‹ La petit paroisse: moeurs conjugalesChapitre 4 sur 4 · LA P E T IT R P A II O 1 S S E · texte numérisé non relu

LA P E T IT R P A II O 1 S S E

baiser en pleine bouche, si doux, si profond que, pendant cinq minutes, ils en sont restés tous les deux chancelants, les genoux fauchés... Mais c'est égal, leur première nuit dans la chambre du yacht vaudra mieux encore. Une nuit franche et blanche, sans peur ni pudeur, rien entre eux, rien sur eux; des baisers et de la lumière. Ce sera comme dans la chanson Malagaise 011 la belle catholique chuchote aux lèvres de l'amant: « Eteins, oh! éteins... c'est assez du mal que nous faisons ; le péché des yeux, je ne veux pas le connaître. » Après, tout haut, dans l'emportement du plaisir : « Rallume, ami, rallume. Le péché des yeux aussi, je veux le faire avec tous les autres. »

... Le malheureux s'est levé, marche par la chambre avec furie, agitant ses mains pleines de massacre. Ce qu'il voit d'abominations, ce qu'il remplit ses yeux d'horreurs, qu'il ne pourra plus en arracher. « Ah! sale petit prince, ah! bandit. . . où l'a-t-il emmenée.^ où la cache-t-il.^ Si je pouvais savoir, les avoir là, me ruer dessus... tiens donc, tiens! » Et du talon de sa botte il écrase, il émiette le médaillon d'ivoire, croyant broyer de la chair nue et de la vie... Mais le

poison est bu, mêlé à son sang, et ne lui laissera plus de répit.

Au salon, le soir, en inslallant les pièces de l'échiquier sous la lumière tranquille de l'abatjour, M""" Fénigan regarde son fds avec un sourire d'aise et de plénitude: (.( On est bien, dis, nous sommes heureux tous deux ensemble? »

Si elle se doutait de ce qu'il voit, des scènes qu'il imagine.

La messe venait de finir. La grille et le portail ouverts kbissaient voir sur le fond noir de l'église, obscurcie encore par l'éclatante lumière du dehors, les cierges s'éteignant l'un après l'autre, et, debout sous le porche, le petit M. Mérivet, rasé de frais, ses cheveux blancs en rouleaux sur sa haute cravate de satin, l'ordre rose du pape à la boutonnière de sa redingote, saluant ses invités à la sortie, reconduisant jusqu'à la route les personnes de marque, les remerciant du grand honneur, avec une mimique frétillante et surannée... « Effeclivement. Je vous rends grâce. . . il nous est venu pas mal de monde, ce matin, et nous aurions été plus nom-

breux encore sans la fête patronale de Draveil et je ne sais quoi à l'orphelinat de Soisy qui nous a fait du tori ... A dimanche. . , ne manquez pas... à dimanche. »

Les fidèles de la Petite Paroisse, des voisins presque tous, s'éparpillaient, promenaient sur le grand chemin pendant quelques minutes une odeur de pain bénit, des craquements de bottines neuves et d'étofies soyeuses. Barbe, la très antique cuisinière, qui. depuis la mort du valet de chambre, le sujopléait dans ses fonctions de sacristain, apportait à M. Mérivet la clef de la grand'porte. a Oui, monsieur, tout est bien fermé, bien éteint. . . Il n'y a plus que la sacristie 011 M. le vicaire s'attarde encore. Il m'a dit de ne pas l'attendre, qu'il sortirait par le clos. »

Le clos, c'était un bout de terrain jouxtant la chapelle, et dans lequel traînaient, parmi l'herbe et de grands pavots tout fleuris, des pierres de taille restées là depuis la construction. De la route on eût dit un petit cimetière de village.

(( L'abbé Cérès n'est pas malade .^*)) demanda M. Mérivet à qui le desservant de sa petite église était aussi cher que l'église elle-mcme. INIais Barbe le rassura. M. le vicaire sciait fait don-

ner une aiguille et du fil noir, sans doute pour une reprise à sa vieille soutane usée, luisante.

(( Pas trop tôt que monsieur lui en achète une autre.

— Vous avez raison, Barbe, nous lui achèterons une soutane neuve, . . Mais allez vite à votre déjeuner. »

La vieille fille traversa la route maintenant déserte, élargie comme toute la cami^agne alentour par le silence et le repos du dimanche ; elle disparut dans une petite porte du mur voisin, laissant son maître assis au soleil sur une des larges pierres blanches de l'enclos. M. Mérivet attendait depuis un moment la sortie du vicaire et cherchait le moyen de lui faire accepter une belle soutane qui ne fût pas revendue tout de suite pour les pauvres, quand des pas sonnèrent sur le chemin avec le chantonnement d'une voix de basse. Il aimait par-dessus tout qu'un passant, un étranger s'arrêtât devant l'inscription de son église : Napoléon Mérivet, chevalier de l'ordre de Saint-Grér/oire-le-Grand... Et déjà il levait la tête, savourant par avance sa joie vaniteuse, un peu déçue en présence de Richard Fénigan qu'il n'avait plus revu depuis

l'interruption des soirées musicales par le départ de Lydie. Il l'appela d'un geste affectueux, le fit asseoir à côté de lui, et après l'avoir regardé bien à fond :

(( Pourquoi n'etes-vous pas venu plus tôt? Vous ne voulez donc pas y entrer une fois, dans ma petite église? Elle vous serait bonne, cependant. ))

Richard, maigri, creusé, de longues rides horizontales lui rayant le front comme d'une portée de musique, cherchait un prétexte pour se sauver bien vite, échapper aux reproches de ce vieux maniaque, propriétaire du culte; mais la tiédeur de la pierre, l'odeur amollissante des pavots, ce qu'il y avait dattractif et de prenant dans taboulé du vieillard, l'enchaînaient à cette place.

(( Vous êtes beaucoup plus jeune que moi, disait le bonhomme en lui tapotant doucement les mains, mais on est bien près d'avoir le môme âge quand on a la môme douleur. . . Le mal dont vous souffrez, je l'ai eu, j'y ai passé comme vous, triste à mourir, triste à tuer... oui, parfaitement, à tuer... C'est drôle, n'est-ce pas? le père Mérivet, ce petit vieux si poli, si tran-

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quille... Il s'en est fallu de ça... qu'un accès d'orgueil alTolé en fit le plus lâche des assassins, car est-il rien de lâche comme un mari qui tue sa femme avec autorisation de la loi.^ »

Richard baissait les yeux sans répondre. Lui qui depuis huit jours ne rêvait que meurtre et vengeance et revenait à l'instant de la poste avec l'espoir d'y découvrira la volée, dans le tri du bureau restant, quelque écriture révélatrice, s'exposer à de telles confidences! Cela se voyait donc, les pensées sinistres que roule sur les chemins une tête brûlante : et pourquoi le vieux Mérivet, si secret d'ordinaire, éprouvait-ill'envie de lui raconter son histoire.^

(( Cette histoire, mon cher enfant, ressemble à la vôtre; seulement, moi, j'avais seize ans de plus que ma femme. J'étais petit, pas beau, dans le commerce jusqu'au cou, un commerce d'alfa, qui m'obligeait à de fréquents voyages en Algérie ; une seule chose à mon avoir, je jouais du violon et pas trop mal. Mon Irène, née à Blidah, avait le teint doré, les yeux longs et câlins, un grand air de douceur. Sans rien connaître à la musique, elle l'aimait comme vous, d'instinct, avec ses nerfs. La caresse des sons, l'ef-

fleurant, la faisait frissonner toute; j'étais, je vous dis, d'une jolie force. Vous vous étonnez de ne m'avoir pas une fois entendu dans vos concerts du dimanche ; c'est que, depuis la mort d'Irène, jamais je n'ai plus voulu jouer.

(( Notre seconde année de ménage nous donna un enfant qui ne vécut pas. Ma femme en eut un vif chagrin, d'autant qu'on nous avertit qu'elle ne pouvait plus être mère. C'est alors que, pour l'occuper, la faire vivre au hon air. j'achetai cette propriété des Uzelles; elle s'y plaisait ou feignait de s'y plaire pour m'élre agréahle. Elle mettait tant de hon vouloir à tout!... Par malheur un peintre de renom vint s'installer dans le pays. Irène aimait les gens connus, je partageais avec elle ce travers de Parisien, l'orgueil d'avoir un homme célchre à satahle. Accueilli chez nous, le peintre revint souvent. Un heau garçon aux façons théâtrales, la harbe en pointe, les cheveux à la Rubcns et, sous ses airs prétentieux, l'imagination la plus riche, une parole colorée et prenante. Tout le temps qu'il était là, ma femme, penchée, buvait ses phrases; ensuite, j'avais beau faire chanter mon violon, c'est sa voix à lui qu'elle

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écoulait, quelle suivait malgré Mendelssohn et Chopin. J'en souffrais, conrime de la voir — ennuyée, silencieuse, quand nous étions seuls — s'animer, toute rose et brillante, rien qu'en entendant le pas de cet homme à notre porte. Je le lui reprochais quelquefois en riant, mais mon rire devait détonner autant que le sien lorsqu'elle me répondait, l'air ingénu, surpris: (( Tu crois.^... mais non, je t'assure. » Bientôt je n'eus plus que cette pensée dans la tête : « Elle l'aime... elle l'aime... » La nuit, dormant à coté d'elle, je rêvais que j'étais très grand, très fort, plus beau que l'autre, et souvent, au lieu de dormir, j'épiais son sommeil, les cris de passion dont je devinais sa bouche gonflée, quoique pourtant il ne se fût rien passé entre eux. D'autres fois j'avais envie de l'éveiller en sursaut: a Aime-moi, aime-moi, ouje têtue. » Enfin, la sentant s'en aller de mon cœur un peu plus chaque jour, l'idée me vint de m'adresser à celui qu'elle aimait. Je ne sais pourquoi, j'associais dans mon esprit ce nom d'artiste à grandeur d'âme, générosité, compréhension supérieure. Un jour donc, je dis à cet homme très simplement: « Écoutez... je ne suis pas de

(( force... Je sens qu'elle m'échappe et qu'elle (( va vers vous sans le vouloir... Pour vous, ce (( n'est qu'une amourette, la satisfaction d'un « instant... Moi, c'est toute ma vie. Ne me la «prenez pas, je vous en supplie... laissez-la- (( moi, allez-vous-en, » L'homme répondit : (( C'est bien, je m'en irai. )) En effet, il partit le lendemain, mais il l'emmenait avec lui.

(( Ce que j'ai souffert, vous en savez quelque chose; et encore, moi, j'étais seul, je n'avais pas un cœur à qui dire ma peine, une maman pour m'empccher de faire des folies. Je les fis toutes. D abord je voulus les rejoindre, bien décidé à les tuer tous les deux; ils étaient en Suisse, à Gersau, au bord du lac des Quatre- Cantons. Qu'il me parut triste ce lac, assombri des montagnes en rellet, teinté de nuit et de deuil, le soir où je débarquai, à deux pas de l'unique hôtel. Ma femme et son amant venaient de partir pour le Kursaal. Je pris une chambre en face de la leur; je les entendis rentrer avec tous les gens de l'hôtel. Il parlait haut dans le couloir, de sa voix câline et chantante ; mais il en avait une autre que je ne lui connaissais pas, sa voix d'appartement, aiguë et dure, qui m'ar-

riva bientôt vaguement à travers leur porte fermée. Je gardai la mienne entr'ouverte une partie de la nuit, et j'étais là, mon revolver à la main, guettant, prêt à bondir. Un détail bête me retint, le peu d'habitude que j'avais des armes, de celle-ci surtout achetée le matin du départ, toute chargée, et dont je craignais de mal me servir. Il me semble pourtant qu'au moindre soupir équivoque, au moindre appel voluptueux, je me serais rué sur eux comme une brute; mais ce que j'entendais ne ressemblait pas à des caresses. Lui, grondait furieux, haineux; elle, d'une petite voix dolente brisée de larmes, suppliait, s'humiliait. J'ai su plus tard qu'il lui faisait une scène à propos d'un musicien du Kursaal qu'elle aurait trop regardé, car il était jaloux, lui aussi, jaloux, méchant, jusqu'à la battre, et dans leurs querelles son grief sérieux . ce qu'il lui reprochait surtout, c'était d'avoir trompé son mari. D'entendre cette petite plainte énervante et monotone d'un être que j'aimais tant, que je sentais souffrir si près de moi, des larmes ruisselaient sur mes joues, appelées par ses larmes, et, tout en me traitant de niais et de lâche, je me jetais sur mon lit

avec des sanglots et des cris tout honteux sous l'oreiller... Ah! qu'il fait noir dans nos pauvres âmes, quand la prière ne les éclaire pas. Et, dans ce temps-là, je ne savais pas prier.

« Au petit jour, l'amant d'Irène sortit seul avec sa hoîte et son chevalet. Il allait peindre dans la montagne. Ma femme devait dormir, la chamhre était silencieuse. Je n'eus qu'à tourner le bouton et, sans savoir comment j'étais entre ni pourquoi, en assassin ou en mari, pour l'embrasser ou pour la tuer, je me trouvai auprès d'elle. Le peu de bruit que je faisais, l'éveilla à moitié, car elle s'agita, mais son lourd sommeil d'un matin de mauvaise nuit la reprit tout de suite en longs soupirs. Elle avait dû coucher seule, lui sur le divan oîi traînaient des draps, ajoutant à l'encombrement de cette étroite chambre remplie de malles, de vêtements, éclairée parla double lumière matinale du ciel et du lac voisin. Quelle émotion de revoir ma bienaimée sur ce lit d'hôtel et de hasard, dans la même pose coquette que j'avais si souvent admirée, un bras replié soutenant ses cheveux, l'autre jeté sur le drap, dans sa nudité éblouis-

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sanle. Là, oui, je crus que j'allais l'étrangler pour l'empêcher d'ctre encore à cet homme; mais, comme je me penchais sur elle, halluciné de cette envie farouche, elle fut secouée d'un de ces longs demi-sanglots comme en a l'enfant qui s'est endormi grondé et chagrin. Je vis alors que ses yeux étaient rouges, ses paupières gonflées de traces de larmes, et une grande pitié me vint d'elle, toute ma colère tombée devant tant d'irresponsabilité et de faiblesse. Ah! il en parle à son aise, l'autre, le marchand de phrases, quand il nous commande avec un beau geste de théâtre : (c Tue-la ...» Encore faut-il avoir l'instinct du meurtre, une ame lâche et des mains de bourreau. . . Je gagnai la porte sans me retourner; une heure après j'étais parti.

(( Rentré à Paris, incapable de me remettre aux affaires, je vins me réfugier ici et m'y trouvai si seul, si malheureux, que je finis par utiliser mon revolver, contre moi-même, cette fois... Ce petit trou rond que je me suis fait dans la tête, — le vieux Mérivet relevait ses cheveux blancs, montrait la cicatrice, — cet effleurement de balle m'a tenu deux mois ni

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mort ni vivant, hébété. Quand mon cerveau s'est repris à vivre, j'ai trouvé à mes cotés un homme admirable, un saint qui a soigné mon âme. et, mon ame une fois guérie, par la loi de charité et de pardon mes bras se sont rouverts à celle que j'aimais encore et qui ne demandait qu'à me revenir. Pauvre petite, quel retour! Maigrie, changée, avec ce même rouge sur les pommettes qu'on voit aux feuilles des hêtres attaqués par les charençons, elle échouait de ses six mois d'amour libre comme d'une sortie d'hôpital. J'espérais que ce joli coin vert, si heureusement placé entre la rivière et le bois, lui rendrait des forces. Mais elle continua à dépérir, même après un hiver passé dans son pays, au milieu d'une forêt d'orangers, près de Blidah. Parfois, avec le sourire navré de ses beaux yeux qui chaque jour prenaient plus de place dans son visage, elle me disait : « Je t'aime, je suis heureuse et ((je m'en vais... Quel sort! »

«Moi, j'avais confiance dans ma passion, dans sa jeunesse. . . Subitement lui revint la vie, du moins le goût et l'apparence de la vie. Les romans de Herscher avaient fait ce miracle. Tout un été, son dernier été, elle le passa dans

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notre jardin, que vous voyez de l'autre côté de la route, frileusement blottie en plein soleil au fond d'une guérite en osier, à lire et relire les délicates histoires d'amour du romancier, une entre toutes : « La Brodeuse d'or », qu'elle préférait pour cette jolie figure de Yamina dont elle s'amusait à copier et porter le costume, la veste de velours pailleté et la coiffure de sequins sur ses longues nattes, a Que dirait l'auteur, s'il (( me voyait en Yamina:' me demandait-elle « souvent... Est-ce que je lui ressemble.^... » Moi, sans savoir, je répondais : « Bien sur... » songeant avec tristesse que si le romancier eut été là, il aurait vu comme je les voyais, juste au-dessus du fauteuil de sa coquette \amina, aux beaux yeux de fièvre, le linge étendu sur le balcon de sa chambre, son linge de malade, l'oreiller, le matelas, qui séchaient, trempés des sueurs de l'insomnie. Cependant, cherchant à lui plaire, à la dorloter jusqu'au bout, je lui demandai un jour si elle aurait quelque joie à se trouver avec Herscher, si elle désirait que je lui écrive de venir. Mon amour durait encore, mais mon orgueil jaloux était bien guéri, comme vous voyez ; tout cela est si petit devant

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la mort! Irène, très émue, resta silencieuse et m'envoya pour toute réponse un baiser du Ijout des doigts en sanglotant.

(( Je la perdis quelque temps après, en ces premiers jours d'automne où dans les champs dégarnis les corbeaux remplacent les hirondelles. Et seulement alors j'appris qu'elle avait une correspondance avec l'illustre romancier, qu'elle était une de « ses inconnues » dont luimême a raillé depuis la folie amoureuse. Que voulez-vous.»^ ma pauvre femme était une romanesque. La vie plate, dans le sillon, l'épouvantait. Sans l'avoir jamais vue, le grand homme lui répondait : Madame \..., poste restante, Villeneuve-Saint-Georges. Et, chaque samedi, Barbe allait chercher et porter un nouveau cour- 1 ier ; c'est elle qui m'a révélé le mystère de cette correspondance, bien inoiïensive, je suppose. Je dis ((je suppose ))^ car j'eus le courage de ne pas ouvrir une des nombreuses lettres, toutes de la môme écriture, trouvées dans un tiroir de ma femme. Je les ai renvoyées à l'homme célèbre avec ces mots : (( Votre inconnue de Villc- (( neuve est morte. Si vous voulez savoir son « nom, vous lé trouverez au fronton d'une petite

« église bâtie pour elle sur la route de Corbeil, « entre Draveil et Soisy. » M. Herscher n'est jamais venu. »

11 y eut un moment de silence, traversé de roucoulements de pigeons sur le toit de l'église, de cloches lointaines, apportées par la rivière comme sur un tremplin sonore. Puis Richard, avec un méchant rire :

(( Votre récit, mon bon monsieur, prouve que pour trahir et pour mentir toutes les femmes se valent, et que, parmi les hommes, bien peu auraient votre indulgence, votre bonté. »

M. Mérivet le regarda, navré d'avoir été si peu compris.

(( C'est ma faute, dit-il. Je n'ai pas su vous rendre l'écart existant entre mon Irène et moi. Elle avait tout ce qui me manquait, beauté, jeunesse; par elle je fus heureux pendant des années, sans me préoccuper de son propre bonheur, sans lui demander une fois : « Que te (( manque-t-il .^ » Devant des juges qui seraient des juges, rien que dans cet égoïsme la faute de la femme trouverait sa justification. Combien d'autres raisons pourraient l'absoudre ! De quel droit, par exemple, exige-t-on qu'elle soit la

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femme d'un seul homme, quand l'homme ne se contente jamais d'une femme unique? Pendant des années, Irène a vécu seule à la maison, n'ayant son mari que le soir, et loin de son pays, loin de sa mère, sans enfant. Pas d'enfant dans le ménage, voilà la grande excuse... La maternité est la raison d'être de la femme, sa fonction, sa joie, sa sauvegarde .. A vous comme à moi, mon cher Richard, il nous a manqué un enfant. »

Fénigan se leva furieux. Ce qu'on lui disait là, il ne le savait que trop. Lydie s'en désespérait assez, de ce manque d'enfant. Mais tout à sa vengeance, il ne rapprochait pas dans son esprit les deux lignes d'un raisonnement et se contentait d'invectiver .

(( Alors, selon vous, ce qui nous arrive est le mieux du monde, la femme fait bien de tromper son mari.»^

— Non! je veux seulement qu'il y ait une défense, et qu'on l'écoute avant de condamner,

— La femme a trouvé la meilleure façon de se défendre, elle fde, » dit Richard avec rage.

Le vieux, clignant ses yeux finauds, le força doucement à se rasseoir sur la pierre, à son côté :

(( Eli oui. elie s'en va... Et n'est-ce pas plus digne que de rester, en mentant et se cachant .^ Cette mise hors la loi sociale et mondaine ne vaut-elle pas mieux que radullère. installé sans danger ni scandale.^ Je dirai plus : l'absence de votre femme vous facilite de plaider sa cause vis-à-vis de vous-même, de regarder bien en face son malheur et le vôtre, afin d'être tout prêt pour le grand jour de la réconcihation et du pardon.

— Je ne pardonnerai jamais, moi, » grinça Richard, les dents serrées.

Le vieillard secoua la tête :

(( Vous croyez cela, parce que vous êtes encore torturé de cet horrible mal de jalousie, dont j'ai souffert autant que vous et dont vous guérirez comme moi.

— On guérit quand on n'aime plus.

— Détrom.pez-vous, La jalousie n'est pas la même chose que l'amour; elle tient de lui, certes! On le sent à la volupté qui se mêle à ses plus abominables souffrances... 0 Dieu, quand je me rappelle la joie que j'éprouvais à faire dire à ma femme qu'elle pensait à son peintre, qu'elle l'aimait par-dessus tout. J'en

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mourais, et c'était sauvagement bon... Tout.de même, l'amour peut exister sans la jalousie, qui en est comme la fièvre, le délire. Délire orgueilleux quelquefois, plus encore que passionnel. (( Est-ce possible .^^ .. . un autre plus (( beau, plus aimé que moi! » La preuve que la jalousie est une sensation à côté de l'amour, indépendante de lui, c'est que partout l'amour se montre identique à lui-même, en Orient comme en Occident; tandis que la jalousie des Orientaux ne ressemble pas à la nôtre. Ainsi l'Arabe n'a pas la jalousie du passé, peut-être la plus triste, la plus rongeante. J'ai connu près d'Orléansville un caïd qui parmi ses quatre femmes en préférait une, plus belle il est vrai que les autres. Baïa, ancienne danseuse et courtisane. Un roumi amoureux n'eût pas cessé un jour, une heure, de torturer celte malheureuse avec les frasques de son exécrable jeunesse. Mon caïd, au contraire, très indifférent à ce passé enfoui, disparu, puisqu'il le connaissait et l'oubliait volontairement, se montrait, pour le présent, d'une jalousie féroce, si bien que Baïa s'étant permis un léger flirt, comme vous dites, avec un interprète de l'armée, son mari lui balafra

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la figure et la gorge de je ne sais combien de coups de kandjar. La femme échappée à la mort par miracle, le caïd fut condamné à cinq ans de pénitencier à Ajaccio, de là, il écrivait régulièrement à son frère, chargé de surveiller ses femmes et son bien, et chaque en-tête de lettre, au lieu de la formule arabe de rigueur la ilaJi i// .1 /faA , portait cette recommandation . toujours la môme : veille sur Baïa. Preuve que sa jalousie ne désarmait pas.. Tenez, le grand homme dont mes parents mont donné le nom, bien mal adapté, poverino, car je n'eus jamais rien d'héroïque, — Napoléon, quasi Arabe d'origine, avait la jalousie orientale. Ses lettres à Joséphine nous le montrent sans inquiétude d'un passé terriblement tumultueux, tandis que tout lui est soupçon et torture de sa vie présente... De cette même Baïa dont je vous parlais, j'ai retenu cette réponse au président des assises, qui lui demandait pourquoi elle était si coquette, avec un mari tellement jalou^s , « Pour (( lui apprendre à mieux me surveiller, » dit-elle tranquillement. Combien de maris, en effet, non seulement ne surveillent pas leur femme, mais l'exposent au danger, par vanité, par in-

souciance ou maladresse ! Le peintre qui m'avait volé la mienne, n'est-ce pas moi qui suis allé le chercher, qui l'ai introduit dans ma maison? Et vous-même, mon cher voisin, êtes-vous certain d'avoir toujours hien surveillé Baïa? »

Ici, la vieille soutane rûpée du vicaire traversa le petit clos, au milieu des aheilles et des pavots à longue tige. En passant, l'abbé Cérès, montagnard ariégeois resté alerte malgré son âge, les cheveux blancs et drus, s'inclina très humblement.

(( Surtout, monsieur l'abbé, n'oubliez pas que nous déjeunons ensemble, » lui jeta le vieux Mérivet. Puis à Richard, quand le prêtre fut hors de portée de sa voix :

« Voilà l'homme, voilà le saint qui m'a guéri, qui m'a sauvé

— Comment, M. Cérès .^ dit Richard qui, depuis l'enfance, depuis le catéchisme, connaissait le vicaire et le traitait un peu en inférieur, car le pauvre abbé n'était pas reçu dans les châteaux, les maisons bourgeoises, où on le trouvait trop excentrique, mal tenu, les mains douteuses.

— Oui, ce prêtre admirable est venu à bout

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de mon orgueil... Je sais ce qu'on dit de M. Cérès dans les sacristies officielles ; mais si vous entrez à la Petite Paroisse, et il faudra bien que vous vous y décidiez une fois, vous comprendrez pourquoi j'ai pris comme desservant ce simple aux yeux clairs, absent des soins de la vie, et quand vous l'entendrez réciter le Pater, il a une façon de dire « comme nous pardonnons h ceux qui nous ont offensés. . . » qui vous toucliera jusqu'au cœur, vous guérira, puisqu'elle m'a guéri.

— Il est des offenses impardonnables, des blessures qu'on ne guérit jam.ais, gronda Ricliard sourdement... L'bomme outragé se venge et frappe. Je suis pour Sbakespeare contre Jésus.

— Ab ! oui, Shakespeare, Othello... J'ai lu ça, pour savoir, pour me renseigner, quand j'avais le mal; mais il n'y entend rien, votre Shakespeare. Son Othello n'est pas un jaloux, c'est un nègre, un pays chaud, passionné, brutal, rien de plus. La marque de la jalousie, quand elle envahit un être, est de rendre féroce le plus doux, d'initier brusquement le plus candide h toutes les dépravations, de donner aux anojes, aux viero^es une imagination sata-

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nique et tous les mots de passe de la débauche. Pour qu'Othello fût vrai, il faudrait, quand la jalousie le gagne, que l'âme envieuse et perverse d'Iago, le seul vrai jaloux de la jDièce, entrât dans lui, l'habitât... Le coup de génie, par exemple, est d'en avoir fait un mulâtre, de lui avoir donné l'infériorité de la race, une laideur, une infirmité. Chez l'infirme amoureux, la jalousie semble naturelle ; elle s'explique moins chez un gars bâti comme vous, mon cher voisin. »

Richard sourit tristement; il se connaissait une infirmité cruelle, cette timidité dont tant d'années de ménage n'avaient pu venir à bout. Une fois, une seule en huit ans, il avait osé aimer sa femme comme il la désirait, à pleines lèvres, à pleins bras, et encore il était gris, cette nuit-là. Tandis que l'autre, le jeune monstre, trouveur de mots brûlants, expert à toutes les caresses... Ah ! le beau voyage de noces qu'ils devaient faire... Un sursaut violent le mit debout, avec le geste d'écarter, d'arracher quelque atroce vision de ses yeux.

(( Où allez-vous .^^... Richard !...

— Non... non... toujours voir ça. c'est fini. Je ne peux plus. Adieu... adieu...»

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Il cracliait les mots d'une voix rauque, lance a pas furieux sur le grand chemin. Derrière lui, le vieux Mérivet resta songeur, un peu inquiet de ce brusque départ, se demandant si avec toutes ses vieilles histoires, ses dissertations sur la jalousie, il n'avait pas excité le pauvre mari, au lieu de le calmer. Dans le silence et la chaleur du petit clos, oi^i le murmure des abeilles semblait la vibration de la lumière sur la floraison bleue, rose, mauve, pourpre, des pavots, le bonhomme se levait au bout d'un moment, tout étourdi, quand un break passa, chargé de monde, toilettes claires, ombrelles éclatantes. L'église de pierre blanche, en haut de laquelle tourbillonnaient des colombes, ce vieux monsieur à la boutonnière mouchetée de rose, fermant sa grille d'un air important et soigneux de propriétaire, intriguaient les promeneurs qui s'arrêtèrent.

(( Peut-on visiter ? » demanda du haut de l'impériale une des plus fraîches ombrelles. M. Mérivet sourit, très flatté :

(( Aisiter.^ Pourquoi faire ."^ L'église n'a rien de curieux, mais tous les dimanches, à neuf heures, nous avons messe et sermon, et je

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VOUS réponds qu'elle n'a pas sa pareille, la messe de la Petite Paroisse. »

Il salua, rentra chez lui, de l'autre côté de la route, avec une vanité qui s'exaltait à entendre, sur le break arrêté, une jolie voix de femme lire tout haut l'inscription lapidaire :

NAPOLÉON MÉRIVET

CHEVALIER DE l'oRDRE DE SAINT-GRÉGOIRE-LE-GRAKD A BATI CETTE ÉGLISE...

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JOURNAL DU PRINCE

\'olre lettre, mon cJier ] allongiie, m'est revenue de Messine, que je vous avals désignée comme ma première escale, notre voyage autour (In monde s'étaid trouvé sutjileincnt interrompu.

L'effet produit par mon aljscnce sur le personnel de Stanislas, l'allocution du directeur au réfectoire, la prière du P. Salignon pour le pj.ro/njit retour d'une ouaille égarée, tout le récit pittoresque et précis que vous me faites des jours qui ont suivi mon départ, m'a beaucoup amusé, et j'en avais grand Ijesoin, car tout n'est pjas rose dans le métier de ravisseur. Pardon encore, et

merci pour la peine que vous avez prise de rapporter mon baluchon à Grosbourg sous cette pluie battante, et aussi pour le très fru(ja^ déjeuner quon a dû vous servir dans la somptueuse vaisselle plate aux armes de la maison. Ne mentez pas, je connais Vordinaire lorsque la ducliesse est là. En pleine saison des fruits, vous avez dû manger des pruneaux et des mendiants au dessert : et puis, vous avez eu une duchesse de méchante humeur, à qui je venais défaire un nouvel appel de Jonds. En ces circonstances, le sang du baron Silva bouillonne et crie contre moi. La sondjreur de mon père s'explique moins si, comme vous le dites, ses jamJjes lui reviennent de jour en jour. Il devrait être rayonnant. Quant à maître Jean, mon ancien précepteur , ce mot de cavala qu'il vous a chuchoté, en parlant de son élève, n'a qu'un lointain rapport avec le tiroir à cravates où j'entasse mes lettres et bitjelots d'amour... Il 2)oulait surtout vous faire entendre que je suis un irrésistible leveur de femmes. Le pauvre garçon a pu s'en rendre compte, comme assidu témoin de mes amours qu'il accompagnait sur son violoncelle... Oui, le petit clocher en haut de la côte, aperçu à travers l'ondée avec quelques maisons

serrées tout autour et, dans le fond, le grand rideau vert de la foret de Sénart, est bien V église des Lzelles. On l'appelle dans le [jays a la Petite Paroisse » et, pjlus pittoresquement, « la Paroisse du bon cocu ï), à cause du vieux bonhomme qui Va fait bâtir. Donc V endroit était privilégié pjour mon aventure.

