CHAPITRE ONZIEME
SOMMAIRE. — I. La politique délicieuse de Constantin. — Renaissance chrétienne. — Basiliques nouvelles. — Nécessité de poser des règles pour la rentrée des « tombés • dans l'Église. — Canons du concile d'Ancyre. — État des esprits en Afrique. — Cécilien succède à Mensurius sur le siège de Carthage. — Félix, son consécrateur, accusé d'avoir été traditeur. — Schisme des donatistes. — Faveurs accordées par Constantin au clergé catholique. — Ses lettres reconnaissent la légitimité de Cécilien. — Cette légitimité proclamée par le concile de Rome.
— L'innocence de Félix prouvée par une enquête judiciaire. — Nouvelles protestations des donatistes. — Impatience de Constantin. — Il convoque le concile d'Arles. — Jugement d'Arles conforme à celui de Rome. — Canons transmis au pape Silvestre pour être promulgués. — Questions d'ordre civil et social résolues par les canons. — Suite de l'histoire des donatistes. — Les évêques catholiques ne demandent pas le châtiment de leurs adversaires. — Même douceur des évêques pour les païens. — Progrès de la législation romaine sous l'influence des conseillers ecclésiastiques de Constantin. — Plaintes des païeus. — Rien n'est changé cependant à la situation légale du paganisme, — Constantin garde le titre de Pontifex Maximus. — Ses motifs. — Ce titre lui permet de faire la police du culte païen. — Lois en interdisant l'exercice secret, en autorisant l'exercice public. — Destruction d'un petit nombre de temples, où la morale était outragée. — Suppression des sacrifices offerts ofQciellement par les magistrats et les généraux.
— La politique de Constantin à l'égard du culte païen peut se résumer par ces mots : tolérance et publicité. — Les païens et les chrétiens : martyre de sainte Salsa. — II. La persécution de Licinils. — Courte rupture et réconciliation des deux empereurs. — Leur accord jusqu'en 321. — Changement dans la politique religieuse de Licinius. — Conduite tortueuse à l'égard des chrétiens. — Interdiction aux évêques de sortir de leurs diocèses et de se réunir. — Interdiction aux hommes et aux femmes de se trouver en même temps dans les églises. — Interdiction aux évêques et aux prêtres de donner l'enseignement religieux aux femmes. — Défense aux chrétiens de célébrer leur culte autrement qu'en plein air. — Expulsion des chrétiens du palais. — Épuration de de la magistrature. — Tous les employés des tribunaux et des préfectures obligés de sacrifier sous peine de révocation. — Nouvelle confiscation du patrimoine ecclésiastique. — Chrétiens condamnés à l'exil,
— à la relégation, — aux mines, — à la servitude pénale, — au soin des ménageries impériales. — Confiscation de leurs biens. — Chrétiens inscrits parmi les curiales. — Les évêques soupçonnés d'être favorables
à Constantin. — Horrible supplice infligé à plusieurs prélats — Martyre de Basile, évéque d'Amasée. — Les confesseurs Paul, évêque de Néocésarée. et Théodote, évêque de Ceraunia. — Martyre des diacres Ammon et Abibe. — L'idolâtrie imposée aux soldats. — Réponse d'Hadrien. — Martyre de Tliéogène. — Martyre de Sévérien, Fudoxe, Agape.
— Les quarante martyrs de Sébaste. — Dureté envers les prisonniers. —Apostasies. — Martyre de saint Gordius. — Guerre entre Constantin et Licinius. — Contraste des deux armées. — Discours païen de Licinius.
— Il est défait à Andrinople. — Tentative de réconciliation, puis reprise d'hostilités.— Nouvelle défaite à Chrysopolis. — Mort de Licinius.
— III. Les derniers édits de paix ieugiecse. — Édit de 323, effaçant les traces de la persécution de Licinius. — Lettre de Constantin accordant des subsides aux évéques. — Inquiétudes des païens. — Proclamation de Constantin à ses sujets. — Récit autobiographique. — Prière. — Tolérance promise aux païens. — Second passage répétant cette promesse. — Conclusion.
La politique religieuse de Constantin.
Après la chute de Maximin, la paix religieuse parut fondée pour toujours. La joie des chrétiens n'eut plus de bornes, surtout dans ces contrées de l'Orient où ils avaient été plus longtemps persécutés. Le souvenir des maux soufferts s'effaçait comme un songe : on commentait avec admiration les prophéties bibliques, qui semblaient écrites pour les événements de la veille. « J'ai vu l'impie élevé comme les cèdres du Liban; puis j'ai passé et il n'était plus; j'ai cherché sa place, et ne l'ai pas trouvée, » répétaient les fidèles encore émus de la fin tragique de tant de tyrans (1). Les lois favorables à l'Église, les privilèges accordés au clergé, les égards que lui montraient les souverains, paraissaient à ces échappés du bagne
(1) Psalm. XXXVI, 35-36. — Eusèbe, Hist. Eccl., X, 1.
ou de la prison la promesse d'une ère nouvelle, l'aurore d'un jour qui ne connaîtrait plus de nuages (1). Au souffle, si nouveau pour eux, de la faveur impériale il leur semblait voir tout renaître, et le sol, nettoyé des ruines qu'y avaient amassées les persécutions, produire une soudaine végétation de sanctuaires et d'églises (2).
C'est l'heure où, à Rome, une superbe basilique s'élève au Latran près de la résidence des papes (3) ; où d'autres commencent à recouvrir, comme d'immenses et précieuses châsses, les tombeaux de saint Pierre au Vatican (4), de saint Paul sur la voie d'Ostie (5), de saint Laurent sur la voie Tiburtine (6), de sainte Agnès sur la voie Nomentane (7), des saints Pierre et Marcellin sur la voie Labicane (8) ; où sur divers points de l'Italie, à Ostie (9), Albe (10), Gapoue (11), Naples (12), comme à Cirta en Numidie (13), les ar-
(1) Eusèbe, Hist. EccL, X, 2.
(2) Ibid.
(3) Liber Pontificalis, Silvester, 9 (Duchesne, t. I, p. 172).
(4) lbid., 16 (p. 176). Sur l'ancienne basilique de Saint-Pierre, voir De Rossi, Inscriptiones christianœ urbis Romx, t. II, p. 229 et suiv.» et Duchesne, l. c, t. I, p. 193.
(5) Liber Pont., Silvester, 21 (p. 178).
(6) Ibid., 54 (p. 181).
(7) Ibid., 23 (p. 180).
(8) Ibid., 26 (p. 182).
(9) Ibid., 28 (p. 183).
(10) Ibid., 30 (p. 184).
(11) Ibid., 31 (p. 185).
(12) Ibid., 32 (p. 186).
(13) Lettre de Constantin aux évêques catholiques de Numidie (à la suite des Œuvres de saint Augustin, éd. Gaume, t. IX, p. 1103).
280 CONSTANTIN ET LICIMUS (313-323).
chitectes de Constantin multiplient les édifices en l'honneur du Christ et des saints ; tandis que l'Orient chrétien retentit des fêtes célébrées pour la dédicace de la cathédrale de Tyr (1). Il faut lire l'enthousiaste description donnée par l'orateur de cette solennité (2), ou les inventaires de bijoux liturgiques et les catalogues de biens fonds reproduits au livre Pontifical (3), pour se faire une idée de la richesse des nouvelles églises, parées et dotées comme des fiancées par la munificence impériale (4). Le peuple qui, à travers les vastes vestibules, les cours bordées de portiques, rafraîchies par des fontaines jaillissantes, pénétrait dans l'enceinte du temple, sous les plafonds de cèdre ou les voûtes de mosaïques, parmi les colonnes de marbre poli, les couronnes de lumières, les autels étincelants d'or et de pierreries, ne pouvait contenir son admiration. Le bonheur, dit un témoin, était peint sur tous les visages (5); partout retentissaient les hymnes d'actions de grâces; chaque cité voyait se développer librement la pompe des céré-
(1) Eusèbe, Hist. EccL, X, 4.
(2) Ibid., X, 4, 37-46.
(3) Liber Pontificalis, Silvesler, passim. — Parmi les nombreux biens fonds donnés à la basilique de Saint-Paul, à Rome, est une terre de la banlieue de Tarse. « C'est évidemment par une attention spéciale qu'on la choisit pour être offerte à l'apôtre Paul, originaire de cette île. C'est sous une inspiration analogue que saint Grégoire le Grand affectera à l'entretien du tombeau de l'apôtre la terre Ad aquas Salvias, lieu traditionnel de son martyre. » Duchesne, t. I, p. 196.
(4) Le païen Zosime (II, 32} y fait allusion en parlant des otxoSrj(uai icieîarau àvwçeXet; dont la construction par Constantin aurait, d'après lui, épuisé le trésor public.
(5) Eusèbe, Hist. EccL, X, 2.
mornes religieuses ; les rites divins, célébrés avec une solennité inaccoutumée, laissaient paraître, sur un théâtre agrandi, leurs beautés liturgiques, à demi cachées naguère dans l'ombre d'étroites chapelles (1) ; la foule charmée se portait vers les baptistères, sollicitant, recevant avec allégresse « le signe de la Passion du Sauveur (2). »
Telle est, cependant, la vie de l'Église sur la terre, qu'elle ne peut longtemps et sans réserve s'abandonner aux joies du triomphe. Parmi les chrétiens heureusement délivrés il n'y avait pas que des vainqueurs à féliciter ; nombreux étaient les vaincus après dix ans de luttes, et plus d'un demandait maintenant à être réintégré dans les rangs qu'il avait quittés. Bien des fois déjà, c'est-à-dire au lendemain de chaque persécution, l'Église avait eu à se prononcer sur de semblables demandes; mais la longue durée de la crise qui venait de finir, la diversité des cas soumis au jugement des pasteurs, la multitude des pénitents, la perspective de paix assurée qui s'ouvrait maintenant à tous les regards, donnaient une importance plus grande aux décisions qui seraient prises : elles n'auraient vraisemblablement pas, comme à d'autres époques, un caractère provisoire, et ne courraient pas risque d'être rapportées ou modifiées à l'annonce de quelque persécution nouvelle. C'était un véritable corps de règles disciplinaires qu'il s'agissait de for-
(1) Eusèbe, Hist. EccL, X, 3.
(2) Iwxripio'J T£ t,v 7tà6ou; àrcoppïira <ju[x6o).a. lbid.
mer. En Orient, ce travail fut entrepris dès 31 k (1) par un concile rassemblé à Ancyre, métropole de la Galatie, où se rencontrèrent des évoques des principales provinces de l'Asie romaine.
Les canons de ce concile, œuvre de délicate et haute casuistique, sont d'autant plus intéressants pour nous, qu'ils laissent deviner des épisodes de la persécution dont les documents anciens n'ont pas gardé trace. Les types les plus variés de renégats passent, en quelque sorte, sous nos yeux. Pour prendre d'abord les deux extrêmes, nous voyons, en premier lieu, ceux qui ont eu le malheur de sacrifier n'étant que catéchumènes : l'Église ne leur impose aucune pénitence, puisqu'ils ne lui appartenaient pas encore quand ils ont failli, et leur permet, après le baptême, d'aspirer aux ordres sacrés (2) ; au contraire, elle montre une grande sévérité pour des chrétiens qui, rendus furieux par leur apostasie même, s'étaient tournés avec rage contre la religion qu'ils venaient de quitter, étaient devenus les auxiliaires des persécuteurs, les délateurs de leurs frères : à ces grands coupables, qui aujourd'hui frappent humblement à sa porte, elle impose une épreuve de dix ans, et ne les recevra à la communion qu'après les avoir fait passer par tous les degrés de la pénitence canonique (3). L'Église est beaucoup plus indulgente pour les pécheurs qu'on a vus, après
(1) Sur cette date, voir Héfélé, Flisloire des conciles, trad. nouvelle, I, p. 299.
(2) Canon 12.
(3) Canon 9.
une chute, se relever aussitôt et « reprendre le combat. )> S'ils sont prêtres ou diacres, elle leur permet de conserver les honneurs de leurs charges, sans en remplir les fonctions (1). Mais cette faveur n'est accordée qu'à ceux dont le repentir fut sincère et le combat véritable. Plusieurs, après avoir sacrifié, avaient essayé de tromper les fidèles, et, à prix d'argent, obtenu des juges ou des bourreaux d'être appliqués à une feinte torture, sans péril et sans souffrance (2). Nous n'avons point, au cours de nos récits, rencontré d'exemple de ces frauduleuses transactions, qui font voir, en même temps que la faiblesse de certains chrétiens, le prix qu'ils attachaient à l'opinion de leurs frères et les accommodements auxquels se prêtait quelquefois la vénalité des fonctionnaires païens. On comprend que les rédacteurs de Passions, occupés à raconter l'héroïsme des martyrs, n'aient point fait allusion à de tels marchés, et l'on ne s'étonnera pas que les écrivains contemporains, comme Eusèbe, les aient couverts d'un voile. Les historiens d'une guerre rappellent les courageuses luttes des soldats, non les défaillances de quelques déserteurs. Seuls, les gardiens de la discipline ont le devoir d'en tenir compte, et de citer à leur barre ceux qui entretinrent des intelligences avec l'ennemi.
A ces variétés, déjà nombreuses, de chrétiens tom-
(1) Canons 1, 2.
(2) npoxaxacrxE-jàaavTa; xaî êirttfqSsuaavTa; xat 7ietaavTa; "va oâltaoi (ièv Paaàvoi; vTtoêâMecrôxt. Canon 1.
bés s'en ajoutent d'autres, que la fin de la persécution révéla aux chefs de l'Église. Tous ceux qui, après avoir pris part aux sacrifices, ou aux festins dont ils étaient suivis, sollicitent maintenant une place parmi les fidèles, sont loin d'être également coupables. Il en est même de tout à fait innocents : ceux-là n'avaient point consenti, mais on leur avait mis de force l'encens dans la main ou la viande dans la bouche : comme naguère Pierre d'Alexandrie (1), les Pères d'Ancyre les déclarent exempts de toute faute (2). Ils condamnent, au contraire, ceux qui se sont rendus volontairement au banquet. Entre ceux-ci même il y a des nuances. Les uns y allèrent gaiement, le visage serein, en habits de fête, comme si le repas célébré en l'honneur des idoles ne différait point d'un repas ordinaire (3). D'autres, désolés de la faute qu'on leur faisait commettre, vinrent en habits de deuil, et, pendant toute la fête, ne cessèrent de pleurer (4). D'autres enfin, obéissant en apparence, consentirent à s'asseoir à la table sacrilège, mais n'y mangèrent que des viandes apportées par eux sans toucher à celles qui provenaient du sacrifice (5). A ces diverses catégories de délinquants les Pères imposent une pénitence différente et proportionnée à leur faute. En frappant d'une peine canonique ceux-
(1) Voir plus haut, p. 35.
(2) Canon 3.
(3) Canon 4.
i4) Canon 5.
