‹ La peste en Turquie dans les temps modernesChapitre 1 sur 60 · MEMBRE DE L'INSTITUT · texte numérisé non relu

MEMBRE DE L'INSTITUT

Dire la vérité est un impérieux mais parfois difficile devoir. La dire, dans ûn siècle complaisant comme le nôtre, ne devient facile que pour ceux qui tiennent à r estime de juges tels que vous.

D. THOLOZAN.

Le travail que je livre aujourd'hui à rappréciation du public médical n'a pas été entrepris dans une pensée de criti(|ue, mais en vue d'une enquête purement scientifique. Quoique j'y sois appelé, par la force des choses, à exprimer nettement mon avis sur les desiderata des mesures sanitaires mises en usage contre la peste dans lesvinj^t dernières années, mon but n'est pas ici de discuter la valeur réelle de ces mesures elles-mêmes, mais de faire connaître leurs nombreuses imperfections et leur manque presque absolu d'adaptation à la pratique, dans toutes les épidémies de peste qui ont sévi depuis i8o8.

C.onvaincu, au point de vue des intérêts de la science sanitaire, de l'urgente nécessité de la publication de faits que j'ai recueillis, que j'ai commentés avec soin,

et des éclaircissements iiiallcudus que j'en ai lii-és. j'obéis à un devoir en prenant la plume sur une question qui touche au plus haut degré les gouvernements orientaux et ceux de l'Europe.

Je ne cherche pas ici à renverser un système pour en établir un autre; je ne veux pas faire table rase des moyens que l'hygiène publique préconise de nos jours contre les grandes épidémies. Je désire seulement, si le lecteur veut bien me suivre dans cette revue rétrospective, les examiner de près, ces moyens, les voir dans leur application, et apprécier jusqu'à, quel point leur action a pu être favorable ou jusqu'à quel degré elle a été nulle. Ennemi de tout esprit subversif, j'ai voulu connaître seulement et peser la vérité à l'égard de leur mise en pratique. Simple observateur, je n'ai en vue que les faits ; c'est sur les faits et à leur propos que je raisonne, et mes arguments ne s'éloigneront jamais, j'espère, des choses palpables et bien démontrées.

Croyant fermement à la transmissibilité de la peste, mais admettant, malgré cette incontestable contagion, son éclosion spontanée dans bien des localités, j'ai voulu examiner à la lumière de ces principes, que je considère comme axiomes (1), l'influence des moyens prophylactiques dans les pestes modernes. Jusqu'ici on n'avait pas examiné le sujet à ce double point de vue. Les conlagionnistes virent partout le triomphe de leurs idées : dans les pratiques les plus bizarres et les plus barbares de

(1) Comptes-randus de l'Académie des Sciences, 1871, 14 décembre.

IN riloDUCTlON. 3

la prophylaxie do la peslo dans les Icmps passés, commo dans les mesures vaines et praliqucmcnl inefficaces ai>[tli(iuées jusqu'ici de noire temps en Turquie. Les non-contagionnisles nièrent syslomatiqucment tout effet des mesures restrictives, même dans les cas rares où elles paraissent avoir eu vraiment une action préservatrice. Il est temps d'analyser les faits plus sérieusement, plus minutieusement que ne l'ont fait nos prédécesseurs, et de se demander ce que valent réellement, non pas en théorie, mais eu pratique, les moyens hygiéniques préconisés pour la préservation ou l'atténuation des grandes épidémies. Qu'ilssoient uniquement restrictifs, purement sanitaires, ou bien qu'ils embrassent à la fois ces deux buts capitaux, ces moyens seront d'abord considérés ici comme excellents en eux-mêmes quels qu'ils soient, et les idées qui les ont dictés seront toujours pour nous, personnellement, à priori, honnêtes et humanitaires. Nous n'aurons jamais la pensée d'accuser les intentions. Il impoi'te, en effet, dans un si grave sujet, de ne pas mettre en doute, de propos délibéré, le désintéressement et le but élevé que les gouvernements et les administrations, quelles qu'elles soient, doivent poursuivre.

