‹ La Perse en automobile, à travers la Russie et le CaucaseChapitre 3 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA CRIMÉE

Mardi iS avril. — Lorsque nous montons sur le pont, vers sept heures du matin, la côte de Crimée apparaît indistincte dans les brumes d’où sortent bientôt des montagnes, tout un pays bleu pâle; et enlin nous découvrons, au fond d’une baie, Sébastopol.

Les torpilleurs prennent-ils la Grande-Duehcsse-Xénie pour un bateau japonais ? En voici, un, trois, cinq qui quittent le port et filent à grande vitesse vers nous. Puis deux croiseurs se mettent en marche. Nous sommes fort reconnaissants à l'Amirauté qui nous offre ce spectacle gratuit.

La rade de Sébastopol est très belle. Comme il a été démontré par l’expérience, une flotte de guerre peut s'y couler elle-même en toute sécurité. Nous pénétrons dans le port. On y est, en ce moment, fort affairé; sur les chantiers, on construit de nouveaux bateaux; en cales sèches, on répare les anciens. C'est un tapage infernal de boulons rivés à grand fracas de marteaux, de coups de sifflets, d’appels

de sirènes, de jets de vapeur qui fusent en nuages blancs dans l'air

frais du matin et que le vent déchire.

Ici Fon déploie une activité guerrière et bruyante. Nous n'y comptons rester que quelques heures, le temps de préparer notre départ en auto pour la petite ville tatare de Batchi-SéraL Sébastopol nous paraît sans intérêt ; il y a bien un musée de souvenirs de la guerre de 1854-^ > CF est loin de nous, et nous n'avons pas Famé aux récits de bataille.

LA CRIMEE

Informons-nous plutôt de Fétat présent des affaires. Un Frantais me contre un journal à un sou venu de France pour lui apprendre que Sébastopol est en flammes. Il ne s'en était pas douté. Pourtant Yalta, faisons-nous, a été pillée ?

On exagère, dit cet homme qui a besoin, du reste, pour son

commerce d'une Crimée calme et pleine de touristes. 11 est restaurateur,

j Notre programme aujourd'hui est le suivant: déjeuner de bonne ure départ à onze heures pour Batchi-Séraï, à cinquante kilo- 11 i es , Je là remonter la vallée du Balbek, passer un col dans les nontagnes qui dominent Yalta et redescendre sur cette ville de Ils célèbre, la Nice russe, ainsi qu'on Fappelle, qui par la mon-

est a cent kilomètres de Batchi-Séraï. Mais on nous promet e belles routes. Il n’est que temps,

Nous quittons Sébastopol à une heure, accompagnés des malé-

ons des nombreux cochers tatares qui sont assemblés sur la place devant FhôteL

^ ^ es environs de Sébastopol nous sont dès longtemps connus, ^ nom tout au moins. Qui n’a d’agréables souvenirs logés avenue L ï Alma ou Malakofï? Nous traversons Inkermann et nous voici ^ la haute colline de Malakqff, d’où nous dégringolons sur la valdu Balbek, On ne nous a pas trompés ; ii y a des routes, et bonnes, ^atsily a aussi des caniveaux inattendus. J’ai la douleur de voir ma grosse valise quitter brusquement l’auto des mécaniciens, décrire courbe harmonieuse en l’air et retomber sur la route* Nous suivrions la même trajectoire que ma valise si nous ne nous cramponnions à nos sièges.

^ paysage est charmant. Un printemps indécis et retardé verdit ^ 1 J es, lieurit les amandiers. Nous goûtons La délicieuse sensation e découvrir en automobile un pays inconnu et lointain*

- Nous arrivons à Batchi-Séraï* Quinze mille Tatares habitent, au ^ n d une vallée étroite, une longue et pittoresque rue qui n'en pas, A l’entrée delà ville, sur une colline, une caserne; un bataill r msse y h>ge. Ceci garde cela. Nous traversons la ville à grand aCfls Irompe, Tout Batchi-Séraï est là pour nous voir,

J ni souvent l’illusion pendant ce voyage (est-ce une illusion?) nous ne parcourons tant de pays que pour apporter une c lui ri-

table distraction aux habitants des lointaines villes que nous visitons. Les cordonniers, tailleurs, bouchers, chaudronniers, potiers et épiciers de Batchi-Séraï, accroupis dans leurs boutiques dont la devanture est ouverte, prennent un manifeste plaisir à voir passer nos autos. Ce divertissement leur est gratuit. Nous savons déjà ce qu'il nous coûte.

Dans B ancien palais où habitaient les Khans tatares, maîtres jadis de ce pays, on nous montre une chambre où coucha la grande Catherine, impératrice insigne. Les architectures orientales de la décadence sont médiocres, mais les jardins enclos de bâtimentspeu élevés ont un grand charme, et nous nous arrêtons avec plaisir dans le cimetière où sont les anciennes tombes des Khans. Dans les sarcophages ouverts, dont quelques-uns remontent aux quinzième et seizième siècles, des fleurs ont poussé, des touffes de violettes et de giroflées rosesqui sortent vives de la mort; les floraisons délicates et fraîches des pêchers les recouvrent; le minaret grêle d'une mosquée monte dans le ciel pâle. C'est un endroit exquis que le cimetière des Khans à Batchi-Séraï.