(5) Canon 7.
là mêmes qui étaient parvenus à substituer, pendant le banquet idolâtrique, aux viandes immolées la nourriture préparée dans leurs maisons, le concile met en lumière le caractère spiritualiste des prohibitions de l'Église : comme saint Paul (1), les évêques jugent que la faute n'est pas dans le fait matériel d'avoir mangé la chair des animaux offerts aux idoles, mais dans le fait moral d'avoir, en feignant d'y participer, scandalisé les chrétiens, commis un acte d'hypocrisie, et semblé renier le Christ.
Malgré les longues dissensions dont avaient souffert les Églises de l'Orient, la restauration de la discipline ébranlée semble avoir été relativement facile dans cette partie de l'Empire (2). Là, selon l'expression d'un écrivain asiatique, le peuple chrétien, hier dispersé comme les ossements arides dont parle le prophète, se rejoignit sans trouble et sans secousse, pour redevenir un corps florissant (3). Au contraire, l'Afrique romaine demeura longtemps agitée. La paix religieuse y était à peine rétablie, qu'elle fut troublée par les chrétiens eux-mêmes. Dans ce pays, où les esprits avaient tant de peine à se tenir en équilibre, et où les opinions extrêmes attiraient de nombreux
(1) Saint Paul, / Cor., VIII.
(2) On voit cependant par le canon 8 du concile de Nicée, qu'en 325 il existait encore en Asie des cathares qui refusaient de communiquer avec les pénitents qui avaient failli pendant la persécution. Ces cathares étaient des novatiens (Socrate, Hist. EccL, V, 22), très répandus à cette époque en Phrygie (Héfélé, Hist. des conciles, trad. nouvelle, t. I, p. 580).
(3) Eusèbe, Hist. EccL, X, 3. — Cf. Ézéchiel, XXXVII, 7.
partisans, les plus délicats problèmes se posaient habituellement au lendemain d'une persécution. Toujours ces crises terribles y surexcitèrent jusqu'à l'orgueil l'héroïsme de quelques-uns; suivant le sens où ceux-ci inclinaient ensuite, les « tombés » repentants se voyaient soit repoussés par eux avec une excessive dureté, soit accueillis avec une abusive indulgence. Pour avoir suivi la voie moyenne, conformément à l'exemple du siège de Rome et aux traditions déjà anciennes de celui de Carthage, les sages représentants de l'autorité religieuse étaient souvent en butte à d'injurieux soupçons. La calomnie, qui n'épargna pas naguère saint Gyprien (1) et s'était récemment acharnée contre Mensurius (2), se jeta avec fureur sur son ancien diacre Cécilien, quand cet héritier de ses idées et cet intime confident de sa conduite eut été élu pour lui succéder. On contesta l'élection du nouvel évèque de Carthage. A l'instigation de Donat des Cases Noires (3), un synode, composé de ces violents prélats numides où Mensurius avait déjà rencontré des adversaires, et qui cependant n'eurent pas tous une attitude courageuse pendant la première phase de la persécution, déclara invalide l'élection de Cécilien, sous le prétexte qu'un évêque qui avait failli n'en pouvait ordonner un autre, et
(1) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 3e éd., p. 365.
(2) Voir t. I, p. 203.
(3) On ne sait si le nom de donatistes, donné à la secte qui prit alors naissance et dura jusqu'au septième siècle, vient de ce Donat ou d'un homonyme, Donat le Grand, second évêque intrus de Carthage.
que le consécrateur de Cécilien, Félix, évêque d'Aptonge, avait été traditeur (1). Le prétexte était mauvais, puisque le principe invoqué était faux et le fait inexact; mais l'orgueil, la passion, les ambitions déçues, et même des intérêts moins avouables, se trouvaient enjeu : le schisme se fît. Un intrus (2) fut opposé par les Numides à Cécilien; bientôt la division s'étendit à toute l'Afrique romaine : comme après la persécution de Dèce (3), on vit, dans un grand nombre de cités, se dresser chaire contre chaire, et non seulement deux partis, mais deux évêques (4).
Une étude détaillée du schisme donatiste n'est pas de notre sujet (5); mais nous devons indiquer les faits qui révèlent l'état dans lequel la persécution avait laissé les âmes, ou font comprendre la politique religieuse de Constantin. Celui-ci, dont la conscience était alors dirigée par l'illustre confesseur Osius de Cordoue (6), discerna sans peine le pasteur légitime. C'est à lui que sont adressées les faveurs impériales, soit que le souverain, voulant égaler la condition civile du clergé chrétien à celle des prêtres des idoles, déclare exempts des charges publiques « les
(1) Saint Optât, De schism. donat., I.
(2) Majorinus, auquel succéda, en 315, Donat le Grand, dont il est question à l'avant-dernière note.
(3) Voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 6.
(4) Saint Augustin, Ep. 43; Brev. coll. cum donat., III, 24; saint Optât, De schism. donat., I.
(5) On la trouvera très bien faite dans Ferrère, La situation religieuse de l'Afrique romaine depuis la fin du quatrième siècle jusqu'à l'invasion des Vandales, Paris, 1897, p. 127-249.
(6) Eusèbe, Hist. Eccl., X, 6, 2. Cf. Zosime, II, 29.
clercs de l'Église catholique qui a Cécilien pour primat (1); » soit qu'il leur assure une subvention pécuniaire (2). Dans la lettre destinée à ce dernier objet, Constantin promet à l'évêque de Carthage sa protection « contre les hommes d'humeur turbulente qui corrompent par d'injustes et adultères faussetés le peuple de la très sainte Église catholique (3). m Cependant les requêtes des donatistes devinrent pressantes (4). Oublieux de la liberté rendue à la conscience chrétienne, les schismatiques faisaient appel, en leur faveur, à ce pouvoir civil contre lequel l'Église venait de soutenir un si rude combat. Constantin, malgré sa répugnance à intervenir dans les affaires ecclésiastiques, ne crut pas pouvoir refuser plus longtemps de leur donner des juges. Il consentit à ce que les accusations qu'ils portaient contre Cécilien fussent examinées à Rome dans un concile où trois évêques des Gaules, pays épargné par la persécution, siégeraient avec les prélats italiens, et que présiderait le pape Miltiade (5). Le concile se tint en 313, au palais de Latran : l'innocence de Cécilien y fut proclamée (6). Les donatistes ne se crurent pas battus. Ils continuèrent à troubler l'Afrique, et ne cessèrent d'attaquer Cécilien et son consécrateur. Constantin estima qu'une
(1) Eusèbe, Hist. Eccl., X, 7.
(2) Jbid., 6.
(3) Ibid.
(4) Saint Augustin, Ep. 53, 76, 88 ; saint Optât, De schism. donat., I.
(5) Eusèbe, Hist. Eccl., X, 5.
(6) Saint Augustin, Ep. 162-, Brev. coll. cum donat., III, 24; saint Optât, De schism. donat., 1.
information, non sur les doctrines, mais sur un fait, ne dépasserait pas la compétence de l'autorité civile : en conséquence, le proconsul d'Afrique reçut la mission d'examiner la conduite de Félix d'Aptonge, accusé par les schismatiques d'avoir remis aux persécuteurs les livres sacrés. La situation était piquante : le magistrat devait entendre des témoins pour savoir si, dix ans plus tôt, un provincial avait obéi aux lois des empereurs, le déclarer coupable au cas où son obéissance serait prouvée, innocent si l'enquête démontrait qu'il avait désobéi. Rien, mieux que ce renversement des rôles, ne montre la radicale révolution qui, par la conversion de Constantin, venait de se faire dans FÉtat. Les dépositions des témoins furent en faveur de Félix : après avoir reçu la déclaration des fonctionnaires municipaux qui, en 303, envahirent l'église d'Aptonge par l'ordre de son prédécesseur païen, le proconsul déclara « le religieux évêque Félix déchargé de l'accusation d'avoir brûlé les livres divins, personne n'ayant pu prouver qu'il eût détruit ou livré les saintes Écritures (1). »
La cause, semble-t-il, était entendue, puisque, en suivant même le principe invoqué par les donatistes, la consécration de Cécilien se trouvait valable par l'innocence reconnue du consécrateur. Les schismatiques, cependant, ne cessaient de protester. Ils mettaient maintenant en question l'autorité du concile
(1) Gesla proconsularia quibus absolutus est Félix (à la suite du t. IX des Œuvres de saint Augustin, éd. Gaume, p. 108a).— Voir t. I, p. 205.
290 CONSTANTIN ET LIC1NIUS (313-323).
qui les avait jugés à Rome, comme trop peu nombreux et s'étant trop rapidement prononcé. Tant d'obstination troubla Constantin. « Ces hommes, disait-il, ne veulent considérer ni l'intérêt de leur propre salut ni le respect dû au Dieu tout-puissant. Non seulement ils se couvrent eux-mêmes d'infamie, mais encore ils donnent occasion aux médisances de ceux qui se sont éloignés de notre très saint culte. » Par deux fois Constantin exprime cette crainte, dans ses lettres au vicaire d'Afrique (1) et à l'évoque de Syracuse (2). On voit qu'avec sa foi sincère, mais un peu impatiente, il tremble pour la bonne renommée de la religion qu'il a embrassée. Dieu qui, par des faveurs signalées, lui a donné sur la terre un si grand pouvoir, n'exiget-il pas de lui autre chose que d'assister, impassible et résigné, aux disputes des chrétiens? « Je ne pourrai vivre tout à fait tranquille, et me promettre un bonheur complet de la bienveillance du Dieu toutpuissant, que lorsque je verrai tous les hommes, réunis dans un sentiment fraternel, lui rendre le culte régulier de la religion catholique (3). » Il y avait deux manières de réunir tous les hommes dans un même culte : la contrainte civile et l'autorité morale. Rien ne laisse voir que Constantin ait éprouvé la tentation d'user de la première. Aux donatistes qui en
(1) Lettre à Ablavius (à la suite du t. IX des Œuvres de saint Augustin, éd. Gaurae, p. 1092).
(2) Lettre à Chrestus, évoque de Syracuse, dans Eusèbe, Hist. Eccl., X,5, 22.
(3) Lettre à Ablavius.
appelaient de la sentence ecclésiastique au jugement de l'empereur, il eût pu faire sentir la pesanteur du bras impérial sans leur donner le droit de se plaindre. Mais l'auteur de l'édit de Milan ne pouvait si tôt oublier les promesses de liberté religieuse qui y étaient contenues, et traiter en ennemis des chrétiens égarés. Sans mettre en question l'autorité de la sentence rendue à Rome, l'empereur espéra calmer les passions et amener l'apaisement définitif des esprits en renvoyant une seconde fois à l'Église la décision que les schismatiques lui demandaient de prendre lui-même. « J'emploie tous mes soins, écrit-il, à ce que le différend qui eût dû être apaisé par une soumission volontaire après la sentence puisse être terminé maintenant par l'intervention d'un plus grand nombre de juges (1). » En conséquence, Arles fut désignée pour la réunion d'un grand concile, où l'empereur convoquait les évêques de l'Occident.
L'Église devait trop d'obligations à Constantin pour ne pas se rendre de bonne grâce à ses désirs : aussi, sans opposer à son invitation l'autorité de la chose jugée, un grand nombre de prélats se rassemblèrentils dans la cité gallo-romaine. Le successeur de Miltiade, le pape Silvestre, s'y fit représenter par deux prêtres et deux diacres. Les décisions du concile d'Arles furent conformes à celles du concile de Rome et donnèrent tort aux donatistes. Une lettre synodale, pleine de déférence pour le pontife romain, transmit
/l) Lettre à Chrestus.
292 CONSTANTIN ET LIC1NIUS (313-323).
à Silvestre les canons votés par l'assemblée, en le priant de les promulguer lui-même (1). Rien ne montre mieux que ces canons la situation déjà acquise à l'Église catholique moins de deux ans après la cessation officielle de la persécution. Les bons rapports qu'elle entretient avec l'empereur ne doivent pas faire illusion sur l'indépendance quelle entend garder et la place à laquelle elle prétend dans la société nouvelle. Constantin a demandé au concile d'examiner l'affaire des donatistes; mais le concile a porté beaucoup plus loin ses regards. A côté de décrets destinés à mettre fin aux conflits qui divisèrent jadis ou divisent actuellement l'Église d'Afrique, comme celui qui déclare valable sous certaines conditions le baptême conféré par des hérétiques (2), celui qui exclut du clergé les traditeurs, mais reconnaît la légitimité des ordinations qu'ils ont faites (3), d'autres touchent, directement ou indirectement, aux rapports de la société religieuse avec la société civile : telle est l'excommunication lancée contre les chrétiens qui prendraient part, comme cochers ou comédiens, aux spectacles publics (4) célébrés cependant au nom du souverain, des plus hauts magistrats, de l'État ou des cités; tel surtout le canon qui oblige le iidèle nommé gouverneur d'une province à se munir de lettres de communion qu'il devra présenter à l'évêque du lieu, chargé de veiller sur sa conduite, et soumet de même à la surveillance épiscopale les magistrats chrétiens
(1) Mansi, Concilia, t. II, p. 469. — (2) Canon 8. — (3) Canon 13. (<i) Canons 4, 5.
des villes (1). Le même concile qui interdit ainsi aux fidèles certaines professions considérées comme peu honorables, ou réglemente l'exercice de certaines autres classées parmi les plus hautes auxquelles l'ambition des hommes puisse prétendre, n'est point l'ennemi de la société civile, car, par un autre de ses canons, il excommunie les soldats qui abandonneraient leurs drapeaux (2) ; mais une telle assemblée ne saurait passer pour complaisante, et la hardiesse dont font preuve ses décrets est d'autant plus remarquable, que les évèques s'étaient réunis à Arles sur la demande de l'empereur.
Il serait hors de propos de pousser plus loin l'histoire des donatistes, et de rappeler autrement que d'un mot leur obstination à repousser les décrets du concile, la colère de Constantin recevant une fois encore leur appel contre la sentence de l'Église (3), le parti qu'il prend cependant de rouvrir l'instance et de juger lui-même entre Gécilien et ses accusa-
(1) Canon 7 (adoucissant la rigueur du canon 46 dTlliberis).
(2) « De his qui arma projiciunt in pace, placuitabstinerieos à communione. » Canon 3. — In pace signifie probablement : « pendant la paix de l'Église; » le concile a voulu montrer que si, dans certaines circonstances, il était licite à un soldat chrétien de quitter l'armée, sa désertion serait sans excuse, maintenant que, par l'établissement de la paix religieuse, aucun acte d'idolâtrie ne peut plus lui être imposé. L'interprétation de Mûnchen et d'Héfélé, qui rapportent ce canon aux combats de gladiateurs, est inacceptable. Voir la note de dom Leclercq, dans la nouvelle traduction de ï Histoire des conciles, t. I, p. 282; son explication de in pace ne me paraît pas exacte.