C'est là qu'un malin du mois dernier, j'attendais au petit jour ma maîtresse. M"'' F..., dans un coupé aux armes et à la livrée de Grosbourg , ce qui ne manquait pas de désinvolture, vous en conviendrez. Le délicieux Alexandre avait tout disposé pour notre fuite , fourni l'argent, tracé les itinéraires ; je vous recommande le garçon, il est cher, mais incomparable.

Gagné Melun jjar les bois, pris le train jusqu'à Lyon, et apjrès une halte de quelques heures, fié sur Cassis ou nous arrivions le lendemain soir. Tout le voyage, un enchcmtement . Cette jolie fille sautant de son lit dans ma voiture, sans même le temps d'attacher son corsage, nos premières étreintes trempées de menthe et de rosée, l'ivresse de nous croire poursuivis dans cette course folle à travers bois, parmi le craquement des branches.

le bruissement des feuilles contre les vitres; pardessus tout, la joie délicate et sauvage de sentir quon échappe à la règle, au devoir, qu'on chasse en terre défendue. Enfui, Cassis, la mer, à la pointe de la jetée /e Bleu-Blanc-Rouge, sa grande voile goélette à mi-nult, n attendant plus que nous pour ouvrir son aile. Tout cela, ohl tout cela subrexquis .

Mais à peine embarqués , par un divin soir vert et nias, ou mon amie et moi commencions à goûter, je crois bien, le plein de la joie physique, enlacés et couchés sur le poid, bercés par un admirable chœur de voix dliommes qui venait d'un corailleur napolitain tirant lu même bordée que nous et mêlant ses sonoi'ités joyeuses au doux ruissellement du sillage, au cliquetis de la flamme en haut du mât, horrible, most horrible! voilà ma bien-aimée prise d'un cdjondnable mal de mer qui ne Va plus quittée de la nuit ni du lendenmin, nous a obligés à relâcher pour un mois, deux mois, peut-être toujours. Conwie fiasco, il n'en est pas de plus complet. Je vous ai dit quelle délicieuse compagne de route j'avais choisie entre bien d'autres, aventureuse et voyageuse, j[)assionnée du bateau et de la voile, sachant tenir la

barre, htrguer une écoute aussi bien que moi, le type de la femme pour navigateur. Va te promener! Il faut quelle ait le mal de mer.. . et quel mal de mer, eJJ'royable, incurable.

Que faire, maintenant? Renoncer à mon beau voyage ? Renvoyer le Bleu-Blanc-Rouge à Cardiff, en laissant au brave Auitt les quinze cents livres avancées pour trois mois de paye? Je ne m'en suis pas senti le courage. Non plus que d'aller nous installer bourgeoisement, la comtesse et moi, — comte et comtesse des ÏJzelles pour les voisins de table dliôte et les registres dliôtel, — dans une villa au bord du lac de Lucerne ou de Genève, pour émigrer ensuite aux lacs italiens. La vie à deux dans ces conditions, c'est le suicide par l'ennui, à moins d'être amoureux ou poitrinaire, ce qui n'est pas mon genre; ni le vôtre, n 'est-ce pas, Vallongue ?

Pour me donner le temps de réjléc/tir, j'ai remisé mon yacht sous le grand rocher de Monaco et loué le premier étage d'un de ces caravansérails de Monte-Carlo, pompeusement groupés autour de la nmison de jeu. Bien que ce ne soit pas encore la saison, il y a foule aux tables de roulette, foule d'étrangers seubment. Les pre-

miei's jours. J'ai gagné la forte somme : puis f ai perdu, en sus de mon gain, les quarante ou cinquante mille francs qui me restaient. La malechance ayant voulu qu Alexandre ne fût pas aux Uzelles pour répondre aussitôt à ma demande d'argent, j\d été obligé de reprendre au capitaine Nuitt V avance que je lui avcds faite; vous pouvez vous figurer sa déception, son épouvante. Et la paye de l'équipage, hy God? et la pension de mistress Nuitt? Pendant huit jours, j'ai dû suj;porter ce baragouin avec des variations à mourir de rire par le captain, le second, le stewart, bonnes figures anglaises, congestionnées, consternées, me poursuivant partout, au bureau de poste, aux tables de jeu, agitant sur les blanc/ies terrasses de l'hôtel, sur la route omtjragée de Monaco, les ombres frénétiques et comiques d'une pantomime de Hanlon Lee. Enfin, les galions arrivés, captain Nuitt, sa femme et son équipage contents et soldés, je continue à jouer, parce que les journées sont longues, mais à l'abri désormais de tout fielleux emballement .

Très désolée d'aljord du contrc-temj)S dont elle est cause, ma maîtresse s'est vile résignée, grâce aux deux excellents Pleyel, et à l' auditoire coin-

plaisant de notre caravansérail. Ajoute: la joie du confortable , de l'élégance, et celle, incomparafjle, de s'entendre dire par un maître dliôlel : (( Madame la comtesse est servie, » en entrant dans la salle à manger au bras de M. le comte. Les titres, les blasons, c'est le rêve de cette petite bourgeoise sans parents , et qui, dans l'orphelinat oiifut accueillie son enfance, a grandi avec l'idée qu'elle était d'origine noble, archi-noble. Il est vrai qu'elle ne manque pas de distinction, la taille longue et pliante, l'air facilement insolent, le front étroit, admirablement encadré; meus de grands pieds et de grandes mains, aussi commodes pour le piano — clavier et pédale — que peu rassurants sur l'origine. M'cdmercdt-elle, si je n'étais fils de duc, prince moi-même? J'en doute. Elle est trop jeune pour que mon jeune âge l'ait cmiorcée, ainsi que telle mûre Ijaronne, amie de ma mère et goulue de chair fraîche. Bien que démentis par ma taille et ma carrure, mes dixhuit ans la gênent plutôt, et aussi la candeur, l'ingénuité qu'elle me suppose. Pauvre fdle.

Il reste encore des femmes sentimentales. Ma maîtresse est de celles qui vous disent : « Viens pleurer sur mon épaule. » Et à ce propos, mon

cJiev Vi ilkle, que je vous raconte, cela vous servira à r occasion, comment fai pu vaincre ses toutes dernières résistances . Nous étions seuls, le soir, dans une resserre au fond de son parc. Ce qu'il m" avait fallu d'astuce pour V amener là!... Rien de plus, par exemple : prières, lamentations ne m'avançaient pas de ça. Pour achever de me rendre ridicule, on l'est si aisément en un pareil débat, une poussière m'entre dans les cils. Je me frotte avec énergie, tout en poursuivant mon attaque: mes jeux rougissent, sont en larmes, et, brusquement, je la sens qui s'abandonne : « Tu pleures?... tu doutes que je t'aime?... Oh! non, ne pleure plus, ne doute plus... prends-moi. » Et la. méprise dure encore, elle me croit très amoureux, sans m'aimer beaucoup elle-même.

N'est-ce pas une chose curieuse qu'elle se soit lancée dans une telle aventure, avec si peu de combustible passionnel? Est-il vrai, comme elle l'affirme, que (( ça l'ennuyait de mentir » ? Ce n'est pourtant pas ennuyeux; et dans le duel de l'homme et de la femme, l'arme de la faiblesse, l'arme enfmtine et féminine, le joli mensonge, délicat et pervers, ciselé par de petites nuàns artistes, me parait du jeu le plus agréable... Non,

LA PETITE PAROISSE ia5

le mensonge ne Tennuycùt pas. Elle s'ennuyail, tout simplement. 1 ictinie de la vie monotone et désœuvrée, elle a préféré se livrer à tous les capriees de mes dix-huit ans, à tous les dangers d'une montgolfière à feu de paille. Qaespèret-elle? En admettant qu elle parvienne à divorcer, j'ai, moi, pour ne pas Vépjouser, mille prétextes d'âge et de situation. D'ailleurs, il n'est pas question de divorce pour elle. Son mari, M. F..., qu'on supposait un gros indifférent, Alexandre m'apprend qu'il crève de maie rage et pourrait nous fondre sus un de ces matins. Mais cette jalousie de mari me semfjle moins redoutable que celle de mon père, le général.

Oui, mon cher \ allongue, mon père jaloux de moi, amoureux fou de ma maîtresse qui, très au fond du cœur, garde un sentiment plus vif au héros de Wissemhourg qu'à son innocent de fils. Ce sentiment, la pitié l'a-t-elle fait naître, ou existait-il avant la maladie du général? Je l'ignore; mais des mois et des mois, je les ai vus, elle au piano, lui dans son fauteuil d'infirme, échanger des regards plus signifiants que des paroles, et j'ai senti souvent qu'avec une roucoiileuse de son genre, ce blessé, gavé d'ans et de

gloire, était un riiml dangereux. Le vieux, lui, me devinait, il se méfiait de la cavala, convaincu que je fuiirais toujours par triompJier, à cause de mes jambes et de tout ce qui lui manquait. Ah! que j'ai du le rendre malheureux, surtout quand elle venait passer Vaprès-midi à Grostjourg , et que je l' emmenais par toute la maison et le jardin. Imaginez don Juan cul-de-jatte ; le malin des malins, celui à qui on ne . la fait pas , comme il dit, et qui, lui, l'a faite à tout le monde, figurez-vous cet homme vissé dans unfauteuil, réduit à guetter de loin, derrière une vitre, à se dire tout le temps : (( Où sont-ils?... Qu est-ce qu'ils font? )) soupçonneux, rongé, se traînant sur ses pilons pour venir écouter aux portes, lâche, furitjond, en larmes. C'était mon père, cet homme-là. Comme je comprends que pour finir cette torture, l'idée lui soit venue de m' enfermer à Stanislas! A quoi j'ai répondu, du tac au tac, par la doutAe escampette du jeune homme et de l'amoureuse... Maintenant, il pourrait très bien se faire, surtout après le faux départ du Bleu-Blanc-Rouge qui nous a laissés sous sa coupe, que mon père aijusàt de ma minorité [)Our me réintégrer à Grosbourg et même à Stanislas. Non! ce serait trop drôle

que je rentre en préparatoire... Avec ma maîtresse, alors? La tunique lui irait si bien. Et voilà un dénouement cruelle n'a certes pas prévu.

Songe-t-elle à quelque chose, du reste? il me serait difficile de le savoir; et c'est vraiment bien extraordinaire cette fermeture, cette impénétrabilité de deux êtres qui vivent l'un contre l'autre, s'endorment sous la même moustiquaire. Parfois, je pense au cri d'horreur qu'elle pousserait, si elle entrait dans moi subitement: ce moi, tellement obscur et troulAe que je m'y perds, que j'y ai peur, si elle l'habitait tout à coup, quelle épouvante! si seulement elle ouvrait cette lettre. . . Ce serait pour tuer le peu d'amour quelle peut avoir, à moins que tout le contraire arrivât. Quelle est donc cette duchesse du grand siècle qui prétendait que pour aimer un homme en plein, la femme devait le mépriser un [jeu? Voyez-vous que, las de ma maltresse, et [jour la dégoûter de moi, me montrant tel que je suis, je change en pjassion son amourette? ]\'on, mieux vaut laisser faire la destinée et Notre-Dame de Fourrières, en qui la charmante file a la plus aveugle confiance. A ce point que, partie de chez elle presque nue, elle a voulu en arrivant à Lyon, même avant de s'acheter une

chemise, monter en pèlerinage à Fourvières et s'y munir de scapulaires et de chapelets fjénits. Je ne l'en ai pas détournée ; c'est si jçli le cliquetis des médailles sur une gorge blonde, c'est si bon le plaisir cjui devient un péché, la volupté savourée dans le remords et dans la peur!

Parmi les étrangers plus ou tnoins hybrides qui dans cette saison habitent notre hôtel ou viennent seulement y manger, nous nous sommes liés avec un jeune ménage, les Nansen. Le mari. Suédois, professeur dans une faculté quelconque de son pays, ayant eu la poitrine malade, s'était fut donner une misson dans le midi de l'Italie. Il en revient, marié dejniis huit mois avec une trc's jolie Jille d'un hôtelier de Palerme. Lune de miel passionnée, attelage Nord et Midi d'un amusant contraste. L'homme, un rou.r i^i lunettes, doux, rachitique, les épaules en ailes cassées, des yeux du Nord,fms et pâles. Quelqu'un a dit ; a En montant vers le Nord, les yeux s'affment et s'éteignent. )) Tels ne sont pas les beaux yeux myopes de Nina, M'"" Ncmsen, deux grains de raisin noir, tentants et luisants dans cette splendide cliair italienne. La femme un peu ronde, mais si vraiment

jeune et naturelle, se frôlant à son mari avec un rire de maîtresse aimée, des frissons de plante heureuse qui se dresse et s'épanouit au soleil. ISotre présence à Vhôtel, oîi ils venaient prendre leur repas d'une villa voisine, dérangea l'harmonie du ménage. Les jolies toilettes de ma Parisienne, sa réserve hautaine, impressionnaient visiblement M. IScmsen, qui trouvait tout à coup à sa iSina des corsages criards et l'air commun. Mais le pauvre garçon était bien trop timide ptour me laisser espérer qu'il prendrait jamais la relève de mon quart, quelle que fût son envie et peut-être la mienne. De quoi est faite cette timidité, si fréquente parmi nous, et que la femme ignore? Je vous ai parlé de M. Poum-poum ; ■Sansen, comme timide, me fait penser à lui. Ln de ces êtres qui trébuchent dès qu'on les regarde marcher, qui font effort pour pousser la porte d'un magasin, et, dans la rue, rasent les murs, voudrcdent les trouer, y disparaître. Poum-poum, dont j'ai eu toutes les confidences, me parlait d'un de ses anus qui se grisait pjour oser être tendre avec sa femme, et j'ai toujours pensé que c'était lui-même, cet ami. Mon Danois est de cette force. Un soir, au salon, il jouait une valse lente de Brahms, en regardant

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ma maîtresse comme en extase. J'étais près de lui, je lui dis tout Ikis : « Prenez garde, Nansen,. ça se voit... )) Au lieu de me demander ce qui se voyait, il devint très rouge et laissa tomber ses lunettes sur les touches.

Quand, je la taquinais à propos de son muet amoureux, Lydie me répondait en souriant : (( Mais il me semble que la femme ne vous déplaît pas non plus... » Et, de vrai, cette petite Nina m'amorçait par son double attrait mystérieux de femme et d'étrcmgère; en plus, très éprise de son mari, excitante. Ma maîtresse l'a-t-elle compris? Est-ce la peur d'un de mes caprices qui l'a décidée à quitter Monte-Carlo brusquement? mais un matin, il y a huit jours, à l'heure oii le capitaine Nuitt vient Jlegmatiquemcnt aux ordres, elle se déclara prête ù reprendre la mer, malgré l'avis des médecins. On convint de relâcher à Gènes et, dans le cas ou ce court voyage ne la fatiguerait pas, de continuer sur Malte et la suite.

(( Si nous emmenions les Nansen jusqu'à Gênes ? )) proposai-je d'un ton négligent. Après avoir cherc/ié ma pensée jusqu'au fond de mes yeux, ce qui n'est pas commode, elle décida, très Jière comme toujours :

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« Emmenons les Nansen. »

A deux heures, le jour même, le Bleu-Blanc- Rouge sortait de Monaco, toute sa toile au vent. Mais avant le soir, au large de Vintimille, nous attrapions le plus joli coup de foutreau ; grêle, tonnerre, tramontane, la mer démontée, et M""" F..., écroulée sur son lit, sans la force d'un mouvement, d'une plcdnte, agonisante. A côté, dans le salon traversé d'éclcdrs, Nansen vomissait à pleine cuvette, sans plus songer à l'amour. Nous aurions pu, sa femme et moi, nous rouler sur les divans, nous embrasser devant lui, qu'il n'eût pas trouvé la force d'un geste. Mais la pauvre Ninette était bien loin de ces idées. Folle de peur, elle passa toute la soirée agenouillée, cramponnée au fauteuil de so)i époux, et, chaque fois qu'un éclair illuminait les hublots, cétcdent d'éperdus signes de croix, des litanies criées, sanglotées : « Sainte Barbe, sainte Hélène, sainte Marie-Madeleine... )) Pour flirter dans ces conditions, il m'eût fallu l'dme romantique et blasphématoire d'un personnage d'Eugène Sue.

Le lendemain, complications nouvelles. Nansen se trouvait pris d'une hémoptysie violente, conséquence de ses malaises; et la pharmacie du bord

manquant de pevcl dorure, nous dûmes atlerriv à San-Remo pour le prompt soulagement de nos malades. Dès le soir, pendant que le Bleu-Blanc- Rouge tirait des bordées sans fin, pour venir reprendre sa place à côté du yacht de Son Altesse, au pied du rocher de Monaco, nous rentrions tous à Monte-Carlo par la Corniche. A r hôtel tn'attendcdt une lettre de mon père, marticd appel de clairon à llionneur, à la patrie. Depuis cent ans, toujours nous avons eu un Dauvergne sous les drapeaux, et en belle place; si demain la guerre éclatait, si la France avait besoin de ses Jîls, qui marcherait, chez nous? Quatre pages de ce lyrisme, jjour m' engager en déjînitive à lâcher ma maîtresse et à entrer à Scdnt-Cyr. Vous pensez si toute cette claironnée ni a laissé froid.

La guerre ni ennuie, je la trouve bête et sale. Des deux façons d'envisager un champ de bataille, la verticale, celle du cavalier, le sabre au clair, droit sur Vétrier, un coup d'eau-de-vie dans la tête, et l'horizontale, celle du blessé qui se traîne, le ventre ouvert, dans l'ordure et le scmg, je n'ai jamais pu m'imaginer que la dernière, qui m'a dégoûté, sinon effrayé. Le lendemain de Wissemboury, mon père disait en par-

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Icint du combat : « Il y avait de la viande... » Ainsi m' apparaît la guerre, toute en viande, en viande aljattue et c/iarretée, non pas en belle chair sur pied, étincelante et vivante. Je ne suis pourtant pas lâche. L'autre nuit, si vous in aviez vu tremper le nez dans le vinaigre avec la solide équipe du Bleu-Blanc-Rouge, Je ne renâclais pas. Non, j'aurai mes moments comme tout le monde, seulement le carnage méfait horreur. En plus, les mots : patrie, drapeau, famille, n'éveillent en moi que des éc/ios hypocrites, du vent, du son. Vous êtes pareil, mon cher Vallongue, avec cette variante que, chez vous, tout vient de l'étude, de la réflexion. Votre cerveau, comme celui de tant de jeunes Frangeas, est une conquête de la philosophie allemande, complète autrement sérieuse que celle de l'Alsace et même de la Lorraine. Kcmt, Hartmann, surtout l'autre, le fameux, vous savez qui je veux dire, ont démonté devant vous le décor de la vie pièce à pièce ; l'érudition du sentiment et de la sensation a détruit en vous la faculté de sentir.

Mais moi, moi qui ne sais rien, qui n'ai rien lu ni appris, comment suis-je au même point de lassitude et de décrépitude morales? Pourquoi

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SLiis-je déjà desséché, ravagé, à dix-huit ans à peine? D'où me vient ce mépris de tout devoir, de toute tâche, cette révolte contre n'importe quelle loi ?. . . Mon nom, ma fortune, ma jeunesse, et une âme d'anarchiste. Pourquoi ça? Vous à qui je dis tout, qui me savez à fond, Vcdlongue, tâchez donc de m'expliquer à moi-même. M'appréciez-vous simplement — votre lettre semble me le dire — comme un produit de la nouvelle école, un échantillon du tout dernier bedeau ? Nos aines alors seront surpris. Ceux qui s'en vont et ceux qui viennent ne se ressemblent guère, je le sais; mais cette fois, si j'en juge par mon père et moi, les ponts sont bien rompus entre les deux générations, et, d'une rive à l'autre, l'incompréhension pourrait s'exagérer jusqu'à la haine.

Il est certain que j'ai lu à ma façon la lettre du général, n'y voyant que son retour à la vie et le désir de ravoir sa chère M""" F..., par qui, je dois l'avouer, ses frais d'éloquence militaire ont été mieux goûtés que par son Jlls. Ma sentimentale amie en avait les yeux tout embués; depuis quelque temps du reste, ces accès de sensibilité sont fréquents chez elle, même inquiétaids. C'est cela

LA PETITE PAROISSE i35

qui en serait une aventure ! ... Ici, pourtant, ses larmes venaient d'une source toute morale: je la sentais bouleversée, prête aux plus grands sacrifices. Ah! le vieux lascar, sa lettre n'était pas tant pour moi que pour celle qui la lirait pardessus mon épaule, en pensant à lui. Et je prévois maintenant une démonstration paternelle encore plus vive. Parions qu'il va venir en personne nous jouer une bonne scène de mélo pour décrocher du même coup sa maîtresse et son garçon, deux timbales au lieu d'une. S'il croit que je l'attendrai!... D'abord, la roulette ne m'amuse plus, encore une sensation tombée dans le gouffre; elle ne valait pas l'ennui de cuire dans ce paysage d'Afrique, aveuglé de soleil et de poussière chaude, assourdi par cette crécelle des cigales qui semble le bruit monotone de la lumière.

Le mieux serait de repartir sur mon yacht, en confiant Lydie à des amis qui me la ramèneraient, par terre, dans quelque coin perdu de Bretagne ou d'Italie. Mais qui? C'est Jini, les Nansen... J'oubliais de vous dire que le malheureux Suédois fut emporté par une phtisie galopante, le lendemain de notre rentrée. A ce propos, monsieur le philosophe, que je vous soumette comme à mon

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confesseur un ca^ passionnel et mystérieux, presque incIisabΣ.

Voilà donc le Suédois ad patres. Pendant deux jours, nous avons vécu dans cette mort, ma maîtresse passant des heures près de la veuve désespérée, moi et mon brccve Nuitt, dont je mets la sinécure à toute sauce, occupés du triple cercueil en chêne, plomb et sapin, pour ramener le défunt dans son pays, et aussi des questions de transport, de transit... On en mcuigeait littéralement, de ce Suédois; sa cendre se mêlait à nos cdiments, s'insinuait dans notre sommeil. Le troisième jour, hier matin, la comtesse me dit :

« Vous devriez aller voir ]\ina... vous venez d'être tout à fait bon et complaisant pour elle, elle voudrait vous remercier. »

Rien de plus banal que cette visite. Pourquoi étais-je si ému, si passionnément ému, en entrant dans le petit jardin de la villa Nanscn, au creux d'un ravin mauve, à dix minutes de la mer? Etait-ce le sirocco, l'haleine des lauriei\^-roses? Je me sentais la boucJie sèche, les mains brûlantes, et tout mon être engourdi d'un vertige sensuel qui ne m'empêchait pas de songer à la mort... Comment n'y pas songer, du reste? Mai-

iresse du logis, elle le remplissait da désordre et de rejfarement quelle apporte. Ces fenêtres, au premier, large ouvertes, cette autre hermétiquement close où s'entrevoyait la lugubre lueur jaune des cierges au plein jour, et partout, jusqu'au fond du jardin, jusque sous les lauriers, l'horrible odeur de mixture et de sciure de bois qu'exhalent les couches mortuaires.

J'attendis cinq minutes dans un parloir, au rez-de-chaussée, assis sur un canapé de paille. Des pas dans l'escalier. Nina... Je vous ai dit, n'est-ce pas? que rien n'existait entre cette femme et moi. La veille de son malheur, nous avions ri et joué ensemble, tout le soir, sur la terrasse de l'hôtel. In flirt gai. Mais mon désir avait beau l'amuser, elle s'occupait surtout à surveiller son mari, assis au piano avec ma maîtresse, devant une sonate à quatre mains. Je ne l'avais plus revue. Dites-moi pourquoi ^'éiais sûr de ce qui allcdt arriver... Elle entra, très pâle, vêtue en hâte d'une robe noire collant à sa taiile libre et souple; on sentait sa belle chair mate d'Italienne là-dessous. Ses yeux luisaient entre ses paupières rougies, boursouflées. Elle se jeta près de moi sans une parole ; nos mains se frôlèrent, et le feu

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prit... « Ah! monsieur Charley... » Je l'eus tout de suite contre ma poitrine, sur ma bouche, épuisée de ses nuits de veille, offerte, éperdue, pâmée dans un lent baiser de fièvre qui sentait r/ioubigant et le phénol... Juste à ce moment, sa propriétaire entrait demander une paire de draps et m' extirper d'entre les dents une occasion qui ne reviendrait plus.

Tout de même, mon philosophe, que pensezvous de ceci? Par quelle détente diabolique cette femme s'est-elle arrachée de ce mort qu'elle aimait, qu'elle pleurait, pour tomtjcr. inconsciente dans mes bras? Serait-ce qu'un souffle aphrodisiaque voltige autour des cercueils? ou simplement la vie reprend-elle sa revanche, dans une poussée véhémente et immédiate? J'ai la conviction que les médecins en savent plus qu'ils ne disent sur ces instants de désordre et de perversion, dont ils doivent souvent profiter . Moi-même, une autrefois déjà, en des circonstances encore plus terribles, j'avais subi la mystérieuse influence... l'amour et la mort, Vallongue!

Je comptais ne vous envoyer mon journal que lorsque j'aurais pris une décision et fixé notre

LA PETITE PAROISSE iSg

nouveau séjour, mais nous voici en pleine péripétie. Ce n'est pas mon père qui vient d'arriver, c'est Ot/iello. Ce matin, entre dans notre chamtjre, pimpant toujours, mais le visage à l'envers, M. Alexandre qui, depuis mon départ, moucharde pour le compte de ma famille le mari de M"" F..., et a fait le voyage en express avec lui. Heureusement, ce farouche mari explore à Monaco ou il nous croit, ce qui nous laisse le temps d'une résolution.

A bientôt d'autres nouvelles. L'affaire ne manque pas de gravité; mais je me tâte, le pouls est bon.

Charlexis.

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En quittant brusquement le vieux Mérivet, après leur causerie autour de la petite église, Richard s'était heurté à M. Alexandre; et le sourire en coin du larbin, l'ironie qu'il crut y voir, lui traversèrent l'esprit d'un jet de lumière.

(( Où ils sont, les misérables?... mais cet homme le sait; il le sait par Grosbourg, et Rosine, chez nous, par Alexandre. »

Et pendant qu'il arpentait la route déjà brûlante, son ombre ramassée et courte à côté de lui doublait les gestes d'un furieux soliloque.

« Suis-je bote, de n'y avoir pas pensé plus tôt. d'être allé si souvent me morfondre à ce

LA PETITE PAROISSE i4l

guichet de poste!... Pourvu maintenant que cette fille parle... Oh! elle parlera, sinon... »

Justement Rosine Cliuchin, qui montrait en plus jeune et plus fin la physionomie chafouine de son père le garde-pêche, apparut à la petite porte du parc, en haut de ces deux marches, d'où elle avait failli tuer son maître avec l'annonce du déjDart de Lydie. En chapeau de dame et petits souliers, un paroissien doré sous le bras, la servante attendait quelqu'un. Elle s'écarta devant Richard, avec ce sourire vague et subalterne, oii l'on peut voir tout ce qu'on veut ; mais il la fit tourner des deux bras, en l'accotant contre la porte qu'il fermait d'un coup de pied :

« Où est madame.^. . . tu le sais. . . dis tout de suite.. . où est madame.^ »

n la secouait brutalement. Elle, stupéfaite, sans comprendre d'abord, bégayait :

(( Mais non, monsieur Richard, je ne le sais pas, moi, où est madame... En reAcnant de la grand 'messe elle a trouvé une dépêche. . .

— Je te parle de ta maîtresse... ma... ma femme. )) Il dit le mot avec effort. « Où estelle.^... )) Et voyant qu'elle allait mentir: « Ja-

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mais je ne me suis mêlé de tes histoires ; mais je les connais, tu penses... Si tu crois que je ne vous entends pas, quand ton amant vient à la lingerie... Je n'aurais qu'un mot à dire, pour que ma mère te jette à la rue et que le père Chucliin...

— Oh! monsieur Richard...

— Alors, jDas de tricherie. Quand Alexandre leur écrit, où adresse-t-il sesleltres.i^ ))

L'involontaire oscillation de tout ce corps de robuste campagnarde témoigna son incertitude , puis elle finit par livrer en chuchotant le nom de la ville et de l'hutel. Richard fut anéanti. Il les croyait loin, au delà des mers, hors de toute portée. Ne lui avait-on pas parlé d'un voyage dans les Indes .i^ Et voilà qu'au lieu de bondir sur sa vengeance toute proche, il se sentait subitement calmé, sans renoncer pourtant à son départ, car il chargeait Rosine de lui préparer le sac de nuit :

(( Tu sais, la mallette que j'emporte quand je vais chasser aux étangs de Mérogis... Surtout, pas un mot à ma mère... Elle est allée, distu.^...

— A la gare de Villeneuve, avec la victoria.

-LA PETITE? A ROISSL: 1^3

— A^ illeneuve. maman ! Et pourquoi faire?»

]y|me Pénigan ne sortait jamais que pour la messe,

(( Je ne sais pas, monsieur Richard, mais je vais profiter de son absence pour prendre le sac de nuit, resté au château. »

Elle s'engageait sous la charmille. Il la rappela : (( Entre dans ma chambre en même temps et prends-y... »

11 ne sut comment demander son revolver, dans le tiroir de la table de nuit. C'était si bien souligner ses intentions ; il en eut comme une gêne.

(( Non. rien, j'y vais. »

En visitant son arme, il s'en voulut de cet apaisement subit et inexplicable.

« Pourquoi cela ? Comment l'idée que demain , à la même heure, je serai vengé si je veux, comment cette idée m'a-t-elle à ce point refroidi.^ Suis-je donc tout à fait lâche, ou seulement incapable d'une déterminationP ))

Alors, pour s'exciter, reprendre son élan furieux de tout à l'heure, il chercha les lettres de Charlexis à sa femme, qu'il gardait là dans un coffret, pour les avoir toujours sous la main.

SOUS les yeux. Ah ! ce fut vite fait. Dans ce cerveau un peu assoupi, alenti par les torpeurs du plein air, l'imagination avait besoin pour s'aviver de représentations extérieures. Ainsi de certains voluptueux qui appellent le livre et l'image à l'aide de leurs sens amorlis. Ces lettres, il les savait par cœur; mais à la lecture, les phrases prenaient corps, les mots étincelaient comme des regards...

Le roulement de la victoria sur le sable l'arracha à ces visions... Sa mère, déjà!... Il serra les lettres en hâte, désolé de n'être pas parti sans l'avoir vue. Maintenant, il faudrait un prétexte pour expliquer le voyage, éviter les larmes, les supplications. Il cherchait, en descendant audevant d'elle, et se montra sur le perron, comme la voiture se rangeait tout au bas. Quel ne fut son étonnement d'apercevoir le siège du cocher encombré de colis, et près de M'"" Fénigan, sous une ombrelle d'un rouge écarlate, une jeune femme coiffée, vêtue du même rouge, depuis l'aigrette de sa toque de voyage jusqu'à la soie de ses bas à jour qu'elle laissa voir, en sautant de la voiture avec une impétuosité déjeune garçon.

