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La Perse en automobile, à travers la Russie et le Caucase

je dédie respectueusement le récit d'un voyage dont elles ont partagé avec moi, et ennobli, les émotions.

PRÉFACE

1 Un voyage ! il ne faudrait récrire que pour soi.

Le voyage donne à l'homme une des plus belles ivresses qiril

1 puisse éprouver. Découvrir des paysages nouveaux dans une succes-

sion rapide, traverser des villes jadis prospères aujourd’hui mortes,

| courir aux temples dont en pensée on habita les portiques et ne voir

I que des pierres éparses, trouver le désert et la solitude là où vécurent

j des peuples puissants, aller plus loin, toujours plus loin, être celui

qui ne s’arrête pas, qui passe parmi les vivants et au milieu des ruines,

I sentir qu'à peine vous les avez possédés ces paysages meurent pour

I vous, que vous ne les reverrez jamais, — quelle joie et quelle

I angoisse passionnée !

1 Je ne sens tout le prix que des choses qui m'échappent* le cours

à elles avec lièvre, mais c'est au moment où je les perds que je les aime le plus fortement,

| Peut-être est-ce là le secret de 1 "ivresse du voyage ?

I Mais comment la communiquer à Laide de mots à qui reste dans

son fauteuil ?

Nous avons été jusqu’au centre de la Perse cueillir dans leur gloire les roses d’Ispahan.

vi ri

PREFACE

Nous avions choisi clés moyens de transport difficiles. Au lieu de gagner Bakou par train, nous avions décidé de faire une partie du trajet, la plus longue possible, en automobile.

Ainsi avons-nous traversé une contrée qui sera longtemps encore une terra incognito, pour les automobiles, la Bessarabie ; nous avons visité la Crimée à la belle corniche ; au Caucase, la pluie et la neige, plus que les récoltes, nous arrêtèrent ; après quelques excursions autour de Baloum et de Koutaïs, nous avonspris le train,et les autos aussi ; en Perse, tandis que l’un de nous s’efforçait en vain de passer en machine les infranchissables montagnes qui défendent près de Tabriz le haut plateau de l’Iran, nous atteignions en automobile la seconde ville sainte de l'empire des Chahs, Koum, où repose sous la coupole dorée d’une mosquée hautaine sainte Fatmeh, sœur de l’imam Rëza dont le corps rend Mesched sacrée. A Koum, la benzine nous fit défaut. Nous connûmes les horreurs de la

traversée du désert en diligence persane avant d’atteindre le paradis d’Ispahan.

Et étant arrivés là-bas dans la sixième semaine du voyage, après avoir vaincu de grandes difficultés et enduré des souffrances

variées, nous nous sommes sentis très loin de Paris et des nôtres. « tant à cause de l'énorme distance des lieux que de l’interposition des grands fleuves, empêchement des déserts et objection des montagnes. »

Nous avons vécu à Ispahan une semaine inoubliable.

Nous emmenions deux jeunes femmes avec nous, ou plutôt nous emmenaient-elles, tant étaient vifs leur enthousiasme, leur gaîté, leur courage, leur volonté d'arriver quand même.

Ces jeunes femmes étaient habituées à la paresse, au confort, au luxe. Elles ont connu les nuits sans sommeil, les nourritures insuffisantes, les gîtes malpropres, le froid de l’aube, le vent glacé dans les

PRÉFACE

montagnes et la chaleur qui monte du désert à midi si loi te qu'on les * e e ngourdi et qu'on voudrait mourir..*

H les ont été à Ispahan,

Et nous en sommes tous revenus.

Au retour, je montrais des photographies de notre voyage à une

jeune lemme qui a dans les lettres le nom le plus glorieux d'aujourd'hui*

Comme elle les regardait, elle s'écria :

Mais vous êtes, vous et vos compagnons, dans chacune de ces photographies. Parmi ces ruines, ces paysages et ces Persans, je vous retrouve partout.

C'est vrai. Et dans ce livre il en sera de même. Je voudrais

animer les mines, les paysages, les hommes, et montrer, au milieu d eux, les voyageurs que nous avons été.

Rentré à Paris, on m'a demandé :

— Vaut-il la peine d'aller a Ispahan ?

J ai répondu de la façon suivante :

— J ohn W, Robinson, de Birmingham, ayant gagné beaucoup ^argent décida de se retirer des affaires. Et comme il s’ennuyait, il voyagea. Il ne s’intéressait qu'à ce qui avait été l'occupation he toute sa vie. Aussi visita-t-il les villes étrangères seulement

pour voir comment s y pratiquait le commerce des fers et aciers qui ava it été le sien, il arriva en Perse et, après beaucoup de fatigues, gagna Ispahan. Il se fit conduire au bazar et, Payant parcouru, ne prit qu’une note sur son carnet, celle-ci :

« Le marché des fers et aciers à Ispahan ne vaut pas la peine qu’on a de s’y rendre. ^

PRÉFACE

Cette brève histoire renferme une moralité.

