‹ La perse en automobile à travers la Russie et la CaucaseChapitre 7 sur 21 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Samedi, 22 avril. A hord du Grand-Duc-Boris. — Nous longeons la côte de Crimée dans un brouillard léger et bleuté qui, parlois se dissipant, nous laisse voir un pays aride, montueux, de collines crayeuses, peu élevées, désertes toujours.

Nous passons devant Féodosie et ne faisons que l'entrevoir.

Vers trois heures, nous sommes à l'entrée de la mer d'Azof, en vue de Kertch, l'ancienne Panticapée des Grecs. Sur la colline qui surmonte la ville, est une tour carrée, tombeau d'un Mithridate.

Paresseusement nous la regardons à travers nos jumelles. Ce Mithridate ne vaut pas de prendre un petit bateau et de faire deux kilomètres pour aller à terre. Nous restons cinq heures en rade à embarquer des centaines de sacs de farine pour le Caucase. Nous sommes étendus sur le pont ; le temps est gris et perlé délicieusement.

Au soir, le ciel de printemps s'éclaire de toutes ses étoiles. Le grand Orion incline sa ceinture étincelante vers les flots; Sirius brille éperdûment entre deux nuages, et l'Ourse, droit au-dessus de nos têtes, se carre.

A l'arrière du bateau, des étudiants en vacances, — reste-t-il une université ouverte en Russie? — chantent des airs graves et

presque religieux à trois parties. Leurs voix pleines et belles qu'ils modèrent, meurent par inoments, puis reprennent doucement et montent dans la nuit. Nous glissons sur une mer sombre et tranquille.

2^ avril. — En rade de Novorossisk. — C'est le Caucase enfin, l'étape dernière avant cette Perse où nous nous rendons par le chemin des écoliers. Il y a à peine quinze jours que nous sommes partis. Il semble qu'il y ait trois mois que nous courons les grandes routes, tant nous avons vu de choses, partagé d'émotions, vécu d'heures diverses, émouvantes et belles.

Aujourd'hui c'est dimanche; des cloclies sonnent à Novorossisk au pied de la chaîne caucasienne, comme elles sonnent à la même heure dans nos villages de France.

Novorossisk, port très commerçant, est au fond d'une baie longue et étroite, protégé contre les vents d'ouest.

Le temps est chaud; le soleil brûlant ; on a tendu un vélum sur le pont. Le baromètre dans ma cabine est tombé à 740! Hum!

On apporte des feuilles imprimées. Ce sont <■< les dernières nouvelles ». Un Russe qui doit être fonctionnaire et avec qui j'ai causé s'offre à me les traduire. C'est un homme fort aimable et d'un solide optimisme. — Des troubles en Russie? — Ils n'existent que dans l'opinion intéressée des correspondants étrangers. — Des assassinats politiques? — Des assassinats simplement. — Le Caucase dangereux? — Il n'y a pas de pays plus sûr au monde.

Et ce Pangloss russe sourit derrière ses lunettes d'or.

Nous parcourons ensemble les télégrammes. Je vais enfin apprendre ce qui se passe en Russie et surtout dans ce Caucase en révolution où nous allons débarquer. Batoum est-il à feu et à sac? Trouverons-nous un vice-roi à Tillis?

Hélas! les télégrammes sont de l'étrangeret presque tous de France.

Premier télégramme : «Troubles graves à Limoges, la foule a forcé les portes de l'usine Haviland, le drapeau américain a été déployé. »

Second télégramme : «Désordres révolutionnaires à Limoges, on envoie des troupes de renfort. //

Troisième télégramme : "Un auto a été brûlé ; la troupe attaquée tire icet indicatif présent est terrifiant) sur la foule. »

Il y en a ainsi trois colonnes.

Mon traducteur, d'un ton doucement grondeur, me dit : — Vous serez donc toujours des révolutionnaires ! La situation est grave en France. J'avais l'intention d'y faire un voyage d'agrément cet été. Il sera plus prudent d'attendre. Je reste en Russie.

Je n'ai pas regretté les cinq kopecks que m'a coûtés la feuille de télégrammes.

Le baromètre est toujours à 740. Nous quittons Novorossisk par fort vent d'ouest.

Il vaut mieux ne pas parler du reste de la journée. Qui aurait cru cela de la mer Noire?

Lundi 2^ avril, 9 heures dit matin. — Le Grand-Dit c-Boris est une personne bien agitée. A Soukhoum nous débarquons avec une peine infinie des chevaux et quelques douzaines de femiries en pleine rade. Les matelots crient : « Souda, Souda », les femmes glissent et tombent à genoux ; elles reçoivent des paquets de mer. Ce spectacle est horrible et me fend le coeur. Je descends dans ma cabine.