(3) Lettre de Constantin aux évoques assemblés à Arles (a la suite du t. IX des Œuvres de saint Auguste, éd. Gaume, p. 10%).
teurs (1), sa décision favorable au premier (2), le court exil des principaux donatistes (3), bientôt la tolérance accordée, de guerre lasse, aux sectaires (4), ceux-ci attirant peu à peu les pires illuminés et donnant naissance aux circumcellions (5), ces Gamisards de l'antiquité, qui pendant deux siècles couvrirent de sang- et de ruines le sol de l'Afrique. Des premières années do la secte destinée à devancer, dans ce malheureux pays, l'œuvre des Vandales et des musulmans, nous voulons retenir seulement ceci : c'est à regret, et en quelque sorte contraint par elle, que Constantin consentit à se mêler dans un débat d'ordre purement religieux; les rigueurs qu'il exerça contre les schismatiques, devenus les ennemis de l'état social et de la paix publique, ne furent point réclamées par les représentants de l'Église. Lui-même a rendu
(1) Saint Augustin, Ep. 192.
(2) Saint Augustin, Contra Cresconium, III, 71; Brev. coll. cum donat., III, 37.
(3) Saint Augustin, Adv. Parmen., 16; Contra litt. Petit., 118; Ep. 48; saint Optai, De schism. donat., II.
(4) Saint Augustin, Brev. coll. cum rfonal., 111,40; Ad donat. post. coll., 51; Ep. 162.
(5) Saint Augustin, De schism. donat., III, 21, 22; saint Optât, De schism. donat., III. — Sur les pièces officielles relatives au donatisme, dont se servent saint Optât et saint Augustin, et qui furent réunies entre 330 et 349, voir Duchesne, le Dossier du donatisme. dans Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par l'École française de Rome, 1890, p. 589-650. Msr Duchesne a clairement démontré contre Otto Seeck l'authenticité des lettres de Constantin qui font partie de ce dossier. M. Boissier fait ressortir (Acad. des Inscriptions, 28 novembre 1890) l'intérêt de cette démonstration, car il en résulte que Constantin, dont les lettres sont pleines de sentiments chrétiens, fit profession de christianisme dès le lendemain de la défaite de Maxence, et non pas seulement après 326, comme le prétend Zosime.
justice à l'esprit qui animait les pasteurs orthodoxes : « J'ai connu, leur dit-il, que vous étiez des prêtres et des serviteurs du Dieu vivant, en ne vous entendant réclamer aucun châtiment contre des impies, des scélérats, des sacrilèges, des profanes, des hommes irréligieux, des ingrats envers leur Dieu et ennemis de l'Église, mais plutôt en vous voyant implorer pour eux la miséricorde. C'est bien là véritablement connaître Dieu et obéir à son commandement ; c'est avoir la véritable science, car celui qui épargne les ennemis de l'Église dans le temps amasse pour l'éternité des châtiments sur leur tête (1). »
On ne pouvait attendre que des prélats aussi libres de ressentiment à l'égard des mauvais chrétiens qui mettaient en péril l'unité de l'Église se fissent l'instrument de la réaction contre les adversaires, aujourd'hui humiliés et vaincus, qui avaient longtemps menacé son existence. L'influence exercée par les évêques à la cour de Constantin se reconnaît cependant à beaucoup des lois qu'il promulgua pendant les dix années qui suivirent l'édit de Milan. S'ils ne purent empêcher le souverain, plus soucieux de l'intérêt fiscal que du recrutement du clergé, d'interdire à la haute bourgeoisie, responsable des impôts, l'entrée dans les ordres sacrés (2), ils obtinrent de sa piété l'observation légale du dimanche (3), le droit
(1) Lettre de Constantin aux évêques catholiques de Numidie (à la suite du t. IX des Œuvres de saint Augustin, éd. Gaume, p. If 03).
(2) Code Théodosien, XVI, II, 3.
(3) Code Justinien, III, xn, 3; Code Théodosien, II, vm, 1.
pour l'Église de recevoir par testament (1), l'abrogation des anciennes ordonnances contraires au célibat (2), source chez les païens de tant de vices, chez les chrétiens de si hautes vertus. Aux conseillers ecclésiastiques de Constantin doivent être vraisemblablement attribuées aussi les lois qui reconnaissent indirectement des droits de famille aux esclaves, en défendant de séparer le mari, la femme et les enfants dans le partage d'un patrimoine (3), celles qui permettent aux chrétiens d'affranchir dans les églises, et aux clercs d'élever leurs esclaves au rang de citoyens sans employer les formes solennelles du droit romain (i), celles qui assurent des secours aux enfants abandonnés (5), répriment l'immoralité (6), restreignent les motifs de divorce (7), et facilitent la légitimation par mariage (8). Dans le travail législatif qu'ils paraissent avoir inspiré, une seule catégorie de lois montre que le souvenir des persécutions n'était pas effacé : ce sont celles qui adoucissent le régime des prisons (9), et suppriment la marque, « cet outrage à la face humaine image de la beauté di-
(1) Code Théodosien. XVI, u, 4.
(2) Code Justinien, VII, xvi, 1 ; Eusèbe, De vita Constantini, IV, 20.
(3) Code Théodosien, II, xxv.
(4) Code Justinien, 1, xm, 1, 2.
(5) Code Théodosien, XI. xxvn, 1, 2.
(6) Code Justinien, V, xxvi, 1 ; Code Théodosien, IX, x, l ; îx, 1 ; xxiii, 1.
(7) Code Théodosien, III, v, 3.
(8) Code Justinien, V, xxvn, 1, 5.
(9) Code Théodosien, IX, m, 1.
vine (1), » si souvent infligé aux chrétiens, en attendant une loi de la fin du règne, qui prononcera l'abolition du suppliée de la croix, consacré par la mort du Sauveur et d'innombrables martyrs (2).
Les païens n'ignoraient pas que ce progrès de la législation romaine vers la douceur et l'équité avait pour cause l'influence chrétienne (3) ; aussi Julien, en qui se résumeront, dans leur forme la plus aiguë, toutes les rancunes des partisans de l'ancien culte, traitera-t-il Constantin de « novateur, perturbateur des anciennes lois et des vieilles coutumes (i). » Ce-* pendant les innovations dont ils se plaignaient ne se firent pas d'abord sentir dans la constitution religieuse de l'État. A part la liberté promise à tous les cultes, l'égalité assurée en droit et la faveur montrée en fait au culte chrétien, rien ne fut changé dans la situation extérieure de la croyance autrefois domi-
(1) Code Théodosien, IX, xi, 2. A partir de ce moment semble avoir disparu peu à peu l'usage de marquer au fer rouge les esclaves fugitifs; la marque fut remplacée par un collier indiquant leur qualité de fugitif et la demeure de leur maître : TENE ME QVIA FVGI ET REVOCA ME AD...; Bull, di arch., crist., 1874, p. 61 ; Les Esclaves chrétiens, p. 482.
(2) Aurelius Victor, De Cxsaribus, 41; Sozomèno, Hisl. Eccl., I, 8; saint Augustin, Sermo lxxxviu, 9. — Sur la date de la loi abolissant ce supplice, que Godefroy, Tillemont, Haenel, de Broglie avaient placée à tort en 315 ou dans les années voisines, mais qui est vraisemblablement de 336 ou 337, voir l'article de P. Franchi de' Cavalieri : Délia furca e délia sua sostituzione alla croce, dans Nuovo Bull, di arch. crist., 1907, p. 64-113.
(3) Cf. Schultze, Geschichte des Untergangs des gr.-rom. Heidenthums, t. I, p. 35.
(4j Ammien Marcellin, XXI, 10.
nante. Celle-ci conserva son caractère officiel. Ses rapports avec l'empereur restèrent ce qu'ils étaient autrefois. Constantin ne répudia même pas le pontificat suprême, qu'avaient géré ses prédécesseurs (1). Il consentit à demeurer le chef du paganisme légal, investi du droit de le surveiller et, dans une certaine mesure, du devoir de le protéger. C'était, du reste, une nécessité politique à laquelle il lui eût été difficile de se soustraire, surtout en Occident, où la majorité des habitants demeurait acquise à l'ancienne religion. Chrétien de cœur et de conduite (bien qu'il ne fût pas encore catéchumène), le vainqueur de Maxence pouvait, sans tromper personne, prendre le titre de Pontifex Maximus, alors inséparable de celui d'empereur. Il n'y eut là ni hypocrisie, ni apostasie, ni faiblesse, et les historiens qui allèguent le pontificat de Constantin ou les symboles païens conservés sur ses monnaies pour contester la sincérité de sa conversion interprètent mal un acte de sage gouvernement. Comme l'a dit Bossuet, répondant à un prince placé dans une situation qui n'était pas sans analogie avec celle du premier empereur chrétien, « il faut faire une grande différence entre la protection qu'on donnerait à une fausse religion par adhérence aux mauvais sentiments qu'elle professe, et celle qu'on lui donne pour conserver à l'extérieur la tranquillité. La première protection est mauvaise,
(1) Le titre de Pontifex Maximus, qui se lit sur les médailles et les inscriptions de Constantin, fut porté par tous les empereurs jusqu'à Gratien.
parce qu'elle a pour principe l'adhérence à la fausseté, mais la seconde est très bonne, parce qu'elle a pour principe l'amour de la paix, et pour objet une chose bonne et nécessaire, qui est le repos public (1). » La volonté d'assurer le repos public fut sans doute le principal mobile de la politique suivie par Constantin à l'égard de la religion païenne; mais, si l'on examine ses actes, on reconnaîtra que la pensée de se servir de l'autorité conférée au souverain par le pontificat suprême contribua dans une large mesure à lui en faire accepter le titre et les fonctions. Investi du droit de surveiller le culte des dieux, Constantin pouvait plus facilement le resserrer dans d'étroites limites, le renfermer dans les temples, lui interdire toute expansion dangereuse au dehors, et le séparer de plus en plus de la vie sociale, destinée à se développer désormais sous une influence différente. Pontife assurément fort tiède, comme le montre son refus de célébrer en 313 les jeux séculaires (2), « la plus grande fête de Rome, mais aussi la plus païenne (3), » Constantin fut en même temps un pontife très rigoureux. En 319, usant de son droit de police avec une extrême sévérité, il défend les sacrifices domestiques,
(1) Preuves du sentiment de M. l'evêque de Meaux sur la déclaration du roi d'Angleterre (1693), Œuvres de liossuet, éd. Bar-le-Duc, t. XI, p. 129. Bossuet répondait à une consultation de Jacques II, demandant si, au cas où ses sujets le rappelleraient, il pourrait, quoique catholique, accepter le titre de « protecteur de l'Église anglicane » et prêter serment en cette qualité.
(2) Zosime, I, 1, 7. •
(3) Duruy, Histoire des Romains, t. VII, p. 58.
interdit aux haruspices et, en général, à tous les ministres des dieux l'entrée des maisons particulières, même sous prétexte de visites d'amitié : la contravention à cette défense sera punie, pour l'haruspice, par le feu, pour celui qui l'aura appelé, par la confiscation et l'exil (1). L'haruspicine n'est pas cependant supprimée ; l'empereur, soit par un reste de superstition personnelle, soit par une concession à des préjugés encore trop puissants, permet de consulter officiellement les devins, selon l'ancien usage, quand la foudre aura frappé quelque monument (2); mais « quiconque voudra recourir à leur ministère devra le faire en public (3). » Ce principe entraine la condamnation, sous des peines rigoureuses, de tout emploi des arts magiques, « par lesquels on tend des embûches à la vie humaine ou à la pudeur (k) ; » une autre concession permet d'user de recettes innocentes, considérées comme favorables à la santé des hommes ou à la préservation des récoltes (5). En résumé, tout ce qui, dans le paganisme, échapperait au regard des magistrats, nourrirait dans l'ombre des regrets ou des espérances contraires au nouveau ré-
(1) Code Théodosien, IX, xvi, 1, 2. — Cette interdiction n'est que renouvelée par Constantin, car elle avait déjà été portée par la loi des douze Tables (g X), par Tibère (Suétone, Tib., 63) et par Dioclétien (Code Justinien, IX, vin, 2).
(2) Code Théodosien, XVI, x, 1 (année 321).
(3) « Superstitioni enim suae servire cupientes, poterunt publiée ritum proprium exerccre. » Code Théodosien, IX, xvi, 1.
(4) Code Théodosien, IX, xvi, 3 (année 321).
(5) lbid.
gime, entretiendrait dans les esprits une secrète agitation, toute la partie occulte et d'autant plus puissante de l'ancienne religion, devra cesser d'être ou se montrer sans voiles. « Vous qui croyez cela bon, allez aux autels publics et aux temples et célébrez les solennités de votre religion ; car nous n'interdisons pas de remplir à la clarté du jour les devoirs de l'ancienne observance (1). » Est-ce l'empereur ou le pontife qui parle ? L'un et l'autre, sans doute, car l'empereur seul, sans le pontife, n'eût pu vraisemblablement accomplir une réforme qui enlevait au paganisme ses plus puissantes armes en dissipant le mystère où les causes vaincues aiment à se cacher pour préparer la revanche.
Une autre réforme, qui importait à la morale publique, peut être attribuée au pontife suprême non moins qu'au souverain : c'est la suppression, en Egypte, d'un sacerdoce infâme (2); c'est ailleurs l'assainissement des temples païens par la destruction d'un petit nombre d'entre eux, comme celui d'Esculape à Egée, officine de charlatanisme (3), ou ceux de Vénus à Héliopolis et Aphaque, véritables lieux de prostitution (4). Ces mesures étaient la conséquence
(1) « Qui vero id vobis existimatis conducere, adite aras publicas atque delubra, et consuetudinis vestrae celebrate solemnia; nec enim prohibemus prasteritse usurpationis officia libéra luce tractari. » Code Théodosien, IX, xvi, 2.
(2) Eusèbe, De vita Constantini, IV, 25.
(3) Eusèbe, Hist. EccL, III, 57.
(4) Ibid., III, 55; cf. Prxp. evangel., IV, 16.
des précédentes (1). Exclue de la vie privée, et condamnée à paraître au grand jour dans l'enceinte de ses temples, il convenait que l'ancienne religion y trouvât un asile relativement décent, d'où les plus grosses impuretés seraient balayées, et qui ne deviendrait pas pour l'opinion publique un objet de scandale.
La ruine de quelques sanctuaires, gage de la conservation des autres, n'appartient probablement pas à la période dont nous venons de tracer le tableau, c'est-à-dire aux dix années qui suivirent la défaite de Maxence, et se place plutôt à l'époque où, par la défaite et la mort de Licinius, Constantin sera devenu maître de l'Orient. Nous avons voulu la rappeler cependant, afin de caractériser d'une manière plus précise la politique de Constantin à l'égard du paganisme. Cette politique peut se résumer en un mot : le condamner à la lumière en lui laissant la liberté. Là se bornèrent les représailles des chrétiens victorieux contre leurs oppresseurs de la veille. Quand Eusèbe, à plusieurs reprises, parle de l'interdiction de l'idolâtrie par Constantin (2), il fait seulement allusion aux lois que nous avons rapportées touchant les immolations domestiques, la divination privée, la magie, ou aux instructions par lesquelles l'empereur parait avoir interdit aux magistrats et aux généraux les sa-
(1) Des mesures analogues avaient été prises sous la République et au commencement de l'Empire (Tite-Live, Hist., XXXIX, 8-19; Josèphe, Ant. Jud., XVIII, 3).