En général, notre enquête portera sur les points suivants : Quelle fut l'époque du début réel delà peste? Quelle fut la date de la mise en pratique des mesures sanitaires, et quelles difficultés celles-ci ont rencontrées dans leur application? Tels sont, en elfet, les points capitaux ({u'il faut examiner à propos des épidémies de peste qui se sont montrées depuis 1858, si l'on veut avoir une

idée nette et précise de l'iiiflueuce des prescriptions de riiygiène dans ces cas. Ces questions, comme on le voit, visent uniquement à l'application. N'est-ce pas à la facilité, à la justesse et à rcfficacité de leur administration qu'on juge la vertu des remèdes? La guérison et le soulagement des malades ne sont-ils pas leur pierre de touche ? Dé même, pour apprécier la valeur des mesures hygiéniques, nous chercherons à bien nous renseigner d'abord sur le mécanisme de leur application ; ensuite, nous nous demanderons si elles ont modifié d'une façon palpable le cours des épidémies, ou bien si celles-ci n'ont pas, du commencement à la fui, suivi sans déviation aucune leur cours naturel. A une époque qui n'est pas bien éloignée de nous, et où l'on n'avait que des notions très-imparfaites sur le diagnostic et sur la marche des maladies, la thérapeutique était enveloppée de la plus profonde obscurité et l'action des remèdes était interprétée de la manière lapins fausse et la plus exagérée. Aujourd'hui, il commence à n'en être plus ainsi, grâce au progrès effectué dans l'art de reconnaître les états morbides et d'apprécier leur marche et leur gravité. Un changement tout à fait analogue doit avoir lieu dans l'étude des maladies populaires. Personne no mettra en doute que de notre temps le diagnostic de toutes les épidémies et particulièrement de celles do peste, si l'on veut bien s'en occuper sérieusement, no doive être plus précis que dans les temps passés. On doit pouvoir non-seulement reconnaître ces fléaux à première vue, mais indiquer leurs dill'érontos variétés.

IXTRODTICTION. •>

On doit avoir aussi dt^s idros plus ncllcs sur leur murolie, sur lour durée, sur leurs retours plus ou moins périodiques.

Toutes les notions auxquelles nous faisons allusion constituent une science que l'on est convenu d'appeler l'épidémiologie. Or, à première vue, il est facile de rooonnaitre que les rapports de l'épidémiologie avec la science sanitaire sont les mêmes que ceux de la pathologie et do la thérapeutique. Par une nécessité logique, dans les deux cas, la science supérieure doit s'appuyer sur la science inférieure. La connaissance des épidémies est la base nécessaire sur laquelle doivent reposer les applications hygiéniques. Celles-ci ne doivent relever que de la science des épidémies; c'est elle qui peut seule marquer avec précision l'époque nécessaire de la mise en œuvre des moyens sanitaires ; c'est elle qui doit en indiquer la nature ; c'est avec son aide seulement qu'on peut en apprécier les effets. En un mot, il doit y avoir et il y a subordination complète de la science, sanitaire à Tépidémiologie. C'est pour n'avoir pas eu en vue ces principes essentiels que les difierentes conférences sanitaires internationales qui se sont réunies depuis une trentaine d'années ont, dans certains cas, fait fausse route. Faute d'une connaissance suffisante del'histoire des fléaux qu'elles étaient appelées à réglementer, elles ont eu sur leur origine, et, par suite, sur les moyens de les maîtriser, des idées quelquefois bien éloignées de la vérité.

Ces considérations étaient nécessaires pour définir le but et la portée de ce livre. Le sujet que je traite est un

de ceux qui oui do tout temps passionué à un haut degré le peuple, les g-eus du monde et les savants. Que d'oj»!nions n'a-t-on par émises, par exemple, pour et conLn; les mesures restrictives destinées à prévenir ou à arrêter le cours dos épidémies de peste, de choléra et do fièvre jaune! J'ai pris connaissance à ce sujet d'un très-grand nombre de documents, et ils m'ont paru presque tous entachés d'un vice fondamental : tous supposent lo grand problème du mode de transmission et d'éclosion de ces fléaux parfaitement connu ; tous bâtissent, surdos théories qui ne résistent pas un moment à la confrontation des faits, des systèmes de mesures prophylactiques. Puis, immédiatement, on veut trouver, dans la réussite do ces mesures, des preuves en faveurde la théorie adoptée. Jamais raisonnements faibles, pétitions de principe, propositions arbitraires ou hypothétiques ne furent émis avec tant d'assurance et ne s'emparèrent autant de la crédulité d'un public incapable d'aller de lui-même au fond des choses et d'interpréter les faits à cause de leur nombre et de leur complexité. Ici, comme dans toutes les sciences dont la théorie n'est pas encore assise et auxquelles on demande des solutions pratiques, l'esprit humain a tellement besoin do croyances pour asseoir ses prescriptions que, si la vérité lui échappe, il trouve de prétendus faits qui n'ont que dos semblants de preuve et auxquels il tient tout autant qu'aux faits véritables. C'est la grande illusion et l'excuse do ceux qui ojit voulu s'occuper de la réglementation générale du service sanitaire des épidémies. Ils n'ont pas vu qu'ils partaient