Midi. — Le Grand-Duc-Boris danse comme une petite folle et refuse d'approcher des ports 'où il devrait toucher et oii précisément j'aurais (et mes malheureuses compagnes de voyage aussi) une envie grande de descendre.

Je fais le serment de ne plus jamais voyager avec un membre de la famille impériale.

Trois heures. — Nous apprenons que la grève est déclarée à Odessa et qu'il n'y aura plus de service sur Batoum. Pourquoi diable les ouvriers, les braves ouvriers, ne se sont-ils pas mis en grève trois jours plus tôt?

Cinq heures. — Je réunis ce qui me reste de forces pour adjurer les gens qui ont du cœur de n'accorder aucune confiance au susdit Grand-Duc. Le baromètre est ferme à 740.

Six heures. — Il est manifeste que l'homme n'est pas fait pour être secoué comme une bouteille qu'on rince.

Huit heures. — Nous sommes dans le port de Batoum. On vient m'en avertir. Il n'est que temps. Ce qui restede moi monte surlepont. J'y trouve mes pâles compagnons de voyage en conférence avec un bel officier de la garde impériale et le préfet de la ville que le général gouverneur a envoyés à notre rencontre. Il m'est impossible d'exprimer aucune idée de mon cerveau.

Nous quittons le Graiid-Duc-Boris de la façon la plus impolie. J'espère ne le revoir de ma vie.

Batoum. — Nous sommes très affaiblis quand nous mettons pied à terre.

Ce qu'on voit de la ville dans la nuit est lugubre ; de petites maisons hostiles et fermées ; sur le port des gens qui errent et veulent transporter nos bagages, ce à quoi nous nous refusons.

Batoum est en petit état de siège, paraît-il. Y trouverons-nous enfin les troubles graves qu'on nous doit, semble-t-il, et que chacun nous a prédits? Nous ne croyons plus au danger.

Nous savons seulement que ce soir nous sommes accablés de fatigue et tenons mal sur nos jambes. Nous montons dans deux voitures et donnons l'adresse de l'hôtel International.

En quittant le port, nous prenons par des rues étroites et sombres, de vrais coupe-gorges.

Sur un trottoir devant une boutique ouverte, quelques personnes. Au moment où nous passons, un bruit, comme celui d'un pétard, et la figure d'un homme à côté de nous subitement éclairée. Il chancelle ; puis nous entendons deux coups qui sont bien des détonations. On aperçoit au ras de la maison un bras qui s'abaisse et, à côté de nous, l'homme s'écroule, comme si ses jambes manquaient sous lui. Notre cocher se signe, puis fait un geste de la main qui signifie : <■'' J'en ai vu bien d'autres », et retient ses chevaux qui se cabrent.

Près de la voiture, un homme trottine ; il est gras et replet; c'est l'assassin qui s'en va sans se presser. Et tout de suite la voiture s'arrête à vingt mètres de la boutique toujours ouverte. Ah non! nous aimons mieux ne pas stationner là.

Nous sommes devant une grande porte fermée à clef; toutes les fenêtres sont barricadées. C'est l'hôtel, paraît-il. Il est, lui

aussi, en état de siège. Le cocher sonne; un soldat entr'ouvre la porte, consent après pourparlers à nous recevoir et, nous ayant introduits, referme la porte à double tour de clef.

Les domestiques sont en grève. Il n'y a pas de vivres; onrefuse d'en livrer au patron qui est, du reste, menacé de mort par les comités révolutionnaires.

Impression lugubre des corridors vides, durez-de-chaussée condamné par crainte des bombes, du salon au premier étage, où nous prenons sous un maigre éclairage, sans feu, un verre de thé en philosophant sur ce que nous venons de voir.

Voilà notre arrivée au Caucase.

Le lendemain, soleil. Par la fenêtre, j'aperçois la boutique fermée ; un crêpe noir pend sur la devanture. Sur le trottoir quelques personnes sont assemblées; des soldats circulent. A l'hôtel, nos hôtes, des Allemands, ne sont pas autrement émus. <-< C'est un Arménien qu'on a tué; un de moins», voilà l'impression qui se dégage de la conversation que j'ai avec eux.

Et je sors avec Emmanuel Bibesco pour voir l'aspect de cette ville où la vie humaine est à si bon marché.