(2) Eusèbe, De vita Constantin*, II, 45; VI, 23, 25.
crifices qu'ils offraient autrefois au nom du prince, et qui, pendant longtemps, avaient écarté les chrétiens des fonctions administratives (1). Dès lors les emplois publics perdirent leur pompe religieuse, et les hauts fonctionnaires, sécularisés en quelque sorte, purent prendre possession de leurs charges ou en remplir les devoirs sans le cortège autrefois obligé des victimarii, des pullarii, des aruspices (2). Mais si Constantin prohiba l'exercice secret et, dans une certaine mesure, l'exercice officiel du culte païen, il en autorisa l'exercice public. La publicité fut la condition ou, si l'on aime mieux, l'antidote de la tolérance qu'il accordait.
Cette tolérance n'empêcha pas la décadence rapide dune religion aussi peu faite pour la liberté que pour la lumière, et incapable de se soutenir longtemps là où elle ne dominait plus. Un curieux épisode, récemment tiré de l'oubli, me parait, bien que non daté, appartenir au temps qui nous occupe (3) ; on y recon-
(lj Ibid., II, 44.
(2) Schultze, Geseh. des Unlergangs des griech-rômisch. Heiden* thums, t. I, 1887, p. 49.
(3) Passio S. Salsx martyris Tipasitanx, publiée par les Bollandistes dans le Catalogus codicum hagiographicorum antiquiorum saecufo XVI, qui asservantur in Bibliotheca nationali Parisiensi, t. I, Paris et Bruxelles, 1889, p. 344. — La Passion de sainte Salsa, composée peu après 372, était demeurée inédite jusqu'à la publication de ce catalogue, dans lequel elle est donnée en appendice. Le nom de la sainte n'était jusque-là connu que par une double mention du Martyrologe hiéronymien, au 20 mai et au 10 octobre, avec la seule indication topographique : In Africa. On ne sait si cette mention correspond à la date exacte du martyre de Salsa, car l'un des manuscrits de la Passion place celui-ci au 26 août, l'autre au 2 mai. Cette
304 CONSTANTIN ET L1C1NIUS (313-323).
naitra, groupés avec une grande vraisemblance, les traits principaux de la situation matérielle et morale que durent avoir les païens, après les réformes de Constantin, dans les villes où leur culte conservait encore de la force.
Là même où la population païenne restait nombreuse et zélée, les temples n'étaient plus entretenus avec la même largesse qu'autrefois : les dons des municipalités et les offrandes des particuliers se faisaient rares : tous ceux que l'intérêt, l'habitude ou la peur avaient seuls attachés jusque-là au culte des dieux s'en retiraient peu à peu : aussi voyait-on des sanctuaires se fermer et tomber en ruines, sans aucune intervention de l'autorité civile, mais seulement faute d'adorateurs et de subsides. 11 arrivait que la dévotion des partisans de l'idolâtrie se concentrait alors sur quelque religion plus vivace, quelque superstition locale, où le paganisme trouvait sa dernière citadelle. En beaucoup de villes, le culte de Mithra hérita de tous les autres; mais, dans la petite ville mauritanienne de Tipasa (1), théâtre des faits que nous allons raconter, le sanctuaire demeuré seul debout, entre tous ceux dont les murailles sans toits couvraient maintenant la « colline des temples (2j » de leurs débris sans cesse aspergés d'écume et fouettés par le
dernière date, qui se rapproche de l'une de celles du Martyrologe, est probablement préférable, car le narrateur dit que les faits se passèrent « au commencement de l'été. »
(1) Sur la côte, entre Icenium (Alger) et Césarée (Cherchell).
(2) Templensis (collis).
vent de mer, était la chapelle de Python, où se pratiquait le culte du serpent, cher de tout temps aux populations de l'Afrique (1).
La fête se célébrait au printemps, avec la publicité à la fois exigée et permise par les lois du quatrième siècle. L'antique narrateur a laissé le tableau des réjouissances dont elle était l'objet : il peint, en homme qui peut-être les a encore vus, les murs délabrés des temples rajeunis par des guirlandes de laurier, de peuplier et de myrte, le sanctuaire de l'impure idole paré de tapisseries, les cassolettes d'encens fumant sur les autels, les prêtres vêtus d'habits magnifiques, les chœurs de chant et de danse, bientôt l'enthousiasme des dévots s'exaltant jusqu'à la frénésie. C'est au milieu de cette orgie qu'une pure et gracieuse enfant de quatorze ans, Salsa, qui professait le christianisme depuis longtemps florissant à Tipasa (2), fut conduite de force par ses parents, païens fanatiques. Elle dut assister, frémissante, au sacrifice et au repas sacrilège qui le suivait. Mais, pendant que ceux qui l'avaient amenée faisaient la sieste, avec tous les autres, à la suite de ce repas, Salsa voulut venger sur le dieu son humiliation et ses angoisses : se levant sans bruit, elle parvint à se glisser dans la chapelle, arra-
(1) Passio S. Salsx, 3, p. 347. Cf. Corpus inscr. lat., t. VIII, suppl., 15247, 15378.
(2) Épitaphes chrétiennes découvertes à Tipasa, dont l'une porte le très ancien symbole de l'ancre, l'autre, la date de l'année 238, la plus reculée que l'on ait encore lue sur les marbres chrétiens d'Afrique. Duchesne, Sainte Salsa, vierge et martyre, lecture faite, le 2 avril 1890, à la séance trimestrielle des cinq académies.
cha la tête dorée du serpent, et la lança dans les flots qui battaient le pied de la colline. Enhardie par ce premier succès, Salsa rentra dans le sanctuaire, saisit dans ses faibles bras le corps du dragon, et le précipita du haut de la falaise : mais le bruit que fit le monstre d'airain en rebondissant contre les rochers dénonça le fait aux païens. La foule se rassembla, poussant des cris de fureur : des forcenés saisirent l'intrépide enfant, et. sans être émus de sa jeunesse, ni touchés de sa grâce, la jetèrent assommée dans la mer où elle avait voulu noyer leur dieu. Trois jours après, un navire provençal, entrant dans le port de Tipasa, recueillit en rade le corps de la martyre.
Les chrétiens, aidés des matelots, l'enterrèrent sur le rivage, près du port : sur la tombe s'éleva bientôt une spacieuse basilique, dont les restes ont été retrouvés de nos jours (1). Le culte du Python ne devait
(1) Cette basilique est, de tous les sanctuaires consacrés aux martyrs africains dont on a les Actes, le seul qu'on puisse encore identifier avec certitude. En 1891, M. Gsell a dégagé, au centre de l'édifice, un socle rectangulaire qui supportait le sarcophage de la sainte. Dans ce socle, à lintérieur de la maçonnerie, a été découverte une inscription païenne, l'épitaphe d'une Fabia Salsa, morte à soixantedeux ans, qui appartenait à une famille considérable de Tipasa, et était probablement parente de la martyre. Le sarcophage de celle-ci a été trouvé, brisé en un grand nombre de morceaux. En arrière, entre le tombeau et l'abside, le pavé présente une inscription en mosaïque, d'une prosodie barbare, appartenant, selon toute apparence, à une restauration faite au cinquième siècle, après les désastres de l'invasion des Vandales. Elle est composée de sept hexamètres ; deux de ces vers, où se lit le nom de la sainte, sont à peu près entiers, et présentent, à propos de ce nom (Salsa, dulcior nectare), un de ces concetti qui plaisaient tant au goût africain, et que l'on retrouve jusque dans les sermons de saint Augustin. Académie des Inscriptions,
pas se relever du coup porté par la main d'une vierge. Les païens, honteux peut-être de leur emportement, cessèrent de venir à son temple. Celui-ci fut usurpé par les juifs, qui de l'édifice abandonné firent une synagogue. Mais les chrétiens le reprirent à leur tour, et sur son emplacement construisirent une église destinée à consacrer le souvenir d'une action dont l'héroïsme avait couvert sans doute l'apparente irrégularité (1).
Si cette histoire s'est passée, comme nous le croyons, sous le règne de Constantin (2), elle fait voir le fanatisme qui animait encore certaines populations païennes au lendemain de la pacification religieuse; ce fanatisme va se réveiller tout à coup en Orient, par les efforts intéressés de Licinius, et amener une nouvelle crise de persécution (3).
13 mars et 11 mai 1891; Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par l'École française de Rome, 1891, p. 179-185; Revue archéologique, mai-juin 1891, p. 416; Revue de l'art chrétien, 1891, p. 506- 507; Bull, di arch. crist.. 1891, p. 24-26.
(1) « Ubi enim dudum templa fuerant instituta gentilium, postmodum ibidem diabolus synagogam constituit Iudaeorum; sed nunc meliori vice migravit ad Christum, ut in loco in quo genuina regnabant ante sacrilegia, nunc in honore martyristriumphat ecclesia. » Passio, 3.
(2) Cf. Duchesne, l. c; Monceaux, Histoire littéraire de VA~ frique chrétienne, t. III, p. 163.
(3) Sainte Salsa est commémorée dans le calendrier joint au livre liturgique espagnol, du septième siècle environ, connu sous le nom de liber comicus (c'est-à-dire liber cornes), et publié par Dom Morin dans le t. I des Analecla Maredsolana. Cette mention s'explique par ce fait que, lors des persécutions vandales, les catholiques de Tipasa, sous Hunneric, émigrèrent, et se réfugièrent en Espagne : ils y portèrent le culte de leur martyre. Voir Bull, di archeologia cristiana, 1894, p. 44.
La persécution de Licinius.
La concorde entre Constantin et Licinius ne fut pas de longue durée. On ne voit pas clairement de qui vint la rupture; mais, dès le mois d'octobre 314, les deux collègues se livrèrent bataille à Cibales, en Pannonie. La victoire demeura fidèle à Constantin. Une seconde fois Licinius fut vaincu à Mardie, dans la Thrace. La paix se fit assez aisément : un nouveau partage de l'Empire, donnant à Constantin la plupart des provinces que Licinius avait possédées en Europe, fut le gage de la réconciliation (1).
Pendant plusieurs années les bonnes relations rétablies à ce prix entre les souverains de l'Occident et de l'Orient ne subirent pas d'atteinte. Même sur le point que Constantin avait le plus à cœur, la politique religieuse, on ne voit paraître aucun désaccord. Dans le sermon prononcé par Eusèbe de Césarée lors de la dédicace de la cathédrale de Tyr, et certainement postérieur à 31i, le commun dévouement des deux empereurs au christianisme, l'aversion de l'un et de l'autre pour l'idolâtrie, sont célébrés dans un langage empreint sans doute de quelque exagération, mais
(1) Zosime, II, 20; Eutrope, Brev., X, 5; Aurelius Victor, Epitome, 41.
que cependant l'orateur n'eût pu tenir si Licinius avait dès lors manifesté des sentiments opposés à ceux de son collègue (1). En 317 l'élévation simultanée de leurs fils au rang de Césars, en 318 le consulat pris à la fois par Licinius et par Crispus, fils aîné de Constantin, montrent que l'union était encore étroite entre les souverains. Cependant, trois ans plus tard, des symptômes contraires commencent à paraître. Le rhéteur Nazaire célèbre, le 1er mars 321, les quinquennales des jeunes Césars ; mais, dans son panégyrique, ni Licinius, ni le fils de celui-ci, fait cependant César en même temps que les enfants de Constantin, ne sont nommés : on croirait que Constantin et sa famille président seuls aux destinées de l'Empire (2). Quelle cause avait de nouveau refroidi les sentiments des deux empereurs, et mis dans leurs relations la gêne, peut-être déjà l'hostilité?
Il faut certainement la chercher dans la divergence, à cette date, de leurs sentiments religieux. D'ami des chrétiens Licinius était devenu leur adversaire. Jaloux de se sentir effacé par les victoires, l'ascendant, l'autorité morale de Constantin, l'ancien signataire de l'édit de Milan n'aspirait plus qu'à détruire l'œuvre commune et à relever le parti païen pour l'opposer à son glorieux rival. Constantin ne put voir sans un vif déplaisir Liciniu sengagé, sinon en-
(1) Eusèbe, Hist. Eccl., X, 4, 50.
(2) Paneg. vet., 7. Cf. Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV,
core par la grande route, du moins par les chemins de traverse, dans la direction où s'était perdu Maximin. La résurrection, en Orient, du régime de l'intolérance, l'abandon, dans cette moitié de l'Empire, de la grande pensée à laquelle il avait voué sa vie et attaché l'honneur de son règne, causaient au prince chrétien une peine dautant plus insupportable, que l'habileté avec laquelle procédait Licinius, les fauxfuyants qu'il inventait et les retraites qu'il se ménageait, ne laissèrent pas tout de suite ouverture à une intervention armée.
Eusèbe compare ce tortueux adversaire de l'Église à un serpent qui, n'osant attaquer de front, s'enroule autour des membres de sa victime, afin de l'envelopper de ses replis et de l'étouffer peu à peu (1). Licinius eût protesté contre le reproche de porter atteinte à la liberté des cultes; mais il traitait les chrétiens en suspects, et affectait de voir dans leurs assemblées un danger pour la sécurité publique. Par une disposition jalouse, dont on retrouverait aisément la trace jusque dans la législation moderne, il défendit aux évêques orientaux de sortir de leurs diocèses, de se visiter entre eux, de tenir des conciles et des synodes pour délibérer sur les intérêts communs (2). Cette défense contrastait singulièrement avec les actes récents de Constantin, qui avait à plusieurs reprises convoqué les évêques de l'Occident
(1) Eusèbe, De vita Constantini, II, 1,
(2) lbid., I, 51.
pour régler les affaires des donatistes. Peut-être le désir de prendre en toutes choses le contrepied de son collègue fut-il un des mobiles de Licinius. Eusèbe semble le dire en comparant la conduite opposée des deux empereurs (1). Mais l'historien prête, non sans vraisemblance, un autre et plus insidieux motif au souverain de l'Orient. « Ce que cherchait celui-ci, dit-il, c'était l'occasion de nous tourmenter. Il savait que les nôtres ne pourraient violer sa loi sans encourir le châtiment, ni l'observer sans violer la loi de l'Église : comment, en effet, les grandes controverses seraient-elles apaisées, sinon par les synodes (2)? » Licinius tendait ainsi un piège aux évêques, se réservant l'occasion de les poursuivre à son heure, non pour cause religieuse, mais pour contravention à une mesure de police.
Il n'est point sûr que la menace ainsi suspendue sur la tête des prélats ait été rigoureusement exécutée ; car la grande réunion tenue, en 321, par les évêques d'Egypte et de Libye contre l'arianisme naissant (3) est peut-être postérieure à l'ordonnance sur les synodes; mais, appliquée ou non, cette ordonnance désignait les évêques aux défiances de l'opinion publique et tendait à les faire passer pour des factieux (k-) .
(1) Eusèbe, De vita Constantin*, II, 1.
(2) Ibid.
(3) Socrate, Hist. EccL, I, 6. — Voir Héfélé, Histoire des conciles, trad. nouvelle, t. I, p. 363.