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«^ Bonjour, Richard ! » cria-t-elle joyeusement, en aidant à descendre M"'" Fénigan qui faisait des signes à son fils. La voix sonnait, jeune et fraîche, dans un gentil accent de pays, entendu déjà, presque familier. Cependant Richard hésitait, quand la mère, montant le perron au bras delà dame en rouge, l'annonça:

« Elise, voyons, la cousine de Lorient. » Un essaim de souvenirs, de minutes amoureuses et heureuses, tourbillonna dans sa mémoire. Il revit la cousine, toute ronde et menue, galopant près de lui dans les plaines de Sainte-Geneviève-des-Bois. à la portière du landau où François Belleguic, riche entrepreneur de charpente, et M'"*" Belleguic, née de Kerkabelec. convenaient avec M'"" Fénigan du prochain mariage de leurs enfants, qui déjà s'entendaient à merveille. Les deux mères, par malheur, se ressemblaient trop pour s'entendre. M"''' Belleguic, née de etc.. était une Bretonne taillée dans la pierre dure, encore un « bon tyran )) qui prétendait mener tout le monde comme elle tenait son mari, la main ferme et les guides hautes. (( François qui n'est pas un aigle », disait-elle en parlant de lui, devant lui, et le mari chaque

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fois s'inclinait, souriant et béat; sans rien d'un aigle en effet, soumis au joug conjugal qui, à la longue, lui avait déformé la nuque, Richard, à la suite d'une scène violente entre les deux bons tyrans, dut prendre parti pour sa mère contre les parents de celle qu'il caressait déjà d'un regard de fiancé ; il se sacrifia, surtout par faiblesse, impossibilité matérielle de dire non, mais gardant au fond du cœur une vraie peine, disparue sous l'effaçure du temps et de blessures autrement profondes. En ces douze années, M^^Belleguic, née de Kerkabelec, avait rejoint ses ancêtres. François qui n'était pas un aigle, désolé de ne plus se l'entendre dire, suivait sa femme dans le tombeau. Elise, mariée à un chirurgien de marine alcoolique et brutal qui la battait comme à la mécanique, avait obtenu sa séparation de biens et de corps, ensuite le divorce, sitôt la loi votée. M'"" Fénigan fulmina d'abord de toute son indignation de catholique orthodoxe; ce fut même, à l'époque, entre elle et Lydie, prétexte à des discussions aigresbonnes, où les (( chère mère » et « chère fiUc » se croisaient en sifflant avec des jets corrosifs. Puis, sa bru partie, devant l'abandon et la tris-

tesse de son fils, à qui elle croyait que pourrait suffire sa tendresse de mère sans effusion, ses idées changèrent sur la divorcée et même sur le divorce. Elle se rappela qu'Elise et Richard s'étaientaimés. Un remords lui vint de son caprice à briser ce mariage, qui leur eût épargné à tous tant de chagrins ; remords d'autant plus sincère que la disparition des Belleguic lui laissait l'entière autorité dont elle était si jalouse. Alors, sans une décision bien précise encore, guidée par son instinct de mère et les avis du curé de Draveil, son confesseur, elle écrivit en cachette à la cousine de Lorient de venir passer quelque temps aux Lzelles, et la cousine, peu rancunière, était accourue.

Sa présence eut ce premier effet d'empêcher le départ immédiat de Richard. Il l'ajourna à un train du soir et déjeuna en face d'Elise, amusé de retrouver son rire clair, le joli retroussis de ses yeux et de ses lèvres éblouissantes. Elle était de cette race de privilégiés, sur qui la vie roule en torrent ses intempéries et ses catastrophes, sans que la moindre marque leur en reste. Après tant d'années de deuil et de larmes, il la revoyait aussi gaiement étourdie, toujours

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son goût provincial du clinquant et du voyant, toujours sa petite rangée de grains de riz entre les lèvres, sa joue brune et rose à duvet de fruit, seulement les bras plus ronds, la peau plus blanche et une science du décolletage, impudente et naïve, bien pour intimider son craintif voisin de table. Richard, à tout instant, se détournait, glissait un regard en rougissant et remplissait de joie la coquette brave fille, à qui la mère avait dit très simplement : « Mon enfant est malade, guéris-le-moi. »

Comme ils achevaient de déjeuner. Elise eut un cri de détresse : « Et mon sac? » Un petit sac en cuir rouge dans lequel elle serrait argent, titres, bijoux, tout son avoir. D'abord, on ne s'alarma pas. Arrivée depuis une heure, que n'avait-elle égaré .►^ Bien sûr le petit sac se retrouverait comme l'éventail, les bagues, l'ombrelle, éparpillés autour de cette gentille personne par ses perpétuelles virevoltes de mouvements et d'idées. Après de longues recherches, il fallut pourtant convenir que le petit sac était resté dans le Avagon ou. peut-être, à la gare de Villeneuve, le cocher Libert affirmant ne l'avoir pas vu sur le siège avec les autres colis.

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(( Que Libert retourne à la gare, dit M'"" Fénigan .

— Merci, cousine, je suis trop inquiète, j'irai moi-même.

— Elise, je vous conduirai, proposa Richard... Nousprendronsleboghey pour aller plus vite. »

Et la cloche sonnant le déjeuner de l'ofTice, le bon garçon descendit atteler lui-même pour ne déranger personne et ne pas perdre de temps. Restées seules, un même élan poussa les deux femmes aux bras l'une de l'autre.

(( Ah ! chère fdle, si tu pouvais. . .

— Mais, il me semble, ça ne va pas trop mal... Laissez-moi faire, vous verrez.

— Tu l'as trouvé changé ?

— Surtout pâli, les traits allongés... Je l'aime mieux ainsi, plus distingué. Mais vous me l'aviez annoncé si triste, cousine, et il fredonne tout le temps. »

Elle esquissait le « poum poum )), l'accompagnement en basse de la sonate.

« C'est quand il pense à elle, qu'il chantonne comme ça, dit la mère.

— Il y pense toujours, alors... Est-ce possible, après ce qu'elle lui a fait;^

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— Tu ne comprends pas... moi non plus, ma pauvre enfant. »

D'en bas, Richard appelait, déjà sur le siège ; la cousine descendit vite le rejoindre.

Deux grandes lieues séparent les Uzelles de Villeneuve-Saint-Georges. Dans la voiture légère qu'il menait lui-même à toute bride, Richard fit le trajet en moins d'une demi-heure. Quand le bogliey entra dans la cour de la gare, encombrée d'omnibus, de carrioles, de voitures de maître, évoluant parmi la bousculade des Parisiens endimanchés, M. Alexandre, en loque écossaise, la sacoche en sautoir, roulait une cigarette devant la salle d'attente, regardant tout ce petit monde coureur de banlieue avec l'air de supériorité et de lassitude du voyageur qui a de longues traites à fournir. Prévenu par Rosine Chuchin des projets de son maître, puis de l'arrivée de la cousine, il pensait que Richard ne pourrait partir que par l'express du soir, et qu'avec une avance de quelques heures lui-mcme arriverait à temps pour avertir les amoureux. Son plan, ses grimaces, tout était prêt. Profiter de la peur, du désarroi des premières minutes pour embarquer le prince sur

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le Bleu-Blanc-Rouge, emmener la dame par terre et, les amants enfin séparés, mettre entre eux le doute, les mensonges, rendre tout rapprochement impossible.

La subite entrée de Richard dans la cour tumultueuse vint bousculer toutes ses résolutions. D'un coin de la salle des troisièmes, il le vit sauter de voiture, passer sur la voie, évidemment pour prendre le même train que lui. . . Que faire, alors ? Comment monter en wagon sans être aperçu .^^ Et en route, et là-bas, à l'arrivée .►^... Soudain, nouvelle apparition de Richard agitant un petit sac rouge, qu'il montrait de loin joyeusement à la dame restée dehors sur le siège du boghey. R remontait en voiture à côté d'elle, lui reprenait les guides, et sans même effleurer son trotteur du bout du fouet, disparaissait dans la grande rue caillouteuse de Villeneuve, aux regards épieurs de l'ancien maître d'hôtel. Richard partirait-il, décidément; ou si l'arrivée de la cousine l'avait fait changer d'idée .^^ A coup sur, rien en lui n'indiquait l'Othello bourrelé, ruminant sa vengeance... Le train de Paris, qui entrait en gare, ébranla le quai. Des portes claquèrent : « Les voyageurs

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pour Lyon, Marseille, Nice... » M. Alexandre hésita une seconde. Puis un mauvais rire tordit sa lèvre rase, et il sauta dans le premier wagon à sa portée.

Pour rentrer, Elise avait désiré prendre le plus long.

(( Je tiens du 23etit Chaperon-Rouge, disaitelle en riant, jaime les chemins de traverse, les détours où l'on s'égare à la chasse de tout ce qui a des ailes, de tout ce qui sent bon. . . Peur du loup.t^... Jamais delà vie... Quand le Chaperon- Rouge sait s'y prendre, c'est pour le loup qu'il faut trembler. »

Grisée par la splendeur du jour, la vitesse de leur course, la joie de ses bijoux retrouvés, elle donnait bien l'impression du petit Chaperon, tel qu'on se le figure avec sa coiffe incarnadine et le grelot de son rire d'enfant. Ils avaient pris le long de l'Yères, petite rivière de Watteau d'un bleu noir profond, frigide, endormie sous de hauts ombrages, entre des pentes vertes dont la fraîcheur contrastait avec la braise blanche du chemin. (( Garel garel » Sur le passage du boghey à toute vitesse, les familles

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parisiennes qui encombrent les routes de campagne de la traJnerie de leur dimanche, s'écartaient vivement ; aux fenêtres de villas microscopiques, d'une variété burlesque, à tourelles, balcons, ornements de faïence ou de cailloutis d'un rose de nougat, se penchaient des silhouettes curieuses, et partout sur ces visages écrasés d'ennui et de fatigue, Richard surprenait la même expression de joie, de sympathie gagnée au passage de la plaisante créature, qui leur souriait du haut de son siège. Comment aurait-il pu se soustraire au charme enjôleur de ce sourire, l'homme assis à côté de la jeune femme, frôlé de sa chaleur vivante, du souffle frais de son gazouillis ou de ses boucles envolées? A tout instant, pour lui prendre les guides, le fouet, elle lui caressait la joue des rondeurs de son bras nu, ou voulant lui montrer un magnolia géant au cœur d'une pelouse, une escadrille de petits canards jaunes suivant le fil de l'eau, elle se penchait, mettait près de ses yeux l'échancrure de sa robe autour d'une nuque blanche et pleine. Sans qu'il s'en doutât, ces effluves féminins le charmaient, détendadent ses nerfs d'une tiédeur apaisante.

En entrant dans le village d'Yères, que traverse le grand chemin, il fallut changer d'allure. La fête du pays, annoncée de loin par des hoîtes, des orgues, des tambours, des fanfares, une odeur acre de friture, alignait des deux côtés de la chaussée baraques et chevaux de bois. Serrée, portée presque par la foule plus compacte à mesure qu'on avançait, la voiture allait au pas.

(( Ça va, Eugène ?. . . Et le j^etit ménage ?. . . »

A cette question de Fénigan. Eugène Sautecœur, dit l'Indien, qui marchait près du boghey, l'épaule à la hauteur du siège, se retourna, laissant voir sous la casquette ronde d'ordonnance sa large face violacée et anxieuse.

(( Pas mal, merci, monsieur Richard, et les enfants de même. Seulement que le garçon fait ses vingt-huit jours et que je reste chargé de ma belle-fiUe... Ça n'est pas tout le temps commode. Ce matin, nous avions des amis de son mari à déjeuner. Elle a voulu les conduire à la fête... Bon sang! ce que je me fais vieux. »

Il tira du fond de sa casquette un foulard de couleur, dont il épongeait son front suant, barré d'un pli farouche. Et regardant tout h coup autour de lui la foule, que sa grande taille

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dépassait : « Ah ! la garce. . . elle ma encore fait voir le tour. » Il salua militairement et se rapprocha vite des haraques, en quête de sa hru que Richard, un moment ajDrès. apercevait sur la place de l'Eglise, dans un groupe déjeunes flambards aux grands cols cassés, aux modes de caféconcert, en train de tirer à un jeu de massacre. (( Si vigilant que soit votre Indien, dit Elise, je crois qu'il aura du mal à garder cette chasse-là.

— Je le crois aussi, cousine ; mais il faudra qu'elle fasse attention, le père Sautecœur serait terrible.

— Plus que le mari ?

— Oh! le mari... c'est un type de mon genre. »

Sur ce mot prononcé d'un accent douloureux et qui fut la première, l'unique allusion à sa détresse, depuis l'arrivée d'Élise, Richard rendit la main au trotteur impatient de se sentir hors de la cohue et descendant à fond de train la rue en pente jusqu'à l'Yères. Passé le petit pont, il s'engagea sur une route ombragée, entre d'immenses parcs odorants et fleuris. Au lointain, sur le tumulte de la fête champêtre qu'ils laissaient derrière eux, la sonnerie de vêpres tom-

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hait, lente et grave, pareille à la phrase navrante qui venait d'assomhrir à l'imjDroviste la banalité rieuse de leur causerie.

Aux Uzelles, ce soir-là, après que l'immuahle couvre-feu eut sonné pour tous les hôtes du château, on veilla tard dans la chambre d'Élise. jyjme Féj^igjjn, en flanelle blanche, son bougeoir à la main, ne se lassait pas du récit de leur promenade ; et la bougie se consumait, et les paupières du petit Chaperon-Rouge devenaient lourdes sans que la mère, entrée pour quelques minutes, s'aperçût qu'elle était là depuis deux heures. Richard, pendant ce temps, stupéfait de se retrouver dans son lit, au lieu de rouler sur la route de Monte-Carlo, se demandait pourquoi son oreiller lui semblait si doux, ses draps si frais, après la fièvre des nuits précédentes, comment sa tendresse pour sa mère, les conseils affectueux du vieux Mérivet n'ayant pu le détourner de sa folle entreprise, il avait suffi d'un corsage entr'ouvert, d'une masse de cheveux tordus et dégageant une nuque étincelante, pour changer la direction de sa pensée. Qu'un peu de chair de femme fût à ce point irrésistible, que dans un cœur bourrelé conmie le sien il y

eût place pour un autre désir que de vengeance et de mort, toute la philosophie du pauvre diable s'y perdait et s'y agitait, longtemps après sa lampe éteinte.

Le lendemain, il ne partit pas. n'en parla pas même. On n'avait qu'un clieAal de selle à l'écurie, il fallut s'en procurer un second pour Élise: et Richard prit l'habitude de sortir tous les jours avec elle. Silencieux par goût, par tempérament, l'équitation avait pour lui cet avantage qu'à cheval on ne parle pas. on ne pense qu'à demi, tout à la surveillance de la bcle la plus capricieuse, la plus peureuse, d'une vision absolument disproportionnée à la nôtre. On devient un peu cheval soi-même. Dans la crise qu'il traversait, osant à peine regarder au dedans de lui, Richard trouvait délicieux cet arrêt de sa personnalité. Lorsque après une de ces longues promenades au grand air M""^ Fénigan voyait son fils lui revenir épanoui, la voix et les mains bonnes, sans ce pli toujours au même coin du front, indiquant la même sombreur de pensée, elle aussi rayonnait, s'imaginait la guérison prochaine, prête à croire, si Rosine ne lui eût avoué l'aventure de la valise.

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que Richard n'était pas aussi gravement atteint que le prétendaient le curé de Draveil et ce vieux fou de père Mérivet.

(( Eh bien, fdlette? » C'était, sur un ton de malice mystérieuse, son mot de chaque soir, en s'installant dans la chambre d'Elise , mais les journées, les parties de cheval se succédaient sans amener rien de décisif.

(( Je fais tout ce que je peux, pourtant, » disait la jeune femme presque larmoyante. Et la mère l'encourageait, cherchait avec elle comment vaincre la timidité de Richard. « Car c'est cela, vois-tu, ma fille, rien que cela qui l'empêche. Tous les hommes sont timides, et lui, plus que tous les hommes.

— Croyez-vous, cousine.^ Alors, j'essaierai encore. »

Elle essaya.

Surpris un jour par l'orage, dans la plaine de Courcouronne, ils s'abritaient, après une course éperdue, sous un hangar à l'entrée du pays. L'espace était étroit, la place de leurs montures rapprochées.

(( Comme mon cœur bat ! . . . voyez, Richard. »

D'un geste irréfléchi, elle lui prit la main

LA PETITE PAROISSE iSg

qu'elle appuyait sur le corsage haletant de son amazone. Richard en eut les sens houleverscs. (( L'autre, l'autre... » murmura-t-il en glissant sa main libre sous la taille qui s'abandonnait; et, pendant cinq minutes, ils s'étreignaient A'oluptueusement. muets et pales.

Jusqu'alors elle n'avait guère plus compté pour lui qu'une de ces hirondelles entrant par le vitrail ouvert de l'isba, battant de l'aile contre les poutres et la coquille des épées ; maintenant, il se mit à l'observer, curieux de savoir ce qui se cachait dans celte âme toujours en liesse, derrière ce continuel gazouillis. Pourquoi ne pas aimer celle-là, si elle le guérissait de l'absente, et puisque sa mère semblait tant le désirer.^... Il y songeait, en faisant au salon après déjeuner une partie d'échecs avec Al""' Fénigan, le lendemain de ce terrible orage qui avait raviné le jardin toute la nuit et rendu les routes impraticables. Gênée avec Richard depuis la veille, anxieuse d'un aveu qu'elle espérait, qu'elle sentait venir, Elise, droite devant une croisée, regardait dehors,

(( Qu'y a-t-il donc.^ demanda M""' Fénigan, dérangée de sa partie par des cris, des huées.

i6o LA PETITE PAROISSE

— C'est ce vieux mendiant... Comment r appelez-vous.^ Le père Georges, qui est dans un état... Et tous ces polissons après lui... Ils lui prennent son bâton... Le malheureux! mais il va tomber ! »

Il y eut du dehors une explosion de rires. Ivre, hideux, squameux, toute la boue du grand chemin sur ses loques, dans sa barbe, le vieux rouleur, en voulant mettre en fuite la bande de petits chacals ameutée sur ses talons, avait laissé tomber sa trique dont les gamins s'étaient emparés, et maintenant, incapable de faire un pas, il restait le dos au mur de la ferme, s'y cramponnait, glissait, chavirait, se relevait pour tomber encore, pleurant, demandant son bâton que Robin le cantonnier, tiré de sa sieste et de sa brouette, finissait par lui mettre entre les mains. Alors se joua un petit drame dont Richard, le front à la vitre, suivait les péripéties. Tandis que dans un élan de pitié presque animale le cantonnier avait pris le vieux pauvre par le bras et le calait tant bien que mal sur ses jambes flageolantes, des charretiers de la ferme rentrant de baigner leurs chevaux s'arrêtaient pour regarder, et leurs gros rires secouaient toute la

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route. Gêné d'abord, puis honteux, Robin se mit à rudoyer le vieux, qui s'effarait encore plus, l'entraînait dans ses glissades. Les rires redoublèrent. Du coup, le cantonnier lâcha prise, et le père Georges, éperdu, ahuri, tâtonnant comme un aveugle, croula sur les genoux, sur les mains, s'aplatit enfin de tout son long, dans le monceau de boue soigneusement rejeté au bas de la muraille.

« C'est abominable! » s'écria Richard, indigné de la joie bête de tous ces rustres. Ehse, trompée à sa colère, crut devoir manifester son horreur de l'ivroonerie. surtout chez les vieilles gens. Il la trouva stupide, et M™^ Fénigan sachant la faiblesse de son fils pour les routiers, spécialement pour celui-là, se hâta de chercher une diversion :

« Regardez donc, mes enfants... en voilà un miracle... l'abbé Gérés avec une soutane neuve...

— C'est le desservant de la Petite Paroisse, cet abbé Cérès.^ demanda Elise.

— Oui. cousine, et un très brave homme... mais je suis de l'avis de notre cher curé, il manque un peu de dignité, de tenue ecclésias-

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lique. Concevez-vous qu'il avait recueilli chez lui tous les Lucriot, cette famille de braconniers, la grand'mère. les deux fdlcs, pendant que le père était à la prison de Melun. »

Richard se retourna avec brusquerie :

(( Sans ce prêtre, ma more, quand Lucriot est revenu de Melun après son acquittement. . . »

Il s'interrompit pour regarder sur la route où les clameurs s'accentuaient.

L'abbé Cérès n'avait pas qu'une soutane neuve ; son large chapeau, ses souliers à boucles faisaient aussi leur première sortie. Et, fier d'aller voir ses j^auvres en habit de gala, le brave homme songeait : « Bien sûr ils ne vont pas me reconnaître. » quand le rassemblement l'avait arrêté. Ce qu'il disait au vieux besacier couvert de boue et d'ordure, noyé dans un purin immonde, Richard, de sa fenêtre, ne pouvait l'entendre ; il comprit seulement que le prêtre, après un appel inutile à ceux qui l'entouraient, se penchait sur ce paquet de guenilles dégoûtantes, le relevait et l'entraînait par le bras sans souci des rieurs, pas plus que de sa belle soutane. Pendant qu'ils se perdaient dans la courbe de la roule. Élise dit en riant:

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« 11 sera propre, M. l'abbé, tout à l'heure. »

]\Ime pénigan ajouta:

(( Pourvu qu il ne l'emmène pas chez lui.

— Tu m'y fais penser, dit Richard gagnant vivement la porte... J'ai un coin, moi, pour ce pauvre vieux.

— Tu ne vas pas nous apporter ça ici... » cria la mère. Mais il n'entendit pas, déjà loin sur le grand chemin.

Il rentra tard. On l'attendait pour se mettre à table: un dîner à douze couverts, comme il s en donnait fréquemment aux Uzelles en Ihonneur de la cousine et oii se retrouvait l'ancien personnel des dimanches, le notaire, successeur de M" Fénigan, le propriétaire de la Petite Paroisse, et Jean Delcrous, juge au tribunal de Corbeil, épais et court garçon qui, toujours en quête d'un mariage riche, tournait autour d'Élise, avec des dents de loup, écartées et luisantes entre des favoris de bois noir. Mais, ce soir, le petit Chaperon-Rouge n'était pas d'humeur folâtre ni coquette. L'indifférence de Richard, après la scène de la veille, ce qu'elle avait appris du vieux routier, longtemps appelé le « pauvre de Lydie », que de motifs à ré-

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flexions inquiétantes, un peu trojî fortes pour cette cervelle en mie de j^ain !

(( Eh bien, cousin. . . et votre ami, votre vieux mendiant? » demanda-t-elie en s'attablant à côté de Richard, agressive et sous les armes, les bras, les épaules sortis de la plus seyante gaze rose. Il répondit que son ami dormait dans une petite baraque du bord de l'eau, où Chuchin serrait les avirons et les fdets.

(( Au bord dereau.*^. . . mâtin ! il sera au frais.

— J'ai fait mettre un poêle, » dit Richard tranquillement. Ce poêle dans la baraque aux avirons la fit beaucoup rire.

(( Ni esprit ni cœur, » songea-t-il, sans se douter du dépit caché sous ce rire d'écolière. Quelle différence avec sa femme, si j^itoyable aux pauvres gens, se désolant, lorsqu'on sortait en voiture, de ne pouvoir faire l'aumône aux chemineaux, s'emjDortant contre Libert le cocher, contre les chevaux qu'elle accusait de ne pas vouloir s'arrêter ou toujours trop tard, le mendiant déjà loin, hors de portée. Ils le savaient si bien, les pauvres routiers, qu'en passant près du landau, jamais ils ne regardaient, jamais ils ne tendaient la main. Ohl l'accent

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apitoyé de Lydie pour dire cela. Richard l'avait encore dans l'oreille, sous le petit rire taquin de la cousine.

(( Non, je vous vois installant le père Georges avec son chouberski. Comment vous a-t-il remercié ?

— En l'embrassant sur les deux joues... glapit le juge de Corbeil.

— L'horreur! » fit Elise avec un cri d'épouvante, repris en chœur par toute la table. Delcrous. heureux de voir son anecdote amorcée, continua:

(( -Moi, ce n'est pas un simple mendiant, c'est un assassin, un condamné à mort, qui, une fois, a voulu m'embrasser à toute force.

— Mais ce n'est pas possible, voyons, Richard, dit M""" Fénigan comiquement indignée... L'évangile de l'abbé Cérès ne t'a pas tourné la tête à ce point."^ »

Richard se taisait. Le juge en profita:

(( C'était toutà mes débuts de magistrat, dans un petit trou qu'on appelle Souk-Ahras... »

Lne voix interromj)it :

« Souk-Ahras. frontière de Tunisie, excellent terrain pour l'alfa.

i66 LA PETITE PAROISSE

— Mon cher monsieur Mérivet, vous savez votre Algérie sur le bout du doigt... J'arrivais donc à Souk-Ahras comme juge de paix faisant fonctions de procureur de la République. Débarqué depuis une heure, je m'installais au jour tombant dans le rez-de-chaussée de mon prédécesseur, des chaises déj)aillées, un petit lit de fer, quand mon garçon de bureau, mon chaouch, vint me chercher de la part du condamné.. . (( Quel condamné.!^ » ... Et figurez-vous ma tête, en apprenant qu'il y avait à la prison de ville un malheureux qu'on s'apj^rctait à guillotiner le lendemain matin ; ma fonction de juge de paix en territoire civil m'ojjligeait à l'assister jusqu'aux montants de l'échafaud. Cette chance d'arriver juste la veille I . . . A la prison , je trouve une espèce de fauve, Mallais, Mahonais, noir, velu, lippu, qui me regarde avec de petits yeux jaunes, affectueux et niais, fond en larmes et, dans un sabir de vache espagnole, me supplie de me laisser embrasser. Il puait comme un hon, le misérable! Voyant qu'il n'avait rien de mieux à me dire, je vais me coucher, éreinté de mes deux nuits de corricolo. Vers trois heures du matin, mon chaouch m'éveille en

sursaut: « la di(hu, moiicié zouge de peux...

(( Qu'est-ce que c'est?» Le condamné à mort

demandait encore a me parler... Il abusait, cet animal-là. Mais comment refuser à un homme qui va mourir.^ Toute la prison était debout. (( Nous n'avons pas d'aumônier, me dit le direc- (( teur en s'excusant, le condamné a peut-être « quelque révélation à faire. » On m'amène près de lui, et le voilà qui, en me voyant, recommence à soupirer, à sangloter. « Ah! monsieur (( Delcrous... monsieur Delcrous... )> Il fallut me laisser embrasser encore ; car c'est tout ce qu'il désirait, frôler sa grosse lippe sur mes joues qu'il inondait de larmes : « Ah! monsieur Del- « crous ! oun si grand misérable comme moi . . . )) En allant à l'échafaud, en descendant de la charrette que je suivais à cheval avec les gendarmes, il réclama de nouveau et je dus lui accorder la même faveur burlesque. J'aurais pu croire à une mystification, si le moment n'eût été aussi tragique, et si les minutes du greffe ne m'avaient révélé le motif de cette sauvage sympathie. 11 s'appelait Juan Delcrous, des mêmes nom et prénom que moi, bien qu il fût de Port-Mahon, et moi de Cahors. »

i68 LA PETITE PAROISSE

Une voix de femme demanda :

« Quel crime avait-il donc commis, voire condamné? Cela peut-il se dire?

— Ohl parfaitement, madame... Il avait coupé la tête à sa maîtresse qui le trompait.

— Dire qu'on l'eût acquitté pour sa femme légitime!... murmura Napoléon Mérivet... le même crime pourtant, et plus lâche, puisqu'il se sait impuni.

— En quoi le divorce intervient fort sagement, )) opina la basse prudhomesque du notaire. Le petit Napoléon fit un geste, qui mit en danger la superbe carpe rôtie présentée autour de la table :

« Ah! oui, elle est propre, la législature du divorce... Qu'est-ce qu'elle a eu de bon?

— Mais de supprimer un usage barbare et de débarrasser le mari, sans effusion de sang, de la femme qui le déshonore.

— Comme si le mari qu'on trompe et qui tue songeait à son déshonneur ! . . , Il lue par rage jalouse, déception d'orgueil et d'amour, quelquefois par crainte du ridicule, embarras de situation, et aussi parce que de faux moralistes lui ont soufllé le meurtre. Et vous croyez que le di-

vorce peut rien empêcher de tout ça?... ^ ous fîgurez-vous Othello envoyant du papier timbré à Desdémone.'^ »

Delcrous, qui tenait à flatter Elise, invoqua certaines existences de femmes pour qui la nouvelle loi semblait une délivrance. Mais le vieux Mérivet ne voulait pas en convenir. Pour lui, le divorce était l'anéantissement du mariage.

(( Oui, madame... et pas autre chose, répétait-il tourné vers M"'" Fénigan qui protestait... Autrefois, quand on se savait engagé à vie, on s'arrangeait du mieux possible, comme pour un long voyage; on faisait des concessions, des petits sacrifices aux manies de son compagnon de route. L'un se tassait, l'autre se gênait un peu. Aujourd'hui, dès la première humeur, le ménage se déclare incompatible. Tout craque à la moindre brisure. Plus d'indulgence, plus de patience. Et même lorsqu'ils se marient pleins d'amour, nos jeunes gens gardent cette arrièrepensée : si ça ne va pas, la porte est ouverte.

— Pourtant, monsieur Mérivet. quand une pauvre créature comme... comme... »

Elise voulait dire : « Comme moi, » mais des larmes l'étouflaient. Et ne pouvant continuer

sa phrase, elle se versait coup sur coup de grands verres d'eau pour refouler son émotion. Après un moment de silence et de gêne où chacun attendait qu'elle parlât, Mérivet s'adressa à la mère de Richard, pour traiter la question impersonnellement :

« A la pauvre créature qui ne trouverait le bonheur ni l'amour dans le mariage, voici ce que je conseillerais. Au lieu de divorcer, songer à la Petite Paroisse, à l'humble chapelle sans curé, dont le clocher a des lézardes où les ramiers du bois font leurs nids. Qu'elle y entre seulement le temps d'un « Notre père », une simple prière de résignation et de renoncement. . . Tout le secret du bonheur est là. »

On connaissait la folie douce du bonhomme, et ce fut autour de la table un échange de sourires qui termina le dîner plus gaiement qu'il n'avait commencé.

Le jour suivant, les routes séchées jusque dans la forêt, Elise et Richard sortirent à cheval comme d'habitude. Ils traversaient le petit Sénart, où d'étroits chemins ombragés de chênes s'entre-croisent parmi d'anciennes carrières abandonnées, ce qu'on appelle des iizcllcs, en-

vahies de liserons, de ronces, de fougères, avec de l'eau de pluie dans le fond, abreuvoirs des lapins et des faisans. Elise proposa une halte de quelques minutes ; et, sitôt leurs montures attachées aux grillages en fd de fer qui entourent la chasse réservée des d'Alcantara, assis l'un près de l'autre sur la mousse dans ce fouillis de ravines embroussaillées :

a J'ai une question sérieuse à vous faire. Richard, dit-elle en le regardant bien en face, votre réponse aura une influence sur ma vie; aussi, je la veux très franche et sans restriction. Que pensez-vous de M. Delcrous;'... Croyezvous qu'il puisse faire un bon mari ? »

C'était si peu ce que Richard attendait! Il hésita, mit longtemps à trouver un mot, et encore ce mot fut-il une bêtise :

(( Pour vous, ce mari."^

— Pour moi. Je m'ennuie de vivre seule. Je vous parais à tous très gaie... Si vous saviez que je ris souvent sans en avoir envie! »

L'espièglerie de son petit nez, de sa bouche gamine aux coins moqueurs, démentait la mélancolie du couplet ; mais l'accent en était sincère et lui rendit la sympathie de son cousin.

Que de complications dans l'être le plus simple ! Si elle lui eût dit : « M 'aimez- vous? Puis-je espérer que vous divorcerez un jour et que vous voudrez de moi pour femme? » sa réponse était prête : « Je ne vous aime pas. Je ne veux pas me remarier. . . » Et cependant il dut faire effort pour lui conseiller d'en épouser un autre.