-Une heure plus tard (quelle heure est-il? cinq heures déjà!), nous remontons une vallée sauvage. Nous avons une centaine de kilomètres à faire à travers la montagne et un col de près de quinze cents mètres à franchir pour arriver à Yalta.

Danslebas de la vallée le pays est très peuplé ; nous passons de petites maisons entourées de jardins, des fermes, des champs où travaillent des Tatares: puis bientôt plus un village, plus une maison, nous sommes dans la forêt et dans la solitude. La route commence à grimper en pente raide sur le flanc de la montagne. Je vois à cent mètres au-dessus de moi la 40-chevaux gravissant sans effort les lacets à angles aigus et, derrière nous, la 16-chevaux des bagages qui monte des pentes de douze à quinze pour cent. Il y a un caniveau à chaque tournant , et un tournant à chaq ue cent mètres. Le soir vient ; nous n'arriverons que de nuit à Yalta, et par quelle route difficile!

Nous montons toujours. On voit maintenant de la neige sous les arbres. Enfin nous sortons de la lorêt, nous sommes près du sommet du col, lorsque soudain, à un détour de la route, nous nous trouvons en face d'un mur de neige d'un mètre de haut !

La grande Mercédès se lance à l'assaut, entre dans la neige qui

LA CRIMEE

Se * asse devant le radiateur et bientôt oppose un obstacle infranchissable à la machine*

Que faire ?

Il ny a pas cinq cents mètres de neige devant nous; nous ne sommes qu’à vingt kilomètres d'Yalta, Derrière nous, c’est la terrible route en lacets qu'il faudra descendre dans la nuit ; cent kilomètres a ^ant d arriver à Sébastopol, à quelle heure? sans manger!

1 ourlant nous n'avons pas le choix et nous voilà filant dans la 11U] t' plongeant de quinze cents mètres en deux heures, longeant des précipices, sautant à chaque caniveau, arrêtés tous les centimètres P^r le retour à angle aigu de la route sur elle-même. Les phares jettent de grandes lueurs mouvantes sur le pays déserta j Nous arrivons enfin dans la plaine* Le vent s'est levé en tempête; e Cî ul est noir, traversé de lourds nuages* Vers onze heures nous sommes sur la colline rocheuse de Malakofï* Un pneumatique crève* aut que Ton répare, nous descendons et nous étendons sur des eSi serrés les uns contre les autres, abîmés de fatigue et demijuorts de faim. Sur le sol pelé de Malakofï, parmi les pierres et les j es rares, des souvenirs courent dans la nuit avec le vent qui ïurb • d'autres ont été couchés ici plus fatigués que nous, si fatigués C \ Ue v ' e s'en alla d eux en un soir semblable à celui-ci, alors que le

Renient des balles semblait, tant il était continu, celui du vent c ans la nuit.

Je

I 9 avril, — Ce matin, nous nous promenons dans Sébastopol. Prends une leçon de russe en essayant de déchiffrer les enseignes

Jes Magasins.

Pourquoi les Russes ont-ils un alphabet si compliqué? Pour n ° Us IT| ieux tromper, ils ont imaginé de prendre quelques-unes de n ° s Offres mais dans un sens différent. Leur M veut dire T. leur P

pq-j

notr e R. Et puis les caractères imprimés diffèrent de ceux de cr, ture courante, et les majuscules des minuscules, et cela du tout ° U L Aussi peut-on s'estimer heureux si, après un séjour de quelques semaines en Russie, on arrive à déchiffrer les enseignes, v uant à lire une adresse manuscrite, il faut y renoncer. Je me refuse ^connaître mon nom écrit en russe.

J ai lait une autre expérience.

Depuis huit jours que je suis en Russie, j’ai découvert que fort peu de Russesparlent français f et que l’on avait sur ce point des idées bien fausses à l'étranger. Ceux qui connaissent notre langue n’habitent pas leur pays; on les trouve en J 'rance et dans les vil les d’eaux cosmopolites où ils peuvent offrir un agrément certain, mais ne sont d'aucune utilité. Je certifie qu’en Russie les cochers, ouvriers, agents de police, paysans, bouviers et pâtres que nous rencontrons dans tes champs, tes villages ou les villes, ignorent jusqu’aux rudiments de notre langue. Donc qui veut voyager en Russie en automobile comme nous le faisons, doit savoir lire, comprendre et parler le russe. Emmanuel Bibesco est notre interprète ; nous autres arrivons tant bien que mal à nous tirer d’affaire, à t’aide des gestes, dans les petites difficultés quotidiennes. Nous avons tous appris à dire : Stakan tchai, mots magiques qui dans le village le plus perdu sont suivis de l'immédiate apparition d'un verre de thé excellent.

Dans V après-midi nous partons pour Yalta, quatre-vingts kilomètres le long de la corniche célèbre de la Crimée.

Notre première étape est au couvent de Saint-Georges. Pour y arriver, i! faut quitter la grande route et couvrir une quinzaine de kilomètres à travers champs. Nos autos en avaient perdu L'habitude. Le paysan qui nous guide s’égare. Nous voici en panne sur un remblai, obligés de faire les cantonniers pour remplir un fossé que l'auto ne peut franchir. Nos compagnes, toujours courageuses, travaillent avec nous et portent de grosses pierres.