(4) Socrate ajoute même, Hist. Eccl., I, 3, qu'une loi défendit aux évêques d'entrer dans les maisons des païens.
D'autres défenses, empreintes d'un esprit plus hypocrite encore, incriminèrent la moralité des fidèles, la pureté de leur culte, et trouvèrent moyen de les injurier tout en les vexant. Licinius, dont la débauche était notoire, et qui, bien que touchant à la vieillesse, avait plus d'une fois ravi des femmes à leurs maris ou des filles à leurs mères (1), s'avisa que le mélange des sexes, dans les églises, offrait des périls. Inoffensif au temple, au cirque, au théâtre, où les yeux et les âmes se repaissaient de fables impures, d'images voluptueuses, de spectacles sanglants, ce mélange ne pouvait être toléré plus longtemps dans les sanctuaires du Dieu crucifié ! Aussi fut-il interdit aux femmes d'y entrer à la même heure que les hommes (2). La vertueuse sollicitude du souverain découvrit un autre danger dans les instructions faites à celles-ci par les évêques ou les prêtres. Une loi ordonna que l'enseignement religieux ne pourrait plus être donné aux chrétiennes que par des personnes de leur sexe (3). Licinius ne s'en tint pas là : après avoir invoqué contre les fidèles l'intérêt de la morale, cliente jusque-là fort négligée du gouvernement païen, il prit pour les gêner le prétexte de l'hygiène, dont les pouvoirs publics ne s'étaient guère, avant ce jour, inquiétés davantage. Les réunions du culte dans l'enceinte des oratoires ou des basiliques parurent pernicieuses à la
(1) Eusèbe, Hist. Eccl., X, 8, 13; De vita Const., I, 55,
(2) Eusèbe, De vita Const., I, 53.
(3) Ibid.
santé des citovens : défense fut faite aux chrétiens de célébrer les offices de leur religion dans des lieux clos, et de s'assembler autrement qu'en plein air, hors des portes des villes (1).
Ainsi Licinius, par des coups obliques, détruisait l'édit de Milan. Après avoir supprimé en fait la liberté promise par l'édit au culte chrétien, il porte, sur un autre point, une atteinte presque aussi grave à cette charte de la tolérance religieuse. Les droits égaux accordés aux deux religions avaient relevé les chrétiens de toute incapacité politique. Dès lors avait disparu l'incompatibilité trop longtemps maintenue entre la pratique de leur foi et l'exercice des fonctions officielles. Licinius la rétablit. 11 commença par les services du palais et les charges de cour. Tous les chrétiens de sa maison furent chassés (2). Tl épura ensuite, de la même façon, l'ordre administratif et judiciaire. Mais, dans les nombreux emplois accessoires de chaque tribunal ou de chaque préfecture, parmi les scribes, appariteurs, soldats de police, employés des bureaux, se trouvaient aussi, en grand nombre, des disciples de l'Évangile. L'empereur ne pouvait les connaître tous et les frapper d'une révocation directe. Il recourut au moyen souvent employé pour mettre à l'épreuve les consciences. Tous ces agents subalternes furent mis en demeure de sacrifier aux dieux, et ceux qui, par un refus, se déclarèrent
(1) Eusèbe, De vita Conslantini, I, 53.
(2) Eusèbe, Hist. EccL, X, 8, 10; DevitaConst., I, 52.
chrétiens perdirent la place dont ils étaient pourvus. « Ainsi, dit Eusèbe, dans chaque province Yofficium des magistrats fut privé des hommes pieux, des serviteurs de Dieu : mais de combien de prières se priva lui-même l'empereur en portant cette loi (1)! »
Licinius continua de saper redit de Milan, en abolissant une de ses plus équitables dispositions. Les biens qui, six ou sept ans plus tôt, avaient été rendus aux Eglises, soit par le fisc, soit par les particuliers, furent une seconde fois confisqués. L'empereur s'empara en même temps de ceux dont la libéralité de son collègue ou la sienne propre les avaient comblées au lendemain de la paix religieuse (2). En un mot, le droit de propriété récemment restitué aux Églises chrétiennes leur fut enlevé de nouveau, par une spoliation d'autant plus sensible que le patrimoine ecclésiastique s'était, dans ces dernières années, plus considérablement accru.
De tels actes en présageaient de plus violents encore. Il faudrait mal connaître le caractère de Licinius pour croire que, une fois entré dans la voie des confiscations, il s'arrêterait aisément. Peu de souverains montrèrent autant de cupidité. Même lors de la guerre
(1) Eusèbe, Hist. L'ccl., X, 8; Devila Consl., I, 54.
(2) Cela résulte des clauses réparatrices de ledit de 323 (Eusèbe, De vita Constant ini, II, 40-41), si, comme le pense Gôrres, avec raison selon nous, cet édit eut pour objet de remédier aux maux causés par la persécution de Licinius, et non aux dommages des persécutions antérieures, lesquels avaient eu le temps de disparaître entre 313 et le commencement des nouvelles vexations. Voir l'art. Toleranzedicte dans Kraus, Jieal-Encykt. der christ/. Alterthiïmer, t. II, p. 900.
contre Maximin, il était déjà impopulaire auprès des soldats, à cause de son avarice (i). Ce n'est pas seulement Eusèbe, ce sont encore des païens, comme les deux Victor, qui le lui reprochent (2). Au milieu de richesses immenses, arrachées à la misère publique, il ne cessait de se plaindre de sa pauvreté (3). Un historien compare cette avidité maladive à la faim et à la soif insatiables de Tantale (4). On ne s'étonnera pas si, après avoir dépouillé les églises, Licinius chercha des prétextes à dépouiller les chrétiens. Beaucoup furent inquiétés, probablement parmi les anciens fonctionnaires ou les anciens employés qui avaient refusé de sacrifier. Les uns furent punis de l'exil (5), d'autres relégués dans les lies (6) ; il y en eut de condamnés aux mines (7) ; il y en eut d'adjugés au fisc pour être esclaves publics et travailler en cette qualité dans les manufactures de l'État (8) ; des fidèles furent même (comme le confesseur Arsace) attachés au soin des animaux dans les ménageries impériales (9). Tous avaient été préalablement déposés de
(1) « In largiendo tenax. » Lactance, De mort, pers., 47.
(2) « Huic parcimonia, et ea quidem agrestis. » Aurelius Victor, De Cœsaribus. — « Avaritiae cupidine omnium pessimum. » Epilome. — Cf. l'anonyme de Valois : « Licinius scelere, avaritia, crudelitate, libidine sœviebat. »
(3) Eusèbe, De vita Conslanlini, I, 5i.
(4) Ibid.
(5) Ibid., II, 40.
(6) Ibid., 31.
(7) Ibid., 32.
(8) Ibid., 34.
(9) Sozomène, Hisl. Eccl., IV, 16; à moins que la phrase de Sozo-
leur rang et spoliés de leurs biens (1); à l'exception cependant d'une classe à peine moins malheureuse de condamnés, que l'on adjoignit malgré eux aux curiales des diverses cités (2), afin de rendre leur patrimoine responsable des énormes contributions levées par Licinius en vertu d'un nouvel et frauduleux cadastre (3).
Telle était la situation des chrétiens avant même que la persécution fut officiellement déclarée. Comment Constantin ne prévint-il pas celle-ci en intervenant dès lors avec énergie? Un passage d'Eusèbe semble indiquer que des négociations eurent lieu à plusieurs reprises entre les deux souverains, et que chaque fois Licinius, par des promesses, même par des serments, parvint à tromper les défiances de son puissant collègue (4). Le moment approchait, cependant, où le persécuteur jetterait le masque. Mais il attendait, avant de se déclarer l'ennemi de l'Église, qu'il fût en mesure de se déclarer en même temps l'ennemi de Constantin. Depuis longtemps il préparait en secret sa revanche des défaites de 314. Quand ses troupes furent levées, son trésor de guerre rempli, il ne garda plus de ménagements (5). « Il en vint alors, dit Eusèbe, à ce point de fureur d'atta-
mène ne signifie qu'Arsace était déjà attaché au service de la ménagerie impériale, quand il devint confesseur de la foi.
(1) Eusèbe, De vita Const., II, 30.
(2) Ibid., 34.
(3) Ibid., I, 55.
(4) Ibid., I, 50.
(5) Ibid., II, 15.
quer les évêques eux-mêmes, en qui il devinait des adversaires; car il tenait pour ses ennemis tous ceux qui se montraient amis du grand empereur béni de Dieu (1). » Bien que contenues par la prudence, les sympathies des évêques auraient été malaisément dissimulées. A l'exception de quelque prélat de foi douteuse, comme Eusèbe deNicomédie, qui avait ouvertement embrassé la cause de Licinius (2), les chefs de l'Église ne pouvaient pas ne pas faire des vœux pour Constantin. Cette préférence inévitable était, cependant, difficile à tourner à crime. Des sentiments ne sont punissables que s'il s'y joint quelque marque extérieure de rébellion. Les évêques furent accusés d'avoir ôté des supplications liturgiques le nom de Licinius, pour ne plus prononcer devant les autels que celui de son rival (3). Les gouvernements qui croient le moins en Dieu sont souvent les plus jaloux d'être nommés dans les prières des chrétiens. On ne nous dit pas si le prétexte avait quelque fondement : les princes n'ont pas besoin de prouver leurs reproches. Ils se plaignent tout haut : assez d'ambitieux les entendent. On leur épargne jusqu'à la peine ou la responsabilité de donner un ordre. Leur pensée est comprise à demi-mot. Plusieurs gouverneurs — surtout dans les provinces les plus proches de la résidence impériale — firent leur cour en poursuivant
(i) Eusèbe, De vita Constanlini, II, 15.
(2) Théodoret, Hist. EccL, I, 19; Sozomène, I, 8; Gélase de Cyzique, III, 2-3.
(3) Eusèbe, Hist.Eccl.,X, 8, 16; De vita Const., II, 2.
318 CONSTANTIN ET LTCINTUS (313-323).
les évèques pour lèse-majesté ou trahison. « Des hommes qui n'avaient commis aucun crime furent arrêtés sans cause et punis comme des assassins. Quelques-uns souffrirent un nouveau genre de mort : on coupait leur corps en petits morceaux, et, après cette atroce tragédie, on jetait dans la mer ces lambeaux sanglants pour être la pâture des poissons (1). » Telle était la fertilité de l'imagination romaine, qu'après trois siècles d'empire, et presque trois siècles de persécutions, on pouvait encore inventer de nouveaux supplices'. Malheureusement l'historien qui décrit cet horrible traitement ne nomme pas les évêques auxquels il fut appliqué. Il nous apprend seulement que plusieurs périrent dans le Pont. Le gouverneur de cette province ne s'était pas contenté de raser j usqu'au sol les églises, qu'en d'autres lieux ses collègues avaient seulement fermées (2) : il avait déployé dans ses rigueurs contre les chrétiens « une cruauté dépassant toute mesure (3). » La Chronique de saint Jérôme cite, parmi les martyrs de la persécution de Licinius. Basile, évêque d'Amasée dans le Pont (i),
(1) Eusèbe, Hist. Eccl.. X, 8, 17; Devita Const., 11, 2.
(2) Eusèbe, De vita Const., II, 2.
(3) IbicL. 1.
(4) Clironique de saint Jérôme, an 16 de Constantin. 11 n'y a rien à fonder sur le témoignage des Actes de saint Basile, pièce sans valeur historique, et même remplie d'erreurs-, mais celui de la Chronique est trop sérieux et trop précis pour qu'on l'écarté aisément. Les assertions contraires de Nicéphore Calliste (VIII, 14) et de Philostorge (I, 8), qui nomment Basile parmi les Pères du concile de Nicée, ne sauraient prévaloir. Nicéphore peut avoir confondu les conciles auxquels Basile a pris part. Quant à Philostorge, il est certainement mal renseigné,
qui, après avoir assisté, en 314, au concile d'Ancyre, plus tard à celui de Néocésarée, s'était vigoureusement opposé aux commencements de l'hérésie d'Arius. D'autres évêques méritèrent le titre de confesseurs : tels Paul, évèque de Néocésarée, sur l'Euphrate, dont on vénérera quelques années plus tard, au concile de Nicée, les deux mains privées par le fer rouge de l'usage des nerfs (1); ou Théodote, évèque de Ceraunia, en Chypre, mis après de cruelles tortures dans une prison, d'où il ne sortira qu'en 323 (2). Les membres du clergé ne furent probablement pas plus épargnés que les pasteurs dont ils partageaient les travaux ; mais, pour eux aussi, peu de noms échappent à l'oubli. Parmi les plus illustres sont ceux du diacre Ammon, martyrisé en Thrace avec un grand nombre de vierges qu'il instruisait malgré les défenses de Licinius (3) ; du diacre Abibe, brûlé vif dans la Mésopotamie, après l'avoir parcourue en tous sens pour y relever le courage des chrétiens (4).
En dehors des fonctionnaires, des évêques et des clercs, c'est surtout parmi les soldats que se firent sentir les vexations d'abord, les cruautés ensuite, de Li-
puisqu'il prête des sentiments ariens à Basile, dont saint Athanase (Oratio I contra Arian.) loue l'orthodoxie; Basile, d'ailleurs, était mort avant le concile de Nicée, où siégea son successeur sur le siège d'Amasée, Eutychius.
(1) Théodoret, Eist. EccL, I, 7.
(2) Acta SS., mai, t. I, p. 105.
(3) Baronius, Ami., ad ann. 316, § 12; Tillemont, Mémoires, t. X, art. sur la persécution de Licinius.
(4) Surius, Vitx SS., t. XI, p. 348 ; Tillemont, l. c.
320 CONSTANTIN ET L1CINIUS (313-323).
cinius et de ses agents. Dans les derniers temps qui précédèrent la rupture avec Constantin, Licinius laissa voir le caractère de la guerre projetée. De même que, dans les villes, l'obligation des sacrifices avait été de nouveau imposée aux serviteurs de l'État, dans les garnisons ou dans les camps les pratiques de l'idolâtrie reprirent la place des prières monothéistes, et les aigles, détrônant le labarum, reçurent de l'armée l'encens et les libations. Sulpice Sévère, qui n'est point porté cependant à exagérer la persécution de Licinius (1), assure que ce tyran, imitant Dioclétien ou plutôt son vieil ami Galère, voulut contraindre tous les chrétiens qui servaient sous les drapeaux à sacrifier et chassa des rangs ceux qui refusaient (2). On raconte même qu'un d'entre eux, Hadrien, lui reprocha de ruiner par ce moyen les armées romaines et paya de sa tète cette libre parole (3) . Un canon du concile de Nicée semble confirmer l'assertion de Sulpice Sévère, car il soumet à la pénitence ceux qui, « ayant d'abord, pour obéir à la grâce, abandonné le ceinturon, allèrent ensuite, semblables à des chiens qui retournent à leur vomissement, jusqu'à donner de l'argent ou des présents pour être réintégrés dans le service militaire (4) ; » il s'agit vraisemblablement ici
(1) Sulpice Sévère, Chron., I, 47.
(2) Ibid.