(( Honnête homme, Delcrous? oui. je pense... Mais tellement ambitieux. . . et si peu tendre ! . . . Je me le rappelle, il y a deux ans, quand il fit condamner l'assassin des Meillottes. Il se frottait les mains en mâchonnant : « Enfm. nous (( la tenons, cette tète. » Il en avait comme une mousse de plaisir au bord des lèvres.

— Vous m'épouvantez, » dit Elise avec une évidente satisfaction de ce signalement antipathique, 011 se démêlait de la jalousie. Mais, comme s'il voulait s'en défendre, Richard reprit vivement :

(( Oh! je ne crois pas qu'il vous rende malheureuse... Pourtant... »

Il s'arrêta, anxieux, incertain. Et le grand silence de la forêt autour d'eux, fait de frissons et de chuchotis, craquement d'insectes sous la mousse, bourdonnement aux cimes lumineuses

des arbres , ressemblait bien au mutisme de leurs lèvres frémissantes, gonflées d'aveux. Pourquoi la trouvait-il si tentante, ce jour-là, dans son amazone bleu marine qui l'engaînait, courte et replète, jusqu'à la ligne rose pâle du cou?... Pauvre petit Chaperon-Rouge aux grifles de ce chat- fourré... Richard se dressa brusquement et, très ému : (( Attendez deux jours, avant de lui répondre. »

Elle songea: «C'était si simple, tout de suite, » et se leva comme à regret, très lentement.

Leurs chevaux, à toutes brides, suivaient maintenant la route dite diagonale qui coupe la forêt en largeur, traverse des zones forestières variées. j)euplements de sapins, d'aulnes, de bouleaux, de chênes, clairières de charbonnages où, dans la fumée éjDarse, s'entrevoient des huttes d'herbage et de terre battue, entourées de poules, d'enfants, de stères de bois coupé, aligné, de bourrées en piles sur des charrettes. Ils galopaient ainsi depuis une demi-heure sans un mot, emportés par leurs désirs et par leurs rêves, lorsque au bout d'une longue hêtraie, touffue et haute, en arceaux, ils aperçurent un relais de chasse Louis X\ au portail cintré, aux

fenêtres géantes, devant lequel un groupe de forestiers à cheval, vestes bleues passementées d'argent clair, semblaient attendre le carrosse de M'"" de Pompadour.

(( C'est la faisanderie, » dit Richard à Elise curieusement arrêtée.

Que de souvenirs, et si navrants, évoquait pour lui ce vieux logis où, les jours d'ouverture, sous la tente dressée en face du portail, Lydie s'asseyait à la droite du général-duc, toute jolie et toute fière... Les forestiers venaient de s'écarter avec respect devant un très élégant cavalier, militairement sanglé de gris jusqu'au menton, qui se dirigeait vers le chemin de la diagonale. Richard tressaillit, stupéfait de retrouver rajeuni, solide en selle, le malade qu'il croyait cloué sur son fauteuil, à Grosbourg, et qui passait près de lui sans l'apercevoir, uniquement occupé d'Elise.

(( Quel est ce monsieur.'^ » demanda-t-elle. Mais il n'avait pas eu le temps de répondre, qu'un second cavalier, beaucoup plus jeune que l'autre, en petite tenue de dragon, se détachait du groupe des gardes et s'élançait au galop derrière le général. Cette fine moustache, ces

boucles fauves sous le képi ! Fénlgan retint un cri de surprise et de rage. Charley!... c'était Charley ! . . . dans les dragons. . . Et Lydie, alors .►^ Oij l'avait-il laissée.'^ Que devenait-elle .f^... Ses oreilles bourdonnaient, les hêtres de l'allée lui semblaient grandis, démesurés. Élise très loin, toute petite, avec des gestes et des mots qu'il ne comprenait pas. Puis, subitement, avant qu'elle pût s'expliquer ce vertige, elle le vit tourner bride et partir comme un fou h la poursuite du père et du fds disparus déjà aux lointains de la longue allée. Elle le rejoignit au Chêne- Prieur, où Richard s'était arrêté pour interroger un charretier du charbonnage perché tout en haut de son chargement, et dont la voix sonnait, martelée et forte, dans l'air libre de la clairière. (( Sûrement oui, que c'est le prince... A preuve qu'il est venu chasser dimanche avec l'Indien et qu'il a donné une « pièce quarante sous» à notre Guillaume pour le rabattage... Rapport à son service aux dragons, ça, le fils à Foucart de la charrette des morts et le garçon d'Eugène vous renseigneront mieux que moi là-dessus, d'abord qu'ils sont tous les deux dans le même escadron que le petit Charles six^

— Merci, )) dit Richard blanc comme un fût de bouleau. Et. tout bas à sa cousine : « Rentrons, je souffre. »

Jusqu'au château, elle ne put lui arracher une parole, mais le « pouni poum poum » qu'il chantonnait dans sa barbe expliquait sa torture intérieure. Elise songea : «J'ai perdu ma peine, » et, sitôt rentrée, monta dans sa chambre cacher ses larmes, pendant que Richard allait retrouver sa mère au potager.

C'était l'heure apaisante, après la grande chaleur de la journée, 011 les fleurs boiveht et se baignent. Dans le ruissellement de l'eau le long des bordures, sous la caresse oblique et tiède du soleil, elles se redressaient, s'étiraient voluptueusement ; et leur éclat, s'avivant à mesure que diminuait le jour, soulignait l'antagonisme éternel de la couleur et de la lumière. Des nuées de papillons rayaient l'air au-dessus des plates-bandes. Le heurt des arrosoirs à la margelle des bassins, un ordre bref du jardinier à l'un de ses aides troublaient seuls l'activité silencieuse de cette fin de jour, d'une fraîcheur, d'une douceur enveloppantes.

(( Qu'as-tu ? )) demanda M"" Eénigan voyant

son fils arriver tout bouleversé dans la serre où, le sécateur en main, elle émondait des arbustes rares. Au lieu de répondre, il questionna : (( Gharlexis est donc de retour ?

— A Melun, depuis deux mois... Engagé aux dragons... tu ne savais pas.^

— Et elle.^... Oii est-elle?... Qu'en a-t-il fait.^

— Ce qu'on fait de ces femmes-là, répondit la mère en tranchant une branche d'un coup sec. . . La débauche payée, on s'en débarrasse. »

Elle parlait si haut que les jardiniers pouvaient l'entendre. Richard ferma la porte vitrée et reprit d'une voix dure, que sa mère ne lui connaissait pas :

(( Lydie n'était pas une débauchée : mais une victime de ta tyrannie, une prisonnière qui s'évade, disait sa dernière lettre... Et puis tu n'as pas le droit d'insulter la femme qui porte notre nom. »

Les yeux de M™' Fénigan étincelèrent :

« Il y a longtemps que tu aurais dû le lui ôter, ce nom, puisque tu le pouvais,

— Le divorce, n'est-ce pas ?. . . pour me faire épouser la cousine, qui se pavoise avec des

signaux de navire... ça. n'y compte pas... jamais... jamais...

— Oui, je comprends... tu préfères le catéchisme de la Petite Paroisse... Demander pardon à la coquine de tout le ridicule dont elle nous a couverts; ensuite l'installer, non plus dans le Pavillon, mais au Château, chez ta mère, pour... faire ses couches. »

Mais sitôt ces tristes paroles, elle aurait voulu les retenir, devant la pilleur subite de Richard et le tremblement de ses lèvres. Elle eut un élan tendre, des bras ouverts qu'il repoussa brutalement avec un geste fou :

(( Enceinte ! mais tu m'avais dit qu'elle ne pouvait pas... Pourquoi mentais-tu.»^ pourquoi m'as-tu toujours menti, quand tu parlais d'elle .^^ Tu la haïssais donc bien ?

— Elle était le tourment et la honte de ta vie. Oui, je la détestais... Mais sois tranquille, le ton dont tu me traites me sert de leçon. Il ne sera plus question d'elle entre nous. Reprendsla, soigne-la. reconnais le bâtard, à sa naissance. On lui assure deux cent mille francs. Bonne opération, comme tu vois.»

Blessée à fond dans son orgueil, dans sa pas-

sion maternelle, elle affectait de continuer son émondage, ponctuant chaque phrase d'un cisaillement bref. Mais Richard ne la laissa pas faire :

« Prends garde, ma mère. »

Il lui saisit les poignets, la retourna vers lui violemment et, désespéré par tout ce qu'il venait d'apprendre, mit ses traits convulsés tout près de ce visage de vieille femme qui lui ressemblait, puis se débonda :

(( Le tourment de ma vie, c'est toi, m'entends-tu .^ toi, pas elle... Depuis mon enfance, que tu enfermais dans une chambre de malade, en la privant d'air et de mouvement, ton égoïste amour m'a empêché de m'épanouir, de devenir un homme. Pour me garder près de toi, tu m'as tyrannisé comme tu avais tyrannisé mon père;, tu as flatté ma paresse et mes vices, tu m'as' rendu toute carrière impossible. Afin que je ne me marie pas. qu'il n'y ait pas ici d'autre influence que la tienne, tu poussais tes servantes dans mon lit... Allons donc!... Comme si je ne t'avais pas vue faire. . . Et cette pauvre petite que tu es allée chercher à Lorient, à moins de me la jeter dans les bras, que n'as-tu essayé pour

i8o LA PETITE PAROISSE

qu'elle devînt ma maîtresse et rien de plus que ma maîtresse, puisque son mari est encore vivant et que l'Eglise ne reconnaît pas le divorce ; mais tout, plutôt que de revoir chez nous celle que ton despotisme en a chassée et dont tu fus toujours jalouse... Ah! elle est jolie, ta religion; joli, le pharisien qui mène ta conscience. Mais rien n'y fera, rien ; j'aime ma femme, tu entends, je l'aime et je lui pardonne, car je suis coupable envers elle de ne pas l'avoir défendue contre toi. contre ta méchanceté... Pleure, pleure, va. Elle pleure encore plus, celle qui est seule, abandonnée je ne sais où... Oh! mais je la retrouverai... Plutôt que de continuer l'existence que je traîne loin d'elle, en face de toi, j'aimerais mieux mourir, me déchirer avec ça, tiens. . .

— Richard, mon enfant... »

Il voulait lui arracher le sécateur, mais plus prompte et plus adroite, elle jeta les lourds ciseaux au fond de la serre, dans un fouillis de plantes et de fleurs froissées.

(( Non, vous ne pouvez pas vous figurer la fatigue que me cause cet appel de tous les instants à ma volonté, pour les choses les plus simples, pour me dresser, m' asseoir, quitter mon chapeau, le remettre; ce qui vous est un gesle inconscient, automatique, nécessite chez moi l'efibrl, la levée de toutes mes réserves... Me tirer de mon lit, le matin, mâcher quand je suis à tahle, achever la phrase que j'ai eu le malheur de commencer, tout devient, pour ma triste carcasse, un acte, une torture... Asseyons-nous, tenez, j'en sue à grosses gouttes d'être venu à votre bras jusqu'ici. »

A Grosbourg, l'après-midi, sur la terrasse du

bord de l'eau. Compatissant et résigné derrière ses lunettes, depuis le déjeuner maître Jean promène d'un banc à l'autre les doléances du général-duc d'Alcantara, en essayant sur lui ces consolations distraites dont on berce le mal des incurables. « Pourtant, monsieur le duc, vous êtes monté à clieval, liier, et Charlexis vous trouvait admirablement en selle.

— La bonne blagaeî Venu en landau jusqu'à la faisanderie avec la duchesse, la fantaisie m'a pris d'un temps de galop sur la jument du garde général, qui est très douce. Au bout de cinq minutes, j'étais dans le fossé où la voiture est venue me chercher, bien heureux de n'y avoir pas oublié tous mes os. Voilà comme j'étais en selle... C'est que je n'ai plus de forces et que si je négligeais un instant de me dire : (( Je veux vivre, » eh bien, je ne vivrais plus. »

Les yeux fermés, la tète appuyée au treillage de glycine et de jasmin rouge qui monte derrière le banc, les grands traits blêmis du général s'abandonnent avec une expression de lassitude, d'épuisement. Dans le parc, retentissent les appels et les coups de raquette d'une partie de tennis masquée par un bouquet de troènes,

LA PETITE PAROISSE i83

entre lesquels passent en éclair des bérets blancs, des jupes voyantes. Un éclat de gaieté, plus bruyant, plus triomphant que les autres, arrache le malade à sa torpeur.

(( Entendez-vous votre ancien élève jouant avec toutes les Esther, les Rébecca du château de Mérogis.^^ Ah ! il ne souffre pas, lui. . . Comme il rit bien. . . )) Et tout à coup, la voix sombrée, très dure : « Je le trouve effravant, ce gaminlà, il me donne un vertige d'abîme... Et vous, arrivez-vous à le comprendre.»* »

Maître Jean chevrote :

(( Mais il me semble... Je le croyais amendé, rentré dans le rang, dans le devoir. . .

— Oui, par force... Au fait, vous ne savez pas la fin du roman. La duchesse défend qu'on en parle, attendu que le jeune homme ne s'y montre pas des plus brillants, mais je n'ai pas de ces faiblesses de mère. Donc, un matin, dans la chambre des amoureux, à Monte-Carlo, tombe ce vieux lascar d'x\lexandre, chargé par nous de surveiller le mari. « Il me suit, il est «là, sauve qui peut! » dit-il avec un trémolo de circonstance. La dame prend peur, sachant son homme lambin au démarrage, mais violent

Ig/j LA PETITE PxVROlSSE

comme un buffle et la corne dure. Le petit, très crune, je dois le dire, refuse de se sauver. Alexandre est obligé de le prendre à part : « Il (( n'y a pas de mari, c'est de la farce. Mais vous (( êtes sans le sou, nettoyé par la roulette; un « yacht, une femme et, peut-être, un gosse sur (( les bras, il s'agit de s'en tirer. Voilà de l'ar- (.( gent, fdez par le bateau ; moi, je vous débar- « rasse de la dame. » Connaissant notre amoureux, vous pensez avec quelle joie il accepte. Un crampon de trois mois, fichtre! Il s'arrache en pleurant des bras de la bien-aimée et, pendant qu'Alexandre se carapateavec elle jusqu'en Bretagne, lui, pour dépister Barbe-Bleue qu'on entend venir, s'embarque sur son yacht et fait voile censé vers le petit port du Morbihan, oii sa maîtresse doit l'attendre, où elle l'attend encore. Nous-mêmes, je crois bien que nous ne l'aurions revu de longtemps, si son Bleu-Blanc-Rouge ne s'était perdu, une nuit, sous le feu des Baléares. Il nous est revenu penaud, la bourse vide... Procès avec l'armateur, indemnité à 1 équipage, frais de rupture, tout cela demandait beaucoup d'argent. J'en aiprolité pour lui serrer la vis et obtenir qu'il fit son volontariat. Mais

LA PETITE PAROISSE i85

l'incompréhensible, le sinistre de la chose, c'est qu'il n'ait pas eu un mot. une pensée pour celle qui lui a donné sa vie et qui se morfond en Bretagne depuis plus d'un mois. »

Maître Jean navré, stupéfait, regarde pardessus ses lunettes.

(( Comment... elle ne sait pas encore?

— Non, Alexandre a dû régler l'affaire, et j'imagine qu'il se délecte à la traîner. C'est un si mauvais chien... La duchesse, attention ! ))

Elle arrivait par le fond de la terrasse, se hâtant de son pas menu, les cheveux et le teint plus jaunes qu'à l'ordinaire sous son élégante cajDcline de jardin.

(( Je vous cherchais, dit-elle à son mari, très bas, très vite, et lui glissant une lettre décachetée... Lisez ce que je viens de trouver dans le courrier de Charley. C'est le timbre de Draveil qui m'a avertie. »

D'abord à mi-voix, puis mentalement, le général lut les quelques lignes de prbvocation adressées à son fils par Richard Fénigan. « Je vous savais gredin. mais vous seriez un lâche si, maintenant que vous voilà soldat... » Les

longues mains blanches qui tenaient la lettre s'énervaient.

(( Play ! » cria une voix fraîche et virile, au tennis de la pelouse. Le général reprit gravement, sa lettre lue :

(( Après la rencontre d'hier, en forêt, il fallait s'y attendre, en somme. »

La duchesse eut un bondissement révolté :

(( Tant d'argent que j'ai déjà donné, que je suis prête à donner encore, ne suffît donc pas à satisfaire ce monde-là.»^

— Il n'y a pas que l'argent dans la vie, ma chère... D'ailleurs le mari n'a rien touché, lui. On lui a ipiis sa femme, il se fâche, c'est assez naturel, et il me semble difficile que Cliarlexis ne l'accompagne pas sur le terrain.

— Ah çà ! vous êtes fou.^. . . Ne vous ai-je pas entendu dire que Richard Fénigan était de première force à l'épée comme au pistolet .'^

— Qu'y faire .^ Votre fds est soldat, on l'insulte, il faut qu'il se batte.

— Je ne lui montrerai pas cette lettre.

— Il en recevra une autre plus outrageante encore.

— J'irai trouver la mère.

— Elle VOUS recevra comme VOUS l'avez reçue, la mère... Non, non, voyez-vous, il n'y a qu'un moyen pour empêcher l'enfant de se battre.

— Lequel.^ demanda la duchesse passionnément.

— C'est que ]e marche h sa place. »

Un peu d'espoir brilla dans le regard de femme qui le jaugeait, mais aussitôt elle haussa les épaules.

« Vous parlez de marcher, mon pauvre ami, et vous ne pouvez vous tenir debout... Non. le plus simple serait d'écrire à son colonel, à notre cousin de Boulignan, pour qu'il le rappelle tout de suite. Je voulais lui épargner les grandes manœuvres, mais devant cela... »

Une balle de tennis roulait à leurs pieds, et l'odorant rideau de troènes s'écartait sous les mains du jeune prince, le cou nu dans un veston de flanelle blanche, un large ceinturon de faille autour de sa taille souple, la joue rose, les cheveux humides. Il sourit au vif mouvement de la duchesse, qui dissimulait la lettre:

(( Vous sentez le mystère, par ici, » dit-il. Et la balle ramassée d'un revers de sa lourde raquette, il disparut entre les branches, laissant

après lui rémerveillement de sa grâce adroite et légère. Tous trois eurent la même pensée, quo la mère formulait ainsi :

(( Un bijou pareil... Voyez-vous qu'on me le détériore.^. . . Je monte vite écrire à Boutignan. »

Resté seul avec Jean, le général se leva d un sursaut énergique:

(( Laissez, laissez... Je veux voir. »

Debout et vacillant sur place, il se posa de profil, les pieds en équerre, voulut lever sa canne, viser au commandement, mais il cbancela, les bras ouverts, et serait tombé si le précepteur ne l'eût retenu, rassis sur le banc.

(( Le terrain dans ces conditions ! » murmurait le pauvre liomme en essuyant son front tout baigné d'une sueur d'effort et ses yeux d'oii roulaient des larmes. Il reprit après un silence :

(( Qu'elle me l'a bien dit que je ne pouvais pas me tenir debout ! . . . Qu'il y avait bien dans son accent tout le mépris de la femme pour le mari qui ne peut plus la défendre, elle ni ses enfants ! »

Et pendant qu'il parlait, le regard à terre, on entendait sonner dans ie parc les rires et les

coups de raquette d'une partie joyeusement en

train.

Le prince dormait encore, le lendemain matin, quand le courrier apporta à Grosbourgune lettre chargée au timbre de Draveil. L'ordre donné à tous les portiers, rien ne pouvait arriver à Charlexis sans passer par les mains de sa mère qui. après avoir signé le registre du facteur, ouvrit un billet de Fénigan. plus insultant encore que le premier. Elle n'en dit rien à personne, et Charlexis rappelé le matin même à Melun par une dépêche de son chef, elle se sentait tranquiUisée quand, à déjeuner, le jour suivant, arriva un nouvel envoi de Richard, pour le père cette fois, avec un duphcata des outrages au jeune prince : « Qu'en pense M. le duc d' Alcantara ? Se montrera-t-il aussi pleutre

que son fils ? »

La duchesse, assise en face de son mari, s'étonnait de ne pas le voir manger. Il ne pouvait tenir sa fourchette, ses doigts tremblaient trop. Au lieu de répondre à sa femme, il lui passa les deux lettres qu'il venait d'ouvrir. Elle balaya du regard ces insultes à tous les siens,

igo LA PETITE PAROISSE

et, très calme maintenant qu'elle sentait son fils à l'abri : « C'est ridicule, dit-elle, il sait que vous ne pouvez pas vous battre.

— Il ne le sait pas. .. Il m'a vu à cheval avanthier.

— Il a dû vous voir par terre, alors, car vous n'êtes pas resté longtemps en selle... D'ailleurs, on s'explique. Je lui enverrais maître Jean. »

Les lunettes du précepteur papillotaient comme devant une partie de violoncelle trop difficile.

(( Vous avez raison, » dit le général subitement rassuré.

Infortuné maître Jean ! qu'ils lui semblaient lointains, les jours où, dans la barque à Chuchin, son violoncelle passait la Seine, entre les deux maisons. Autrefois si gaies, si vivantes, comme les Uzelles étaient mornes à présent, surtout depuis que M""^ Fénigan et son fils, à la suite d'une explication violente, ne se voyaient pas, ne se parlaient plus. Richard avait repris sa chambre dans le Pavillon oîi on lui servait ses repas, où il passait toutes ses journées. Sans les claquements secs et réguliers d'un pistolet de salon, personne n'aurait su qu'il était là. La

mère redoublant d'activité, de surveillance, trottait de la basse-cour au verger, continuait à faire la vie dure au jardinier et à ses loirs ; et dans le cassant de sa voix, de sa démarche, dans le furibond cliquetis de ses clefs grondait le cri de son orgueil blessé, l'outrage à sa tendresse maternelle.

(( Après tout ceque j'ai fait pour lui. qu'il me préfère cette méchante femme, oh !... »

Les mots manquaient à son indignation, surtout quand elle se remémorait l'expression de cette bouche enfiévrée et crispée lui crachant l'injure et la haine au visage. Et c'était son fds, cela, c'était son petit Richard !

(( Mais vous vous trompez, cousine, intervenait doucement la bonne Elise, en l'aidant à ramasser les fruits tombés sous les pommiers en quenouilles au bord des allées, votre Richard vous adore. . . il vous a parlé dans la colère, mais je suis sûre que si vous vouliez... »

L'orgueilleuse mère se redressait, laissant rouler les pommes à ses pieds :

« Jamais ! ... tu ne me connais pas ; m'humilier devant mon fils, j'aimerais mieux mourir ! C'est lui qui doit me demander pardon.

iga LA PETITE PAROISSE

— Qui VOUS dit qu'il n'y pense pas ? Si seulement vous me permettiez de frapper au Pavillon , d'essayer de le voir. »

La mère souriait de pitié :

« Tu perdrais ton temps, pauvre petite, tu ne sais pas ce qu'il faut lui dire... tu es une trop brave fdle. ))

Au fond elle lui en voulait. Elise le comprenait bien, et devant ce grand chagrin, oubliant sa déconvenue, se sentait inutile, encombrante, parlait de rentrer a Lorient sans que M™" Fénigan sût trouver un mot pour la retenir. Richard, lui, en proie à la plus atroce de ses crises jalouses, ne songeait qu'à se venger et à tuer. Deux officiers, d'anciens copains de Louis-le- Grand, casernes au fort de Villeneuve, étaient prêts à marcher comme témoins, et il passait ses jours à s'entretenir la main, guettant le facteur et la réponse à ses provocations, quand maître Jean, bégayant et transi, apparut un matin dans l'atelier. C'était tellement extraordinaire pour lui les choses qu'il voyait en entrant, ce pistolet sur la table, ces cartons de tir troués, déchiquetés, et les choses aussi qu'il avait ù dire, la démarche dont il s'expliqua. « Le

LA PETITE PAROISSE ir,3

général ne demandait qu'à prendre la place de son fils parti pour les manœuvres, mais la faiblesse de ses jambes ne lui permettant pas de se tenir debout, il comptait sur la générosité de Fénigan et de ses témoins pour obtenir certaines conditions.

— Il veut se battre à cheval? demanda Richard, la voix cinglante.

— \on. mais assis... C'est d'Elbée. si je ne me trompe, que les bleus fusillèrent blessé, dans un fauteuil. On vous proposera une rencontre de ce genre, aux Uzelles ou à Grosbourg, deux sièges à quinze ou vingt pas. »

Richard le coupa brutalement :

(( C'est bon pour des gardes-malades, cette affaire-là ; vous direz au général que j'attendrai le retour de son fils, j'aime mieux ça. J'attendrai un mois , six semaines . autant qu'il faudra . . . mais je veux me battre avec ce jeune drôle et, si rien ne peut l'y décider, je le guetterai à un tournant de route, à un carrefour du bois, et je le tuerai. » Il répéta plusieurs fois : (( Je le tuerai... je le tuerai... » entrant le mot dans la faible tête de maître Jean comme à coups de maillet... Aussi le précepteur franchit-il en

lg^ LA PETITE PAROISSE

cliancelant la petite porte à deux marches qui donnait sur la ruelle de 1 1 foret, où la mère de Richard l'attendait depuis un moment, A sa vue le pauvre homme s'exclama niaisement :

(( Ah ! madame, qu'il y a longtemps... que je suis aise... »

Mais elle l'interrompit très vite et, montrant le Pavillon :

(( Qu'êtes-vous venu lui dire.^^ Quel mal ces gens de Grosbourg veulent-ils nous faire encore?

— Mais, madame, c'estlui, c'est M. Richard. . . Ce n'est pas nous. »

Tout sufToqué, il raconta les lettre reçues au château, l'épouvante de la duchesse.

(( Je l'avais prévenue, dit M""" Féniçan avec un petit rire fier... Malheur à vous si nos enfants se rencontrent ! »

Un mot de maître Jean la fit réfléchir :

« Le malheur est aveugle, madame, il peut vous atteindre aussi bien que nous; je vous en prie, apaisez plutôt votre fils, vous avez tant d'influence...

— Plus aucune, hélas ! Cette horrible femme en s'en allant m'a emporté l'affection, la con-

LA PETITE PAROISSE igS

fiance de mon enfant. Croiriez-vous que depuis trois jours... »

Elle se tut de peur de pleurer, ce qu'elle ne voulait à aucun prix ; les larmes affaiblissent, et elle avait besoin de tout son courage, de 'tout son orgueil en face de l'enfant révolté.

Sortis en causant de la ruelle forestière, ils suivaient le grand chemin de Corbeil ; elle, tête nue sous l'ombrelle comme dans une allée de son verger. Des gens qu'ils rencontraient, des vieux du pays, tous endimanchés, saluaient, se retournaient, avec surprise.

« Qu'y a-t-il donc ce matin .^ demanda maître Jean; j'ai entendu en venant la cloche de la Petite Paroisse, pourtant nous sommes en semaine...

— Quelque anniversaire de ce vieux fou. . . » et M'"« Fénigan haussa les épaules. Elle gardait rancune à Mérivet de la discussion du dernier dîner, lui attribuant l'aversion subite de Richard pour Elise et le divorce. . . Aussi, comme il passait près d'eux en sortant de son église, elle répondit à peine et très sèchement aux cérémonieux saluls que lui adressait le vieux bonhomme, vêtu de noir, ganté de noir, en grand

igô LA PETITE PAROISSE

deuil de la femme aimée dont il célébrait, ce même jour, le vingt et unième bout de l'an.

(( Le pardon de toutes les infamies, la rémission de tous les crimes, voilà ce que l'on prêche là dedans. » Elle désignait de son ombrelle la petite église blanche au bord du chemin. (( Et l'on voudrait que j'y entre, que je fasse par tiède cette paroisse... Ah! bien, merci. Que mon fils y vienne, s'il veut, à la Paroisse du bon cocu, — le mot fut jeté tout à trac ; — moi. jamais de la vie je n'y mettrai les pieds.

— Oh! madame Fénigan... madame Fénigan... soupira le violoncelliste songeant tout à coup au message de mort dont il s'était chargé. . . Qu'allons-nous devenir, si vous ne pouvez rien sur votre fils ? Il veut tuer... tuer...

— Qu'il commence donc ^nxr sa femme î... ce sera un beau débarras.

— Madame...

— Comment, vous aussi, vous la défendez .►^ Qu'est-ce qu'elle vous a donc fait boire à tous, cette grande vicieuse .^* Ah ! oui, vous, c'est la musique, vos duos ; c'est comme Richard, poum. . . poum. . . poum. . . et puis cette veulerie qui passe pour delà douceur, de la faiblesse...

les hommes aiment tant à se figurer qu'ils protègent... Ah ! la gueuse qui m'a pris mon fiis... si elle était là, si je la tenais...

— Vous en auriez pitié, si elle était là, madame, car vous êtes très bonne et elle est très malheureuse... » dit maître Jean avec un clignement d'yeux derrière ses lunettes, comme s'il attendait le coup dont venait de luire l'éclair dans le regard de M™^ Fénigan. Mais non. D'une brève inclination de tête, l'altière personne rompit l'entretien et, tournant le dos vivement, reprit seule le chemin des Uzelles.

La grille de l'église était restée ouverte. Par quel mouvement subit et contradictoire, quelle volte inconsciente de tous ses sentiments, ]\f me pénigan franchit-elle l'étroit j^erron ? Sans doute les j)aroles du vieux Mérivet à la pauvre créature en déroute : « Entrez et agenouillezvous, le secret du bonheur est là. » Il l'avait dit avec tant de certitude ; et, tout à l'heure encore, quand le vieux fou traversait le chemin, on lisait sur sa figure une telle expression de bien-être et de soulagement!...

Elle entra, saisie par la demi-ombre après l'éclat du dehors, promena son regard arrogant

igS LA PETITE PAROISSE

sur les grands murs froids, moirés cà et là du reflet des vitraux en couleur, tous Termes, excepté celui du fond, très haut, très large audessus de l'autel, découpant un grand morceau de ciel bleu oii passaient des colombes... Oh! ce ciel si profond, si attirant... Presque sans le vouloir elle s'agenouilla, et l'humble prière recommandée, le « Notre Père )) des petits vint à ses lèvres oublieuses des autres formules. (( ...pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons... » Des larmes jaillirent en torrent de la roche dure. Ce fut une délente, un allégement de tout son être, où elle se vit, se jugea, revécut son existence.

Oui. Richard avait raison. L'orgueil, un besoin de domination conduisait et gâtait tous ses actes ; oui, son mari et son fds qu'elle aimait pourtant, avaient souffert par elle. Et peut-être, avec une belle-mère plus tendre, Lydie l'orpheline aurait vécu heureuse dans son ménage. Mais il eût fallu à M"'" Fénigan beaucoup d'indulgence, un cœur de pitié et de pardon. De tout cela maintenant elle se rendait compte, et aussi de ce qui lui restait à tenter. Quelque chose de très difficile ; mais jDuisque Dieu venait

de l'inspirer, il l'aiderait sans doute encore, « iNotre Père qui èles aux cieux... »

Un long soupir, non loin d'elle, l'avertit qu'elle n'était pas seule dans l'église. Ses yeux faits à l'obscurité distinguaient à quelques pas devant sa chaise une pauvre femme en marmolle, au^ vêlements terreux, délavés, qui priait, tassée sur ses genoux, un paquet posé par terre à côté d'elle avec un parapluie de coton noir. M"^ Fénigan l'ancienne, celle qui entrait tout à l'heure dans la chapelle, n'aimait pas les mendiants ; elle trouvait la charité dégradante, et Jamais, outre son jour d'aumônes, le lundi de tradition, il ne lui arrivait de donner un sou ni une miche. C'était un des articles de son code personnel, un perpétuel sujet de discussion avec sa bru, lorsqu'elles sortaient toutes deux en landau. Ah! si Lydie, du coin perdu où se cachait la misère de sa faute, avait pu voir son implacable belle-mère s'approcher de la pauvresse et lui demander tout doucement : « ^ ous n'êtes pas du pays ? » quelle stupéfaction pour elle et quelle espérance ! . . . Mais la mendiante ne répondait pas. Epuisée de fatigue, elle s était endormie en priant, assise.