d'uncbasononscioiililiquc,qii'ils.appliqiiaicntdcsmoyens sur lesquels roxpérionco seule a le droit de décider, et qu'il fallait, dès le début, se mettre dans les conditions d'une bonne observation, attentive, complète, désintéressée, pour juger la valeur du système. On a voulu suivre une route toutecontraire,onaconsidéréleprincipe adopté comme un dogme, et les moyens employés, mis ainsi à labri de la critique, ont été pris pour des articles de foi. Personne alors n'a songé à les examiner de près et à les voir à l'œuvre, et, alors même que leur inutilité était évidente dans la pratique, soit par suite de leur inefficacité radicale, soit par suite de l'impossibilité de leur exacte application, on a conclu à leur continuation. A plus forte raison, quand, après leur application, les fléaux ont cessé, ou ne se sont plus propagés, on à pris le ton triomphant et on a invoqué ces prétendus effets en faveur de la théorie admise. J'en pourrais citer cent exemples. Personne ne songe à examiner à fond l'efficacité des moyens employés, en les mettant en regard, dans un certain nombre de cas, de ce que l'on sait de la marche des épidémies. L'hygiène semble à beaucoup d'esprits, eu cette matière, une science infaillible. On est tellement persuadé de cette idée qu'on procède toujours à 'priori qX que jamais on ne cherche à vérifier à posteno?7 l'efficacité des moyens édictés. On invoque l'autorité des grands corps qui sont chargés de veiller au soin de la santé publique. Il semble à plusieurs que les mesures prescrites par les autorités sanitaires des différents pays sont au-dessus de tout contrôle. Loin de moi,

je le répète, la pensée de blâmer ou de critiquer ici, do parti pris, telle ou telle mesure. J'approuve tout d'avance, bien persuadé que les autorités sanitaires des différents pays ont des raisons particulières d'adopter Ici ou tel système ; mais je demande, en retour, le droit d'examiner quels ont été les effets de ces mesures quelquefois trèscoûteuses et souvent très-vexatoires. J'insiste surtout sur la publication intégrale des documents que les administrations ont en mains et qui ne voient pas le jour. Je désire ardemment que le livre que je fais paraître aujourd'hui ait pour effet d'amener la publication de toutes les données que l'on possède et qui ont une importance majeure pour la science (1). Ce fait que, malgré toutes les conférences sanitaires internationales, les gouvernements européens ne sont pas d'accord sur les meilleurs moyens à employer pour la préservation des épidémies, montre déjà qu'il faut chercher h savoir autant que possible ce que valent ces moyens, ce qu'ils produisent dans la pratique. Et puis, n'est-il pas temps, je le dirai encore, de faire aujourd'hui pour la prophy-

(1) Ce livre devait comprendre l'histoire de toutes les pestes modernes, celles de la Turquie comme celles de la Perse et celles de la Russie. Comme tous les documents relatifs à la peste des bords du Volga n'ont pas encore vu le jour, et comme, d'un autre coté, la prophylaxie peut être considérée comme nulle, ou à peu près nulle, dans les pestes de la Perse et de l'Arabie, alors que l'ouvrage actuel vise surtout à établir le degré d'efficacité des mesures préventives et hygiéniques, j'ai cru devoir, sans plus tarder, livrer ces pages à l'impression, réservant pour une très-prochaine publication VHistoire de la peste en Perse et en Arabie dans les temps modernes, sa prophylaxie nulle, sa limitation spontanée.

laxio (les épidémies celte rechorclio sur la véritable portée des moyens sanitaires que la thérapeutique a inaugiu'ée depuis cinijuante ans ])our les agents de la matière médicale, en s'en tenant uniquement à l'expérience et en mettant de côté toute théorie ?

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