Si j’avais conçu, à Paris, quelques craintes au sujet de la pré' sence de jeunes temmes délicates et de luxe dans notre expédition aventureuse, je suis depuis longtemps rassuré. J'ai vu comment elles avaient supporté la nuit de Bessarabie, la bonne humeur, la gaîté qu elles iront cessé de montrer. C’est elles qui nous réconfortent et nous empêchent de nous laisser aller aux petites colères si naturelles aux voyageurs que nous sommes. Je recommande donc beaucoup d’emmener des jeunes femmes dans un voyage semblable. Mais il faut choisir...

Le monastère de Saint-Georges est bâti sur une terrasse demi-

La premier*: étape en Bessarabie, Les autos dans la eoyi de 3 aubei ge

Les petites voitures d Odessa, «mtifttpOUT une personne un peu forte.

LA CRIMÉE

IS

. ail | ^ r °i s cents mètres de rochers à pic la mer si bleue au

nc la baie. Les moines à longs cheveux qui habitent ce °u\ent peuvent louer soir et matin et chaque jour, d'une âme °iHaineue ? le Dieu qui leur fit des loisirs en face d’une de ses P lus belles œuvres.

Nous parcourons maintenant sur bonne route un pays de filées, de terrains ondulés, de champs fertiles coupés de rivières, collines parfois entamées et d'un blanc de craie.

^ ci s cinq heures, nous arrivons a Balaklava.

J comme si nous entrions dans une ville en miniature. De I e tits jardins verdoyants, de petites maisons, des collines dentelées ^ / a gauche, les ruines J une très ancienne tour génoise; ces kj lnes entourent de tous côtés un étang, croirait-on, d'eau claire et eilL 'idée parla brise du soir; des quais d’un demi-pied de haut le c ent; dés bateaux à rame et à voile y dorment et, à quelques IïltitJes c ^ e nous, au ras de l'eau, un fuseau noir qui est, nous nous en assurons, un torpilleur amené là sans doute à grands frais pour la 1 Mc de nos yeux, colossal cuirassé de cet étang limpide, un toj Pdleur flamme au mât, avec de vrais marins qui nous regardent Passer, Nous allons au bout du quai et découvrons un goulet étroit entre deux murailles de rochers, mène à la mer invisible. Ulh n °ns retournons à la grande route, enchantés de ce Balaava minuscule et portatif, bleu et vert dans les collines crayeuses, ^ Ue * e hasard nous a offert comme un jouet au détour du chemin.

^ Au soleil couchant, bien calés sur les sièges confortables de auto * nous filons sous un ciel pur à travers un pays magnifique. Le 1T, °nde nous appartient. Les jeunes femmes que nous emmenons ^citent des vers alternés :

La terre est le tapis de t<js beaux pieds d’enfant.

Ronsard, Chénier, Vigny, Verlaine revivent avec nous en ces terres lointaines, et nous savons troubler d'une cadence antique le silence des pays nouveaux qui se lèvent devant nous*

Les rochers maintenant prennent les tons roses du couchant; la rf mte monte en lacets. Enfin nous arrivons au sommet du col; n ° us avons quitté la mer au couvent de Saint-Georges et ne Lavons

pas revue* Une arche large de pierre franchit ici la route* C est la porte célèbre de Baïdar*

La porte traversée, le terrain semble manquer sous nos pieds* A droite et à gauche, s’ouvre un cirque de montagnes à pic : à huit cents mètres plus bas murmure la mer frissonnante; devant nous, il mi-hauteur, sur une terrasse, une église dresse cinq coupoles dorées; au pied de La paroi des rochers cyclopéens, des arbres fruitiers jettent la note blanche de leurs fleurs dans le paysage, une végétation riche jaillit du sein même des pierres et descend jusqu'au rivage*

Un sentier de chèvres mène à un village au bord de beau*

Le soleil qui vient de disparaître a laissé ce vaste cirque de montagnes et d'eau empli de vapeurs bleuâtres et roses. Il y règne un silence impressionnant; nous sommes accablés par la beauté du spectacle que nous avons sous les yeux. A gauche, sort de la nier une lune énorme, rouge, qui iréclaire pas. Elle monte dans le ciel* devient jaune, brillante et bientôt étend sur les flots un éventail pailleté d’or pâli*

La route que nous devons suivre donne, vue d'ici, le vertige. Elle descend en tire-bouchon avec, dans les lacets aigus, une pente qui doit approcher de vingt pour cent* Mais nous avons fait la Bessarabie, nous ne craignons plus rien.