écroulée plutôt sur ses talons tournés. Loin de s'indigner, comme elle n'eût pas manqué de le faire autrefois, et de réveiller brutalement celle qui se tenait devant Dieu en si inconvenante posture, M "" Fénigan se sentit prise d'une immense pitié et, tirant de son ridicule le portemonnaie qui tintait au fond avec le trousseau de clefs, sans l'ouvrir, sans regarder ce qu'il contenait, elle le posa sur le paquet de la pauvresse. Pour qui connaissait la mère de Richard, ce mouvement de charité désordonné était encore plus extraordinaire que les résolutions intimes et nouvelles qu'elle emportait de sa station à la Petite Paroisse.

En la voyant sortir. Napoléon Mérivet, qui depuis un moment se promenait dans son petit champ de pavots, eut une exclamation de joie :

((Vous, madame, c'était vous.^^... J'aA^ais bien entendu remuer des chaises, seulement... jamais je n'aurais supposé...

— En effet, c'est un vrai miracle ; mais les miracles ne sont pas pour vous étonner, » dit-elle avec un sourire épanoui. Puis, tandis qu'elle ouvrait son ombrelle à l'ardent soleil de midi :

(( Monsieur Mérivet, j'ai à vous demander un

service... Je dois m'absenler quelques jours, très peinée de laisser Richard seul, surtout dans les circonstances cruelles... ))

Sous ses gros sourcils moustachus, le vieux souriait d'un air de malice :

« Vous ne le laissez pas seul. . . et la cousine ?

— La cousine retourne en Bretagne et je pars avec elle.

— En Bretagne, vous.^ pourquoi faire .»^

— Je ne sais pas encore... Une inspiration que je viens de trouver là dedans. »

Sans en demander davantage, le vieillard lui dit avec un élan expansif :

(( Ah! je savais bien que vous étiez une brave, une noble femme, et qu'il n'y avait que votre sacré orgueil...

— Surtout, monsieur Mérivet, pour mon fds comme pour tous j'accompagne Elise, rien de plus , Richard se forgerait peut-être des espérances folles... je veux voir par moi-même, avant.

— Votre fils ne saura, n'espérera que ce que vous voudrez, madame. En votre absence, je veillerai sur lui et sur les gens de Grosbouro;; et si je ne me sentais pas de force à empêcher

les grandes sottises, j'ai près de moi mon brave Cérès, qui à la douceur de saint François joint sa poigne archangclique... Je réponds de votre enfant.

— Merci, )) dit M'"" Fénigan très émue. Elle allait s'éloigner, quand au geste du vieillard pour fermer sa petite église, elle le retint :

(( Prenez garde, il y a encore du monde, une pauvre femme qui s'est assoupie en priant Dieu. ))

Le petit Napoléon leva la tête fièrement : (( C'est l'église du grand chemin. Dès que la porte reste ouverte, toujours quelque misère qui passe, entre et demande asile. Ne la réveillons pas. je fermerai plus tard... Est-ce qu'il y avait quelqu'un autre, avec cette pauvre femme.^

— Oui, quelqu'un que j'ai laissé dans un coin et qu'il faudra y laisser toujours... mon orgueil, mon sacré oigueil... » dit M"'" Fénigan toute souriante et ne ressemblant en rien à l'arrogante personne qui était entrée à la Petite Paroisse, quelques minutes auparavant.

LA PETITE PAROISSE 2o3

Après une course folle à travers la France, un haletant et zigzagant vovage sous ladireclion de M. Alexandre, avec stations, détours, précautions variées, déguisements romanesques, la comtesse Lydie, simplement même la comtesse, accompagnée de son cornac et de sa femme de chambre, s'échouait un soir de septembre dans l'hôtel de la Princesse de Lamhalle, h Quiberon. Des plafonds bas, infiltrés de moisissure, un baldaquin éloufl'ant au-dessus d'un lit bateau mangé aux vers, lui valaient une nuit lourde, sans sommeil ; puis à l'angelus du malin, sa fenêtre à guillotine relevée sur un ciel brumeux, la petite place grise devant l'église

2o4 LA PETITE PAROISSE

romane au porche écrasé, des vieux Bretons s'accoslant dans le brouillard avec des grondements de phoques, lui laissaient une oppression et comme le jDressentiment de l'ignoble comédie qu'on lui jouait.

Celte impression sinistre dura toute la matinée, jusqu'au retour de M. Alexandre parti à la recherche de la famille Blanchard, sa famille, dont le souvenir, après quarante ans d'oubli, lui était revenu subitement, un matin, à Monte- Carlo, quand il cherchait un refuge pour les amoureux traqués. Sur le coup de midi, il rentra rayonnant. Grands et j^etits, tous les Blanchard de son enfance dormaient dans le cimetière sablonneux de Quiberon, en face de la Mer-Sauvage dont la vague vient directement des Açores en trois élans ; tous les Blanchard, sauf un oncle, capitaine long-courrier toujours au loin, et sa femme qui vivait solitaire dans une petite maison jaune, sur la plage de Port- Ilaliguen.

(( Ma tante Maison-Jaune )), ainsi baptisée par Alexandre, consentait à louer son habitation toute meublée à M""" la comtesse, a lui faire la cuisine ainsi qu'à M. le comte lorsqu'il serait là,

LA PETITE PAROISSE 2o5

même à fournir la carriole qui allait venir prendre, après le déjeuner, M""* Lydie, ses bagages et sa femme de chambre; le tout aux conditions les plus modérées, sans compter l'agrément de se trouver en vigie, pour guetter le Bleii-Blanc-Rouge entrant dans le port les ailes éployées, et se rangeant presque au ras de la maison.

Le bourg de Ouiberon, situé au milieu de la presqu'île, a deux ports : l'un, très rapproché, Port-Maria sur la Mer-Sauvage, l'autre, sur le Morbihan (petite mer), Port-Haliguen, qu'il faut aller chercher à une lieue, à travers un réseau de petites ruelles, murs bas, calcinés par l'air salin, entourant des métairies, des vergers, vraies embuscades de bleus et de chouans.

Quand Lydie arriva dans le tranquille petit pays, tout en longueur, avec son sémaphore de maçonnerie blanche au bout de la jetée, ses quais de factoreries lointaines bordés de maisons basses, de cabarets marins, de hangars, d'entrepôts, le brouillard s'était dissipé et avec lui l'oppression lugubre du matin. Une lumière douce dorait la mer, découpait les lignes sinueuses de l'horizon. Port-Xavallo. Saint-Gil-

2o6 LA PETITE PAROISSE

das; et le calme des flots contrastait avec la canonnade de la Mer-Sauvage sur les brisants, entendue nuit et jour de l'autre côté de la presqu'île. Seule sur la plage, à l'entrée du port, éclatait la maison jaune et, plus voyante encore que l'ocre de ses murs, la coiffe aux grandes ailes de tante Blanchard qui, dès l'aube, fourbissait son carreau et son mobilier d'acajou, dans l'attente de ses locataires.

Véritable abri pour une nomade aventureuse, ce logis de plain-pied et tout près des vagues, où partout aux murs, sur les cheminées, sur les meubles, coquillages, coraux, plantes marines, magots de l'Inde et de la Chine parlaient voyages et cieux exotiques, oii cette mer qu'elle aimait tant et d'une fougue toujours repoussée, brisait sous les fenêtres, tremblotait dans tous les miroirs, avec les voiles de ses bateaux de pêche rentrant et sortant à des heures régulières en essaims de mouettes blanches. Mais quelle solitude, et pour les goûts luxueux et vaniteux de la jeune femme, combien de privations! Le phare de la Teignouse, s'allumant chaque soir dans les tulles Hlas du crépuscule, ne remplaçait pas le lustre de la salle à manger

de Monte-Carlo, à l'heure du souper, quand Lvdie faisait son entrée au bras de M. le comte. De même sur ce désert de sable, d'une mélancolie que l'Histoire grandit et solennise des tragiques souvenirs de l'émigration, les quelques familles de baigneurs venues d'Auray, de Vannes, et s'ébattantprovincialementau soleil, ne rappelaient que de très loin à la comtesse les admirateurs suédois, hongrois, grands et petits russiens, empressés autour de ses toilettes dans les féeriques jardins de la maison de jeu. Ici, cette étrangère, seule et trop belle, ^loignait; pour la juger, lui adresser la parole, on attendait d'avoir vu le comte, celui qui devait venir la rejoindre avec son yacht. Quand .^ Xulne savait. La marche des voiliers est si incertaine. Au début, elle ne s'ennuya pas trop. Le pays nouveau, l'installation, la peur de voir paraître le mari redouté ; puis M. Alexandre qui, toujours logé hôtel Lamhalle, à Quiberon, venait la voir, prendre ses ordres chaque matin. Long et raide, lorsqu'il se dressait sur le terre-plein de la maison jaune, devant la croisée du parloir où cousait avec tante Blanchard la femme de chambre lyonnaise, sa ligure de vieux diable,

toute rasée et hachée de pointillures sous un coquet chapeau de hains de mer, ses yeux de pierrot à la prunelle tournante jetaient l'elTroi au cœur de la suppléante de Rosine :

(( Au moins, madame en est-elle sûre ? demandait la camériste... Moi quand il me regarde tout dans le fond et m'interroge comme ceci : « Agarilhe, ctes-vous discrète?... » sans jamais un mot de plus, je tremble, chaque fois, d'entendre quelque confidence abominable. »

Mais sa maîtresse la rassurait :

(( Je connais Alexandre depuis mon enfance. »

Et en eifet, du temps qu'elle était à l'orphelinat de Soisy, il figurait déjà pour elle un des personnages de la grand'route, de ce fantastique jeu de l'oie dont s'amusaient ses yeux de fillette. La marque de ces impressions initiales demeure en nous si profonde, qu'à celte heure encore M. Alexandre lui imposait. Ah I si elle avait pu scruter celte petite tête féroce d'affranchi . au cou gonflé de venin et de haine contre l'enfant trouvée, la petite bohème devenue bourgeoise et madame. Si seulement lui était tombée entre les mains la lettre oii le Frontin macabre faisait à la duchesse le récit de

son arrivée dans leur chambre de Monte-Carlo : (( Le mari!... Sauvez-vous. »

Pour se plaire à ces combinaisons scélérates, il fallait un ancien domestique, la cruauté spéciale au métis aigri, ranci dans trente ans de bas offices, dont il se vengeait délicieusement sur une dame, sur une blanche. Car M. Alexandre ne travaillait pas que pour l'argent. Il ne restait pas à Quiberon seulement pour régler les comptes, mais aussi pour la joie de guetter sa victime, de lui annoncer son lâchage; comme il disait avec élégance, « de lui mettre ça dans la main ». De jour en jour cette heureuse minute approchait. Une fois pourtant, il eut une surprise désagréable, la crainte d'un dénouement imprévu.

(( Alexandre, regardez donc là-bas, vers le sémaphore, lui criait Lydie, du rez-de-chaussée de la maison jaune, les mains en auvent audessus des yeux... si on ne dirait pas la voile de Charlexis.^ »

Ln rire cynique et muet grimaça sur la face glabre.

« Voilà qui m'étonnerait. » grommela l'ancien larbin, regardant par complaisance vers la

aïo LA PETITE PAROISSE

jetée et fixant bientôt avec inquiétude le navire signalé qui offrait, comme allure, voilure, dimension, une ressemblance parfaite avec le Bleu-Blanc-Rouge . Étranger, à coup sûr, puisqu'il avait à son bord le pilote, dont la chaloupe suivait en remorque ; Anglais probablement, au dire de quelques vieux pêcheurs, gardiens de phares et douaniers, seuls habitants de Port- Haliguen à cette heure du jour, et qui s'étaient avancés jusqu'à la pointe de la maison jaune, pour voir la goélette de plus près. A chaque bordée nouvelle, la ressemblance s'accentuait ; et même, un instant, sur le pont inondé de soleil et d'embruns, à côté de la roue du gouvernail, Lydie reconnaissait la carrure massive du brave Nuitt et sa barbe rousse en collier.

(( C'est ça. . c'est ma foi ça, » ronchonnait M. Alexandre anéanti, et plus bas, rien que pour sa cravate : (( Fichue affaire ! . . . » Le moyen de combiner quelque chose de sérieux, de suivi, avec des écervelés comme ce petit Charlexis. Sûrement c'était son béguin pour la comtesse qui repiquait. Ah ! elle avait de la chance, la gueuse. . . Et les patrons, à Grosbourg, qu'est-ce qu'ils diraient? Et le benef sur la rupture, sur

la naissance secrète, toute la pêche en eau trouble, par quoi la remplacerait-il?... Projetant déjà des combinaisonsnouvelles, M. Alexandre, afin d'être le premier à saluer son jeune maître, s'avançaitjusqu'au sémaphore, où Lydie vint le rejoindre avec la robe et la coiffure que Charley préférait, rose et blanche sous le double haie du vent de mer et du soleil, comme un œillet sauvage, un œillet de la dune.

Presque en même temps, la goélette portée par une forte brise terminait sa bordée à quelques mètres de la jetée et montrait en virant son nom écrit sur le panneau d'arrière en gros caractères: Amphitrite — Cardiff. C était un bateau de commerce, sorti des mêmes chantiers que le Bleu-Blanc-Rouge, mais supérieur de tonnage, chargé de tourteaux, et sans rien du confort luxueux d'un yacht de plaisance.

«Aussi, je me disais... il arrive trop tôt, beaucoup trop tôt. »

Et l'alfreux Alexandre, épiant le déhcat visage de la jeune femme, se délectait à y suivre les tressants nerveux de sa déception. Dix minutes après, V Amphitrite entrait dans le petit port silencieux, qu'elle emplissait de sa blanche

carène ruisselante et du grincement de sa manœuvre mêlé aux éclats d'une dispute entre le capitaine et le pilote. Les voix sonnaient contre les pierres du quai ; mais personne ne savait l'anglais dans Port-IIaliguen et l'explication n'eût jamais fini, si Lydie, se souvenant des leçons de sœur Martlia l'Irlandaise, ne s'était ofierte à servir d'interprète.

Un curieux motif de tableau moderniste, cette Parisienne élégante, assise au milieu du pont sur un rouleau de cordages, dans l'odeur du goudron et des tourteaux ; devant elle l'Anglais, un géant apoplectique et roux, se chamaillant avec le petit pilote breton, noir, simiesque et velu, tandis que les matelots, lialant sur les vergues, regardent avec stupeur au-dessus d'eux ce quai désert, ces rares maisons basses, comme effarés de se trouver là. En effet, dans le fracas des flots et des rochers, le pilote Madec avait crié : « Port-Maria, )) le capitaine avait entendu : (( Port-Lorient, » et pris Madec à son bord, puisque c'est pour Loricnt que Y Amphitrite était chargée. Le vent debout l'empêchant d'entrer à Port-Maria, le pilote venait abriter le navire de l'autre côté de la presqu'île, dans cette

LA PETITE PAROISSE 2i3

anse de Port-Haliguen qui ne ressemble guère à la rade spacieuse et bruyante ovi l'Anglais comptait aborder. Heureusement, la douce voix de l'interprète, sa jolie robe, ses yeux de sapliir mettaient vite tout le monde d'accord; mais elle eut ensuite à se défendre des générosités du capitaine qui, très impressionné par cette apparition shakespearienne, offrit successivement à la délicieuse Miranda descendue sur le pont de sa goélette un flacon de vieux porto, une lunette de marine, un pagne, un tomahawk, des babouches javanaises, un sabre a deux mains du Japon, et finit par lui faire accepter un tout petit revolver américain, un hiiU-dorj que l'autoritaire long-courrier gardait tout armé au fond de sa poche comme argument décisif contre les pilotes, gabelous et autres gens de loi patentés de la mer.

Remis à peine de cette émotion, M. Alexandre en dut supporter une autre encore plus secouante. En ouvrant son Petit Journal au café de l'hôtel il v lut le suivant fait divers :

La nuit du 27 au 28 septembre, le Aacht Bleu-Blanc- Roiige au prince d'Olmùtz, abordé par un torpilleur

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espagnol dans les eaux des îles Baléares, a coulé à pic. Le prince seul cl le cuisinier du bord, miraculeusement recueillis par une balancelle mahonaisc chargée d'oranges pour Marseille, viennent de débarquer dans cette ville.

« Qu'allait- il faire aux Baléares .^* ce fut la première parole de Lydie apprenant cette triste nouvelle, qu'on lui apporta sans le moindre ménagement. . . De Monaco à Quiberon, ce n'est pas la route indiquée.

— Ah! vous savez, la voile... un coup de mistral ou de tramontane. .'. » objectait le vieux larbin avec un émoi blagueur de toutes ses petites rides. Et de s'olfrir aussitôt pour aller aux renseignements du côté de Grosbourg, où le jeune prince ne manquerait pas de venir se ravitailler. Prêt d'ailleurs à tout ce que voudrait M'"" la comtesse, aux ordres de qui le fils de ses maîtres l'avait mis. Et de basses protestations, et des tortillements d'écliine, tous les trucs et détours de l'ofTice. toutes les grimaces de son ancien métier.

(( C'est cela... allez A'oir, » disait Lydie toujours confiante, mais plus que jamais rêveuse. Dans les ténèbres morales où s'agitent la plu-

part des êtres, certains faits les illuminent brusquement, montrant jusqu'au fond le noir des abîmes. Le sinistre du Petit Journal apportait à la jeune femme une de ces révélations. Charlexis mort, que serait-elle devenue.^ Incapable d'une pensée de lucre, la perspective de la misère ne l'effrayait pas. D'où venait donc la terreur subite dont cette supposition de mort l'avait glacée.^ Seulement de s'être sentie presque aussi indifférente à la disparition de son amant qu'à celle de n'importe quel visage connu. Ne l'aimait-elle donc pas.^ Eh bien, non. Jusqu'ici elle doutait; à présent, la preuve était faite. Elle l'avait suivi par vanité, ennui et lassitude, besoin d'horizons nouveaux et de jours imprévus. Mais au plus intime de leurs caresses, quelque chose les dédoublait, les séparait toujours, quelque chose de froid et d'impénétrable qui l'enveloppait, lui, d'une fine cotte de mailles à la dure défense, l'abritant de toutes les blessures qu'il faisait, rendant inégal et lâche ce duel sans témoins et sans armes qu'est l'amour. Deux ou trois fois, la peur l'avait prise à son côté, à certains de ses sourires, à ces paroles de sgn père qui la hantaient : « C'est

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un monslre... je vous dis que c'est un monstre. » Et l'image désespérée du général, ses yeux ardents et braves si différents de ceux de Charlexis, achevaient de diminuer dans le cœur de la jeune femme l'amant pour qui elle avait tout quitté. Ah ! si c'eût été a refaire. Quand la vie s'ouvrait, droite et simple, par ce mariage inespéré avec un brave homme, pourquoi se jeter dans la traverse, follement, sans passion, sans joie. »^ Maintenant, où allait-elle.^ Comment finirait tout cela.»^

Elle y songeait, frissonnante, incertaine, dans la brume du soir qui se levait, le chuchotis de l'eau flaquant contre les pierres de la jetée. Des voiles qui rentraient, grandies par le brouillard, glissaient en fantômes. Soudain, au bout de la digue obscurcie, une flamme étincela, haute et claire, la lampe du sémaphore. En même temps, Lydie sentit en elle une secousse, un sursaut inexpliqué d'abord, mais qui, renouvelé, compris, l'inonda d'une joie ineffable. L'enfant, leur enfant qu'elle oubliait, et qui se révélait pour la première fois. Ce fut un changement magique; la vie lui apparut avec un but, une lumière protectrice. Le père, lui-

même, s'humanisa dans sa pensée, lui sembla moins obscur, moins loin. Des chants, des cris remplissaient le port. Les avirons bruyants roulaient dans les barques ; et. le long du quai, par les portes basses des maisons, oii luisaient des feux rouges à travers la brume, on entendait craquer et pétiller le bois vert avec le rire des tout petits autour du foyer.

Une semaine passa sans nouvelles. Lydie ne s'alarmait pas, pensant bien que le prince, rentré à Grosbourg, aurait du mal à s'échapper une seconde fois. Chaque matin les baigneurs devenaient plus rares sur la plage, la maison jaune plus seule. Malgré Texceptionnelle douceur de la saison, on sentait à la montée des brumes, aux tons de vieille dorure que prenait la lumière à certaines heures comme aux accents plaintifs et longs de la brise, à la frénésie du vol des goélands, que l'été touchait à sa fin... Et de l'autre côté de la presqu'île, les mugissements de la Mer-Sauvage redoublaient, chaque vague écroulée sur les roches avec le vacarme d'une batterie.

(.( Si vous entendiez ça l'hiver, madame... c'est affreux, paraît-il, «disait à Lydie sa ser-

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vante Agarithe qui, tout le jour à coudre avec la tante Maison-Jaune, savait à fond le pays et frissonnait à l'idée d'un hivernage possible dans cette solitude. « Ce qu'ils appellent le Trou du soufjleur, ce rocher qui sillle et qui ronlle derrière Port-Maria, du bruit qui sort de là quand vient novembre, les gens ne peuvent plus dormir... De ce côté ci la mer n'est point si farouche, mais les hommes s'en chargent d'être méchants pour elle. »

Et la Lyonnaise contait à sa maîtresse les batailles livrées dans Port-Haliguen entre les sardiniers et les forbans de Concarneau venant pocher en ces mêmes parages. Par ces ciels bas de l'hiver, chargés de brouillard et d'interminables pluies de côtes, quand les lampes restent allumées nuit et jour, que le gros temps empêche les barques de sortir, il fallait voir, dans ce tout petit port noyé d embruns, deux cents, trois cents marins, hurlants et saouls, se ruer à l'assaut des auberges Le Buez ou Le Quellec qui leur refusaient du boire, et chassés à coups de barres d'anspect ou de potées d'eau bouillante, tourner leur rage contre eux-mêmes, se crochcr, s'cntre-tucr avec tant de furie que,

de la terrasse de Le Buez. ils roulaient sur le quai plein d'ordures et du quai dans les flots du bassin, par grappes, sans se lâcher.

(( Rassurez-vous, ma fille; nous serons parties avant de voir ces horreurs, » répondait Lydie qui tenait à sa femme de chambre ramassée sur un quai de Lyon, bien veule, bien niaise, mais le seul visage oii elle pût lire autre chose que de la méfiance ou de l'antipathie. M. Alexandre, avant son départ, avait glissé dans l'oreille de tante Blanchard que sa locataire n'était comtesse que de la main gauche, et de Port-IIaliguen à Quiberon pas un caillou du chemin qui n'eût ramassé la calomnie, pour la repasser plus sale à la pierre voisine. De là cette malveillance que l'abandonnée sentait se lever devant elle, craquer sous chacun de ses pas. Son orgueil en souffrait, mais bien peu. maintenant que l'enfant élait là, qu'il prenait plus de place dans sa vie. D'ailleurs, elle ne sortait guère. Un piano, oublié à Ploërmel par des Ecossais fantaisistes, et qu'elle avait fait venir, la retenait à la maison, éparpillant, selon le vent, la fantaisie de ses arpèges dans le jDort silencieux et sonore, ou les envoyant vers la

plage, de jour en jour plus déserte et plus large.

Sur la vaste étendue de sable, où tombèrent les chouans de Sombreuil, restaient deux ou trois cabines de baigneurs, des enragés attendant l'arrivée prochaine de la flotte et ses essais de combats de nuit. Pour éviter les regards de malice et d'envie, les sourires haineux qu'elle retrouvait le soir en éclaboussures de boue dans le bas de sa robe, Lydie ne venait jamais de ce côté. La jetée lui faisait sa promenade préférée, depuis surtout qu'elle n'avait plus à guetter le yacht, à scruter l'horizon avec l'espoir toujours déçu et si énervant d'y voir monter une voile de goélette. Pourtant, queCharlexis n'eût pas écrit ou seulement Alexandre, voilà ce qu'elle commençait à trouver bizarre. Un dimanche, enfin, le premier dimanche d'octobre, jour des régates et fête à Quiberon, une lettre arriva, non pas celle qu'elle attendait.

Pour la première fois, ce jour-là, Lydie avait pu passer une heure en mer sans ces horribles contractures d'estomac qui lui rendaient toute traversée impossible; il est vrai que le bateau ne bougeait pas, — le bateau-pilote servant de

but d'arrivée pour les courses à voile. — et qu'il faisait en plus un temps de vierge, bleu et doux, le Morbihan sans une ride, immobile et figé, ne vivant que par le scintillement d'un soleil d'été égaré dans l'arrière-saison.

(( Venez avec moi, madame la comtesse, lui avait dit le pilote resté son ami depuis l'arbitrage de VAmphitrite, je vous réponds que vous serez mieux pour voir sur mon bateau même que si vous étiez sur l'estrade du sous-préfet et de M. le commissaire de marine. »

Et depuis plus d'une heure ils attendaient, au large de l'immense baie, très loin, perdus entre ciel et mer, dans une atmosphère cristalline, une douceur, une chaleur réverbérée, qui tenait les êtres, muets, en extase, comme s'ils planaient. Jamais Lydie ne s'était sentie si près du ciel. Oh ! serrer une main aimée, dans cette paix divine, cette trêve bercée. « Mais on ne voit rien, » murmurait Agarithe. Le plus curieux, c'est que, trop distants du rivage pour percevoir sa mince ligne d'ombre, la table lumineuse et sonore de l'eau leur apportait par bonds, par bouffées, tous les bruits de la fête au Port-Haliguen, des cloches, des rumeurs, un

fredon de biniou, des éclats de tambours et de fanfares. On ne voyait rien et tout s'entendait. A l'avant du bateau, quelqu'un dit tout bas : (( C'a l'air de nous tomber du ciel. » Soudainement retentit le signal d'une boîte à feu, suivi d'une clameur de foule où fusait le timbre suraigu des voix d'enfants. Puis un silence...

(( Les voilà! » cria le pilote en se levant. Arrivaient les bateaux de course en longues fdes, ceux de la tête presque bord h bord. Où prenaient-ils l'air qui gonflait leurs voiles, tendait leurs agrès, faisait craquer leurs musculeuses membrures, donnait à leur élan cette baleinée puissante de soufflet de forge qu'on entendait courir devant bux? Leurs liantes ailes d'oiseau rock, blanches, rousses, pas plutôt dressées sur le bleu, ils étaient là, tournant le bateau-pilote qui les saluait de Imrrabs. et le rasant tellement près que d'un heurt son boutehors emporté vola en mille pièces et que le bateau pirouetta avec des craquements, une mêlée de cordages, des piaillées de femmes, des jurons de malelots. La durée d'un éclair, Lydie voyait vucr et fuir le Concarneau qui avait fait le coup, vaisseau fantôme à voile brune, manœuvré par

une équipe de forbans blêmes comme l'eaude-vie de marc qui les salurait, les yeux fous, les cheveux en plaques ruisselantes sur des faces de noyés. L'Américain, qui suivait, un yacht de plaisance, gris d'argent et coquet, lui fit battre le cœur, tant son équipage ressemblait aux matelots si corrects du brave Xuilt ; et quand le gentleman qui tenait la barre, un long Aew- \orkais à lunettes, moins élégant certes que Charlexis. la salua dans le virage, ses beaux yeux de perle se mouillèrent.

Ce fut fini pour elle du plaisir de la course. Forbans et sardiniers, pêcheurs de Xoirmoutiers et de l'île de Houat. émergeaient, voltaient, filaient à tire-d'ailes; elle les regardait d'un œil vide, comme un tournoiement de mouettes ou d hirondelles de rochers, en songeant à l'absent, à celui qui l'avait rendue mère. Car son amour, son triste simulacre d'amour, n'était guère plus que cela : le sentiment de la responsabilité, et les premières tendresses maternelles s'agitant dans leur source profonde. Rentrée chez elle, rien ne put la distraire de cette chère pensée. Les quais de Port-llaliiruen. grouillant d'un peuple pittoresque, les gigues des matelots, co^

miques et solennelles, le commissaire de marine galonné comme un général péruvien, assis à une petite table devant l'auberge Le Quellec pour distribuer les médailles des régates, puis les concours de binious, les courses à la nage dans le bassin du port, derrière des canards et des codions, elle ne voulut rien voir, laissa sa femme de cliambre courir seule. Celle-ci pourtant, dans la soirée, s'étant fait prêter par M™^ Blancbard une grosse lanterne de bateau, bien utile dans les petites routes entre-croisées, décida sa maîtresse à l'accompagner jusqu'au bourg, pour voir les danses.

La bise s'élait levée, piquante, sous un ciel scintillant d'étoiles; mais dès l'entrée du pays, une cbaleur venait de bcles et d'iiommes, en tas par des ruelles étroites au sol feutré de fumier, et sur la place du bourg, qu'entourait un cercle inextricable de voitures dételées. C'est là que l'on dansait et « rien qu'au sondes bouches, parce que les binious étaient trop saouls », répondait à Lydie une candide fleur de lin perdue sous une grande coifle blanche. La foule se pressait autour de deux ou trois rondes, dont la plus belle virait sous les funclres de la Princesse

de Lamhalle. Un garçon chôtel, ayant reconnu Agarithe, les fit parvenir non sans peine au premier rang des spectateurs, la grosse lanterne posée à terre devant elles, parmi le double cercle de quinquets et de lamj ions qui faisait à la danse une rampe rougeâtreet fumeuse. La place s'éclairait de quelques lumières semblables et aussi des falots de toutes les carrioles, charrettes, chars à bancs, berlines, diligences, qui avaient amené les métairies, hameaux, domaines du voisinage, et dressaient dans la pénombre une irré2:ulière et mobile estrade circulaire où des

silhouettes s'empilaient en gesticulant.

J'aime bien les cotillons rouges, J'aime mieux Les cotillons bleus.

Chantées par des voix rauques, grêles, de pêcheurs, de sardinières, avec la talonnade de gros souliers retombant en mesure, des rondes de pays menaient le branle, et de ce tourbillon bigarré blanc et noir de drap rude, de laine échauffée, de ces rires, de ces souffles montait une buée lourde, mêlée à la poussière du sol piétiné, à la fumée des pipes et des lamiiions.

Parfois, un pan lumineux du décor se détachait, éteignait tout un coin de la fête; une carriole, une diligence qui partait, emportant ses lanternes, ses chansons dont les éclats disparaissaient dans l'entre-croisement des ruelles :

Les cotillons rouges, Les cotillons bleus, Ce sont les bleus Que f aime le mieux.

Peu à peu, la place redevenait presque noire. Les branles, éclaircis, fondus en un seul, ne se guidaient plus que par les lampions à bout de mèche et les étoiles que l'on commençait à entrevoir, comme on entendait la bramée de la Mer-Sauvage tout à coup rapprochée. Elle faisait la basse d'une ronde farouche que les bouches venaient d'attaquer, à temps précipités :

Fendons le bois,

Le roi!

Chauffons le four.

L'amour!

Les jupes lourdes claquaient, les voix se bous-

culaient à perdre haleine ; dans l'angle sombre de la place, le vent chantait, tournait seul. « Rentrons, » murmura Lydie, reprise au cœur de l'angoisse singulière qui l'avait étreinte le matin de l'arrivée, à cette fenêtre d'hôtel, làhaut. Agarithe ramassa la lanterne ; elles s'en revinrent par ces petits chemins de chouans, 011 des ombres rôdeuses battaient les murs, où des ivresses lourdes croulées dans les fossés s'endormaient entre un hoquet et un refrain de ronde :

Chauffons le Jour,

V amour!