Partout des soldats, baïonnette au fusil, devant les banques, à la poste, au coin des rues; les voitures postales, des camions passent avec une escorte de cosaques. Cela ne paraît point une vaine précaution, car les têtes des ouvriers, débardeurs ou vagabonds que nous croisons, sont sinistres. Des figures hâves, des yeux rusés ou farouches qui brillent; des corps maigres vêtus de haillons. On voit les types les plus divers: peu de Russes, mais des Arméniens, des Géorgiens, des Turcs, des Juifs, des Tcherkesses, des Tatares, des Lesghiens, qui flânent dans les ruelles sales près du port; seule la crainte d'une terrible répression les empêche de se livrer au pillage. Mais les vengeances particulières se satisfont à revolver et poignard que veux-tu.

Heureusement ne sommes-nous à Batoum que depuis quelques heures et n'y avons-nous pas encore d'ennemis, à moins que l'on

ne nous en veuille d'habiter un hôtel mis en interdit par les comités révolutionnaires.

CescomitésJ'enentends beaucoup parlerpendant les deux jours que nous passons ici ; il y en a trois, paraît-il. un géorgien, un arménien, un russe. C'est beaucoup pour une seule ville et les condamnations à mort qu'ils prononcent ne sont pas de vaines menaces. On me raconte l'histoire d"un officier russe, d'origine géorgienne, le prince Gouriel, qui pour avoir dispersé un rassemblement de grévistes, fut condamné à mort et tué en pleine rue deux jours plus tard. Le comité révolutionnaire géorgien défendit de suivre son convoi et aucun officier n'osa enfreindre cette défense.

Les grévistes sont nombreux. Batoum est à la fois industriel et commercial. Presque tout le pétrole exporté de Bakou passe par Batoum; une partie est raffinée dans les usines Nobel, Rothschild et Sideridès, l'autre est expédiée brute. Donc, ouvriers de raffinerie et débardeurs; il y a, en outre, une grande exportation de laines et de tapis. Presque tout le commerce du nord de la Perse avec l'Europe est transité par Batoum.

A la population hétérogène du port vinrent se joindre depuis plusieurs mois des Russes chassés de leur pays par la misère. D'où pléthore de main-d'oeuvre et mécontentement exploité par les comités politiques. Les ouvriers du port se mirent en grève, puis les ouvriers de raffineries; depuis deux mois les usines Rothschild et Sideridès sont closes, l'usine Nobel ne fonctionne plus que d'une façon intermittente. Les compagnies de navigation, renoncèrent alors à l'escale de Batoum; augmentation de troubles, menaces de mort aux différents consuls. Maintenant les bateaux anglais, français, allemands, autrichiens touchent de nouveau à Batoum ; les bateaux russes, dont chauffeurs et mécaniciens sont en grève, ne marchent plus.

Les salaires des ouvriers du port sont, pour le pays, très élevés; la journée de huit heures est payée 4 fr. 88; l'heure supplémentaire, et il ne peut y en avoir plus de deux, i fr. i^; les fêtes et veilles de fêtes (et Dieu, en l'honneur de qui elles sont chômées, sait si elles sont nombreuses en pays orthodoxe), le tarif est doublé.

Il faut noter que la vie est très bon marché à Batoum où pour quelques sous on a du poisson en abondance.

Mais les troubles ne cessent pas. Les comités demandent qu'on emploie à tour de rôle des équipes de Géorgiens, Turcs Arméniens, Grecs et Russes. Or, de tous ces ouvriers il n'y a que les Turcs qui travaillent et qui observent les contrats ; les autres sont paresseux et irréguliers ; les compagnies de navigation se plaignent, les maisons anglaises ne veulent plus envoyer de bateaux à Batoum où le stock de pétrole à quai est considérable.

On n'entrevoit donc pas la fin des troubles. Dans l'état d'anarchie où se trouve la ville, les vengeances particulières, les haines de race se satisfont librement, et impunément, je crois. Un personnage officiel m'assure que l'assassin que nous avons vu opérer a été arrêté dans la nuit et pendu à la citadelle dans les quarante-huit heures.

Je dois ajouter que cette histoire, racontée à d'autres personnages officiels, a amené sur leurs lèvres un sourire sceptique.

Je crois que la police laisse aux parents du mort le soin de le venger. A quoi bon faire intervenir la justice? Que ces gens règlent leurs affaires eux-mêmes. Et je surprends encore ici cette pensée: « La perte n'est pas grande; moins nous aurons de ces canailles, mieux cela vaudra. »

Il y a dans les rues de Batoum des peupliers d'une fraîcheur de feuillage délicieuse.

Les portes des maisons sont fermées ; par crainte des troubles pendant les fêtes de la Pâque russe, les habitants font par avance leurs provisions.