Comment sept personnes raisonnables prirent-elles la résolution d'aller à Ispahan en automobile ?

Le désir de voyager en auto ailleurs que sur la route quî mène de Toulon à Nice, incita un de mes amis, le prince Emmanuel Bibesco, à parcourir la corniche de la Crimée, Il la visita d’abord sans quitter son domicile, en lisant sonBædeker et en regardant les cartes. Le Bædeker lui apprit, entre autres choses, qu'il y a un service de bateaux de Sébastopol à Bâtonm au Caucase. C est à ce moment, vers le I er janvier 190^, qu'il m’en parla.

Il faudrait ne rien savoir de la géographie pour ignorer que le Caucase est un pays de montagnes admirables et que les Russes y ont construit des routes* Nous voici donc voyageant au Caucase (toujours de la même paresseuse manière , remontant les vallées, franchissant les cols, nous reposant dans les villes. Et nous arrivons sur la carte à Bakou. La mer Caspienne nous arrête. Nous passons quelques jours dans la ville du pétrole.

Puis Emmanuel Bibesco revient me voir.

-— Savez-vous où est Resht ? me dit-il,

— Resht en Perse?

— Resht en Perse.

-— Pas très loin de la mer Caspienne, au sud.

— Souvenez-vous que nous sommes à Bakou,

— Je vois les patrouilles de cosaques dans les rues.

— Des bateaux à vapeur vont deux fois par semaine de Bakou à Enzeli, port de Resht...

Mon cœur commence à s’agiter.

— Et de Resht à Téhéran, continue-t-il, les Russes ont construit une route excellente de trois cent vingt-cinq kilomètres, où les automobiles...

PRÉFACE

— N'en dites pas davantage. Quand partons-nous? Il lallut trois mois pour préparer ce départ.

untre temps la révolution commençait en Russie. Les journaux

étaient pleins des pires nouvelles. Celles qui venaient du sud

nons intéressaient particulièrement. On annonçait à Odessa la

grevé générale ; Odessa était une de nos étapes. A Sébastopol, des #

emeutes éclataient dans les arsenaux; nous devions toucher à Sébastopol. Au Caucase. ce n’étaient que brigandages sur les routes, massacres dans les villes, pillage et assassinat partout, l’état de slè S e dans chaque gouvernement, l'anarchie régnant à Batoum, et les Paysans de Gori révoltés proclamaient la République. Nous ne

pouvions éviter de traverser le Caucase pour nous rendre en Perse.

Chaque jour les journaux donnaient deux colonnes de dépêches lugubres sur les choses russes» Il suffisait que nous missions une v dle sur notre itinéraire pour qu'il lui arrivât malheur. Ainsi de A peine avions-nous décidé de visiter Yalta, qu'elle était

pillée.

Aussi les gens sages hochaient la tête, et lorsqu'ils apprenaient

L l Uc n °us emmenions deux jeunes femmes avec nous, ils nous traitaient de fous.

Pourtant lien ne nous retint. Aux premiers jours d’avril, nous ^ ,0,ls tous à Bucarest. Et c'est là que je vais vous présenter nos com¬

pagnons de route : le prince Georges V. Bibesco, sportsman émérite e t lus d’un Bîbesco doublement français, par les deux guerres auxc ltelles il prit part, celle du Mexique, celle de 1870; sa très jeune Rmine qui eut toujours avec elle, — où les trouvait-elle dans le désert? — des fleurs, et qui autant que les fleurs aime les vers, jus-

PRÉFACE

qu’à en faire de fort beaux ; sa cousine M”Michel C. Phérékyde et le mari de la dite cousine, ancien élève de Lonis-Ie-Grand ; le prince Emmanuel Bibesco, le fauteur de ce voyage qui, en Russie et au Caucase, porta le poids et la responsabilité de notre expédition ; M. Léônîda, sportsman roumain, plus tenace, on le verra, qu’un boule-dogue; moi.

En outre trois mécaniciens, Keller, suisse, Eugène, français, qui n'aime pas la mer, et le mélancolique Giorgi, roumain, Plus d’une fois, ils s'étonneront et ne comprendront pas que ce soit pour notre plaisir que nous voyagions ainsi.

N 1 oublions pas enfin les trois vaillants automobiles qui nous ont portés : une Mercédès 40-chevaux 1904, châssis court, découverte ; une Mercédès 20-chevaux, une Fiat, 16-chevaux, même année, mêmes caractéristiques.

Et maintenant partons sur les routes vers ces pays de nous inconnus et vers les aventures.

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