Dormez, la belle. Il n^ est point jour.

Les chiens des métairies aboyaient sur leur passage, leur faisaient presser le pas, baisser la voix.

« Regardez donc, madame... ces lumières, là-bas, sur la mer... entre les branches du sorbier... on dirait la flotte. »

Oh ! cette flotte, Agarithe en rêvait, et tout Quiberon avec elle. L'hôtel Lamballe était plein de voyageurs, du monde de Port-Navallo, de

Vannes, de Nantes, même des gens de Paris, venus pour la voir, assister aux exercices. Le garçon, ami d'Agarithe, lui avait parlé d'une dame parisienne, accompagnée de sa cousine, petite boulotte assez jolie.

(( Vous a-t-on dit comment s'appelait cette dame ? )) demandait Lydie que troublait une étrange coïncidence. N'avait-elle joas cru reconnaître, pendant les rondes, une silhouette de femme, appuyée au balcon de l'hôtel, l'air hautain, la tête nue, tout le portrait de sa bellemère*.»^ Mais Agarithe ne savait pas les noms. Puis la présence à Quiberon de M "" Fénigan s'expliquait si peu. Évidemment une de ces apparitions de rêve éveillé, comme en évoque la pensée longtemps fixée au même point. Tout le jour, Lydie avait interrogé le passé, quoi d'étonnant qu'il lui eût répondu par un de ses fantômes ? Un peu l'hallucination de la Lyonnaise qui, à force d'entendre parler de la flotte, voyait luire ses fanaux à tous les coins de l'horizon. Et pourtant, arrivées dans Port-IIaliguen, avec la sombre immensité de l'Océan sous leurs yeux, elles n'y apercevaient pas d'autre feu que celui du sémaphore, et plus près, une lumière qui

les attendait au rez-de-chaussée de la maison jaune, Tunique habitation de la plage.

Sous cette lampe, une lettre bien en vue, que Lydie ouvrit tout de suite, et qui lui expliqua enfin l'alTreuse angoisse de ses premières heures dans ce pays, le malaise étrange dont elle venait d'être reprise le soir même, comme un avertissement que son mauvais destin devait la frapper ici, sur cette plage, et non ailleurs. Oh ! l'intuition de la femme, prescience, clairvoyance subtile au bout de tous ses nerfs, qu'est-ce que notre finesse d'observation à côté de cela.»^ Vaguement elle déchiffra l'épître de M. Alexandre. C'était long, c'était bête, et menteur d'un bout à l'autre, d'une veule écriture de larbin que son regard balayait avec épouvante, en retenant certains mots au passage : (( ... dû faire sa soumission... volontariat... dragons... argent chez le notaire. . . réversible sur l'enfant. » Le résumé delà lettre : « C'est fini, il vous lâche. Préparez votre note, je vais venir la régler et vous écris d'avance afin d'éviter tout débat. »

Elle le savait bien, que cela finirait; et ce qu'elle ferait au bout de cette impasse, elle l'avait décidé aussi. Seulement, pourquoi si

23o LA PETITE PAROISSE

vite? Pourquoi si laidement?... Ne pas même lui écrire un mot. l'adieu tremblé des lettres de rupture, laisser ce soin à un domestique !... \oilà qui dépassait toute infamie. Peu à peu, un fait s'éclairant par un autre, elle découvrait la farce atroce qu'on lui jouait depuis Monte- Carlo, leur départ en tragédie, sa fuite ridicule à travers la France, et cette méchanceté de la conduire si loin, de la faire attendre si longtemps pour lui cracher cette injure à la face. . . O Charley, c'est tout cela que signifiaient votre rire indéchiffrable et ces yeux de pierre froide dont elle avait tant peur. « Un beau monstre, » comme disait le père, un monstre incapable d'aimer et qui, d'instinct, repoussait toute intimité et toute tendresse. Il finissait bien ainsi qu'il devait finir, leur ignoble roman sans amour. . . Et ces gens de Grosbourg avec leur notaire, pour qui la prenaient-ils donc? Comment! le général, lui aussi... Oh! cela l'outrageait plus que tout, l'idée que ce fier, cet intrépide dont la jsassion désespérée l'avait quelquefois émue, pouvait la croire uneame de trafic et de lucre. Ils allaient bien voir le cas qu'elle faisait de leur argent et de tout.

LA PETITE PAROISSE aSi

(( Réversible sur l'enfant. . . » Oui, sans doute, l'enfant. Dans la ferme résolution prise par elle dès le premier jour de ne pas survivre à sa folie, elle n'avait pas prévu cette ironie, huit ans de stérilité dans le mariage pour aboutir à celte maternité de rencontre. Mais cet enfant, comment r élèverait-elle.^ Pas dp père, pas de nom, pas même celui d'une mère qui n'en avait jamais eu. La misère noire, et du sang de prince dans les veines. Que deviendrait-il, déclassé, délaissé ? Ne valait-il pas mieux cent fois l'emporter dans la mort avec elle P

... La mort, certainement. Mais quelle mort.^ S'en aller vite, s'évader de sa triste existence, mais par quelle porte. -^ La mer était là, tout près, au bas des roches. Ouvrir doucement la fenêtre, enjamber l'appui, deux pas à faire... Le noir de la nuit et de l'eau l'effrayait. Il faudrait se chausser, se vêtir ou sortira demi nue. . . Ah! voilà... Son regard cherchant tout autour dans la chambre venait de découvrir le petit revolver de l'Anglais, reluisant sur la cheminée. Droite devant la glace, elle le mania un instant avec des doigts experts, songeant à une foule d'êtres et de choses, déjà le défdé de la dernière

heure dans ses yeux hagards ; et comme elle écartait très bas les dentelles de sa chemise, pour viser à la bonne place, le sentiment de sa beauté l'arrêta, presque un regret de meurtrir ces blancheurs nacrées où brillait l'or d'une petite médaille. Le temps d'une prière mentale à la Dame de Fourvières, le doigt sur la gâchette, elle allait tirer. Des coups rapides contre sa cloison et la voix d'Agarithe la retenaient encore : «Madame! miidame!... Oh! que c'est beau... toutes ces lumières vertes, bleues, jaunes, rouges, qui dansent sur la mer... la voilà... la voilà... c'est la flotte... quand je vous le disais... »

Machinalement elle tourna la tête vers la fenêtre dont les vitres vibrèrent, secouées par une violente canonnade oii se perdit l'aboiement court et féroce du petit bull-dog. Comme Lydie tombait, un de ces longs feux électriques promenés des vaisseaux sur la côte inonda la chambre jusqu'au fond, de son flamboiement bleuâtre. Elle le reçut en pleine figure et put croire que c'était l'éternité qui s'ouvrait. Une fois franchie l'angoisse du mauvais passage, c'est peut-être ainsi quand on meurt.

JOURNAL DU PRINCE

Entre deux batailles, navré comme un vaincu qui commence à en prendre Vhahitude, puisque c'est nous les mcmchons blancs, je vous écris d'un vieux moulin, quartier général de notre armée. Je croyais, comme vous le disait ma dernière lettre de Grosbourg, m'étre tiré de cette cdjsurde corvée des grandes manœuvres, et j'étais en train d'esquisser un flirt délicieux avec deux petites juives du voisinage, deux sœurs, l'une fraîchement mariée, l'autre à la veille de l'être; ça mordait déjà très gentiment, rien qu'un hameçon et la même cerise pour deux, voilà qu'une dépêche de

mon cousin de Boutignan m'oblige à reprendre bien vite ma place à V état-major, a Ordre supérieur! )) m'a dit ma vieille bête de colo en clignant du seul œil qui lui reste, et je n'ai pu en savoir plus long, Boutignan, officier de cour, craignant toujours de se compromettre . Mon petit doigt m'avertit cependant que, cette fois encore, le général-duc, mon père, m'a joué quelque méchant tour. Peut-être trouvait-il que ma présence à Grosbourg secouait trop de gaieté et de jeunesse autour de son fauteuil d'infirme. Vous savez qu'après un mieux très marqué, il a dégringolé brusquement, et de plusieurs marches. Les médecins attribuent cette recrudescence à une chute de cheval, mais j'étais là, je l'ai vu glisser de sa selle, déjà assommé d'un nouveau coup de scuig. Son mal a donc pour moi tout autre cause. Il aimcdt M""" F. . . et gardait, j'en suis sûr, le vague espoir de mettre la main dessus. La nouvelle de son suicide a dâ l'agiter rudement. Oui, mon cher, la malheureuse femme, apprenant que je renonçcds, s'est envoyé une balle dans le cœur, ou bien près. Elle était mourante il y a huit jours; depuis, je suis sans nouvelles. Mais vous figurez-vous Vémoi de M. Alexandre, chargé d'aller régler les frais de

rupture, et trouvant pour le recevoir, à ce chevet d'agonisante.. . devinez qui ?. . . La mère du mari, la propre helle-mère de M"" F... Comment se trouvait-elle là? Deux femmes qui se haïssaient. Le mari était-il dans la maison, lui aussi? Tout ce que je sais, on a flanqué par la face de maître Alexandre ses offres d'argent, ce qui n'était point pour déplaire à la duchesse ; et mon père m'a écrit, à propos de ce suicide, une lettre catafalqueuse et sentimentale comme une valse de iSà5.

Mon amour, fatal à cette ingénue? Je n'en crois pas un mot. Elle s'est tuée par dépit, ennui, embarras de savoir comment braver la maussaderie de l'existence. Avec dix ans de plus sur le dos, je me sens bien capable d'en faire autant et pour un moindre prétexte, surtout si ces dix années ressemblent à ces quelques semaines que je viens de passer au régiment. ?\on pas que le métier me fatigue; comme secrétaire et cousin du colonel, fils de papa, prince moi-même, je suis dispensé de tout service et pourrais bâiller tout le jour sur mon lit, dans la chambre que j'ai louée devant la plus belle vue de Melun. Mais Melun, mais l'habitant. . . Que faire? où aller? avec qui? Les officiers que je vois à la table du mess, quand

mon cousin de Bouiignan ni y invite, ont des conversations de lycéens. Ils ne sont guère cjue cela pour la plupart. Internés à dix ans dans une cour de lycée ou chez les Pères, ils n'en sont sortis que pour entrer internes à Saint-Cyr ou à Saumur, et, de là, passer à la caserne, à peine changer de prison. Ils ne savent rien de la vie, s'amusent de leurs anciens pions, ont gardé « ce rire au colonel )) qui étcdt le « rire au professeur » de l'enfance et de la lâcheté. A part quelques ambitieux, qui piochent et se rongent sous la lampe, des petits Bonaparte sans étoile, en route pour l'Elysée ou le poteau de Satory, presque tous ne songent qu'à couper à l'exercice, à l'instruction, filer sur Paris et nocer. Comme anecdotes, des souvenirs de collège ou de garnison. Très peu ont fait la guerre. Après dîner, quelques-uns se racontent, la moustache fumante, de formidables aventures, oà claquent les Nom de Dieu! et oà il en tombait! où ils en ont reçu!... pas un pouce de leurs dolmans qui ne fît criblé, traversé... et leurs bêtes n'en menaient pas large, je vous jure, ni l'autre bctc qui trottait dessus. . . Puis, en écoutant mieux, vous voyez qu'il s'agit non d'une bataille, mais d'une forte averse attrapée un premier de l'an ou

un là Juillet, qu'ils étaient commandés pour escorter le président du Sénat ou du Corps législatif. Ils n'ont pas d'autres campagnes et le regrettent. Moi aussi, car je me demande si tous ces gentilshommes, excellents pour l'escorte et laparade, sont vraiment des hommes de guerre, et la tenue cju'ils auraient sur un chcmip de bataille. Braves, parbleu! Tout Français qui se sent rcgcuxlé est brave. Mcds déterminés, capables, sous le feu, d'un acte spontané et lucide? C'est à savoir. Il faut s'être trouvé devant la mort pour répondre de son sang froid contrarié par l'heure et les circonstances. Mon père me racontait qu'en Crimée, un jour, portant à des cliasseurs à pied un ordre du maréchal Bosquet dont il était l'aide de camp, au moment de quitter l'abri très chaud, très sûr, des petits vitriers, et de se remettre en route sous des paquets de mitraille, il avait senti tout à coup une lourde paresse dans ses jambes et ne s'était levé, avec quelle peine! que sous les regards aiguisés et moqueurs des camarades, commençant à trouver qu'il restait trop. Ces quelques minutes de frousse lui comptaient comme les plus atroces de sa vie. Il me parlait aussi d'un de ses copains, chef d'escadron aux chasseurs

d'Afrique, bien connu dans l'armée pour Vahoniinable colique dont ilétait saisi, chaquefois que sonnait le galop de charge. Il avait dans ses fontes un flacon d'absinthe pure qu'il sifflait d'une haleine, et fonçait avec cela dans le coco, ne pouvant ce battre qu'ivre-mort.

Ah! ces tristes nerfs que le danger enchevêtre, affole chez les uns, qu'il assagit et débrouille chez d'autres. La nuit oh mon pauvre Bleu-Blanc- Rouge a sombré, j'avcds à bord le docteur Engel, très fort entomologiste, compagnon d'Emin- Pacha, que je devais laisser à Port-Mahon dont il allait étudier la flore. Cet homme, boucanier, aventurier de la science, qui avait rencontré la mort cent fois, et sous les aspects les plus sinistres, est devenu fou de peur devant l'eau qui gagnait le pont. Il sanglotait, hurlait qu'il ne voulait pas mourir, sautait i la gorge du papa Nuitt qui a fini par le faire attacher dans le rouf; si bien que le pauvre diable a dû couler à fond tout ficelé comme sur la planche à pain. Et pendant qu'un homme de la force intellectuelle d'Engel montrent cette décomposition morale, mon stewart, accroupi dans un coin du pont avec sa théière et sa lampe à esprit-de-vin.

n avait qu'une idée, en entendant le glouglou de l'eau montante et les cloisons-étanc/ies qui éclataient, me faire une tasse de thé bien chaud, avant le plongeon final. C'est du reste le seul qui ait été sauvé, avec moi; mais jusqu'au bout je l'ai vu garder un ccdme, un sang-froid, et le plus naturellement du monde, tandis que moi, je m'appliquais.

Un des rares garçons que. je fréquente ici, est un lieutenant de réserve, qui a obtenu la faveur de rester au régiment après les manœuvres et d'y faire une période supplémentaire d'instruction. } a-t-il de singuliers goûts tout de même! Celuilà est passionné pour le métier de soldat ; il aime servir, obéir, le rang, la discipline. Il est du reste le fils d'un de nos gardes forestiers que les braconniers de Sénart ont surnommé « l'Indien )). Je signale à votre philosophie cette hérédité de servitude militaire, à laquelle ce grand, gros garçon, chef de rayon à la soierie dans un des caravansérails du commerce parisien, n'a pas pu se dérober. Vous connaissez ces robustes appétits de goujats, qui vous donnent faim par leur façon de se tailler un chiffon de pain, d'enfourner de côté, à la pointe du couteau, une bouchée de viande ou de fromage

24o LA PETITE PAROISSE

coupée en carré; le lieutenant Sautecœur me procure cette sensation. Il me ferait aimer la vie militaire par le goût quil y prend, la joie quil trouve aux plus ineptes besognes. Une âme de brosseur et de porte-drapeau. Il pleure en lisant des vers de Déroulède et s'exalte devant des boutons de tunique bien astiqués. Sans le vieil Indien dont il est la fierté, sans sa jeune femme qu'il adore, comme il lâcherait la soierie etjilerait au Tonkin, au Sénégal, se faire la main sur les peaux jaunes ou noires, en attendant le grand jour l Mais quand il marche au bras de sonjils en costume d'ofjicier de dragons, le père est ivre de joie ; et lorsque la petite femme. Parisienne mincette, laide et tentante comme le péché, vient déjeuner à Melun avec son mari, mon lieutenant vous a des yeux à ne pas le laisser approcher d'une poudrière. On comprend qu'il hésite à partir pour Dakar. Moimême, depuis un déjeuner que j'ai offert au bord de la Marne au jeune ménage et le dialogue de ma botte avec une petite bottine jme et nerveuse, pas sauvage du tout, j'ai le projet d'aller plus souvent rôder du côté de l'Ermitage, où la femme de mon lieutenant passe une partie de l'année à soigner ses bronches délicates au voisinage des sapi-

LA PETITE PAROISSE a^i

nières. En atlcndanl, je cJiauJfc le mari qui avait déjà pour mon nom un respect, une idolâtrie à mourir de rire. Si jamais il me trouve dans le lit de sa femme, son chagrin sera mélangé de quelque fierté.

A part ce type-là, je ne suis lié avec personne au régiment. J'cd remarqué, ô mon philosophe, quun tailleur trop gras vous fait des gilets qui bedonnent, qu'un peintre de portraits favorisé d'un grand ne: tente de le passer à tous ses modèles. C'est probablement, par un identique phénomène de subjectivité, que je trouve à tous mes ccunarades, conscrits ou conditionnels, la même physionomie endormie et morose, le verbe « Je m'embête à mort » conjugué à tous les temps, à tous les modes, présent, futur, actif et passif . Est-ce le service obligatoire qui veut cela? La jeunesse françcdse a-t-elle laissé sous l'uniformité du carcan militcdre le peu qui lui restait d'élan et d'initiative? Toujours, ils n'ont pas l'air de s'cmmser, au 5o^ dragons, ni de penser à n'importe quoi. Sautecœur est un idiot; mais au moins il croit à la vie, s'agite et grouille, surtout par ce temps de grcmdes manœuvres.

Chargé d'un service d'infornmtion, il ne dort

24i LA PETITE PAROISSE

plus, ne mange plus, met sur les dents hommes et bêles. Je crois même qu'à trop bien surveiller et dépister V ennemi, il a dérangé les plans de nos généraux, deux pères tranquilles qui n'aiment pas se lever matin. Il circule à Vétat-major un dessin assez drôle les montrant tous deux en vieux invcdos qui jouent paisiblement aux quilles et chassent à coups de canne un grand c/iien portant sur son collier : « Service d'information )), et dont les gambades folles ont renversé tout le jeu. On attribue cette caricature à un soldat de mon escadron, un Parisien d'origine polonaise nommé Borski, long, blond, la lèvre mince et le regard couvert. Volontaire d'un an, il af ait pour s'affranchir de la corvée un portrait du colonel, à deux crayons, très réussi, et commençait le mien dcms une chambre haute du moulin, à toutes petites lucarnes, pleine de sacs de grain, quand un camarade est venu nous interrompre : « Borski, vite, on t'appelle chez le colo, il y a deux messieurs de Paris avec lui.

— Je suis foutu. .. ï> a dit tout haut le malheureux en blêmissant, et j'ai surpris son regard aux lucarnes trop étroites pour qu'il pût s'échapper par là. Nous pensions qu'il s'agissait de sa charge

du jeu de quilles, mais, dans la soirée, mon cousin m'a certifié que le cas était plus grave. Associé d'une bande, Borski depuis longtemps dessinait de faux billets, d' une adresse sans piareille. C'était entre la Banque et lui un de ces duels acharnés et mystérieux dont on se garde d'entretenir le public; toujours des planches nouvelles, des complications de gravure, de tirage, aussitôt dépistées et imitées. Borski se procurent ainsi beaucoup d'argent, de quoi payer les caprices d'une très belle créature. Le régiment ne parle que de ça... Moi, j'ai toujours à l'esprit la brusque détente qui mit ce grcmd garçon debout et son regard vers les lucarnes'. Il y en avait de la vie, dans ce geste et dcms ces yeux; il en a brûlé du combustible, en une seconde. Ah! Vcdlongue, ce que doit être l'existence pour un gaillard, pareil, quelle valeur y prennent les choses les plus plates. Une lettre qu'il reçoit, un coup frappé à sa porte, un passant qui le frôle dans la rue, l'aspect de cette rue même, la mcdson d'où peut-être on le guette, l'escalier par lequel il faudra s'évader, tout pour lui est intéressant, passionnant. Pas un instant d'ennui. Tous les sens aiguisés, toutes les facultés en éveil. Ce qu'an verre de bon vin devait lui sem-

hier bon, et bonne la nuit d'amour qui pouvait toujours être sa nuit dernière! Sans compter que ces hors la loi inspirent à la femme des besoins frénétiques d'abandon, de dévouement. Voyons, mon cher, quelques années dans la peau de Borski, cela ne vous tenterait-il pas? Criminel, oui, je sais bien. Mais un crime presque idéal, sans armes, sans violence, pas salissant ni féroce, un joli travail à la pointe sèche, le soir, sous la lampe, en face d'une belle fdle très soignée, qui allège et poétise la besogne. Quelle différence entre cette existence et celle que nous menons, vous et moi! J'attends votre réponse à ce sujet, mon philosophe .

Il est de M""" de Longueville, me disiez-vous Vautre jour, ce terrible aveu d'une femme sur les femmes, que pour aimer complètement il faut qu'elles méprisent un peu. Ainsi s'expliquerait le goût de certaines d'entre elles pour des hommes tels que Borski, du haut en bas de Véchelle sociale. A ce propos, voici ce qu'un très illustre musicien, membre de l'Institut, racontait entre hommes, cet été, sur la terrasse de Grosbourg : (( J'avais vingt ans, disait-il. Une pauvre bête sauvage, ramenée d'un bal de Montmartre, me

demandait au matin en s'é veillant : a Qu'est-ce a que t'es, toi? » Je lui fis croire que j'étais garçon coiffeur, rue du Bac. Rien quà me regarder, moi et ma crinière, dans cette c/mmhrette du Quartier, meublée d'un lit de fer et d'un piano, la chose crient d'invraisemblcmce ; mais j'avais affaire à la créature la plus vicieuse et la plus crédule, la plus crapuleusement ingénue qui fût sortie jamais d'un bal des boulevards extérieurs. L'hommage de quelques Jlacons d'odeur, pots de pommade et savons verts, que je disais chipés à mon patron, acheva de la convaincre. Mise à l'aise par la bassesse de ma profession, elle venait me voir souvent, et je m'cunuscds à lui farder mon personnage des confidences les plus bizarres, les plus effroyables. Je vivais de métiers infâmes, voleur, souteneur, et pis encore, connu dans le Quartier sous le nom de (( la belle Césarine )). Lejeu pouvait mal tourner; mais ma gaminerie n'y voyait que l'effarement de cette jolie grue, l'ivresse gloutonne dont elle se jetait sur mes lèvres, après ces horribles confessions comme arrachées par l'amour et qui m'en valaient d'autres, un peu inoins abominables, diant rement épicées tout de même, aussi des conseils tendres, maternels : « Prends bien garde, mon

«petit chat, nte laisse pas piger... » Son amour était fait de pitié protégeante, indulgente. Elle me consolait, apaisait mes remords, car il m'en venait parfois , j'étais si jeune. Alors la pauvre fille berçait ma tête à deux mains, essuyait mes yeux de baisers, de la soie chaude de ses cheveux répandus, ou tourmentée de sentiment et d'idéal, essayait de me tirer de la fange matérialiste dans laquelle je me vautrais avec rage en ces épanchements nocturnes : a Pourtant, ma petite bouffie, (( des fois qu'il y a, tu sens bien que t'as une âme, « dis? yy Et l'on n'imagine pas les moments, la tenue qu'elle clioisissait pour me préclier sa doctrine idéaliste. )) Cette singulière liaison de notre académicien dura bien trois ou quatre mois; et cet homme, qui a inspiré de ces folles passions comme on n'en connaît que dans la musique, affirmait ne s'être jamais senti aussi ardemment aimé. Il avoir jamais pénétré aussi à fond tout l'être féminin que pendant ces quelques mois. La malheureuse lui livrait l'intime de ses pensées, tous les dessous de son métier immonde, ses détresses, ses veines, des trajics à donner la nausée ; par-dessus tout, sa peur de la rousse et de la mise en carte. Lui, continuait son rôle de criminel infâme, gêné

parfois quand elle voulait lui faire accepter de l'argent pour l'empêcher de risquer un « trop sale coup ». Puis, subitement, elle disparut, ne répondit à aucune lettre, enfuie de son garni de Montmartre. Avait-elle compris qu'il se moquent d'elle, a-t-elle eu peur qu'il la compromît, la fit arrêter avec lui? Peu importe, d'ailleurs... C'est Borski, surtout, qui m'intéresse, son existence qui me fait envie, en face de la mienne, plate et torpide... Vivre, oh! vivre...

En vagon l'autre jour, les portières fermées, je regardais un insecte, un moucheron qui voulait s'évader et, sentcmt l'obstacle invisible, battent le carreau furieusement, sans relâche; il s'y ruait de tout son petit être érigé, volontaire, frémissant, à coups de tête, le dard fendu, et cela pendant deux heures de route, jusqu'à Melun. Et j'admirais cet éphémère frénétique, qui ayant si peu d'instants à vivre, les passait à se révolter contre sa geôle, contre ce banal étouffement dans un vagon de première... Comment nous tirer de là, nous autres, Vallongue? comment nous échapper de notre train bourgeois ? Est-ce par un crime, comme Borski, ou par un coup de démence, comme M"" F..., à Quiberon? Bien

sûr, j'en soiiircd: mais quand, de quelle façon? Ah! si les rêves étaient vrais... Ecoutez celui qui m'a tourmenté, la nuit dernière. En face du moulin, dans un champ de betteraves, des soldats du génie creusant un fossé de circonvallation, désenfouissaient un livre énorme, la tranche rouge mangée de moisissure, tout grouillant de vers blancs, de fourmis, et nous rapportaient à deux hommes sur la table oà rétat-major achevcdt de déjeuner. Cela s'appelait le « Bottin du monde » et contenait en petits caractères elzéviriens très serrés la biographie de tous les habitants présents sur le globe, avec leurs noms, prénoms, les principaux traits de leur vie depuis le premier jour jusqu'au dernier.

(( Pardon, messieurs. . . moi d'abord. . . » disait le colonel, nous repousscmt du geste de son cigare allumé. Et pendant que nous étions là une vingtaine trépidant autour de lui, il feuilletait le gros livre, très ccdme, en clignant son petit œil; mais au lieu de courir à sa lettre, à son nom, il cherchait les nôtres, comme s'il avait peur de savoir sa propre destinée. Tous après lui montraient la ménjefcdblesse, n'osaient affronter leur page biographique. Venant le dernier comme

simple dragon, je finissais par leur dire, impatienté : « Voyons, messieurs, regardez à d'Olmiitz ... -4 quel âge et de quelle façon mourrai-je ? )) Ce que mon cœur battait au tournant des feuilles! A la fm, le colo commençait à lire de sa voix de commandement : « Charles-Alexis Dauvergne, prince d' Olmiitz . . . )) puis il restent court, pendant que tous devenaient très paies et sortaient de la salle un par un sans me regarder, me laissant seul avec le gros livre fermé sur la table. Enragé de curiosité, je l'ouvrais à mon nom et j'essayais de lire. Mais les mots se brouillaient, s'enchevêtraient, indéchiffrables ; c'était atroce, cette confusion des lignes et des caractères de ma destinée, ou tout était écrit, ou rien n'était lisible...

On sonne à cheval, Vallongue; l'ennemi approche, on ne l'attendait qu'après-demain. Il doit y avoir là-dessous une gaffe du lieutenant Sautecœur. A bientôt, philosophe.

Charlexis.

25o LA PETITE PAROISSE

Cinq semaines après le départ de M'"" Fénigan avec la cousine Elise, un petit omnibus du chemin de fer, venu de Soisy par la corniche toute blanche et nappée d'une brume matinale de novembre, s'arrêtait devant le domaine des Uzelles, La cloche de la grille sonna deux fois, comme étoupée par le brouillard ; au second coup seulement Rosine Chuchin, son vieux père et le cocher, en train de déguster dans la loge de la jardinière un onctueux café au lait de vraie crème et de beurre du jour, arrivèrent tous trois à la grand'porte, juste pour voir M'"* Fénigan descendre seule, emmitouflée et somnolente, comme après une nuit de long voyage.

LA PETITE PAROISSE aSi

« Rosine, mon lit, je suis morte... » dit la maîtresse traversant la cour, sans remarquer l'effarement de tous, non plus que les bols alignés et fumants sur la table de la loge restée ouverte. Il fallait qu'elle fût bien lasse. Peu à peu, cependant, la tiédeur de sa chambre et des habitudes retrouvées rendait à la bonne dame assez de force et de vie pour pouvoir poser plusieurs questions à Piosine, en train d'aider la vieille chambrière habituelle :

(( Alors, M. Richard.^

— M. Richard est encore couché... Madame veut-elle que j'aille le prévenir.^

— ?Son ! Je voulais seulement savoir s'il n'a rien changé à sa façon de vivre.

— Rien du tout, madame... Il ne sort pas, se fait servir dans l'atelier où il j^asse ses journées à écrire des lettres et à tirer au pistolet, toujours en chantonnant, comme il fait. . . Quelquefois une promenade avec M. Mérivet, sous la charmille, et c'est tout.

— Vous avez dû voir souvent l'abbé Cérès, ici.^

— Mais non. C'est presque tout de suite après le départ de ces dames qu'il a eu sa dispute avec M. le curé au sujet des Lucriot, et qu'on l'a

appelé à l'évêché de Versailles. . . Il n'est pas revenu depuis.

— Pauvre M. Cérès. . . » soupira M"'^ Fénigan avec un accent doucement navré, où se mêlait la sensation délicieuse d'étaler ses membres entre des draps parfumés, bassinés, dans un lit dont elle avait l'habitude. Rosine n'en revenait pas, de trouver sa maîtresse si indulgente au vicaire des mendiants et des chemineaux.

(( Ainsi, Richard n'est pas même sorti le dimanche, pas même jusqu'à la Petite Paroisse, pour faire plaisir à son vieil ami.»^

— Mais, madame, la Petite Paroisse est fermée... M. Mérivet, après le départ de l'abbé Cérès, n'a pas permis qu'un autre prêtre dît la messe à son église.

— Voilà une chose bien extraordinaire, » murmurait la vieille dame, dont le béat visage contrastait avec la prétendue stupeur que lui causaient toutes ces nouvelles. La vérité est que, tenue au courant par tes lettres du petit Napoléon, elle ne faisait guère en ce moment que constater, contrôler.

(( Et dis-moi, Rosine, mon fds ne t'a jamais demandé oii j'étais!^

— Jamais... M. Richard savait ce que Madame nous a dit à tous, qu'elle allait se reposer au bord de la mer, chez M""= Elise. »

Rosine mentait effrontément, forte de ses deux astuces superposées de paysanne et de domestique. Par M. Alexandre, elle avait appris le suicide manqué de son ancienne dame et la présence lù-bas de la belle-mère qu'elle s'étonnait de voir revenir seule, son retour indiquant la guérison de Lydie. Elle connaissait aussi les transes oii l'on vivait à Grosbourg, les efforts pour intercepter les provocations continuelles de Richard; elle eût même pu renseigner ^jnie Fénigan sur le minutieux espionnage dont Alexandre entourait, par ordre, la correspondance de son fils. Mais depuis un moment la bonne dame semblait lasse, distraite, n'écoutant que d'une oreille les histoires qui d'ordinaire la passionnaient le plus, comme les méfaits des loirs et de son jardinier Clément. Après s'être fait apporter un bol de lait chaud, qui ne ressemblait guère à celui que l'on buvait en bas tout à l'heure, elle congédia Rosine Chuchin, préférant à ses tournillements bavards devant le lit, la joie de se sentir seule dans cette chambre

pleine de souvenirs, de se bercer à la mélancolie des cris d'automne qui passaient sur la route embrumée : (( Peaux de lapins. . . chilTons, ferraille à vendre ! . . . » Depuis plus de trente ans, elle entendait la même voix de femme, voilée et douce, promener cette mélopée matinale, seulement dans les mois de froidure, la chiffonnière campagnarde étant prise j)ar les travaux de la terre pendant le printemps et l'été. Et dans le demi-sommeil, cette voix qui s'éloignait, mêlée à des époques diverses et très anciennes de sa vie, lui semblait traîner des fagots de souvenirs et d'heures mortes, « Chiffons... ferraille à vendre ! »

Deux coups rapides et connus, frappés à la porte, lui firent bondir le cœur, rouvrir ses yeux qui clignotaient :

« C'est toi, Richard?... Entre. »

Ils s'étaient quittés froidement, sur un frôlement déjoues, sans un mot. En cinq semaines d'absence, pas une lettre échangée. Maintenant encore, en voyant ce visage froid et dur, ces yeux de colère qui se détournaient d'elle, la mère comprenait que leur fâcherie durait toujours; mais au lieu de s'attrister, elle souriait,

et le retenant par la main malgré lui, le faisait asseoir au bord de son lit, en ayant long, très long à raconter.

