EN A FAIT DONATION A LA COMMUNE DES UZELLES
Cette épigraphe résumait un drame de ménage que personne dans le pays ne connaissait bien. On savait seulement que M. Mérivet, à la mort de sa femme qu'il aimait à la folie, avait construit cette église en face de sa propriété et qu'il en prenait soin, avec sa cuisinière pour bedelle et son valet de chambre pour sacristain, mettant sa fierté à la voir pleine de monde, le dimanche, quand le vicaire de Draveil. dont dépendent les Lzelles, y venait dire à neuf heures une courte messe. C'est à propos de cet office du dimanche, qu'il avait arrêté Fénigan au passage, pour se plaindre des gens du château. Comprend-on que ces dames allaient chercher
leur messe à Dravcil ou à l'orphelinat de Soisy, pendant que là. tout près...
a C'est mal, mon voisin, très mal, insistait le petit vieux Iburragcant son pot au noir; aucune de ces églises ne vaut la mienne. Elle porte chance, la mienne. Si vous saviez sous cpjel patronage je l'ai placée, quelle nature c'était que mon Irène!... La Répuljlique écrit sur ses monuments : Liberté, ErjciUié, Fraternité ; au fronton de celui-ci je devrais mettre : Pitié, Charité, Pardon... On nous appelle la Petite Paroisse, la (( Bonne Paroisse » serait j^lutôt notre vrai nom; car en venant prier là, tous les gens mariés assurent le bonheur de leur ménage. »
Richard s'excusait, excusait ces dames: le voisinage môme de l'église était l'obstacle à leur bon vouloir. Elles sortaient si rarement ; cette messe du dimanche, à Draveil ou à l'orphelinat, leur donnait l'occasion de prendre l'air, do faire respirer les chevaux vraiment trop gras. Mais il en parlerait à sa mère, et avant peu M'"" Fénigan auraient leurs chaises à la Bonne Paroisse. Ce dernier mot le ht sourire. Il songeait au surnom qui désignait dans le pays l'église du [)ère Mérivet, surnom peu fait pour
LA P E T rr E P A II 0 1 s s E
y attirer les maris, — lorsqu'un troisième appel de cioclie. saccadé, violent, le remit en route, et plus vivement cette fois.
Le domaine des Uzelles, à l'extrémité du village, se divisait en deux corps de logis : le Château, de construction récente, toit ardoisé, vérandah, balcons, habile par M""* Fénigan mère, et qu'une longue charmille séparait du Pavillon, vieux logis du siècle dernier, oîi logeait le jeune ménage. Une petite porte ouverte dans le mur desservait cette partie de la propriété. C'est de là que Rosine Chuchin, la fdle du garde-pêche, en service chez les Fénigan. comme son père, guettait, les mains au-dessus des yeux, la roule aveuglante de lumière réverbérée, et cria de loin à Richard :
« Madame n'est pas avec Monsieur.^ »
Souvent en effet, les matins de visite aux verveux, Richard emmenait sa femme sur la ri- A'ière. Elle aimait enfoncer ses bras jusqu'à l'épaule dans l'eau froide, la surprise de cette nasse lourde qu'on ramène, le vif argent qui luit et frétille dans le fond. Mais, ce jour-là. Lydie était lasse et à toute l'instance de son mari ré-
pondait par un petit grognement de sommeil, délicieuse à voir, rose et moile dans l'oreiller, fdtrant l'éclat de son regard gris bleu, gris de perle, entre ses cils abaissés. Une seconde, Richard, immobile au milieu du grand chemin, savoura de souATuir cette vision de mari amoureux, jDcndant que la fdle de chambre répétait, consternée : « Madame n'est pas avec Monsieur?
— Non, pourquoi çaP
— Mais, monsieur, jiarce que Madame est disjîarue depuis ce matin.
— Disparue... Quelle folie! »
Il eut la force de franchir les deux marches de la petite porte, mais aussitôt tomba sur le banc de pierre à l'entrée de la charmille. Son malaise du matin, cet étourdissement qui l'avait pris sur la rivière, recommençait bien plus violent. Incapable de parler ni de se mouvoir, il entendait bourdonner le bavardage de Rosine, le comprenait à peine... Le parc, le potager, la baraque du bord de l'eau, on avait tout fouillé. . . enfin, tout à l'heure, le père Georges, le vieux rôdeur, revenant d'une course en foret, avait prévenu le jardinier qu'une des grilles sur le bois était ouverte, puis remis un billet pour
M'"" Fénigan mère. « D'ailleurs, la voilà qui vient, M"''^ Fénigan... Elle a peut-être des nouvelles... ))
La mère de Richard, hautaine et massive, tête nue toujours, les cheveux relevés, plutôt tirés, plats et noirs, s'avançait sous la charmille, remuant à chaque pas les taches de lumière vive dont le dessous omhreux s'éclaboussait. A l'emportement de sa démarche, on la sentait renseignée et furieuse. Richard essaya de se lever, d'aller au-devant d'elle; mais, cloué sur son banc, il ne put que lui dire avec des yeux d'angoisse et sa voix de quand il était petit :
« Lydie? où est Lydie, maman? »
Brutale, presque triomphante, la mère répondit •
« Ta femme est partie, mon enfant, et c'est la seule joie qu'elle nous ait jamais faite.
— Partie !
— Et pas seule, tu penses... Mais devine avec qui... non, devine. »
Au lieu de deviner, il gémit faiblement, eut un sursaut de tout le corps, puis retomba sur le banc, la tête congestionnée, les bras touchant le gravier de la charmille.
JOUIINAL DU PRINCE
Groshourg, le G avril 18S6.
Ce matin, mon cher Vallongue, et les matins qui suivront, ma place près de vous restera vide, en préparatoire, sur les bcuics de Stanislas. C'est fini, je renonce à Saint-Cyr et à la gloire des armes dont notre maison me parait suffisamment pourvue. Depuis mon aïeul Charles Dauvergne, fjtie le premier empire a fait maréchal, duc d'Alcantara et prince d'Olmiitz, jusqu'à mon pauvre diable de père, Alexis Dauvergne, que la paralysie vient de frapper à quarante-sept ans, général commandant le 3' corps, mes très illustres ascendants ne m'ont pas laissé une distinction à amhi-