Voici une voiture menant un officier; sur le siège, à côté du cocher, un cosaque, fusil à la main. Une vingtaine de personnes sont là, causant dans la rue, gênant la circulation; le cheval ralentit. Le cosaque tire un coup de fusil en l'air; l'attroupement se disperse ; la voiture passe à vive allure.

A midi, nous sommes reçus par le gouverneur général, qui est, d'aspect, un pur mongol. Nous apprenons chez lui de fâcheuses nouvelles.

La seule route qui mène de Batoum à Tiflis passe un col élevé à Akhaltsikh. Or, à la suite des mauvais temps qui régnent

depuis un mois, la couche de neige est si épaisse que toute communication par route est interrompue avec Tiflis. Il est donc impossible d'accomplir notre projet et d'arriver dans la capitale du Caucase en automobile, et nous voilà fort déconfits.

Je ne suis pas très étonné d'apprendre que le col d'Akhaltsikh est impraticable, lorsque je vois sur la carte qu'il est à près de deux mille mètres d'altitude. Nous avons été arrêtés par la neige à treize cents mètres au-dessus d'Yalta.

Que faire ? Nous décidons d'excursionner dans les environs vantés de Batoum. On nous a parlé de la vallée magnifique du Tchorok, nous la remonterons en auto.

Il me semble bien voir un peu de mécontentement sur la figure du général, mais il ne dit rien.

Puis nous prendrons le train pour Koutaïs et verrons si de Koutaïs on peut atteindre Tiflis par le col de Mamison et ensuite par le défilé du Darial en suivant la célèbre « route militaire géorgienne ».

Nous prions le général d'approuver notre projet. Il approuve. Alors nous lui demandons si les trains marchent sur Koutaïs. — Un instant d'embarras. « Non, les trains ne marchent pas précisément, mais ils marcheront, ils marcheront sûrement. Vous ne partez ni aujourd'hui, ni demain; nous vous gardons ; eh bien! après, à la grâce de Dieu, ils marcheront, et vous arriverez à Koutaïs. »

L'après-midi, après avoir déjeuné à l'hôtel d'Orient, puisque notre hôtel est celui de la Méduse, nous partons en deux autos.

Mais nous ne sommes pas seuls. L'officier d'ordonnance du gouverneur, qui est venu nous saluer hier au bateau, nous accompagne. C'est un Géorgien d'origine, qui a fait ses études à Saint- Pétersbourg et, parlant français et connaissant le pays, nous est un très agréable compagnon de route. Nous prenons aussi un Cosaque qui s'assied sur le marchepied de l'auto.

Et voilà une expédition assez guerrière! Il est vrai qu'on raconte de belles histoires de brigands, de gens enlevés aux

portes de Batoum, de montagnards irréductibles qui profitent des troubles pour descendre dans les vallées. Nous verrons bien.

Nous remontons la vallée du Tchorok; la route est bonne, bien entretenue, mais terriblement dure.

Nous rencontrons de pittoresques campagnards à cheval ou à âne, qui, malgré la frayeur que nos automobiles causent à leurs montures, nous regardent amusés et souriants. Tous les dix ou quinze kilomètres, nous trouvons un poste de cosaques dont le chef, averti par télégraphe de notre passage, vient saluer Tofficier qui nous accompagne et faire son rapport: « Le calme règne sur les rives du Tchorok. »

La vallée se resserre et devient sauvage; les montagnes s'escarpent sur les bords du fleuve. Des rhododendrons en touffes glorieuses fleurissent dans les rochers qui surplombent la route et nous font un dais de fleurs ; des azalées sauvages tapissent les prés qui descendent en pentes abruptes jusqu'à nous.

Voici enfin une occupation pour notre cosaque et l'occasion de mettre sabre au clair. Nous l'envoyons dans les champs d'azalées et de rhododendrons. Ce sabre coupe très bien les fleurs. Bientôt nous en avons dans les voitures une moisson parfumée. Il semble que nous nous rendions à un corso fleuri.

Le cosaque remonte sur le luarchepied et nous continuons à courir à la recherche des brigands. Nous croisons des femmes turques voilées dont les ânes s'effrayent ; d'autres à pied quittent précipitamment la route pour se cacher mieux. Des Turcs portent le bachlik sur la tête comme un turban.

Le jour tombe, nous ne trouvons pas les brigands cherchés, et regagnons le lugubre Batoum où nous n'arrivons, comme bien vous pensez, que de nuit.

Mercredi 26 avril. — Nous sommes déjà blasés sur l'aspect de la ville. La curiosité ne laisse aucune place à la peur. Nous finissons par jouer la difficulté et nous promener au bazar, au milieu de la population la moins rassurante, avec notre capitaine en uniforme qui n'est pas aimé des fauteurs de troubles. S'il y a une bombe pour lui, nous en partagerons les morceaux.