(( Plus lard, mère, plus tard... à présent tu

es trop lasse.

— Non... Puisque je te tiens, j'amie mieux

tout de suite . Reste la et écoute ...»

Doucement, simplement, elle commençait l'histoire de son voyage à Quiberon ; comment cette pensée lui était venue, après leur scène épouvantable dans la serre, avec la conviction profonde que les reproches de son fds disaient vrai, que pour Lydie comme pour d'autres elle avait manqué d'indulgence, de tendresse, et qu'elle devait essayer de réparer une partie du mal causé par elle. Puis son arrivée dans le petit village, pas loin de Lorient. où se cachait la jeune femme, quelques jours d'attente et de surveillance, et enfin quand, touchée de cette existence solitaire et digne, de cet abandon fièrement porté, elle venait un matin frapper à la maison jaune, sa stupeur d'y trouver Lydie agonisante, aux mains inexpertes d un médecin de campagne, dont les petits couteaux tailladaient en tremblant cette poitrine

blonde et rose, pour en extraire une balle de revolver.

Immobile, Richard écoutait, la tête basse et détournée, comme pour cacher ses impressions dont la mère ne se rendait compte que par la main qu'elle tenait, cette main d'abord revêche, peu à peu détendue, humanisée, finissant ensuite par s'abandonner, devenir — comme quand il était petit — la main confiante et tendre de l'enfant qui se cramponne à la mère : (( Conduis-moi, ne me lâche pas. »

... Livrée à cet obscur vétérinaire, jamais Lydie n'aurait survécu, si par bonheur la flotte ne s'était trouvée là et, avec la flotte, des chirurgiens, de la glace, des ouates phéniquées, tous les antiseptiques sauveurs, libéralement mis au service de la blessée, grâce à Élise pour qui les officiers du corps de santé étaient tous des amis. Eh ! oui, Elise, le bon petit Chaperon- Rouge, qu'on n'eût jamais sujDposée capable de charité continue, de dévouement, de discrétion ; Elise passant les journées et les nuits au chevet de sa rivale, de son ennemie, et disparaissant dès que Lydie commença à renaître et à reconnaître. A jDcine sortie des fantomatiques appari-

lions de la fièvre, le premier visage réel et vivant qui se dressait près de son lit, c'était le plus exécré, celui qu'elle chargeait de sa rancune et de ses fauLes, sa belle-mère. Il avait fallu ramener de loin celte ame ulcérée, encore sous le coup de sa dernière déception si féroce, et se débattant contre la tendresse et les soins qui venaient à elle, a Non, laissez, je suis indigne. ., ni vous ni votre fils ne pourrez jamais oublier. D'abord, si vous me pardonniez, moi, je ne me pardonnerais pas... Je veux mourir... De quel droit m'empêchez-vous de mourir, méchante femme .^ » Exprès, elle cherchait des paroles outrageantes, remuait des souvenirs brûlants, cendres en feu sur ses propres blessures. Heureusement ce n'est pas à une belle-mère qu'elle parlait, mais à une vraie mère, cœur patient et sans orgueil, plus aucun orgueil, et qui tout le temps songeait : a Le mal que j'ai fait, il est bon que je le répare. »

Oh ! la main de Richard, comme elle tremblait maintenant, et serrait tendrement la main qui la tenait...

... De jour en jour, à force de douceur, de patience, Lydie reprenait goût à la vie, se lais-

a58 LA PETITE PAROISSE

sait soigner, quoiqu'une sombreur restât au fond de ses beaux yeux et qu'elle s'enlêtatà dire (( madame » à celle qui ne l'ajDpelait jamais autrement que (( ma fdle ». Surtout elle se révoltait contre cette humiliante idée de pardon; et il fallut pour faire cesser ses résistances le retour de M. Alexandre, envoyé par les gens de Grosbourgen règlement des « frais de rupture». De sa chambre, la malade entendait l'accent de hauteur insolente et indignée dont M'"' Fénigan congédiait le sinistre émissaire et l'engageait h remporter bien vite son argent à la duchesse. (( Car si riche et si avare qu'elle fût, elle n'en aurait jamais assez, de cet ignoble argent, pour racheter les folies et les crimes de son fds. » Tout émue de se sentir ainsi protégée et vengée, Lydie, quand sa belle-mère rentra dans la chambre, lui tendit les bras en pleurant : « Merci, ma mère. » Ce mot de mère qu'elle se décidait à prononcer noua la réconciliation. Ce ne fut plus entre elles qu'une question de temps, de soins, chaque jour M""" Fénigan devenant plus tendre, se convainquant que la faute de Lydie avait été toute de révolte et d'indépendance, l'affolement d'une nature faite

pour l'air libre et l'espace et qui se croit emprisonnée. Un cœur aussi droit, aussi affectueux que le sien , ne pouvait conserver d'un garçon cruel et froid comme Charley qu'un odieux souvenir. Pas de rechute à craindre de ce côté, ni regrets, ni reprise possible , mais l'idée d'une rentrée dans la vie normale, d'un retour au foyer, consternait la jeune femme. Se retrouver en face de Richard pour qui elle avait été si dure, si méchante... Pourrait-il oublier jamais.^ M'"" Fénigan essayait de la rassurer : a Mais puisqu'il vous aime et vous plaint, qu'il n'a cessé un jour de vous aimer. » Lydie secouait la tête : « Si vous en étiez tellement sûre, pourquoi lui cacher que vous veniez près de moi.'^ » Rien de contagieux comme la peur. A Aoir sa belle-fdle si craintive, M™^ Fénigan doutait aussi, et, la trouvant assez remise pour se passer d'elle, se décidait à revenir seule, dire à Richard : (( Voilà ce que j'ai fait. J'ai laissé espérer à ta femme que vous pourriez encore vivre et être heureux ensemble. Qu'en penses-tu.^ »

... Dans la chambre, un silence de mort Le visage de Richard toujours invisible, et sa main toujours cramponnée, brûlante et tremblante.

26o LA PETITE PAROISSE

à celle de sa mère. Une fois encore, M™^ Fénigan répéta tout bas :

(( Qu'en penses-tu? Ai-je bien fait? »

Richard, sans répondre, s'agenouilla devant le lit en sanglotant.

Quoiqu'elle s'attendît à cette explosion de reconnaissance, la mère rayonnait, payée de toute sa peine. Mais quelque chose la surprenait , et tout en fourrageant à pleines mains les cheveux courts et drus de son garçon, elle se disait : « Pourquoi ne me demande-t-il pas sa femme tout de suite? )) Elle sentait un trouble, Une gêne, dont l'explication lui fut donnée par deux mots que murmura Richard, les yeux timidement levés :

« Et l'enfant?

— 11 n'y en a pas.

— Il est mort?

— n n'a pas vécu. »

D'un élan, il fut debout et sur le cœur de sa mère :

(( Oh! le bien que tu me fais.,. Si tu savais, cet enfant. . . Moi qui en avais tant désiré ! . . . Jamais un rapprochement n'eût été possible avec cela entre nous. Je le sentais si bien, que, mal-

gré mon désir fou de la revoir, je n'ai pas un instant essayé de m'informer où elle était... Oh! cet enfant, j'y pensais encore plus qu'à elle... »

Et tout bas, il lui racontait qu'en son absence, un matin, au petit jour, d'effroyables hurlements, comme d'une bête égorgée, l'avaient réveillé, précipité de son lit vers la fenêtre. Cela venait de la ferme voisine, très calme cependant, s'éveillant à l'habitude parmi les appels de ses coqs, la claironnée des paons sur leurs perchoirs, la sourde bramée des bœufs au fond de l'étable chaude. Bientôt, dans cette plainte lente, douloureuse, qui lui faisait tant de peine à entendre, clameur immense par instants à remplir le ciel, à d'autres gémissement berceur et doux, il démêlait un cri humain, un cri de femme, et comprenait que la fermière, leur voisine, accouchait. C'était grand, l'arrivée de cet être dans la brume rose du jour naissant, cette plainte de femme en gésine, mêlée à des réveils de basse-cour, à des bruits matineux de nature, devenant un cri animal, moins encore, l'effort d'un rouage dans la vaste et mystérieuse machine en fonction. Tout à coup, songeant à

sa pauvre Lydie qui, peut-être à la même heure, passait par ces mêmes tortures, il avait été jDris d'un grand désespoir . « Ah! si tu m'avais vu pleurer à ma fenêtre... Je devais être bien comique... Mais maintenant, fmies les larmes. Et grâce à toi, mère adorée, ma femme va me revenir; je pourrai la revoir. Même je m'étonne que tu ne l'aies pas ramenée. Pourquoi .^^

— Elle était bien faible encore. »

jy|me Fénigan détournait les yeux avec embarras, elle ne savait pas bien mentir. Son fils continua : (( Il doit être si lugubre, ce petit Port- Hahguen, aux approches de l'hiver. Vois-tu que ses idées noires la reprennent.

— Mais enfin, méchant garçon, il fallait bien que je revienne. On m'écrivait que tu t'acharnais à ce duel, qu'à Grosbourg ils passaient leur vie à guetter, à dépister tes lettres. »

Et, le serrant contre elle de toute la tendresse de ses bras, la mère, qui se sentait forte, hâtait ses paroles suppliantes :

(( Mon Piichard, si loyal, si bon, comment n'as-tu pas pitié de ce père, de ce soldat foudroyé en pleine gloire et qui, sur son fauteuil de paralytique, reçoit tous les outrages, tous les

crachats que tu destines à son fils? Imagine-t-on une détresse plus complète? Forcé d'abdiquer son rôle de chef de famille, de défenseur, réduit aux petites lâchetés, aux habiletés de la femme qui surveille les courriers, soudoie les facteurs... Le malheureux! mais il en meurt, de ne pouvoir se battre et mourir pour son fils. . . Et tu ne t'es pas laissé attendrir. »

Richard, s'arrachant à l'étreinte maternelle, marchait par la chambre : « Oui, je sais, notre vieil ami est venu me dire à satiété toutes ces choses, et je te répondrai comme à lui que ces gens m'ont fait trop de mal pour que je puisse avoir pitié d'eux. Tous, le fds, le père... ah! ce que j'ai souffert...

— Tu as souffert surtout dans ton orgueil. Mais une mère qui craint qu'on lui tue son enfant...

— Des histoires du vieux Mérivet que tu me racontes là, dit Richard doucement... De qui crois-tu donc que je le tiens, cet orgueil que tu me reproches?

— De ta mère, n'est-ce pas?... Eh bien! fais comme moi qui me suis débarrassée du mien.

— Comment?

— Oh! c'est bien simple... Je suis entrée à la Petite Paroisse. Ne ris pas, l'effet a été miraculeux. . . J'étais une autre femme en sortant de là, avec une façon de voir et de sentir toute différente, toute nouvelle. Pourquoi.^^ je ne sais pas. »

Plus ému qu'il ne voulait le paraître, Richard riposta d'un ton léger : (( Le malheur, c'est que la Petite Paroisse chôme depuis un mois.» Elle alors, sans le quitter des yeux : « En effet, j'ai appris cette navrante aventure. Comme on a été injuste pour ce digne prêtre 1 Tu t'es occupé de lui, tu es allé voir monseigneur.»^ J'en ai été très heureuse.

— Vrai.»^ c'est vrai? ))

Sa bonne figure resplendissait, stupéfaite. Sachant sa mère amie du curé de Draveil, il craignait de lui avoir déplu par sa démarche auprès de l'évoque. Mais la calomnie était trop infâme. Dire qu'on accusait l'abbé Cérès, pendant qu'il recueillait chez lui la vieille mère et les trois filles de Lucriot, en prison pour braconnage, d'avoir eu la toute petite comme maîtresse ! . . . (( Ça te fait sauter d'indignation .»* Oui, celte enfant sans âge, presque sans sexe, nouée, scrofuleuse, épileptique, voilà la tentation à laquelle

n'aurait pu résister cet homme admirable, ce saint. Aucune preuve naturellement que le séjour, plusieurs semaines, sous le même toit... Et quand je pense que toute cette hideuse campagne est montée par ce curé mondain et freluquet, ce parasite des tables riches où il faisait inviter sa gouvernante... »

]\{me Fénigan — peut-être avait-elle quelques invitations de ce genre à se reprocher — interrompit son fils vivement :

(( Et que t'a répondu monseigneur.^

— Un mandement en plusieurs pages, avec citations de Tertullien... M. le curé est un pasteur vénérable, M. le vicaire un grand vieil enfant très bon... En attendant, on fait faire à notre vieil ami une retraite de trois mois, à la Trappe d'Aiguebelle, tandis que M. le curé promène dans les châteaux une pétition pour débarrasser le pays de ce prêtre qui n'aime et ne fréquente que les mendiants et les vagabonds. Il n'y manque que ta signature, pour laquelle le curé attendait ton retour.

— Qu'il vienne ! il sera reçu.

— Tu ne signeras pas ? dit Richard avec transport... Eh bien! moi, je te promets que si

ces canailles d'en face me laissent tranquille, je ne m'occuperai plus d'eux.

— Ils te laisseront, je te le jure. Maintenant, donne ta grosse tête que je la câline encore et va-t'en, il faut que je dorme.

— C'est que j'aurais bien voulu. .. Lydie ne peut pas rester seule là-bas, tu comprends. »

Et la mère, en souriant ;

(( Oui, oui... Je comprends, nous causerons de cela à dîner. J'ai besoin d'une journée de repos. Va, mon chéri. ))

Rester enfermé dans l'atelier jusqu'au soir parut à Richard insupportable, et pour la première fois depuis longtemps, par la grille ouvrant sur la forêt, cette grille témoin de la fuite de Lydie, il sortit avec la ferme intention de ne rentrer qu'à la nuit. A cette époque pourtant la forêt n'était déjà plus belle, les grands souffles et les pluies de l'équinoxe la dépouillaient de ses dernières feuilles, recouvrant le sol d'un engrais jaunâtre et boueux. Les sous-bois, les fonds d'allées se dévêtaient de tout mystère, les perspectives se rapprochaient, et, visible de partout, l'interminable grillage des réserves de Grosbourg donnait au peut Sénart l'aspect

d'une forêt en fils de fer. Le décor disparu avait disséminé l'orchestre. Çà et là, dans l'embroussaillement d'un taillis, un merle, qui semblait énorme, chantait et sautillait comme en cage ; des tourbillons de corbeaux j)assaient aux cimes des arbres, et sur les anciennes carrières comblées d'eau de pluie s'ébattaient deux ou trois canards sauvages dont les nasillardes trompettes sonnaient dans le silence des allées. Mais Richard, ce jour-là, portait dans sa tête une fanfare éclatante qu'il accompagnait en marchant de ses basses habituelles : « Poum... poum... poum... )), seulement, des « poum... poum... » joyeux et fous, allègres comme le motif tout en trilles et en roulades, la chanson d'amour et de renouveau qui fredonnait autour de lui, pendant qu'il se promenait dans une forêt imaginaire, pleine de parfums, de lumières, de chants d'oiseaux... Ils pourraient donc s'aimer, s'enlacer encore , rien ne semblait irréparable à son cœur amoureux, et déjà il ne sentait plus celte horrible brûlure, ce charbon rouge au creux de la poitrine, qui lui contractait tous les muscles. Sa jalousie était guérie, sa plaie lavée dans les larmes et le sang de Lydie. . .

Chère femme ! Qu'elle avait dû souffrir pour arriver au suicide, elle qui aimait tant la vie. Il ne s'agissait plus de pardon, pour qui avait expié si férocement. Elle venait à lui avec une chair nouvelle, purifiée par la souffrance; et ce serait bon de rouler sa tête là-dessus, de respirer celte odeur de jeunesse mûrissante, l'arôme de muguets et de violettes qu'exhalent les sousbois vers la fin du printemps. . .

(( Sapristi, monsieur Richard, vous allongez le jarret de bonne heure. . . C 'est-il que vous êtes pressé de déjeuner.!^ Alors, entrez un moment à l'Ermitage, vous casserez une croûte avec nous.

— Mais votre belle-fille ne sera peut-être pas contente, mon bon Eugène.

— Oh! que si faitl Cala changera, pour une fois, de ne pas manger seule en face de ma vieille peau. »

L'Indien, qui rentrait de sa première ronde, le fusil en bandoulière, un lapin dans son carnier, fit passer Richard par la porte Pacôme, une ancienne porte charretière du couvent, aux cintres lourds, aux ais vermoulus et disjoints, s'ouvrant au fond de la cour mangée d'herbes, où dansait et se gobergeait, quelques mois au-

paravant, la noce du fils Saulecœur. Deux cabarets, déserts en semaine, et la maison du garde-chasse flanquée de son chenil odorant et bruyant, occupaient tout autour de ce préau rustique l'emplacement de l'ancien Ermitage. Dans la salle proprette et claire, auxmurs peints en détrempe de naïves histoires de chasse, oii ils étaient en train de boire un verre de vieux genièvre en apéritif, la bru vint les rejoindre, bien coiffée, presque élégante malgré l'heure matinale, mais les yeux rouges, un air de somnolence et d'ennui. En apercevant Richard Féni'^an, au lieu du gendarme ou du bûcheron qu'elle s'attendait à trouver attablé avec son beau-père, ses yeux flambèrent, sa petite mine effrontée et maladive devint joHe du désir effréné

de l'être.

(( Quand je vous le disais, chuchotait l'Indien en confidence derrière sa main géante, tandis que la coquette belle-fille se hâtait de mettre le couvert en les frôlant du coup de vent de ses jupes ou des rondeurs de son corsage... Un bourc^eois, un monsieur, j'étais sûr de l'émoustiller avec ça... Et figurez-vous bien qu'elle a passé la nuit à pleurer, rapport à des boucles

d'oreilles qu'on lui avait données et que j'ai rendues , parce qu'en l'absence de mon garçon . . ,

— Où est-il donc, votre garçon, Eugène?

— Au régiment, monsieur Richard, en service supplémentaire. . . 11 a la folie du métier de soldat, jusqu'à se faire du tort à son magasin et — ce qu'il y a de pis — du tort aussi près de sa femme. Voilà qu'hier, en revenant de Grosbourg oh je l'avais envoyée porter des œufs de fourmi pour la faisanderie , la petite s'amène avec une paire de boucles d'or aux oreilles, en place des petites ferlampilles que je lui avais achetées justement à la fête d'Yères. « Qui t'a donné (( ça.'^ que je lui demande. — La duchesse, mon (( père. )) Moi qui sais que notre dame n'est pas donnante (on peut dire ça de ses maîtres, n'estce pas, monsieur Richard, il n'y a pas de déshonneur), je vois tout de suite d'où venait le cadeau; et, dans l'après-midi, sans que la petite se méfie, j'arrive au château et je dis à la duchesse en train de causer sur le grand perron avec M. Alexandre : « Madame a bien voulu (( donner à ma fille un beau bijou... » Elle me regarde avec son air qu'elle a. « Moi, des bijoux (( à votre fille .►^ » Ce vieux filou d'Alexandre gri-

maçaitpourl'averlir. Elle a fini par comprendre : (( Ah! oui. parfaitement... Je me rappelle... (( Eh hien, quoi, votre fille ne les trouve pas (( assez heaux ? — Cent fois trop beaux pour chez « nous, que je lui réponds bien en droiture, et (( elle m'a chargé de vous les rendre, parce (( qu'une brave femme pas riche n'a pas le droit (( de se mettre sur elle des affutiaux de cette (( valeur. » La duchesse m'a répondu : « Merci, « Eugène, vous pouvez vous retirer. » Mais tout de même, j'ai attendu M. Alexandre au coin du pont, pour le prévenir qu'à la première fois qu'il se chargerait d'une commission pareille, foi de Sautecœur! je lui ferais piquer une tête en Seine avec une balle au milieu du front. ))

Les petits yeux ronds du garde-chasse avaient pris une expression féroce.

(( Mais enfin, de qui venaient-elles, ces boucles.^ demanda Richard qui se sentait pâlir.

— De quelqu'un dont il vaut mieux que nous ne parlions pas, dit le garde comprenant tout à coup sa maladresse... Dame! la petite n'a pas été contente. Toute la nuit, je l'ai entendue marronner. Puis, ce matin, on s'est expliqué à

fond. Je l'ai prévenue : a T'as quasiment deux (( maris, ma fdle. Si l'un est aveugle et trop (( bon enfant, l'autre a de la méfiance et la (( poigne dure. Il faut marcher droit, ou gare. » En grand tablier blanc, les manches retroussées, la Sautecœur apportait sur la table une omelette aux morilles qui embaumait toute la salle et gagnait jusqu'au chenil où les bêtes affamées soufflaient sous la porte basse. Mais ni la saveur du plat rustique, ni les yeux coquins de l'hôtesse ne parvenaient à distraire Richard Fénigan de la sombre songerie brusquement évoquée par la silhouette du jeune prince, et plus d'une fois pendant le repas Eugène, qui contait aussi lentement qu'il mangeait, avec le lambinage paysan des journées longues et des vastes étendues, s'étonna d'entendre M. Richard, au plus beau moment de ses histoires d'affût de nuit à la bête ou à l'homme, chantonner comme un malhonnête.

Pendant que son fds s'attardait à l'Ermitage et la croyait profondément assoupie. M""' Fénigan — un de ces-êtres d'activité qui ne peuvent dormir dans le jour — commandait la voiture

et se faisait conduire a l'orphelinat de Soisy. Annoncé de très loin par les grands arbres de l'entrée et le clocher brodé de sa chapelle, le couvent, dont on recrépissait la façade, avait sa cour encombrée d'échelles, de charretées de plâtre, un va-et-vient de maçons et de manœuvres, que surveillait la cornette aux ailes blanches envolées de sœur Martha l'Irlandaise, suppléant M"* de Bouron la supérieure, depuis longtemps malade et alitée.

(( Nous avons les ouvriers, )) dit-elle à M™' Fénigan en venant au-devant d'elle ; et plus bas, pendant qu'elle la guidait à travers les engins de travail :

(( Ça se trouve bien . . , défense aux enfants et à nos sœurs de venir par ici. La chambre de Lydie dans cette aile de retour est donc à l'abri des curiosités et des indiscrétions. Quand votre fdle est arrivée ce matin , il n'y avait là que quelques maçons et la sœur tourière, une ancienne connaissance à elle, que j'ai chargée de lui monter ses repas, de faire son petit ménage. J'ai mis aussi au courant le médecin, le plus prudent et le plus réservé des hommes, qui, venant voir la supérieure tous les deux jours, entrera

en même temps chez Lydie, dont la chambre est toute voisine; et je crois que notre chère petite n'eût été nulle part mieux abritée et soignée, ni à la faisanderie, ni à l'Ermitage.

— Je le crois aussi, sœur Martha, et c'est vraiment par une inspiration de Dieu que je me suis tournée vers vous, n'osant ramener directement ma pauvre Lydie aux Uzelles. Mais j'espère que nous n'abuserons pas de votre hospitalité. »

Sur ces mots, sœur Martha agitait de longs bras plats et maigres avec sa pétulance irlandaise :

(( Vous espérez... Vous espérez... Ah çà! vous n'allez pas me la prendre tout de suite ! . . . Elle est si faible encore, si pâlotte... Ce grand voyage comme première sortie ! . . . Le docteur lui a bien recommandé de ne pas se lever avant deux ou trois jours, Voulez-vous que nous montions la voir.î^ »

Ayant ajouté, très haut, pour être entendue de tous : « Allons saluer notre chère mère supérieure, vous la trouverez bien changée... » elle passa la première dans le large escalier, aux murs d'un blanc de maison mauresque, à la

rampe fraîche peinte. Les gros grains de son rosaire, le trousseau de clefs qui ne quittait jamais ]\jme Fénigan, sonnaient dans le grand corridor au fond duquel s'ouvrait la chambre de Lydie.

Celle-ci, couchée, toute blanche et les yeux ouverts, étouffa un cri de joie en voyant entrer M""= Fénigan.

« Comment, mère, vous voilà déjà.^

— Que veux-tu, mon enfant, je ne pouvais pas dormir.

— C'est comme moi, reprit Lydie en lui montrant que sa chambre, spacieuse et gaie, faisait l'angle de la maison, une fenêtre sur le pays, l'autre sur le petit jardin intérieur oii s' ouvraient les classes, oiiles orphelinesj ou aient tout le temps que le ravalement encombrait la cour... Depuis ce matin j'entends les enfants chanter et danser en rond, la voix des bonnes sœurs, les leçons qu'on récite. Il me semble que je suis écolière encore et que mon tour va venir... Et la route, notre chère route. Quand vous êtes entrée, j'écoutais tous ses cris, tout son mouvement. »

]\|me Fénigan sourit et se pencha vers elle : « Tu ne me jDarles jDas de Richard?

— Je n'osais pas, murmura la convalescente, dont le long visage amaigri se ternissait douloureusement. Mais à mesure que la mère lui contait l'accueil fait au récit de son voyage et de leur réconciliation, l'explosion de larmes finales, le désir fiévreux, les mains frémissantes de celui qui n'avait jamais cessé de l'aimer, la vie revenait à cette jolie figure, comme les couleurs sur une toile soumise au lavage.

— Maintenant, je suis sûre que nos terreurs étaient vaines et que j'aurais dû t'amener droit dans ses bras. Tout à l'heure, je lui avouerai que tu es ici et nous viendrons te chercher demain malin.

— Oh! pas demain, pas encore, je vous en prie, dit la jeune femme épouvantée, en ramenant ses couvertures d'un geste enfantin: j'aurais trop peur . Je suis si maigre, si laide... et puis ça, — elle montrait la place éloilée de sa blessure sous le sein gauche. — Le docteur a dit qu'il faudrait me panser plusieurs fois. Et si Richard, en me voyant, allait ne plus m'aimer, ne plus vouloir.

— Mais, mon enfant, quand il va te savoir ici, rien ne pourra le retenir.

— Laissez-lui croire que je suis encore loin, que ma santé l'exige... C'est un peu la vérité, après tout.

— Et s'il veut aller te rejoindre.'^

— Vous trouverez bien un petit mensonge pour l'en empêcher. . . et vous me laisserez quelques jours, dans ce coin de ma jeunesse, oij il m'a connue, aimée, oii je vais reprendre des forces, tâcher de redevenir belle et digne de son amour. »

Dans l'inexprimé de ses paroles et de ses gestes se devinait comme un besoin de se purifier par la retraite et le recueillement. Il lui semblait qu'entre les murs blancs de l'orphelinat elle redeviendrait petite fille. Et M"'' Fénigan la comprit si bien que, sans plus insister:

(( Ce sera quand tu voudras, comme tu voudras, mon enfant chérie; ne te fais pas de peine. »

En sortant, elle s'arrêta quelques minutes chez la supérieure pour pouvoir dire à Richard qu'elle l'avait vue et lui expliquer ainsi sa visite à l'orphelinat. A la sœur Martha, qui revisait un mémoire d'entrepreneur au chevet de la vieille religieuse assoupie, elle chuchota : « Dé-

cidément je vous laisse notre Lydie pour quelques jours encore; je viendrai la voir souvent, » Puis, remontant en voiture : « A la maison... Cette pauvre Mère de Bouron est bien faible, bien faible. ))

Dites à liante voix pour son cocher, ces paroles le firent sourire dédaigneusement du haut de son siège. Il savait à quoi s'en tenir, l'homme du chemin de fer ayant raconté le matin, chez la jardinière, que M™" Fénigan était descendue de wagon avec une jeune dame très souffrante qu'on avait laissée en passant au couvent de Soisy; et Richard ignorait encore la présence de sa femme dans le pays, alors que tous ses domestiques la savaient. Pas une maison nombreuse où il n'en soit ainsi.

De retour aux Uzelles, M"'' Fénigan, à sa grande surprise, n'eut pas à se défendre contre la hâte amoureuse de son fds. Il restait silencieux, morose ; tendre cependant pour sa mère, redevenu son Richard des veillées en commun et des parties d'échecs. En jouant, leurs fronts penchés se touchaient presque, mais quel ahîme entre leurs deux pensées. «Que lui est-il arrivé? songeait la mère... Cette harre entre les yeux, ce froncement de narines, et puis son éternel chantonnement... C'est un accès, je suis sûre que c'est un accès . . en aurons-nous pour longtemps? » Richard, lui. se disait : (( Elle a bien fait de ne pas l'amener : ma plaie est trop à vif

28o LA PETITE PAROISSE

encore, il vaut mieux attendre quelques jours. Rien que pour ce nom de Charley prononcé devant moi, me voilà repris, enragé. Si ma pauvre amie avait été là, je l'aurais torturée, sans pitié pour sa faiblesse. »

Pourtant, après une semaine de bourrasques intimes et d'accalmies, il vint dire à sa mère qui n'avait cessé de lui donner des nouvelles de Lydie, comme si elle était encore à Quiberon :

(( Maintenant, je suis sûr de moi... Allons la clierclier, veux-tu ? »

jyjme Pénigan sourit :

(( Nous n'avons pas loin à aller,,.

— Comment,'^

— Avec le landau, à peine une demi-heure.

— Une demi-heure, d'ici h Quiberon.^... Je ne comprends pas.

— Mais Lydie est à l'orphelinat depuis mon retour... Ne t'émotionne donc pas, grand enfant... On attellera après déjeuner, et ce soir enfm tu ramèneras ta femme au Pavillon. Est-ce cela.»^ Es-tu content.»^ »

Quels mots, quels cris auraient pu rendre la joie inquiète de Richard Fénigan assis à côté de

sa mère dans le landau qui roulait Aers Soisy, entre la forêt et la Seine? Ln beau jour de froid clair, du vent, du soleil, de la neige ; et sa poitrine se gonflait au souvenir d'après-midi semblables passées dans le parloir aux boiseries claires, l'hiver où il faisait sa cour à Lydie. Comme aujourd'hui, le soleil flambait sur la neige que soulevait la bise en poussières fines ; comme aujourd'hui, les paroles manquaient h son ivresse, et du cantique entonné par toutes les fibres de son être, rien ne sortait, rien ne s'entendait, que les battements de cœur, marquant les temps à sa muette émotion. Dix ans écoulés depuis, sur cette même route, dans ce même paysage tout en blancheurs, sa mère essayait comme alors de le distraire, en parlant seule au fond de la voiture : «. J'ai fait préparer le Pavillon Vous dînerez tous deux dans l'atelier ; le premier soir, j'ai pensé que ce serait mieux. Puis demain nous recommencerons la vie ensemble, c'est Lydie qui me l'a demandé. Il y a tant de bonté délicate dans cette enfant! Et fine, et distinguée! Je commence à croire avec sœur Martha qu'il y a chez elle une a raie noblesse d'origine; elle est née grande dame... Ah! nous voici arrivés. »

Le landau vint se ranger sans bruit sur la neige, au bas du grand escalier oii sœurMartha les attendait.