(3) Voir les Menées, au 6 août; et, sur les difficultés de cette histoire, Tillemont, Mémoires, t. V, note i sur la persécution de Licinius.
(4) Canon 12.
d'officiers qui, après avoir refusé le sacrifice et perdu leur grade, regrettèrent et désavouèrent ensuite cet acte courageux (1).
Cependant l'épuration de l'armée ne fut pas apparemment poursuivie jusqu'au bout. On retrouve toujours des fonctionnaires pour remplacer ceux qui ont été destitués ; on ne retrouve pas aussi aisément des soldats pour remplir les rangs éclaircis. A mesure que la guerre approchait, le propos attribué à saint Hadrien se présenta sans doute de lui-même à la pensée de l'empereur. Il avait pu casser les officiers que leur ferveur religieuse désignait à ses yeux pour des partisans de Constantin ou du moins pour des instruments peu propres à la revanche païenne qu'il rêvait; mais il ne se refusait probablement pas à englober les chrétiens dans les levées par lesquelles il grossissait son armée à la veille de la lutte suprême. Ceux-ci, qui n'en pouvaient ignorer le caractère, ne durent pas se laisser enrôler sans répugnance. Combattre sous les drapeaux de Licinius, n'était-ce pas combattre contre l'étendard du Christ? Saint Théogène ne le pensa pas seulement : il crut que sa foi lui commandait la résistance, et refusa de se laisser inscrire dans la légion Trajana, cantonnée à Cyzique. « Je suis chrétien, dit-il, soldat du Roi des rois, et ne puis m'engager à aucun autre. » On lui demanda insidieusement s'il avait quelque répugnance à servir
(1) Voir le commentaire d'Héfélé, Histoire des conciles, trad. nouvelle, t. I, p. 591-593.
Licinius; sans tomber dans le piège, il renouvela sa déclaration. Vainement lui rappelait-on qu'il y avait dans l'armée beaucoup de chrétiens, il persista dans son refus, subit la peine militaire de la fustigation, puis, sur l'ordre de l'empereur, fut jeté à la mer (1). D'autres soldats martyrs sont rapportés à la persécution de Licinius : Sévérien, à Sébaste (2); Eudoxe, Agape et d'autres militaires, dans la même ville (3) ; enfin, dans cette métropole de la Petite Arménie, les quarante héros chrétiens dont les Pères les plus illustres ont célébré le courage et les souffrances (k). Ils appartenaient à la légion XII Fulminata, depuis plusieurs siècles cantonnée dans la province (5). Un de ses officiers, Polyeucte, fut martyrisé sous Dèce (6). A une époque plus reculée, l'histoire de la légion se confond avec d'antiques souvenirs chrétiens; d'après un apologiste du second siècle, un de ses détache-
(1) Acta SS., janvier, t. I, p. 134.
(2) Surius, Yitx SS., t. IX, p. 101.
(3) Menées, au 2 novembre. Cf. Acla SS., novembre, l. I, p. 443.
(4) Saint Basile, Homilia XIX; saint Grégoire de Nysse, Homil. de XL mort.; saint Jean Chrysostome, dans Photius, JBibf., 274; saint Éphrem, Oral. XXVI, XXV11; saint Gaudence, Sermo XXV11; saint Nil, Ep., 11, 286 ; Sozomène, Hist. Eccl., V, 2 ; saint Grégoire de Tours, De gloria marlyrum, I, 96. Les Actes (Acta SS., mars, 1. 1, p. 19) ont peu de valeur, ou ne valent que par les endroits empruntés aux homélies des Pères. Le texte grec en a été publié, d'après le ms. 1604 de la Bibliothèque nationale, par MM. Abicht et Schmidt, dans Archiv. fiir slavische Philologie, t. XVIII. Cf. Analecla Bollandiana, 1896, p. 318. — Martyrologe hiéronymien, au 7 des ides de mars (9 mars) : « In Armen. Sebastia. militum XL. »
(5) Dion Cassius, LXI.
(6) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 3e éd., p. 439.
LA PERSÉCUTION DE LÏClNlUS. 323
ments, composé tout entier de soldats baptisés, suivit Marc Aurèle dans l'expédition contre les Quades, et par ses prières obtint une pluie miraculeuse qui sauva l'armée (1). Si cette tradition est fondée, elle dut se transmettre d'âge en âge et entretenir dans la légion la croyance et le dévouement au christianisme. Indépendamment même de tels souvenirs, d'autres causes purent y favoriser la propagande chrétienne. En certaines époques, celle-ci avait beaucoup à gagner au système des camps permanents, où une légion s'immobilisait pendant une durée presque indéfinie, mêlée à la population civile par les mariages, parle commerce, par les relations quotidiennes : il en fut vraisemblablement ainsi pour le corps d'armée de la Petite Arménie, voisine et sœur de cette Arménie indépendante où récemment la croix avait conquis tout un peuple et, par la victoire d'un roi chrétien sur le persécuteur Maximin, préludé à celle de Constantin sur Maxence (2). Mais les motifs qui, dans la légion, enflammaient le zèle des soldats chrétiens, accrurent la sévérité et les défiances des officiers de Licinius. Aussi, lorsque furent lues dans le camp les lettres impériales prescrivant à toute l'armée de prendre part aux sacrifices, le refus de quarante soldats (3), exprimé sans doute avec une vigueur
(t) Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3e éd., p. 399.
(2) Voir plus haut, p. 210-212.
(3) D'après les Actes et le Martyrologe d'Adon, ils portaient les noms de Quirion, Candide, Domnus, Méliton, Domitien, Eunoïque, Sisinnius,
particulière, parut-il au préfet de la légion mériter, non la dégradation ou le congé, mais la mort.
Pendant le temps qu'ils passèrent en prison après leur interrogatoire, les quarante soldats écrivirent leur testament. Par la plume de l'un d'eux ,Meletius, ils adressent aux prêtres et aux diacres de leur pays, à leurs parents, à leurs amis, celui-ci à sa mère, à ses frères, à sa fiancée, celui-là à ses frères, à ses sœurs, à sa femme, à son enfant, leurs adieux, leurs recommandations, et aussi leurs conseils. Sans arrogance et sans fatuité, mais, à cette époque avancée de l'histoire des persécutions, connaissant les honneurs rendus par les fidèles aux reliques des martyrs, et la piété parfois indiscrète avec laquelle on se les
Heraclius, Alexandre, Jean, Claude, Athanase, Valens, Elien, Editius, Acace, Vibien, Elie, Théodule, Cyrille, Flavius, Sévérien, Valère, Cudion, Sacerdon, Priscus, Eutychius, Eutychès, Smaragdus, Philoctimon, Aetius, Nicolas, Lysimaque, Théophile, Xantheas, Angias, Léonce, Hesychius, Caius, Gorgonius. Tillemont fait, à ce sujet, les réflexions suivantes : « Nous ne voyons pas de raison de douter de la vérité de ces noms, quoique saint Basile et les autres Pères n'aient pas jugé nécessaire de les marquer, et que les pièces dans lesquelles on les trouve ne soient pas fort authentiques. Les traditions populaires altèrent bien les noms propres, mais n'ont pas accoutumé de les inventer, surtout en un si grand nombre. » Mémoires, t. V, art. sur les quarante martyrs de Sébaste. Lorsque Tillemont écrivit cette note, le Testament des quarante martyrs avait déjà été publié par Lambecius en 1671, d'après un manuscrit de Vienne; mais Tillemont parait n'en avoir pas eu connaissance. Le Testament contient les noms, et c'est par eux que ces noms ont été connus de l'auteur de la Passion, à laquelle Adon les a empruntés à son tour. Le Testament des quarante martyrs, remis en lumière en 1892 par Bonwetsch, est considéré comme authentique, et par conséquent comme une pièce du plus grand prix; voir Analecla Bollandiana, t. XVII, 1898, p. 467. On en trouvera la traduction dans Leclercq, les Martyrs, t. II, 1903, p. 385.
disputait, ils ordonnent que ce qui restera de leurs ossements et de leurs cendres soit enterré ensemble, et désignent pour recevoir leur tombeau le village de Sarein, près de la ville de Zéla (1).
Le supplice choisi fut horrible : pendant une nuit d'hiver, on parqua les martyrs, dépouillés de tout vêtement, sur un étang glacé (2), que balayait le vent du nord, et qu'éclairait seulement la lueur tenta-
' (1) Il existe en Arménie, dit M. Harnack, une ville de Zéla (Die Mission, etc., t. II, p. 167). Cependant il semble que la Zéla indiquée par les martyrs est plutôt la ville du même nom de la province du Pont (aujourd'hui Ziléh). Saint Grégoire de Nysse dit, en effet, que le lieu où reposaient les quarante martyrs était voisin du bourg d'Ibora (Oratio II in XL mort.; Migne, Patr. Graec, t. XLVI, col. 784); or celui-ci est à quatre ou cinq heures de marche de Ziléh (Cumont, dans Analecta Bollandiana, t. XXV, 1906, p. 241). — D'autres localités sont nommées dans le Testament : Phidela, Chaduthi, Charisphone, Zimara. Aucune n'a pu être identifiée, excepté Zimara, dans laquelle M. Cumont a montré une statio de la route militaire de Satala à Mélitène, dans la Petite Arménie (Anal. Boll.,t. XXIII, 1904, p. 449). « On ne s'étonnera pas, dit-il à ce propos, qu'une partie de ces soldats qui périrent pour leur foi à Sébaste ait été originaire de Zimara à la frontière d'Arménie, une autre des environs de Zéla, dans une tout autre contrée. La légion XII Fulminata, à laquelle ils appartenaient, était, avec la légion XV Apollinaris, la seule qui défendît l'Asie Mineure, et elle levait certainement ses effectifs dans une grande partie de la péninsule. »
(2) Saint Ephrem affirme que les martyrs furent exposés sur la glace de l'étang. Saint Basile (Hom. XIX, 3) dit qu'ils furent exposés èv \xia^ Tri uoXei, mais il ajoute que la ville était bâtie autour de l'étang, Xi[avyi [xèv, uepiTjv rj TtoXiç xaTwxiiTat. La tradition locale a conservé le souvenir de l'étang des martyrs: «il a disparu, comblé par les alluvions-, mais on montre encore au pied de la citadelle une prairie humide qui en occuperait la place. » F. etE. Cumont, Voyage archéologique dans le Pont et la Petite Arménie, 1906, p. 222. On croit même reconnaître les restes des thermes voisins dans une construction carrée en gros moellons, dont la porte est aujourd'hui enfouie dans le sol jusqu'au linteau.
trice d'un bâtiment voisin, où chauffait l'eau tiède des baignoires. Un seul d'entre eux, vaincu par la souffrance, abandonna ses compagnons, et se traina jusqu'au bain; mais à peine ses membres gelés en eurent-ils senti la chaleur, qu'il expira. Quelques instants de persévérance lui auraient mérité la couronne du martyre (1)! Alors se produisit un incident, qui n'est pas sans analogue dans l'histoire des persécutions. L'appariteur chargé de garder les thermes avait observé de loin le courage des autres condamnés, et vu de près la défaillance du malheureux apostat : il apercevait, dans la neige, ces trente-neuf corps gelés, à demi morts déjà, sur lesquels planaient les récompenses éternelles, et, dans le bain, ce seul cadavre déshonoré. Une soudaine émulation le saisit : jetant ses vêtements et criant : « Je suis chrétien! » il courut prendre la place laissée vide par le renégat. Le jour levant le trouva près des martyrs. On l'emporta avec eux au bûcher où leurs corps devaient être consumés (2). Un seul des condamnés (3) avait été oublié par les licteurs, qui, lui voyant un reste de vie, espéraient encore son abjuration; mais sa mère, présente à cette scène, le prit dans ses bras et le dé-
(1) Saint Nil, Ep., II, 286.
(2) A ce fait et à d'autres semblables s'appliquent ces paroles de saint Hilaire de Poitiers : « Scimus pluies sacramentorum divinorurn ignaros, exemplo martyrum ad martyrium accurrisse ; et extra scientiarn fidei ante viventes, facto fidei praesentis edoctos, ipsarn illam consummatae in martyrio fidei gloriam consecutos. » Tract, in psalni. LXV, 26.
(3) Les Actes lui donnent le nom de Méliton,
LA PERSÉCUTION DE LIC1NIUS. 327
posa dans la charrette près de ses compagnons : cette femme héroïque craignait que la palme lui échappât, ou qu'il souffrit un martyre solitaire, loin des braves dont il avait partagé le combat.
A la vue de tant de meurtres, tous les chrétiens prirent peur. Ils comprenaient qu'une persécution générale était imminente, si Dieu en laissait le temps à Licinius (1). On vit recommencer ces fuites, si fréquentes aux jours terribles de Dioclétien ou de Maximin. Les campagnes reculées, les déserts qui bordent l'Empire vers l'Orient, de nouveau se remplirent de fidèles (2). Mais, sous divers prétextes, les prisons commencèrent à les recevoir. C'est probablement alors que le régime des prisons, que Constantin venait d'adoucir par une loi de 3*20 (3), se vit aggravé dans les États de Licinius. « Une ordonnance impériale défendit que personne apportât des alimenls aux détenus et témoignât de la charité aux hommes qui souffraient de la faim dans les chaînes. C'était le moyen de supprimer tous les bons, y compris ceux qu'un sentiment de miséricorde portait à secourir leur prochain. Car la loi de Licinius ordonnait que quiconque aurait donné l'aumône â un captif serait considéré comme son complice et puni de la même peine que lui (4). » Cette mesure, qui, bien que générale,
(1) Eusèbe, Flist. Eccl., X, 8; De vita Constantin*, II, 2; cf. saint Basile, Ho mil. XIX.
(2) Eusèbe, l. c.
(3) Voir plus haut, p. 296.
(4) Eusèbe, Hist. EccL, V, 8, 11; De vita Constantini, I, 54.
328 CONSTANTIN ET LIC1NIUS (313-323).
paraît surtout dirigée contre les chrétiens, amena probablement des apostasies. Plus d'un qui, soutenu par ses frères, eût peut-être affronté le bourreau, ne résistait pas à la torture morale de l'isolement ou aux tortures physiques de la faim, et, se croyant abandonné des hommes, finissait par abandonner Dieu. Nous savons, par deux canons du concile de Nicée, qu'il y eut sous Licinius des renégats (1). Quelquesuns tombèrent devant la menace de perdre leur vie ou leur fortune (2) ; mais la terreur devint si grande, que d'autres abjurèrent la foi sans avoir été personnellement inquiétés (3), et que de faibles chrétiens, voyant le fisc mettre en vente le patrimoine confisqué des confesseurs ou des martyrs, se rendirent acquéreurs de ces « biens nationaux, » par crainte, afin de détourner d'eux-mêmes les soupçons (4).
La vue de ces défaillances indignait les cœurs généreux, et les poussait à des résolutions qui, en d'autres temps, eussent paru excessives. Un des officiers qui s'étaient retirés de l'armée pour ne pas se souiller par des sacrifices, le centurion Gordius, menait la vie d'ermite dans les montagnes de la Gappadoce. Les bêtes fauves, qu'il rencontrait dans leurs défilés, lui étaient une société moins répugnante que des persécuteurs ou des apostats. Cependant l'inac-
(1) Cf. saint Basile, Homil. XL, 2.