Je cherche la route qui arrêtera le conducteur intrépide et sûr de soi qu’est notre ami Georges Bibesco. Je lui ai, au départ, confié ma vie, ce que j'ai tout de même déplus précieux. Il m’a promis de me ramener intact à Paris* C’est son affaire et non la mienne, je n'y songe plus* Qu’il tienne la barre d'un bateau à voile ou le volant d’un auto, il est égal à lui-même, voit clair, décide vite, risque tout* passe, et ne casse rien* J’ai fait derrière lui quelques sauts magnifiques et que d’autres qualifieraient de périlleux ; je n’en ai eu aucune émotion* A trois mètres en l'air, je me disais : « Qu’importe cette envolée, puisque je suis sûr de retrouver sous moi en retombant l'auto fidèle sur ses quatre roues », Je la retrouvais, en effet, et nous continuions. Après une centaine de caniveaux et de dos d’âne où l'on quitte brusquement son siège pour quelques secondes et gagne plusieurs mètres par manière de saut involontairement fait, on ne prêle plus aucune attention craintive à ce mode non-

LA CRIMÉE

Veau locomotion qui tient de la grenouille par la position des membres et de V oiseau par Famplitude du vol à travers l'espace. ^ es deux mains sur le volant, les pieds à côté des freins, Kibesco immuable regarde devant lui- Il est resté Eigt-deux heures à la direction de la machine sans demander feCKu. j e ne pourrais exiger du meilleur des mécaniciens un serlce ailss ‘ dur. Et cela prouve la supériorité de F amateur sur le prossionneL Je ne voyagerai plus autrement*

La nuit est venue*

ri est curieux de constater que la nuit revient avec une réguj L constante toutes les treize heures à peu près à la latitude et à a date où nous sommes* Cette venue de la nuit qui, il y a huit jours, nous étonnait encore lorsque nous étions sur route, ne nous prend plus. Nous y sommes habitués. Nous sommes devenus ne espèce nouvelle dans la grande famille des automobilistes,

e noctambule.

Que d’autres prêtèrent la clarté trop vantée des matins (il lau-

. l| écrire une note précise sur les aurores ; elles doivent leur

e putation à certaines personnes qui, ayant horreur de partager leurs

Pirations avec la foulei, ont décrété que l’aube était plus belle

|! Ue couchant. En fait les couchers de soleil sont plus magni-

y les t l ue ^ es levers, et l'on n’est pas obligé de veiller touteNa

pour les admirer), qu'ils recherchent les soleils accablants et

^Ofinus de midi, les couchants qui sont à tout le monde, nous

^ • °ns pour notre voyage l’obscurité de la nuit qui prête du mys-

, u aux spectacles les plus banals et, vertueux à l'excès, pour

^ re plus sûrs de voir lever l’aurore, nous ne nous couchons point.

v. Usi s °nunes-nous arrivés àAckefmann. Oh, la vilaine aube grise!

Uls av °ns vu à l’horizon Odessa signalé à [travers l’orage par

I 1T, d[ier de points lumineux. Sébastopol nous reçut vers une

,, rc du matin, et nous voici maintenant parcourant sous une lune

r e> L ut clair la corniche de la Crimée à la recherche d’Yalta cpii,

° mrne toutes les villes après lesquelles nous courons, semble n °usfui r .

t] .| ' n m > derrière un promontoire, un phare, puis les lampes élec- ^rnt S ^ Un ^ orl ’ dix verstes encore à travers un perpétuel verger au mé, des villas, un quai, c'est Yalta. Nous sommes affamés

IG

comme à rordinaire, car nous n'avons pas dîné. Mais nous sommes en avance sur notre horaire. Il n'est que minuit.

Yalta. 20 avril , — Faut-il F avouer? Autant que la beauté du site, le souvenir des troubles d’il y a quelques semaines nous attire à Yalta.

Depuis que nous sommes en Russie dont les télégrammes racontent à l'étranger les troubles et les massacres, nous n avons pas vu la plus légère émeute ; aucun gouverneur n'a consenti à se laisser assassiner devant nous ; aucun gréviste n’a brandi un drapeau rouge ; pas un sergent de ville (à quoi servent-ils ?) ne nous a fait le sacrifice de sa vie.

Nous sommes armés d'une façon inquiétante, pour nous s'entend, car nous avons, chacun, au moins un revolver. Il y a, en outre, dans l'auto, une carabine et un fusil de chasse qui nous meurtrissent les jambes. Nos compagnes de voyage ornent leur ceinture d'un redoutable petit poignard qui, jusqu'ici, n’a servi qu’à couper les feuilles d’un exemplaire de l'Amour de Stendhal, mais qui, au besoin, pourrait défendre une vertu que beaucoup affirment leur être plus précieuse que la vie. Cela a toujours été F opinion des maris. Quant aux femmes, celles qui sont sages la réservent en ces questions jusqu'à mise à l’épreuve. Qui sait le prestige que peut vous avoir un chef de brigands ? Le seul Emmanuel Bibesco n’est armé que d’une lime à ongles.

Il faut avouer que, dès le début de notre voyage, ces armes dorment au fond de nos valises, car, si c’est déjà un grand effort d’acheter un revolver, c’en est un excessif de le porter dans la poche de son pantalon.

Enfin dans Yalta nous cherchons avidement les traces du pillage et l’un de nous qui a, en outre de lui-même, une femme à défendre, montre un derrière bossué par une arme terrible.

— Ici, voilà une vitrine défoncée!

— Une devanture provisoire !

— Une maison brûlée!

— Enfin !

LA CRIMEE

Nous avons des âmes de sauvage.

Nous nous faisons raconter les troubles. Pendant quarante-huit heures \ alta appartint à l’émeute. Une dame nous apprend qu'elle e{dn dans une des maisons qu’on a brûlées et que cette maison lui appartient* Elle trouve cela si amusant qu’elle en rit encore et qu'elle a Peine à parler*

On a sauvé notre piano; on Va descendu par la fenêtre à aide de Cordes; il pendait lamentablement,*, c’était si drôle,

Monsieur...