Nos compagnes le savent. Elles ne tremblent pas. Nous n'avons

pas le temps de réfléchir au danger. Nous n'aurons d'émotions que rétrospectives.

Nous apprenons qu'un train partira ce soir pour Koutaïs et Tiflis. Nous décidons de le prendre. Nous avons vu Batoum , allons visiter Koutaïs non moins en état de siège. Il faut avouer que ce voyage s'arrange à merveille ; nous sommes arrivés à Batoum par le dernier bateau russe qui y touchera de longtemps ; nous en partons par le premier train qui circule sur la ligne. C'est élégant.

En attendant l'heure du départ, promenade en auto autour de Batoum, sous un ciel voilé et pluvieux; puis grande débauche de cartes postales. Il faut que nous racontions à nos amis à Paris et à Bucarest que nous sommes dans une ville en état de siège, qu'on nous a tué un homme dans les jambes, que nous voyageons avec cosaques. On se passe de l'un à l'autre des formules qui peuvent resservir. « A Batoum la vie humaine est bon marché. — Il faut être du côté du manche du fusil. — La question arménienne : to he or not to hc », et autres folies de ce genre.

A six heures, nous sommes à la gare qui est occupée par la troupe; grande foule, grand bruit, grande confusion. Les mécaniciens ont repris le travail. Il y a peu de jours on a voulu, malgré la grève, acheminer un train postal sur Tiflis. Dans une petite gare, le mécanicien descend pour graisser la machine ; un coup de feu retentit, le mécanicien tombe mort. On n'a jamais retrouvé l'assassin.

En outre, on enlevait quelques mètres de rails ici et là.

Notre train est très pittoresque. Nous avons des cosaques sur la machine, des cosaques sur le marchepied des wagons; les conducteurs ont le revolver au côté.

Craint-on une attaque possible des paysans révoltés? Tout le pays entre Batoum et Koutaïs est soulevé.

Nous marchons avec une extrême lenteur. Dans chaque gare sont des soldats ; ici, j'en vois une compagnie, à contre voie, le long des wagons où elle loge. Les hommes s'alignent ; un sous-officier se signe et dit une prière que les hommes répètent en se signant et s'inclinant.

Nous sommes bien gardés. Nous avons pour nous le gouvernement qui nous donne des cosaques, et les révolutionnaires. Nous apprenons, en effet, qu'à la gare, tandis qu'on chargeait les autos, les ouvriers entendant les mécaniciens parler français, leur ont dit: '< Vos maîtres sont Français ! Dites-leur qu'ils peuvent passer partout. //

Nous voilà tranquilles.

KouTAis. — Nous y arrivons à onze heures du soir. Pourquoi débarquons-nous toujours de nuit dans des villes inconnues? Notre arrivée à Koutaïs est lugubre.

Nous laissons nos vingt-huit colis à la gare à la charge d'un portier de l'hôtel, et nous voilà partis dans de minuscules voitures, deux par dei;x, pour l'hôtel de France.

Je suis dans la première voiture avec une des jeunes femmes.' Le cocher fouette ses chevaux et nous bondissons sur d'invraisemblables pavés le long de rues désertes dans lesquelles pas un réverbère ne brûle. On ne voit aucune lumière dans les maisons. Nous filons dans une ville morte; le Tatare qui nous conduit mène à toute allure. Il semble que nous devrions être depuis longtemps à l'hôtel. Non, il va, il va, comme s'il voulait nous emmener au diable.

Est-il besoin de dire que je n'ai pas mon revolver qui dort paisiblement au fond de ma valise? J'ai fait l'effort de le porter deux jours dans la poche de mon pantalon; c'est fini, je ne recommencerai pas.

Ce cocher continue à nous entraîner très vite où il veut. Il fait froid, humide, triste dans ce Koutaïs endormi. Nous aimerions-bien être à l'hôtel près d'un bon poêle ronflant.

J'interroge notre Tatare. Il me répond en claquant du fouet et pousse ses chevaux sans ralentir dans un dédale de petites rues.

— Cher monsieur, me dit ma compagne, nous sommes à la merci de cet homme. Que va-t-il faire de nous?

Ht elle rit.

Puis, comme il faut (]uc tout ait une fin, nous arrivons à l'hôtel de France, loù, par le temps qui court au Caucase cette année-ci, les touristes sont rares.

Le jardin du palais des Khans a Batchi Serai

Maxime Gorki, sa femme et Claude Anct à Yalta.

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