(2) Concile de Nicée, canon 10.
(3) Ibid., canon 11. Cf. saint Basile, l. c.
(4) Eusèbe, De vita Constantini, II, 38.
tion finit par peser à cette vaillante nature. Il lui sembla qu'il avait le droit de reparaître parmi les hommes, pour accuser publiquement leurs iniquités. Un jour, à Césarée de Gappadoce, des courses de chars avaient lieu au cirque. Toute la population de la ville s'y était rassemblée, depuis les premiers des citoyens jusqu'aux derniers des esclaves : à côté des païens se pressaient, sur les degrés de marbre, non seulement des juifs, mais de nombreux chrétiens, attirés soit par cet amour des spectacles publics si difficilement déraciné du cœur des anciens, soit par le désir de ne pas marquer, en s'abstenant, une religion dont l'aveu était devenu périlleux. Tout à coup, par le sommet de la montagne voisine, à laquelle étaient adossés les plus hauts gradins du cirque, l'homme du désert pénétra parmi les spectateurs, et, parcourant dédaigneusement leurs rangs, descendit au milieu de l'arène. La vue de cet anachorète aux cheveux hérissés, à la barbe inculte, vêtu d'une saie en lambeaux, portant la besace et le bâton, frappa d'étonnement les spectateurs; bientôt Gordius fut reconnu, par les chrétiens qui l'aimaient, avec une secrète joie, par les païens avec des cris de fureur. Tous les regards se fixèrent sur lui. Vainement les chevaux couraient, vainement retentissaient les instruments de musique : la foule n'avait plus d'yeux et d'oreilles que pour Gordius, et le murmure du peuple ému couvrait tous les bruits du théâtre. Seule la voix perçante de l'ermite se faisait entendre, criant avec saint Paul : « Me voici, moi qu'on ne cherchait pas ;
330 CONSTANTIN ET LIC1NIUS (313-323).
je parais devant ceux qui ne songeaient pas à m'interroger (1). »
Au temps où saint Basile raconta cette histoire dans la chaire chrétienne de Césarée, il y avait encore, parmi ses auditeurs, des vieillards qui avaient assisté à cette étrange scène, et dont il invoqua le témoignage (2). C'est d'eux, probablement, qu'il tenait aussi les détails suivants. La continuation des jeux du cirque étant devenue impossible, à cause de l'émotion du peuple, Gordius fut entraîné jusqu'au tribunal du gouverneur, — qui était alors, dit Basile, au même lieu où nous le voyons aujourd'hui. Interrogé, il dit son nom, sa famille, sa patrie, raconta sa vie militaire, les causes de sa retraite, et poursuivit en ces termes : « Je suis revenu pour montrer le peu de cas que je fais de vos édits, et confesser ma foi en Jésus-Christ; et j'ai choisi ce temps, ô gouverneur, parce que je connais ta cruauté, qui surpasse celle des autres hommes. » Soumis à toutes les tortures, fouetté, frappé de balles de plomb, mis à la roue, au chevalet, le martyr répondait avec la même ardeur, chantant des versets de psaumes, et disant au magistrat : « Plus vous me tourmenterez, plus ma récompense sera grande. Il y a un marché entre Dieu et nous. Chaque souffrance, chaque outrage nous sera
(1) Saint Paul, Rom., X, 20.
(2) Les Menées grecques disent que le martyre de saint Gordius eut lieu dans la persécution de Licinius et ce détail confirme leur assertion. Voir Tillemont, Mémoires, t. V, note lxxii sur la persécution de Dioclélien,
LA PERSÉCUTION DE LIC1NIUS. 331
payé par un plus haut degré de gloire et de bonheur. » Le peuple, que la présence de Gordius avait tant ému au cirque, raccompagnait tout entier au tribunal : les maisons restaient vides, les boutiques désertes; tout ce qui ne parait point habituellement dans les lieux publics, vieillards, malades, jeunes filles, se pressait autour du martyr. Dans cette multitude il comptait des amis, des proches, qui se jetaient à son cou, le suppliant d'abandonner son dessein, d'épargner sa propre vie. « Ne pleurez pas sur moi, leur répondait-il, mais pleurez sur les ennemis de Dieu, qui foulent aux pieds les chrétiens. Pour moi, je suis prêt à souffrir, non une seule mort, mais mille morts, si cela se pouvait, pour le nom du Seigneur. » A d'autres, qui lui insinuaient tout bas que, pourvu qu'il reniât le Christ des lèvres, il pourrait lui demeurer fidèle dans le secret de son cœur, il disait : « Ma langue serait incapable de renier le Christ. Par le cœur nous le croyons, mais par la bouche nous le confessons. Pensez-vous donc qu'un militaire n'ait pas droit au salut? et qu'un centurion ne puisse être pieux? N'est-ce pas un centurion qui le premier a reconnu la divinité de Jésus-Christ? » Faisant, à ces mots, un signe de croix, Gordius se livra aux exécuteurs, qui lui donnèrent promptement le coup mortel, pendant que le peuple poussait de telles clameurs, que les mugissements de la tempête ou les éclats du tonnerre n'auraient pu en égaler le bruit (1).
(1) Saint Basile, Homil. XVIII,
Par l'acte audacieux du chrétien, par l'émotion si facilement excitée dans le peuple, par ces cris d'une foule devenue incapable de se contenir, on peut juger de l'extrême agitation des esprits. La guerre depuis longtemps préparée par Licinius et prévue par Constantin vint enfin mettre un terme à cette situation cruelle. La rupture eut pour motif une prétendue violation de territoire, que Constantin aurait commise en poursuivant les Goths jusque sur les terres de son collègue. Mais, en fait, cette rupture était de celles dont le prétexte importe peu, car elles ont des causes plus profondes. Quand une guerre est devenue inévitable, il suffit de la moindre occasion, du plus léger choc, pour la faire éclater. Eusèbe est dans le vrai en disant que Constantin, ne pouvant supporter davantage les souffrances des chrétiens, finit par prendre en main leur cause et marcher contre les persécuteurs (1). La lutte entre les deux souverains, comme jadis celle de Licinius lui-même avec Maximin, revêtit tout de suite le caractère d'une guerre religieuse. Tout grief secondaire disparut devant le grand intérêt qui passa aussitôt en première ligne. L'aspect seul des deux armées, à peu près égales en nombre, révélait, par un frappant contraste, le but différent que poursuivaient les deux chefs. En tête des légions de Constantin marchait le labarum (2), entouré de cinquante hommes d'élite, choisis parmi les plus
(1) Eusèbe, De vita Constantini, II, 3.
(2) Ibid., 3, 4.
vaillants de la garde impériale (1). Près de F empereur lui-même se tenaient « les excellents gardes de son âme, » c'est-à-dire les ministres de Dieu, qui priaient pour lui et avec lui (2). Licinius s'avançait, au contraire, parmi les victimaires, les hiérophantes, les mages, les faux prophètes, c'est-à-dire cette trompeuse et fanatique engeance contre laquelle il avait si cruellement sévi après la défaite de Maximin, mais dont les survivants avaient regagné sur son esprit l'empire exercé jadis sur celui de son prédécesseur. Dans l'un des camps s'élevait, à des heures réglées, la prière chrétienne; l'autre envoyait au ciel la fumée des sacrifices, retentissait des cris des animaux dont les haruspices fouillaient les entrailles, ou s'animait à la voix des devins qui récitaient d'obscurs oracles, traduits en vers élégants (3).
C'était bien le sort des deux religions qui, dans la pensée de Licinius, allait se jouer de nouveau. Pendant une cérémonie à la fois solennelle et secrète, que plusieurs des assistants racontèrent à Eusèbe aussitôt après la défaite du persécuteur (4), celui-ci fit vœu d'anéantir les chrétiens. On avait choisi, pour se réunir, un bois sacré, dont l'épaisse végétation était entretenue par d'innombrables sources, et où se dressaient, dans l'ombre du feuillage, des idoles de
(1) Ibid., 4.
(2) Ibid.
(3) Eusèbe, De vita Constantin*, II, 8.
pierre (1). Licinius y vint, suivi de ses gardes et de ses plus intimes conseillers. De sa propre main il alluma des flambeaux devant les statues; puis, après avoir immolé des victimes, il prit la parole : « Amis et compagnons, dit-il, voici les dieux de la patrie, que nous adorons comme les ont adorés nos ancêtres. Notre adversaire, lui, a délaissé les coutumes des aïeux, pour adopter la croyance des athées et embrasser le culte d'un Dieu étranger. Il déshonore son armée en la faisant précéder du honteux symbole de ce dieu; il marche, non contre nous, mais contre la divinité dont il a abjuré la foi. Ce jour va montrer lequel de nous deux est le jouet de l'erreur, et juger entre nos dieux et le sien. Ou notre succès prouvera que ceux que nous adorons sont de vrais sauveurs, de sûrs appuis; ou le dieu de provenance inconnue qu'adore Constantin l'emportera sur la multitude des nôtres, et nul n'hésitera plus à lui offrir ses hommages, à confesser sa force, à lui déférer la victoire. Si donc cet étranger, objet de nos railleries, demeure victorieux, nous serons obligés, nous aussi, à le reconnaître et à l'honorer; il nous faudra renoncer aux dieux devant lesquels, tout à l'heure, nous venons de faire brûler des cierges ! Mais un tel doute est impossible; ce sont eux qui l'emporteront et, après leur triomphe, nous déclarerons aux impies qui les méprisent une guerre sans merci. » Ayant
(i) ma.
ainsi parlé, Licinius ordonna de livrer bataille (1). La rencontre eut lieu en Thrace, près d'Andrinople, le 3 juillet 3*23 (2). Une Providence vengeresse semble avoir choisi, pour relever l'audacieux défi de Licinius, les parages mêmes où celui-ci, champion alors d'une tout autre cause, avait battu Maximin. La victoire se déclara presque aussitôt en faveur de l'armée chrétienne, à laquelle Constantin avait donné pour mot d'ordre : « Dieu notre Sauveur (3). » L'en nemi fuyait devant le labarum (k). Le soldat qui portait l'étendard sacré semblait invulnérable (5). Licinius, avec une partie de ses troupes, se replia sur Byzance, tandis que le reste se rendait à Constantin. Celui-ci commença le siège de la ville où, six ans plus tard, il établira la seconde capitale de l'Empire. A ce moment, sa flotte, victorieuse de celle de Licinius, arrivait sous la conduite du César Crispus, et se préparait à bloquer le port (6). Licinius n'eut que le temps de passer le détroit et de se réfugier à Chalcédoine (7). Constantin l'y suivit sans se hâter, voulant laisser au vaincu le temps d'ouvrir les négociations (8). Licinius s'y prêta d'abord. Pendant quelques jours, la paix sembla conclue. Mais, dès que le
(1) Eusèbe, De vita Constant ini, II, 5.
(2) Zosime, II, 22.
(3) Eusèbe, De vita Constantin*, II, 6.
(4) Ibid., 7.
(5) Ibid., 9.
(6) Zosime, II, 2'j.
(7) Ibid.
(8) Eusèbe, De vita Const., II, 11.
champion du paganisme eut pu refaire une nouvelle armée, il reprit les hostilités (1).
L'aveuglement du malheureux n'était pas dissipé : il était de plus en plus sous la domination de ses devins, qui lui promettaient une éclatante revanche (2). Les troupes qu'il avait réunies étaient nombreuses, fraîches, pleines d'ardeur : tous les moyens furent employés pour exciter leur fanatisme ; on porta devant elles les statues des dieux, qui brillaient au soleil sur le front des légions (3). Licinius espérait sans doute, par cette exhibition, balancer l'influence du labarum, dont la seule vue le glaçait d'effroi, et sur lequel il avait recommandé à ses soldats de ne pas fixer leurs regards (4). Pendant que ces préparatifs se faisaient dans le camp ennemi, Constantin, comprenant que cette nouvelle bataille serait décisive, s'y prépara par la prière. Il passa de longues heures dans la tente qui lui servait de chapelle pendant ses expéditions militaires : on l'en vit sortir, rayonnant de confiance et d'enthousiasme, pour donner le signal du combat (5).
La bataille de Chrysopolis fut plus désastreuse encore pour Licinius que n'avait été celle d'Andrinople (6). Complètement battu, il s'enfuit, le 18 sep-
(1) Eusèbe, De vita ConsL, II, 15.
(2) Ibid., Il, 15.
(3) Ibid., 16.
(4) Eusèbe, De vita Const., II, 12.
(5) Ibid.
(6) Ibid., Il, 17.
tembre, à Nicomédie. Constantin fit grâce de la vie à son beau-frère, et lui assigna Thessalonique pour résidence (1). Mais, peu de temps après, il le fit étrangler : par un coupable manque de foi, selon les uns (2); à la demande des soldats, selon d'autres (3) ; en exécution d'une sentence du sénat, selon une version peu vraisemblable (i) ; pour prévenir une nouvelle prise d'armes, si Ton en croit l'historien Socrate (5). Les conseillers qui avaient assisté Licinius dans cette funeste guerre, ou s'étaient faits les ministres de ses cruautés, reçurent le châtiment mérité de leurs crimes (6); à leur place l'empereur nomma, dans la plupart de ses nouvelles provinces, des magistrats chrétiens, ou des païens modérés, auxquels furent interdits les sacrifices officiels rétablis par Licinius (7).
(1) Zosime, II, 26; Aurelius Victor, Epitome, 41.
(2) Zosime, II, 28; Aurelius Victor, Epitome, 41: Eutrope, Brev., X, 6; saint Jérôme, Chron.
(3) Anonyme de Valois.
(4)Zonare, XIII, 1.
(5) Socrate, Hist. Eccl., I, 4.
(6) Eusèbe, De vita Const., II, 18.
(1) Ibkl., 44.
338 CONSTANTIN ET LIC1NIUS (313-323).
Les derniers édits de paix religieuse.
Un pressant devoir s'imposait à Constantin, devenu, par la chute de son rival, seul maître de l'Empire : réparer les maux causés en Orient par la dernière explosion du fanatisme païen, et rétablir l'unité morale du monde romain en étendant à toutes ses parties le bienfait de la paix religieuse. Dans ce but furent promulgués, dès la fin de 3*23 (1), deux édits. destinés l'un à effacer les traces de la persécution, l'autre à faire connaître aux habitants des provinces orientales les sentiments personnels et les principes de l'empereur en matière de religion (2).
Eusèbe a reproduit le premier édit.d'après l'exemplaire adressé aux habitanls delà Palestine: mais il n'est pas douteux qu'un texte semblable ait été envové dans toutes les circonscriptions administratives
• (1) M. Jouguet croit pouvoir établir, par la comparaison de deux papyrus d'Oxyrinque, que Tannée où finit la guerre de Licinius est 324 et non 323: Académie des inscriptions, 8 juin 1906: Compte rendu, 1906. p. 231-236.