Elle ne peut reprendre son sérieux* Je veux la croire* Mais c'est amusement qu elle a eu à se voir piller qui me paraît le plus drôle de son histoire*

Un coiifeur français est encore bouillant de colère et en veut aux °dieiers qui n’ont pas fait tirer sur la foule*

Enfin ^falta est maintenant calme* Les gens ont les mines les Phis pacifiques du monde. Aussi, par dépit, nous mettons-nous Lreer L ^ es troubles nous-mêmes.

^ alta, ville de luxe, appartient à la corporation bruyante des cochers tatares. Ils sont deux ou trois cents qui rangent leurs ^1 Ul pages le long du quai. Les chevaux sont vifs et mal attelés.

11 '' ,ri, it inconnu des autos, ils s’effarent, se cabrent, ruent, et Partent au galop. Le beau désordre !

Les cochers nous apostrophent bruyamment. Nous supportons . cceu r placide des injures que nous ne comprenons pas et 4 l ‘i s adressent, paraît-il, par-dessus nos têtes, à nos parents et IlLL tres. Grand bien leur fasse. Mais nous n’avons pas passé vingt- )Uatre heures à Yalta que les plaintes affluent chez le gouverneur, ^ re célèbre Trepoff. préfet de police à poigne à Saint-Pétersuirg. L ( nous recevons | a yi s itc du chef de la police; au premier r est assez cassant. Alors nous tirons de notre poche un P 1 iti revêtu d’un cachet et d'une certaine signature, et voici . Ss Pot un fonctionnaire incliné qui nous assure de son éternel

^Vouement.

Pauvres cochers d’Yalta.

^ e m ême jour, nous apprenons que Maxime Gorki est dans i G voisine à se soigner, et je décide d’aller le voir. Un pharaCleu 111 e donne son adresse et me voilà parti.

La voiture suit la route de Lîvadia, pais entre dans une espèce de parc qui s’appelle Tchoukourlar; plusieurs villas éloignées de la route et de la poussière, semées irrégulièrement selon le terrain, regardent la mer voisine; la nature n'y est pas trop peignée; il y a de la vigne et des arbres fruitiers aujourd’hui en fleurs* C'est un des charmes de la corniche de la Crimée : elle ua pas les cactus en lame de sabre édenté, les palmiers vernissés, les aloès épineux et les araucarias difformes que l'on a acclimatés, hélas ! sur notre Côte d’Àzur et qui semblent en fer-blanc.

La dernière maison à laquelle aboutit l’allée sinueuse est une villa toute blanche, d'un étage, avec portique, terrasse et toit plat à l'italienne. A la porte, une servante ne me comprend pas ; je fais quelques pas dans le vestibule* Un homme grand, vêtu de noir, vient à ma rencontre* C’est Maxime Gorki*

M'ayant introduit dans un petit salon, il disparaît d'une allure souple. La pièce où je suis est simple ; les murs sont passés à la chaux, ainsi que le plafond très élevé,

Rentre Gorki accompagné de sa femme. Je me présente à elle; lui dis qu’une admiration ancienne et une vive sympathie m'amènent chez eux. M m “ Gorki parle le français très bien, avec un peu de timidité, une voix douce et un accent charmant. Son mari ne sait que le russe ; grâce à elle, la conversation s'engage à trois.

Lorsque Gorki apprend que je viens de Paris et que je connais personnellement plusieurs des littérateurs dont il aime les œuvres. sa figure s’éclaire. Il veut dire tout de suite son admiration pour nos écrivains qu'il n'a lus qu'en traduction. 11 préière ceux de la grande lignée naturaliste ; parmi les morts, Flaubert avant tout, puis Maupassant, les Concourt des romans; des vivants*

il nomme Anatole France, Loti, Octave Mirbeau* Mais c'est Mirbeau qui Fémeut le plus profondément. Tolstoï avait déjà exprimé son enthousiasme pour l’oeuvre d’Octave Mirbeau. Ce qu'il y a de passionné, de tragique, de douloureux dans les pages du Calvaire ou du journal d'une femme de chambre , la satire violente qu'on y trouve de la société actuelle, ont gagné à Mirbeau le cœur des deux plus grands écrivains de la Russie contemporaine.

Pendant que Gorki parle, je le regarde.

Il est grand, élancé, souple; il est vêtu d'une espèce de

LA CRIMEE

4 -lne de drap noir flottante, serrée au cou, la culotte de même e ^°de. des hottes molles; à la taille une ceinture de cuir avec des ne ments d'argent ciselé. Le visage aux méplats accusés est touren l^ 1 le iront aux rides creusées, puissant ; les cheveux blonds sont hielés en touffes eu arrière ; une petite barbiche rousse et rare couvre în ^choire iorte; les narines sont larges et les yeux bleus, d’un intense et profond; ou y lit une volonté forte; ce sont les yeux j Un ^ 10lnme d'action qui a souffert, non d’un mystique ; en somme, Visage énergique et fatigué d'un ltomme qui s'est dépensé sans

compter.

^ Se penche vers nous, essayant de comprendre ce que nous ° ns * ^ 1111 mot que sa femme lui traduit sur la sympathie que nous Ils ^ 0Us pour lui en (J France à cette heure-ci de sa vie, ce visage 11 s éclaire, le regard s’adoucit, les yeux brillent et la bouche e ntroiiv re dans un sourire heureux, confiant, qui dit une bonté Profonde, essentielle et une jeunesse toujours vivante.

