de moelleux fauteuils à l'hôtel de Londres à Odessa, nous nous regardons avec satisfaction. A peine échappés aux dangers de notre campagne de Bessarabie, nous préparons la campagne de Crimée. Ces quarante-huit heures ont suffi pour que des liens subtils déjà se tissent entre nous. Nous devinons les voyageurs que nous serons ; une âme enthousiaste et folle un brin est en train de se former qui sera un peu à chacun de nous. Nous avons appris par où nous plaire et où nous piquer. Le beau voyage !
Odessa^ i'^-i'] avril. — Nous devions partir pour Sébastopol le samedi 15. Nous sommes trop fatigués, nous attendrons le bateau du 17.
Nous visitons sans fièvre Odessa qui est construite en damier à l'américaine. Sur la mer, un superbe boulevard domine de trente mètres le port. Le duc de Richelieu fut gouverneur de la ville au commencement du xix* siècle. C'est à lui qu'on doit l'escalier monumental qui descend du boulevard au port.
Odessa est une ville riche; elle s'est développée rapidement et compte plus de cinq cent mille habitants, dont un tiers de juifs.
Pourquoi, au lieu de les poursuivre et de les laisser massacrer, le Tsar n'incite-t-il pas tous les juifs du monde à venir civiliser ses Etats et à y faire régner leur activité pacifique ?
On parle à Odessa toutes les langues. Un vieux juif, à qui l'e m'efforce de demander mon chemin en russe, me dit :
— Si parla italiano?
— Un poco.
Et nous voilà à converser dans une langue que, grâce aux dieux, n'a jamais parlée Dante. Plus loin, chez l'horloger à qui j'achète une montre pour remplacer celle qui s'est remplie d'eau entre Ovidiopol et Odessa, je sors un allemand rouillé ; chez le pharmacien, je parle français ; dans un bazar, anglais.
Nous nous informons des grèves et des troubles annoncés. Le gouverneur, qui depuis... Odessa alors admirait sa vertu, nous affirme que la ville est calme. On a bien essayé de l'assassiner, voici peu de semaines, mais on l'a manqué. Tout est donc pour le mieux à Odessa.
Mais les renseignements sur le Caucase où nous allons sont détestables. Les trains ne circulent plus que de jour; on met trente heures pour faire ce qui en demandait dix ; les rails sont enlevés devant les trains par les grévistes, des actes de brigandage commis sur les routes sans que la force publique puisse intervenir, les paysans et les montagnards révoltés ; sur quoi, nous décidons de ne rien changer à notre plan et de traverser le Caucase, coûte que coûte.
En attendant, nous nous promenons à Odessa dans de ridicules petites voitures où une personne un peu forte s'assiérait à peine. Nous allons à la cathédrale voir les popes aux longs cheveux de femme. Nous faisons des achats de conserves pour la Crimée et passons ainsi trois jours agréables et inutiles.
Le lundi 17 avril, à quatre heures, nous prenons, avec tous nos colis, nos malles et les trois autos le bateau qui part pour Sébastopol. Nous arrivons à être d'une grande habileté dans l'embarquement des autos.
A cinq heures, nous filons sur une mer bleue et rose, à la Renoir.