(2) L'authenticUé de ces deux documents a été contestée par Crivellucci [Délia fede storica di Eusel >o niella Yita di Costa ni lino, 1888; I document i délia « Vita Constantini. » 1898) et Schultze [Zeitschrifl fur Kirchengeschichte. 1894. n° 4). Voir, en sens contraire, les justes observations de Boissier {la Fin du Paganisme, t. I. p. 17), de Schultze [Zeilschrift fur Kirchengeschichte, 1897, n° 3), de Funk (Kirchengeschichtliche Abhadlungen und Untersuchungen, t. II, 1899, p. 10). M-r Duchesne [Histoire ancienne de l'Église, t. II, p. 72) résume les deux édits, sans les mettre aucunement en doute.
de l'Orient. Cet acte législatif a pour but de remettre en vigueur, dans cette partie de l'Empire, Fédit de Milan, que Licinius, sans l'abroger dans l'ensemble, avait détruit en détail.
Le préambule rappelle les récentes victoires de Constantin, et montre que Dieu, en favorisant ses armes, a jugé définitivement entre les deux religions ennemies. Il met ensuite en parallèle la cruauté des persécuteurs et l'admirable patience des persécutés; puis il rappelle comment les premiers ont, tôt ou tard, été punis, et comment Dieu, prenant Constantin par la main pour le conduire des extrémités de la Bretagne aux frontières de l'Orient, a fait de lui l'instrument de sa justice sur les uns, de sa miséricorde à l'égard des autres. Vient enfin la partie pratique de Fédit, c'est-à-dire Fénumération des diverses catégories de confesseurs qui, sous Licinius, ont souffert dans leur liberté ou dans leurs biens : tous sont rétablis dans leur premier état, ou, pour employer l'expression juridique romaine, obtiennent la restitutio in integrum.
Les exilés, les relégués, les condamnés aux mines, aux travaux publics, aux manufactures de l'État ou à la servitude, reçoivent la liberté et sont rappelés dans leur patrie (1). Ceux qui ont été abusivement inscrits parmi les décurions sont rayés de l'album municipal (2). Les chrétiens qui ont perdu, comme
(1) Eusèbe, De vila Constanlini, If, 30, 31, 32, 34.
(2) Ibid., 30.
tels, le grade ou le rang qu'ils occupaient dans l'armée ont le choix, ou d'y être réintégrés, ou d'échanger leur congé ignominieux (ignominiosa missio) contre un congé régulier et honorable, donnant droit aux privilèges des vétérans (honesta missio) (1). Les biens enlevés aux chrétiens sont restitués, quels que soient les droits acquis sur eux par des tiers ; ceux-ci n'en pourront retenir que les fruits déjà perçus, à l'instar des possesseurs de bonne foi (2). Au cas de prédécès de condamnés soit à la peine capitale, soit à toute autre peine ayant entraîné la confiscation, les héritiers ont le droit de revendiquer leur patrimoine (3). Que s'ils n'ont pas laissé de parents au degré successible, l'Église du lieu où ils ont souffert le martyre, ou dont ils ont été chassés par l'exil, est appelée à leur succession (4). Quant au patrimoine corporatif que possédait l'Église au moment où commença la persécution, fonds de terre, maisons, jardins, oratoires, cimetières, il devra lui être rendu, soit par le fisc, soit par ceux qui l'ont acquis du fisc ou font reçu en don de l'empereur (5).
Cet édit de réparation ne demeura pas lettre morte : Eusèbe raconte qu'il fut tout de suite et énergiquement appliqué (6). Constantin compléta son œuvre en
(1) Eusèbe, De vita Constantini, II, 37.
(2) Ibicl, 33.
(3) Ibicl, 35.
(4) Ibid., 36.
(5) Ibid.,2<d, 40, 41.
(G) Ibid. 43
accordant à tous les évêques de l'Orient des subsides pour réparer, agrandir ou rebâtir les édifices consacrés au culte chrétien, dont les uns avaient été ruinés par la persécution, dont les autres avaient vu arrêter par elle leur reconstruction commencée (1). Eusèbe reproduit la lettre qu'il reçut à cet effet comme évêque de Césarée, et dit qu'une lettre semblable fui adressée à chacun de ses collègues (2).
Pendant que ces actes de justice s'accomplissaient en faveur de l'Église, de ses ministres et de ses fidèles, les païens attendaient avec inquiétude les résolutions que le vainqueur prendrait à leur égard. Si jamais Constantin dut être tenté de se jeter dans la voie des réactions violentes, c'est au lendemain de la défaite de Licinius. Le paganisme avait relevé la tête, à la fois comme religion et comme parti d'opposition politique. Il avait fait couler presque en même temps le sang des chrétiens sur les échafauds et celui des soldats de Constantin sur les champs de bataille. La persécution n'avait été que la préface de la guerre : celle-ci comme celle-là s'était faite au nom des dieux. La situation paraissait tout autre qu'après la défaite de Maxence, oppresseur de ses sujets plutôt que fauteur ardent de l'idolâtrie, tyran et non persécuteur. Alors Constantin avait triomphé d'un païen; aujourd'hui c'est, en quelque sorte, du paganisme même . qu'il triomphe. Sa victoire, cette fois, n'a pas eu pour
(1) Eusèbe, De vita Constantini, II, 45.
(2) Ibid., 46.
théâtre l'Occident, dont la population était encore en majorité idolâtre, mais l'Orient, où la religion du Christ comptait un plus grand nombre de fidèles, et en certains lieux ralliait môme la majorité du peuple. Nulle contrée, nul moment, n'auraient été plus favorables à un essai d'intolérance chrétienne.. Mais Constantin ne s'y laissa pas entraîner. 11 eut la sagesse de s'en tenir à la politique annoncée dans l'éclit de Milan. Aucune considération ne le fit dévier de la ligne de conduite qu'il s'était une fois tracée. Les seuls actes restrictifs qu'il posa vis-cà-vis de l'ancien culte, après avoir vaincu Licinius, s'expliquent par le caractère de la lutte armée qui venait de finir : on n'y saurait voir aucune tentative d'opprimer la conscience des païens. Tous les bas-fonds du paganisme avaient été remués par Maximin d'abord, par Licinius ensuite. De cette fange en fermentation des oracles inconnus, des cuites nouveaux, même de nouveaux dieux, avaient tout d'un coup surgi. Les idoles s'étaient transformées en enseignes de batailles, et la divination était devenue un moyen de gouvernement. Pour terminer une agitation aussi malsaine, qui menaçait de survivre aux événements qui l'avaient fait naître, Constantin promulgua pour l'Orient une loi de circonstance, interdisant d'ériger aux dieux de nouvelles statues (1). En même temps il remit en vigueur les ordonnances déjà faites contre la divination (2).
(1) Eusèbe, De vila Constantin^ II, 45.
(2) Ibid.
Mais il ne toucha point à la liberté de l'idolâtrie, et prit même soin de rassurer les païens effrayés.
Les paroles qu'il leur adresse dans ce but se trouvent à la fin d'un édit, ou plutôt d'une proclamation à tous les sujets romains de l'Orient. Ce curieux spécimen de littérature impériale pourrait être considéré comme la contre-partie du sermon païen naguère affiché au nom de Maximin dans la ville de Tyr (1); mais la rhétorique y parait moins, un sentiment personnel plus sincère et plus spontané s'y dégage d'effusions pieuses mêlées à des souvenirs intimes, à des récits autobiographiques. L'empereur fait part à ses peuples des incidents de sa jeunesse, des réflexions de son âge mûr, et des croyances qui sont devenues la règle de sa vie. Dans un langage dont la franchise et la prolixité contrastent singulièrement avec la réserve officielle des souverains modernes, il met sous les yeux de tous comme un fragment de ses Mémoires. On sent, en le lisant, que c'est lui-même qui tient la plume, et qu'il se complaît dans l'expression de sa pensée. C'est bien, comme le dit Eusèbe, l'empereur en personne que l'on entend (2).
Après un parallèle entre le vice et la vertu (3), Constantin compare la cruauté de Dioctétien et de Maximien à la douceur de son père Constance, « qui invoquait avec une admirable religion Dieu le Père
(1) Voir plus haut, p. 184.
(2) L'original était en latin ; Eusèbe en a fait la traduction grecque, qui seule nous est parvenue. De vita ConsL, II, 47.
(3) Ibid., 48.
dans tous ses actes (1). » Puis, prenant Dieu à témoin de la vérité de ses paroles, il raconte ce qu'il vit au commencement de la persécution, alors que, jeune homme, il résidait à la cour du premier des Augustes : les plaintes d'Apollon contre les justes qui l'empêchaient de rendre ses oracles, la question de Dioctétien demandant qui étaient ces justes, la réponse des prêtres dénonçant les chrétiens, l'empereur promulguant alors contre eux ces édits « que Ton croirait gravés avec un poignard trempé dans le sang (2). » « C'est alors, continue-t-il, que l'on put admirer le courage des adorateurs de Dieu, soutirant chaque jour les cruautés et les outrages. Quels feux, quels supplices, quels tourments ne furent pas infligés, sans distinction d âge ni de sexe ! A cette époque, la terre ellemême versa des pleurs, le ciel gémit, comme si tant de sang Favait souillé, et la lumière même du jour sembla s'obscurcir en signe de deuil (3). » Constantin rappelle ensuite, à la honte des Romains, l'humanité avec laquelle des Barbares accueillirent les chrétiens fugitifs (4). Puis il montre le châtiment des persécuteurs, qui se sont détruits les uns les autres au milieu des guerres civiles et ont disparu avec leur postérité. « Tout cela ne serait pas arrivé, sans le faux et malfaisant effet de l'oracle impie d'Apollon Pythien 5). »
(1) Eusèbe, De vita Constantin^ II, 49.
(2) Ibid., 54.
C3) Ibid., 52.
(4) Ibid., 50-53.
(5) Ibid., 51.
Le paragraphe qui suit est un bel exemple de ces prières que l'enthousiasme reconnaissant du vainqueur a placées en plusieurs parties de Fédit. « Maintenant, Dieu très bon et très grand, je te supplie d'être propice à tes Orientaux, et à tous les provinciaux accablés de lourdes calamités. Daigne leur accorder le salut par moi, ton serviteur. C'est sous ta conduite, sous tes auspices que j'ai entrepris de les sauver. Portant ton signe en tout lieu, j'ai dirigé mon armée victorieuse. Toutes les fois que l'ont demandé les nécessités publiques, j'ai marché contre les ennemis, à la suite de ton étendard. Aussi t'ai-je consacré mon cœur dans l'amour et la crainte; car j'aime sincèrement ton nom et je révère religieusement ta puissance, que tu as manifestée par de nombreuses preuves, et par laquelle tu as confirmé ma foi. Je me hâte donc de prendre le fardeau sur mes épaules et de travailler à la restauration de ta sainte demeure, que les scélérats et les impies avaient tenté de détruire (1). »
L'accent de ces paroles révèle une fois de plus, chez Constantin, la conviction où il fut toujours de l'aide miraculeuse que Dieu lui accorda, par l'apparition du signe placé ensuite sur ses drapeaux. Mais celles qui suivent montrent aussi, une fois de plus, la politique sage et tolérante que le juste sentiment des circonstances, l'amour égal pour tous ses sujets, et le respect de la parole donnée, ne cessèrent de lui dicter.
1) Eusèbe, De vila Constantini, II, 55.
« Je veux que ton peuple vive en paix et en concorde, pour le commun avantage du genre humain. Que ceux qui sont encore impliqués dans Terreur de la pentilité jouissent joyeusement de la même paix et du même repos que les fidèles. Cette reprise des bons rapports mutuels pourra beaucoup pour ramener les hommes dans la voie droite. Que personne, donc, ne fasse de mal à personne. Que chacun suive l'opinion qu'il préfère (1). Il faut que ceux qui pensent bien soient persuadés que ceux-là seuls vivront dans la justice et la pureté, que tu as toi-même appelés à l'observation de tes saintes lois. Quant à ceux qui s'y soustraient, qu'ils conservent, tant qu'ils voudront, les temples du mensonge (2). Nous, nous gardons la splendide demeure de la vérité, que tu nous as donnée lors de notre naissance (spirituelle). Et nous souhaitons aux autres de vivre heureux, par l'effet de l'union et de la concorde de tous (3). »
Ces idées paraissent à Constantin si importantes, il en fait tellement la base de sa politique affermie par une dernière et définitive victoire, qu'à la fin de l'édit il les reproduit presque dans les mêmes termes :
« Que personne ne cherche querelle à un autre à cause de ses opinions. Mais que chacun se serve de ce qu'il sait pour aider son prochain, et, si cela n'est pas possible, le laisse en paix. Car autre chose
(1) Mrjôslç tôv ëiepov Tzxçtvoylzï-o' ixourco; 6-zzp f, ty'r/ri (tauXeroct,
TOVTO Xttt 7TpaTT£Ta>.
(2) Ta TÏfc <!'Euco/.oYÎa; Te(lév7|.
(3) Eusèbe, De vita Constantin!, Il, 56.
est d'accepter volontairement le combat pour une croyance immortelle, autre chose de l'imposer par la violence et les supplices. J'ai parlé plus longuement que le dessein de ma clémence ne l'exigeait, parce que je ne voulais rien dissimuler de ma foi, et aussi parce que plusieurs, me dit-on, assurent que les rites et les cérémonies de Terreur, et toute la puissance des ténèbres, vont être entièrement abolis. C'est ce que j'aurais certainement conseillé à tous les hommes ; mais, pour leur malheur, l'obstination de l'erreur est encore trop enracinée dans l'âme de quelquesuns (1). »
Ces déclarations rassurantes, confirmées par la modération personnelle de l'empereur, par la faveur même qu'il montrait à plusieurs des plus distingués parmi les païens, eurent un heureux effet : elles rapprochèrent les partisans des deux cultes, et rétablirent la concorde civile au milieu même d'inévitables dissidences religieuses. Échappés à la réaction qu'ils avaient redoutée, les païens ne songèrent probablement pas à se plaindre des fortes expressions par lesquelles l'empereur témoignait de son aversion personnelle pour leurs rites et leurs croyances : et Constantin n'eût pas compris qu'on lui demandât de taire ses préférences intimes pour parler le langage de l'indifférence, et traiter avec les mêmes égards ce qu'il
(1) "Orcep (TuveêoûXeucra àv iràaiv àvGptÔTtot;, eî \ii\ xrfi [xo/ÔTopà; 7i).âvY)v y] (3iaio; £7ravà(rra(7tq, ènl pxàêr, Tfjç xotvrj; àvarrràdsco; ày-Éxpco; tocïç ivtco; •l/u'/aï; èaTteTnjyei. Eusèbe, Do vita Constantini, II, 60.
estimait la vérité et l'erreur. Mais s'il éprouvait pour celle-ci « ces haines vigoureuses » que les caractères indécis et les volontés débiles ne connaissent plus, il n'avait point de fanatisme contre les personnes : en cela il se montrait supérieur à ses prédécesseurs païens, supérieur à ses propres passions, et vraiment digne de servir d'instrument à la victoire du christianisme.