Gorki me raconte comment son mari lui arrêté au moment 1 ar rivait chez elle à Riga où elle était dangereusement malade.

' ns u * donner une heure, on l’emmena à Saint-Pétersbourg, (j 1 ' ^ COnd ^it à la forteresse; là, onle fouilla, puis on le fit se

piller; il resta nu longtemps dans une pièce froide, les pieds ^haussés sur des dalles en pierre. « — C'est là qu’il prit la mau-

v aise toux H

qu’il soigne à présent >✓, me dit-elle.

Ho se plaint pas de la prison, maison refusa de lui communi-

Ptq' 1 ^®8 rammes qui lui apportaient des nouvelles de sa femme.

^ in on le remit en liberté provisoire. Son grand crime avait été

L * ai] e ! impossible avec ses amis pour éviter les horribles massacres a • 1

, ’ e janvier. Le vendredi et le samedi, il avait multiplié les

. 11 arches auprès des ministres, éconduit partout. Tout cela, on le 1 A * *

’ Après, il écrivit un récit des journées tragiques, et un appel L ei1 brouillon. C’est cela au'on saisit chez un de ses amis. Mais 1 1 Pel n’avait été ni signé, ni imprimé, ni donné pour être im- I 111 répandu à plusieurs exemplaires écrits à la main. Toute

se légale paraît donc manquer aux poursuites. Le procès doit avoir . U ^ ails 1 e plus strict huis-clos ; mais la date, quoi qu’on en ait dit i . I1S presse, est encore incertaine. 11 semble que I on li ait nulle te de Pousser l’affaire...

Maintenant nous parlons de la vie de Gorki. On a écrit sur lui beaucoup de choses inexactes en France et en Russie. On a dit qu'il était né dans la misère; ce n’est pas vrai, 11 Ta connue et presque choisie; c'est autre chose.

J1 est né à Nijni-Novgorod, dans une famille à l’abri du besoin- Son grand-père, entrepreneur de peinture en bâtiment, F éleva et lui donna sa première instruction. Maxime Gorki n'alla pas à l’école* Puis le grand-père lui apprit son métier; il voulait que son petit-fils lui succédât. Mais Tentant se révolta; i! rêvait d’une autre existence que de celle de peintre en bâtiment; il voulait courir le monde, voiries hommes et les choses; il s'enfuit.

Alors commença la vie aventureuse de celui qui devait être Maxime Gorki ; il fut mousse sur un bateau de la Volga, il lut aideboulanger; il connut les fatigues, les misères, les souffrances des malheureux; il vécut avec ceux pour qui Tunique problème est de savoir s’ils auront aujourd'hui de quoi manger; il a vu dans leur réalité triste les ouvriers et les paysans, et aussi ceux qui sont en marge de toute existence régulière, ceux qu’il appelle d’une expression si forte, si émouvante « les ex-hommes». La nécessité de gagner son pain, le goût plus impérieux encore du changement, le désir de voir des cieux nouveaux et les conditions diverses des hommes firent de lui un être errant à travers l’immense Russie. H Ta traversée plusieurs lois du nord au sud, de l’est à T ouest, des rivages boisés de la Finlande aux lacs perdus dans les forêts de bouleaux et de pins jusqu'aux montagnes âpres et magnifiques du Gau-* case. À travers ce monde énorme, il a été un inlassable vagabond* Mais cela, il Ta voulu ; il aurait pu, comme son grand-père, être un placide peintre en bâtiment. Détail amusant : il est resté pour Tadministration russe ce qu’il aurait dû être, et l’acte d'accusation est dressé contre « Maxime Gorki, peintre en bâtiment et homme de lettres,., ».

On a dit aussi qu'il était illettré. Cela encore est inexact. Jeune homme misérable et volontaire, il sentait fortement la nécessité de s'instruire et, au cours de sa vie d’épreuves il y eut des années où il donnait une partie de ses nuits pour dévorer les livres nécessai res des auteurs russes et étrangers.

— Mon mari était: en ce moment très pauvre, dit M 11U Gorki ;

Sur la corniche de la Crimée.

Pi., (j 51

LA CRIME F

n avait pas de quoi acheter des bougies; alors il remplissait des ^tulles boîtes de sardines de toutes les graisses qu'il trouvait, et . n m ° rce au de laine faisait une mèche* Mais à cette pauvre 1leie d contracta à la longue une maladie des yeux qui faillit lui aire perdre la vue,

VO] t combien la réalité est loin de la légende qui nous préai 1111 Gorki illettré, et pour peu, ennemi de la science* commença à écrire à vingt-deux ans; il en a trente-sixaujourlül * Trente-six ans! Mais sa figure fatiguée dit que beaucoup de années de souffrance ont pesé lourdement sur lui. € — I rente- - a ns, dît-i]; en France, on est encore un homme jeune à trente- X ans ’ tandis qu'en Russie,*, »

Tï ■

ai une question sur les lèvres* Je la risque.

Quels sont les rapports actuels de Gorki et de Tolstoï?

A ce nom qu’il entend, Gorki attache sur nous un regard plus

intense.

plus

^ a 11 ne admiration infinie pour Fœuvre du romancier. C’est le y ^ ë ran d écrivain de la Russie: jamais il ne pourra dire ce que s f°] lut pour lui dans les heures de peine. Puis il connut l'homme ^ 1 aima; leur intimité fut complète.

aux

xi ais le Tolstoï d'après les romans, le Tolstoï apôtre mêlé luttes n '• »

111 s engage aujourd’hui la Russie! Il a publié, après les évé- &rrie nts de janvier, une lettre dans le Times qui a causé la plus bolide tristesse à ses amis d’autrefois. Gorki voulait y répondre ; ais ^ y eut alors dans la presse russe un tel déchaînement d atta-

nasses et méprisables contre Tolstoï, que Gorki, F ami des

lc teiis jours, ne voulut pas, bien qu'il lui en coûtât de se taire,

voix* M " 10 Gorki explique ce qu'est Tolstoï,

" Voyez-vous, me dit-elle, Tolstoï est un aristocrate; il est né

1 ceu:x qui commandaient; aujourd'hui encore, il est comme un r ^ * *

h eiJ *. II n'est pas du peuple, il ne le connaît pas; il ne sait pas

UC s s ° nl ses besoins réels, quelle est sa vie, ce qu’il faut lui donlier ]i t .

n a aucun droit de parler au nom du peuple; les choses qu’il lLS dit ne sont pas celles que la Russie demande à présent* Mon

mari, lui, connaît le peuple, il en vient, il veut F aider, travailler pour lui, mais d’une façon pratique, terrestre.

Je sens, à Face eut de ces paroles, que j'ai touché un point douloureux.

Tolstoï poursuit un but idéal qu'il veut réaliser par des moyens mystiques ; il veut que rhumanité entière, rangée sous la loi du Christ, renonce au mal par un acte spontané de volonté et vive purement. Le progrès lent, pas à pas, difficile, terre à terre, de rhumanité, le respect de soi-même et d'autrui, le foyer inviolable, la loi égale pour tous, la liberté de conscience nécessaire, le droit primant la force, l'instruction mise à la portée de chacun, les hommes réglant eux-mêmes de leur mieux les affaires communes qui les concernent — qu'est-ce que cela au regard du mystique qui voit I >ieu face a face ?

C’est pourtant cela que veut la Russie aujourd’hui. En face de Tolstoï qui ne fait aucune différence entre Tétât politique et social auquel sont parvenues T Angleterre ou la France et celui de la Russie, Gorki s'élève cl dit : « Nous voulons ces conquêtes-là d'abord. Vous prêchez la non-résistance au mal; nous demandons, nous, une constitution et des écoles. ^

Il y a un abîme entre ces deux hommes.

Gorki sait l'immensité de la tâche que les Russes ont devant eux, F ignorance de la masse, la force effroyable d'inertie qu’elle opposera. Mais au lieu de trouver dans ces difficultés un motif de découragement, il ny voit qu'une raison de plus pour agir tout de suite. L'heure est grave; la guerre a enlevé les hommes et accru la misère; le malaise est devenu si vif, si général, qu’on peut espérer que de l'excès du mal sortira enfin quelque bien.

Je dis à Gorki que nous espérons le voir rétabli en France. Mais pour Tinstant, c’est en Russie qu’il veut vivre et agir. Je le sens inquiet, frémissant à l’idée d’être immobilisé par ia maladie dans ce Yalta de luxe lait pour les désœuvrés.

— Je n’aime pas Yalta, dit-il ; là-bas, au Caucase où vous allez, la nature est forte, âpre et belle.

Sur la table de M raù Gorki, j'ai vu des livres français, entre autres La Maternelle , de Frapié, qu’ils aiment beaucoup. C'est M“ c Gorki qui tient son mari au courant des oeuvres les plus récentes de notre littérature. Sur les fenêtres, sur les tables, des fleurs, des fleurs partout.

LA CRIMÉE

^ quitte mes hôtes. Je garde le souvenir de la poignée de main

lc a Ppuyée, que me donne Gorki quand je pars,

J" e vois, sous le porche, près de Gorki grand, énergique, tour-

rtlen ^ T sa ismme Jrêle et délicate, mais, elle aussi, d'une volonté qui lle plfo pas,

J VOIS ki calme villa blanche parmi les arbres fruitiers en fleurs en ^ ace de la mer,

^ \ L P ens e à ce qui attend cet homme malade que je laisse ;

neie lui, je vois la Russie souffrante qui demande un peu de

justice,

J e n oublierai pas ma visite à Maxime Gorki dans le parc paisible de Tchoukourlar,

Ge même jour nous nous promenons dans les environs d’Yalta . x 1S H 11 on nettoie les autos. Nous passons une partie de Faprèsa flâner dans les parcs de Massandra,

G^tte corniche de la Crimée est célèbre par la beauté de ses sites

et p r

agrément de son climat* Les monts de Crimée qui s'élèvent JUsqu à quinze cents mètres protègent la côte des vents froids du j l j >u G ils descendent presque à pic jusqu'au rivage, ici tombant en cs énormes qui forment un promontoire dans la mer; là laissant a Gurs pieds quelques gradins de terre cultivable où poussent des des arbres fruitiers, des bois de pins sombres aux troncs roses ;

1 kis loin s ouvrant en cirque autour d’une petite rivière qui se préci- F 1 e ^Gibord en cascade, puis coule en torrent, grise des neiges lles 6t des terres emportées. Les grands murs de rochers, les

forêts fo des?

au bas des monts, les villages accrochés au flanc des collines, yessin si précis des côtes où les rochers mordent Peau, la douceur P ri ntanière et automnale du climat, tout contribué à faire de cette P ll Gie de la Crimée un des plus beaux endroits du monde.

21 a ®riL — Aujourd’hui nous explorons le pays en automobile. ^ ° us kaversons des forêts de pins admirables, de hêtres, d'ormeaux ;

c - larrt ps de muguets, de perce-neige, de primevères remplissent es clairières. Le parfum du printemps nous monte au cœur. A mesure

que nous nous élevons, la vue devient plus belle sur le golfe où Yalta mire ses villas blanches et.ses jardins fleuris» Il faudrait vivre ici plusieurs jours,.goûter la joie de ne rien faire sous ce ciel clément. Mais nous sommes en retard déjà sur notre itinéraire et si loin de Téhéran ! Y arriverons-nous jamais ?

Tandis que nous nous promenons dans les bois d'Yalta, nous croisons quelques voitures et charrettes de paysans. Hélas ! les paysans sont petits et les chevaux très grands! Les uns et les autres n’ont jamais vu d'automobiles; aussi,malgré nos arrêts immédiats (de tout le voyage, nous n'avons pas écrasé une poule !), les chevaux montrent un goût vif pour les haies et les fossés, et se livrent à la joie d’un steeple-chase, comme s’ils ne traînaient pas un lourd véhicule. Les paysans s’enfuient et nous laissent courir après leurs chevaux. De loin, ils nous insultent.

Mais voici que dans un village, un énergumène, transporté de fureur, bondit sur la voiture de Léonida, un gourdin à la main* Va-t-il fracasser la tête de la princesse Bibesco qui est au fond de la voiture à côté de moi?

Non, avant que nous ayons eu le temps de nous défendre, le gourdin tombe sur des épaules que nous laisserons anonymes.

Une mégère échevelée quitte sa bouteille de vodka, se joint à son mari et assaille la 40 -chevaux qui arrive à huit kilomètres à F heure*

Cette fois-ci un revolver sort d'une poche; le paysan a cette seule vue tombe dans le fossé. Nous accélérons le train* Un énorme pavé destiné par la virago a nos têtes délicates tombe sur l’arrière de la voiture. Une vingtaine de paysans sont rassemblés ; il faut filer; ce que nous faisons.

Ainsi faillîmes-nous être lapidés, tels des martyrs chrétiens, dans les champs d’Yalta.

Lïvadia, — La résidence d’été de l’Empereur, Mais cette année, il ne quitte pas, et pour cause, Tzarskoie-Sélo.

Livâdia, c'est un grand parc en pente jusqu'à la mer; des pavillons nombreux sont disséminés dans la verdure, pour l’administration, pour la suite impériale, pour les popes aux longs cheveux de femme.

Deux pavillons aussi simples que les autres sont ceux qu'habite

LA CRIMÉE

empereur. Dans l’un deux mourut d'une mort que certains croient ^Vstérieuse, Alexandre III; dans l’autre Nicolas 11 passa ces étés , " rmeis * Des pièces petites, un ameublement de vieilles Iilies sans ^rtiine et sans goût, pas de confort non plus, voilà le palais d été 011 villégiature l’Empereur de toutes les Rassies, l'autocrate qui re gnu sur cent quarante millions de sujets et dont la fortune est inestimable. Le moindre boutiquier enrichi de Londres a, près de I lampstead Heath, une installation plus luxueuse,

1 uns on voit, auprès des pavillons des Empereurs, de très belles jacinthes, des tulipes, des roses, des camélias, en parterres ou en Passifs, des fleurs partout.

On voit autant de soldats que de fleurs,

A chaque détour de l'allée, on en aperçoit un peloton; sur les P e louscs, des soldats font l’exercice; sur les marches des escaliers 1 autres sont assis.

La note de couleur que donne l'uniforme dans les verdures n’est P"Ls déplaisante. Mais il faut ménager ces effets dont on abuse dans le parc de Livadia.

Et, à chaque pas, l’ordonnance qui nous précède se retourne et

n ° Us surveille.

Sous ce regard inquiet, nous finissons par avoir l’air d’enfants

1r,s en faute et marchons timidement, les mains dans les poches,

1 échangeant qu’à voix basse de rares observations.

d an s lt.

Ce même soir, je vais prendre congé de Maxime Gorki.

^ huit heures, le Grand-Duc-Boris arrivant de Sébastopol est

c °fis.

port. Nous nous y précipitons pour voir si nos vingt-huit

petits et grands, que nous avions laissés â Sébastopol à la

‘ r S e du portier de l’hôtel, sont à bord.

C était une des manœuvres les plus risquées que nous ayons es au cours de ce voyage.

<>us retrouvons dans trois cabines tous nos bagages. Douce joie! vers dix heures, après le difficile embarquement des autoj^-'uies, nous quittons le port par une nuit magnifique sous la I1e M u i éclaire les terrasses blanches et les villas endormies d’Yalta.

faite

N Et mobii

Page 1