(( Voilà qui nous rajeunit de dix ans, monsieur Richard, dit l'Irlandaise avec ses paroles et ses gestes ardents. C'est moi, vous rappelezvous.^* qui vous amenais dans le parloir. Cette fois, vous trouverez notre chère fille dans sa chambre. Votre mère et moi vous y rejoindrons tout à l'heure, en sortant de chez M"" de Bouron. ))

Resté seul dans le couloir, Richard hésita une minute. L'émolion garrottait ses moindres gestes. De la chambre oii on l'attendait sans doute, une voix dit avant qu'il eût frappé : (( Entrez, » une douce, chère voix, depuis longtemps inenlendue.

(( J'irai à elle les bras ouverts, je l'aurai contre ma poitrine avant de prononcer une parole. )) Voilà ce qu'il s'était promis. Elle pareillement voulait se jeter à son cou, lui fermer la bouche d'une longue étreinte. Rien n'arriva de ce qu'ils projetaient, parce qu'ils avaient, comme on dit, compté sans leur hôte, et l'hôte ici c'était la chair, la belle, savoureuse et détes-

table chair. Lydie, quand il entra, se tenait debout devant la croisée du fond tout éblouie de neige. Sur ce blanc vitrail, sa taille se découpait svelte et pleine, moulée dans une robe de lainage rosé ; sa jolie tête à contre-jour s'ébouriffait de cheveux annelés et fins, et ses yeux assombrissaient leur gris nacré. Il s'arrêta, saisi de la retrouver jeune et belle comme en ses rêves les plus passionnés, mais avec un enveloppement de grâce voluptueuse qu'il ne lui connaissait pas, gagnée ailleurs, peut-être aux bras de l'autre ; une saveur mauvaise qui à la fois l'attirait et le repoussait, l'enivrait d'amour et de rage folle.

Immobile à deux pas. il lui semblait que s'il s'approchait, s'il la frôlait, ses doigts invinciblement se noueraient en garrot autour de ce cou de tourterelle, pour le punir des caresses de l'autre . En même temps , une affreuse brûlure audessous du cœur l'avertissait que le mal l'avait repris, et il en concevait un désespoir profond devant l'impossibilité de recommencer la vie à deux, puisque dans la beauté même de sa femme était le foyer de ce mal, qu'en la regardant, chaque fois, il s'affolerait de jalousie. Et toutes

ces sensations qui le traversaient, promptes et violentes, se résumant dans une grande envie de pleurer, il baissa la tête et dit d'une voix sourde, avec un tremblement de la lèvre inférieure : (( Bonjour, Lydie. »

C'est tout ce qu'il trouva pour cette minute tant espérée.

« Bonjour, Richard. » répondit-elle en écho. Puis un silence, oii s'entendait le grésillement du coke dans la cheminée, la mélopée d'une dictée qui montait de la classe des grandes. Soudain, sur la route assourdie, ouatée de neige, un piston et un violon en marche enlevèrent les premières mesures guillerettes d'un quadrille, déchirant l'atmosphère de gêne et d'angoisse qui les opprimait.

« Une noce, » murmura Lydie machinalement ; et Richard, s'approchant avec elle de la croisée, ajouta : « C'est donc samedi.»^» Comme autrefois, pendant les fiançailles, la route, la vieille roule leur venait en aide.

(( C'est un samedi que nous sommes arrivées de Bretagne avec mère, . . » Ce mot de mère, dit par elle tendrement, fut pour Richard bien doux à entendre... « Je me suis réveillée au bruit

d'un crincrin de noce comme celui-là... Le

plaisir que ça m'a fait ! ))

Richard, qui regardait le défdé, dit tout bas

sans tourner la tête : « Tu ne Tas donc pas

oubliée, notre route de Corbeil.^

— Oh! non, )) répondit-elle. Et regardant

dehors elle aussi, elle lui montrait le père Sau.

tecœur revenant de la gare avec son garçon.

Encore une de leurs figures habituelles, l'e vieux

garde-chasse allant au-devant de son fils tous

les samedis et rentrant en forêt avec lui, tantôt

par les Uzelles, tantôt par Soisy, selon les peuplements qu'il avait a surveiller. Le garçon passait son dimanche à l'Ermitage, et le lundi matin, sa femme le reconduisait, le père allant au rapport Ces deux géants, marchant serrés l'un près de l'autre au pas mihlaire, épaule contre épaule, sans s£ parler, rien n'était plus attendrissant.

(( 11 est donc de retour du régiment, le fils Sautecœur ? »

A peine celte remarque faite. Richard en fut désespéré ; car il venait d'évoquer dans leurs pensées inquiètes l'image du jeune prince, servant au même escadron que le garçon d'Eugène.

Il s'était dressé, en apparition, sa taille élégante, sa tête frisée de jolie coquine ; et, de nouveau, un silence lourd les étouffa. Heureusement une autre silhouette venait les distraire, le père Georges, avec sa besace et sa trique, assis au soleil en face de l'orphelinat, sur une borne dont il avait secoué la neige. Richard s'étonnait que, si vieux, il eût pu se traîner jusque-là par un temps pareil

(( Il semble qu'il ait deviné ma présence dans la maison, ajouta Lydie... Toutes les fois que je soulève mon rideau vers ces heures-ci, je suis sûre de le trouver à la même place.

— Curieux, en effet, l'attachement de bon vieux chien que ce mendiant semble avoir pour toi. Après ton départ, on le ramassait tous les matins ivre-mort devant notre porte. Je me suis figuré que c'était par chagrin ; et tout attendri de cette idée, je l'ai recueilli dans ma petite baraque du bord de l'eau.

— Pendant que tu avais tant de raisons de me détester, tu faisais cela.^^... Oh 1 mon Richard, que tu es bon ! »

Et tout émue, elle lui prenait la main, l'approchait de ses lèvres ; mais Richard se dégagea

d'un geste brutal, dont il eut honte tout de suite et lui demanda pardon dans un sanglot : « Oh ! ma femme . . . ma femme ...» Elle eut une plainte déchirante « Je savais bien que ce n'était pas possible.

— Si. si... Jeté promets... mais plus tard, » ]y|me pénigan et sœur Martha venaient d'entrer. Un regard suffît à la mère pour comprendre. Mais l'Irlandaise, moins clairvoyante, s'écria gaiement : « Le voilà donc, ce méchant homme qui vient me prendre mon enfant pour la seconde fois ! )) Lydie l'interrompit très vile : « Eh bien! non, ma sœur, je ne m'en irai pas de sitôt,., Richard vous demande, moi-même je vous supplie de me garder encore quelque temps.

— Aussi longtemps que tu voudras, chère fdle, répondit sœur Martha, ses grands yeux limpides élargis de surprise. Seulement nous aurons du mal à te cacher; nos orphelines circulent dans la maison maintenant. Déjà j'ai dû mettre plusieurs de nos dames dans la confidence.

— Rassurez-vous, ma sœur, lui dit Richard en laissant voir l'effort douloureux que lui cou-

tait chaque mot. Nous ne vous demandons que quelques jours, le moins possible... n'est-ce pas, Lydie.»^

— Oui, mon ami, » répondit la jeune femme sans assurance. En bas, une cloche sonnait la fin de la classe. Des cris aigus, des rires clairs montaient du petit jardin et venaient battre la vitre avec les branches d'un mélèze lourdes de neige.

(( Nos fdlettes vont aller à la prière. . . — sœur Martha s'adressait à M™' Fénigan et à son fils ; — si vous voulez échapper aux regards, aux indiscrétions...

— Allons, » dit Richard péniblement. Il eut un élan vers sa femme, le désir fou de prendre sa petite tête a deux mains ; et déjà elle approchait son front, fermait ses paupières frissonnantes, quand il lui tendit simplement en adieu l'étreinte de ses deux mains brûlantes.

Les fenêtres du Pavillon ilambaient au bout de la charmille obscure, avec le blêmissant reflet de la neige par terre et sur les arbres, quand la mère et le fils rentrèrent aux Uzelles. C'était le petit festival préparé pour la réconciliation des époux.

(( N'y va pas. ça le ferait trop de peine, dit M™" Fénigan, décidant Richard à la suivre dans le salon, où l'attendait Napoléon Mérivet qu'elle avait invité, ce soir-là, pour ne pas dîner seule,

— Eh bien! quoi? et votre femme? demanda au pauvre garçon le bonhomme, debout devant la cheminée où fumaient ses bottes ruisselantes.

— Je n'ai pas pu... Je n'ai pas pu, » dit Richard bas et violemment, pendant qu'un geste de la mère demandait de la discrétion à leur voisin. Lui-même avait de grosses affaires en tête, dont il entretint ses amis tout le temps du dîner. Le curé de Draveil et le conseil municipal ne s'étaient-ils pas imaginé de lui faire ouvrir de force la Petite Paroisse, qui ne lui appartenait plus, puisqu'il en avait doté la commune. A quoi le vieux Napoléon répondait que, payant le desservant et le sacristain, le droit de les choisir lui revenait naturellement. Tant que l'abbé Gérés serait vicaire de Draveil, nul autre prêtre que lui ne dirait la messe à la chapelle au bord du chemin ; de là, démarches hypocrites du curé auprès du conseil. « On va donc laisser les Uzelles sans Dieu, autant que durera la pénitence de mon vicaire?» Et toutes ces bonnes

ago LA PETITE PAROISSE

têtes de la municipalité tombaient dans le panneau, sans se douter qu'il s'agissait de quelques sous à faire entrer en surcroît dans l'aumônière déjà très bien garnie de ce mauvais prêtre.

(( Mais par le nom glorieux que je porte, disait Napoléon Mérivet. brandissant son couteau à dessert au-dessus des convives, j'en débarrasserai la commune... Quand je devrais m'adresser au Souverain Pontife, qui voulut bien me décorer de l'ordre de Saint-Grégoire.

— En attendant, vous voilà forcé d'ouvrir votre église, interrompit M'"" Fénigan que sa colère amusait.

— C'est ce qui vous trompe, madame. Dès demain, Moulin, le maçon, enverra ses ouvriers déblayer la neige du clocher et faire quelques rejointoiements... Ça sera long, la saison est mauvaise, ces ouvriers de campagne si lambins . . . Ils auront à peine fini, le jour où mon cher abbé sortira de la Trappe d'Aiguebelle. » Et l'indignation du vieillard s'éteignit dans un rire franc et sonore.

Restés seuls au salon, la mère retirée dans sa chambre, les deux hommes eurent un de ces longs et intimes épanchements, dont l'habitude

leur était venue dejDuis la causerie du champ de pavois. Le plus jeune mit son cœur à nu, étala ses faiblesses, ses tortures ravivées à la première entrevue.

(( J'ai compris que si je l'emmenais, nous allions recommencer une existence affreuse... pourtant j'ai pardonné, et de tout mon cœur. Qu'y a-t-il donc en moi qui se révolte, qui ne consent pas .'^ Ah! mon ami, vous ne m'aviez pas dit que ce serait si difficile. »

Il parlait en marchant, jetait ses phrases violemment avec des gestes de semeur d'ivraie. Le vieux, nerveux aussi mais se maîtrisant, fourrageait le feu : « Je connais ça, j'y ai passé... Quand mon Irène est revenue, et que, la nuit, je découvrais sur son visage endormi, là, sous les yeux, au coin des lèvres, de petites rides tracées, loin de moi, comme des morsures de haisers... Si tu crois que toute ma chair ne se hérissait pas ! Mais j'avais la bonne parole, l'appui, le guide que je t'aurais tant désiré pour ces rudes instants. Cérès me parlait fortement, durement, comme il t'aurait parlé : a Eh oui, elle <( a été à un autre, elle n'est plus la femme d'un « seul homme. Mais à qui la faute .^ Toi qui

(( te plains, es-tu sûr de lui avoir élé toujours (( fidèle, es-tu l'homme d'une seule femme? »

Une musique criarde, suivie d'un tumulte de voix en débandade, passait dans la nuit ouatée et sourde.

(( La noce qui va se coucher, fit le vieux joyeusement. Quand je pense qu'à cette heureci, ta femme et toi, si vous aviez voulu... Allons, Richard, laisse-toi être heureux, achète votre bonheur au prix d'un peu d'orgueil. Essaie de te calmer, pour reprendre ta femme, la refaire tienne. C'est l'affaire d'une étreinte. »

Il essaya en eflet, mais vainement. Dans ses précédentes crises, quand la cause extérieure et déterminante disparaissait, le mal s'éloignait avec elle. Maintenant la beauté de Lydie était comme un réservoir qui sans cesse alimentait sa colère jalouse, s'aggravant à chaque rendesvous de la continuelle tentation, et de l'idée qu'un autre que lui, que d'autres lèvres que les siennes. . . « Ah ! pourquoi m'avoir empêché de le tuer.^... Tant qu'il vivra, je le sentirai entre nous... » Celait la fin de toutes leurs causeries, en ces heures brisantes qu'il passait aux genoux de sa femme, à la torturer de

plaintes, de reproches suivis de longs silences, où résonnaient Içs voix des fdlettes en classe et les rumeurs familières de la route d'hiver, la cloche du bouilleur de cru, le bossu avec son cri : Des bas, des bas, des bas, des chaussures, le lent grincement des roues d'une caravane aux petits rideaux rouges, au mince filet de fumée sur le toit reluisant de pluie.

Il fallait se décider, pourtant. Lydie ne pouvait rester plus longtemps hors de chez elle et si près de sa porte.

« Voici ce que je vous conseille, proposa le vieux Mérivet. Je suis obligé d'aller passer deux ou trois mois en Algérie pour la liquidation de mes alfas. . . Lydie viendra vivre près de M""' Fénigan, reprendra sa place dans la maison, pendant que j'emmènerai Richard avec moi... Le voyage lui sera un dérivatif excellent. C'est ce qui lui a toujours manqué, il a trop vécu sur lui-même. Je crois qu'au retour il sera guéri; en tout cas nous retrouverons ici l'abbé Cérès, la Petite Paroisse ouverte, et si Richard veut y entrer, le miracle c[ue j'ai vu si souvent, s'opérera une fois de plus.

— Quand partez-vous ?

— Le plus tôt possible, cher enfant.

— Eh bien, dès demain j'installe ma femme au Pavillon, nous y passons une journée ensemble, ce sera l'effort suprême. Si je ne suis pas content de moi, si je la rends trop malheureuse, le lendemain au petit jour, vous me verrez chez vous, prêt à partir. »

Cette première soirée dans le grand salon des Uzelles, entre son mari et celle qu'elle nappelait jamais plus que sa mère, fut pour Lydie Fénigan d'une douceur infinie. Quand elle ouvrit le piano et que ses longues mains blanches, se poursuivant sur le clavier, donnèrent la volée aux premières mesures de ce chant divin de Pergolèse, dont Richard, en son absence, avait si souvent fait les basses avec désespoir, la même émotion les prit tous à la gorge ; ils se sentaient pour toujours unis et tendres, des âmes de pitié et de pardon. Dehors la bise gémissait dans la nuit, des paquets de grésil cli-

quêtaient contre les vitres. Jamais comme ce soir la petite tcte aventureuse et bohème de Lydie n'avait goûté le charme du foyer ; il lui semblait qu'éveillée d'un cauchemar, elle recommençait la vie, une vie heureuse et simj)le, blottie aux bras du compagnon brave, fidèle et bon. Subitement des chants, des rires passèrent en bas, Richard demanda : « Qu'y a-t-il donc, ce soir.^^

— Mais ce sont des masques ... le mardi gras, » dit la mère ; et le même souvenir les traversant tous trois, une longue minute ils évitèrent de se regarder. L'an dernier, a pareille date, à pareille heure, la cloche de la grille s'ébranlait violemment, et plusieurs voitures arrêtées devant le perron jetaient dans le salon, réveillé en sursaut, toute une jeunesse travestie et masquée, qui longtemps dansa, tourbillonna, avant que Charlexis se fût présenté, lui et le délicieux ghetto, réuni cette nuit-là au château de Mérogis. Ah! le malencontreux écho de carnaval! Avec lui, le froid, le noir du dehors venaient d'entrer, dissipant la bonne chaleur affectueuse du salon, Richard se leva : (( Allons, Lydie, il faut laisser maman se coucher. » M""' Fénigan

LA. PETIIE PAROISSE 297

voulait sonner pour les faire conduire. « Inutile, maman, Lydie connaît bien la charmille. »

Oui, elle la connaissait. Mais quel sens prêtait-il à ces paroles.^ Etait-ce une ironie mauvaise, l'intention de l'outrager en évoquant des heures de honte et de folie? En ce cas son martyre ne faisait que commencer. Les mains de Lydie, ses joues étaient de glace, quand elle s'approcha de M™*^ Fénigan pour le bonsoir,

11 lui avait dit : « Essayons toujours... Si ça ne va pas, je partirai. » Et vraiment, depuis qu'elle était là, pendant leur longue promenade de l'après-midi dans le parc et le potager, pendant le dîner, la soirée, rien, pas un mot, pas un regard, une pression de main qui fît une allusion au passé. Pourtant les occasions ne manquaient pas ; mais il semblait mettre à les éviter infiniment de bonté et de délicatesse, si bien que, venue sans grand espoir, elle commençait à croire a cette reprise de vie et de bonheur à deux. Elle y croyait davantage, à mesure que l'heure nuptiale et l'intimité de l'alcôve approchaient. Forte de sa beauté, de la sincérité de ses résolutions, elle pensait : « Que je l'aie, que je le tienne,je suis sûre qu'ilme restera. «Seulement,

depuis ce maudit rappel du carnaval, le pressentiment lui venait que son bonheur, si proche, pouvait encore lui échapper. Aussi comme elle se serrait contre Richard, dans l'allée obscure ! A chaque instant son pied, glissant sur le verglas, lui donnait un prétexte pour s'aj^puyer; le souffle des grands molosses lâchés à travers le parc et rôdant autour d'eux, le cliquetis des branches cristallisées, la porte de l'isba que le vent faisait battre au lointain, autant de brusques sursauts qui la jetaient frissonnante contre le cœur de son mari.

(( Je t'ai connue plus brave, lui disait-il doucement, mais sans répondre à son étreinte.

— Moins nerveuse peut-être, mon ami. » Et bien bas : « J'ai beaucoup souffert, vois-tu. » Elle espérait un apitoiement qui ne vint pas.

Arrivés chez eux, ils entrèrent d'abord dans l'atelier, où les attendaient, comme enhaut, du feu et de la lumière. Elle eût mieux aimé leur chambre tout de suite ; mais Richard tenait à la voir près de lui, réelle et bien vivante, dans celte pièce oii il l'avait si désespérément rêvée.

« C'est ici que j'ai été le plus malheureux... Je me mettais là, dans ce fauteuil; je pensais à

toi, en regardant la roule et le tournant de la rivière, après le poni... Quelles heures épouvantables ! ))

Elle se dégagea de sa fourrure toute givrée, et droite devant lui, une main sur chaque épaule : (( Je t'ai fait du mal, mon cher mari; mais je le réparerai, ce mal, à force de dévouement et de tendresse. Lis mes yeux, aie confiance ; je te dois beaucoup, je m'acquitterai, tu verras. » Nerveuse, elle essayait de l'attirer vers son front tendu : « Viens chez nous, viens... ))

Il r écarta, sans colère, mais très ferme :

(( Monte seule, je reste ici.

— Vraiment, tu veux? murmura-t-elle si tremblante qu'il chercha des excuses à sa cruauté.

— C'est plus fort que tous les raisonnements. Je ne peux pas, j'aurais peur de te rendre trop malheureuse... »

Elle lui tendit la main, résignée a tout ce qu'il voudrait : (( Bonne nuit, alors. »

L'escalier de bois craqua sous sa bottine, des voix de femmes s'entendirent au-dessus. Puis Rosine descendit, s'en alla fêter le carnaval chez les jardiniers. Il savait Lydie seule dans sa chambre ; et secoué d'une tempête intérieure ,

3oo LA PETITE PAROISSE

tiraillé de sentiments en lutte, il finit par se jeter sur le divan, pour y passer la nuit, comme tant de fois en l'absence de la bien-aimée. Mais elle était trop près. Comment dormir, dans l'inquiétude de sa présence et de leur volontaire séparation? Il s'accusait de bêtise et de folie, se rappelait les paroles du voisin : a l'affaire d'une étreinte... » Deux fois il se leva : « J'y vais... » et s'arrêta avec des larmes de rage. Enfin il n'y tint plus et monta.

Elle était dans leur grand lit bas, la lampe a. côté d'elle rabattant sa lumière sur ses bras, ses épaules, son cou, restés nus dans le cliifTonnage d'un coquet vêtement de nuit. En le voyant, les beaux yeux de perle triomphèrent, bien vite entre-clos par la prudence féminine.

(( Pas encore couché 1} dit-elle avec un appel gentil du bout des doigts. Il s'approcha lentement, cachant l'éblouissement causé par l'abandon de ce beau corps qui s'offrait.

— Tu ne crains pas d'avoir froid ? » Il parlait bas, la bouche sèche de désir; puis ajouta, soujjçonneux : «Avant, tu avais pour dormir des chemises montantes, tu sais, ce que j'appelais tes scaphandres.

LA PETITE PAROISSE 3oi

— Oui, la tenue du dortoir à l'orphelinat, dit-elle en souriant... Mais j'ai voulu te rappeler notre nuit de l'hôtel Favart. » Et les bras autour du cou de Richard, elle chuchota à son oreille : (.( Méchant, tu ne vois donc pas que je t'attendais ! ))

Il ferma les yeux pour mieux résister ; et comme dans uq rêve : « Ah ! l'hôtel Favart, quelle nuit î . . . Mais tu ne peux plus me donner cette ivresse maintenant.

— Pourquoi ?

— Parce que tout ça. . . » Il montrait ses bras, ses épaules. . . a Tout ça n'est plus à moi seul. Tu l'as donné à un autre. ))

D'un mouvement furieux, il secouait son étreinte, mais elle le ramena par l'accent navré dont elle lui dit : « Alors, tu trouves que je ne me suis pas assez punie, que tout ça n'a pas assez expié? Tiens, vois. . . » Sous la gorge restée ferme et pure, la blessure en se fermant avait froncé les chairs meurtries en deux ou trois profondes cicatrices... «Il a fallu aller chercher la balle très loin... Regarde la marque qu'ils m'ont faite... et si tu savais comme j'ai souffert malgré leur chloroforme.

3o3 LA PETITE PAROISSE

— Pauvre chérie ! » dit Richard saisi de pitié. Et penché sur les belles chairs froissées, ses lèvres effleuraient les cicatrices. Mais brusquement il s'écarta en songeant qu'elle s'était martyrisée ainsi pour un autre : « Oui, pour ton amant, et par rage, par désespoir de n'être plus aimée.

— Tu te trompes, Richard ; je n'avais plus que haine et mépris pour celui dont tu parles. Demande à ta mère qui me veillait, m'entendait t'appeler dans un délire qui ne mentait pas. Je ne pensais qu'à toi, si bon, à la douce existence que tu m'avais faite, et que je regrettais avec désespoir.

— Oui, je sais, tu es une bonne fille. Tu ne demanderais qu'à m'aimer, à me donner cette joie; malgré tout, s'il était là, lui, l'autre, s'il t'appelait, rien que d'un signe, tu ne pourrais te retenir d'aller à lui.

— Tais-loi... tais-toi... »

Mais il continuait, se montait à une ironie furieuse : (( Pourquoi me taire .^^ c'est tout simple. Moi, je suis un timide, un bègue ; je n'ose pas, je ne sais pas. Et lui. il sait si bien, il est si beau... Il te l'a chantée, dis, la chanson malagaise? le

LA PETITE PAROISSE 3o3

péché des yeux, il te l'a fait connaître? et celuilà, et tous les autres...

— Richard, je t'en prie. »

Elle essayait de lui fermer la bouche, l'enlaçait de ses bras noués, quand la sonnerie d'un cor de chasse dehors, dans la nuit, le redressa tout pâle.

C'est ainsi qu'autrefois Grosbourg correspondait avec les Lzelles. Charlexis annonçait qu'il viendrait dîner, Richard lui répondait de la même façon ; et d'une rive à l'autre, les joyeuses fanfares, sur le tremplin de l'eau vibrante, faisaient fraterniser et se rejoindre les deux maisons.

(( Écoute, Lydie... »

Hagard, il lui broyait les doigts dans un étau de fièvre.

(( Mais, mon ami, c'est chez Clément... les garçons jardiniers . . .

— Xon pas, non pas. . . ça vient de la terrasse de Grosbourg. Comme ça résonne bien sur l'eau!... il sait que tu es rentrée et te fait le signal d'autrefois... Tu entends.**» Et plus la trompe déroulait dans la nuit toutes ses sonneries éclatantes, plus sa frénésie s'exaltait.

3o4 LA PETITE PAROISSE

(( Comme il s'acharne!.., comme il te veut!... Coucher ce soir avec ma femme? Comment donc! . . .maisparfaitement,monsieurleprince. . . Attends, attends, que je lui réponde. »

Il s'élança dans l'escalier, pour revenir quelques instants après, honteux, comme dégrisé. Lydie s'habillait sur une chaise en sanglotant. Il s'agenouilla devant elle : (( Où vas-tu.»^ Que veux-tu faire ?

— Non, laisse, je ne peux pas rester... Pour toi, pour moi, c'est trop alTreux... Je passerai la nuit près de ta mère, et puis demain, je m'en irai, puisque c'est une chose au-dessus de tes forces, mon pauvre ami. »

A. son tour, elle le repoussait, essayait de se défendre contre l'étreinte dont il enveloppait ses jambes nues, les baisers fous sur ses bas trempés de neige. A la fm il la prit, l'emporta dans le lit, se mit à la bercer, à la câliner de phrases tendres, qui par moments s'enflammaient, redevenaient des cris de colère.

(( Il faut me pardonner, vois-tu... Je deviens fou... c'est ce misérable. ..

— Pourquoi toujours en parler, puisque c'est fini, puisqu'il est mort pour moi.^^

LA PETITE PAROISSE 3o5

— Ah! nous serions trop heureux, s'il était mort... Mais il vit, le monstre, je le sens qui rôde autour de toi... Seulement, malheur si je le rencontre! Cette fois, rien, personne ne pourra m'empêcher de le tuer...

— T'empêcher.^ mais je t'y aiderais, au contraire, pour tout le mal qu'il m'a fait... qu'il me fait encore, en me privant de ton amour. »

Elle se cramponnait à son cou, lui parlait dans ses lèvres, puis, laphrasefmie, elle retomba exténuée sur l'oreiller. 11 lui en voulut presque de ne plus lutter, persuadé que tout dépendait d'elle, de l'ardeur de son désir, et que si ses bras l'étreignaient avec plus de force, il ne pourrait se dégager. Ce sentiment se trahissait dans un débord de phrases navrées et haineuses sur les perfections de Charlexis et ses propres infériorités, un monologue incohérent, interminable, dont la redite et la fatigue finissaient jDar le gagner lui-même. . .

Le corde chasse s'était tu. Dans le crépitement du grésil sur les vitres, l'horloge de la Petite Paroisse sonna trois heures. Richard s'arrêta vivement devant le lit dont un double courant l'approchait, l'éloignaitavec une puissance

3o6 LA PETITE PAROISSE

égale ; et d'une voix tombée à la douceur d'une prière :

(( Ma femme, mon enfant, je t'en supplie, finissons... Dis-moi que je me trompe, que tu ne l'aimes plus. Jure-le-moi, pour que je puisse te prendre sans peur entre mes bras. . . Tu vois, tu ne réponds pas. . . tu ne veux rien promettre. C'est donc que tu es encore à lui, qu'un mensonge te coûterait trop.»^... Lydie, réponds, par pitié, dis quelque cliose. »

Il se pencha vers elle, élreignit ses poignets, mais les sentit inertes et détendus sous ses mains... Elle dormait... Et d'un lourd somme d'enfant, rythmé d'un petit souille rose, entre ses lèvres retroussées.

Lui qui s'en voulait de la torturer de phrases méchantes... il aurait pu continuer jusqu'au malin et même plus longtemps. . . Elle dormait. . . Un rire amer le secoua d'aijord, qui fil place à un sentiment très doux, très tendre, devant celle faiblesse avouée, celte détente après la scène. Il ramena les draps doucement sur les épaules, les beaux bras de la jeune femme, emporta la lampe dans l'atelier, où il marcha, marcha sans relâche, en écoulant sonner les heures à l'église

du grand chemin, l'église de la pilié et da pardon, dont il n'aurait jamais cru l'abord si difficile.

Le jour levé derrière le givre étoile des fenêtres, il alla se mettre à la disposition de son voisin.

3o8 LA PETITE PAROISSE

Un matin de mai, vaporeux et doux, dans son rafiot de garde-pêche, à la j^laque de cuivre administrative, Chuchin remontait la Seine, d'Allîis à Evry, cherchant au long de la berge des places nouvelles pour ses verveux de la future saison. Rien qu'à le voir nager, à sa molle façon de tenir les rames, à des habitudes prises de musarderie et de bavardage, on sentait l'absence du maître, et une absence qui durait depuis longtemps. Toute la rivière appartenait au garde-pêche. Des chalands, qui descendaient au fd de l'eau, lui passaient la goutte à boire; il criait de loin des gaudrioles aux femmes des

mariniers, des flotteurs, aux laveuses du grand bateau amarre près du pont, plus ramageur à lui tout seul que les traquets et les bergeronnettes des deux rives. Il venait de finir avec les blanchisseuses qui le menaçaient de leurs battoirs, lorsqu'on levant la tête, dans le mouvement des avirons, il aperçut appuyé à la rampe du pont l'élégant et macabre M. Alexandre,

Caché dans l'ombre de la pile, le père de Rosine resta un moment à nageoter sur place et à ruminer dans son brùle-gueule, en guettant l'ancien maître d'hôtel : « Qu'est-ce qu'il fiche là, ce vieux flibustier? C'est vrai qu'il ne perd pas un mot de ce qui se potine dans le lavoir, le lessivage en grand de la commune; mais M. Alexandre en connaît bien d'autres, il pourrait leur en apprendre à toutes ces commères. . . Non, en guignant le fond de l'eau, son petit œil file du côté de la gare. Pour sûr qu'il attend quelqu'un... »

En deux coups de rames il émergea de l'ombre, et de sa vieille voix éraillée et blagueuse :

« C est-il que vous amorcez déjà, mon père Alexandre .►^ Nous avons du large, pourtant, d'ici l'ouverture. »

3io LA PETITE PAROISSE

L'autre parut gêné, ajusta son binocle, le temps de trouver quoi répondre :

« Tu ne savais pas si bien dire, vieux Chuchin ; je guette par ici un fond de goujons qui ne seront pas pour tes nasses... » Il s'interrompit, l'oreille à la gare ; mais ce qu'il prenait pour le train montant sur Paris était le grondement lointain de l'écluse. Il reprit, penché vers le rafiot : a Et chez vous, quelles nouvelles.^ Le patron ne revient toujours pas de son Algérie .►^

— Blagueur! avec ça que Rosine ne te raconte pas tout ce qui se passe à la maison. »

M. 'Alexandre fit la grimace. Il évitait de parler de Rosine avec son père, par un sentiment de convenance que ce manant ne comprenait pas, peut-être aussi dans la crainte d'explications fâcheuses. « Eh! Chuchin, cria-t-il pour détourner la conversation, regarde donc ton locataire qui va à la cave. )) Le père Georges sortait en effet de sa baraque, clignotant à la vive lumière de l'eau, les jambes flageolantes, et tenant à deux mains une interminable canne à pêche.

(( Propre-à-rien ! . . . gronda le garde avec le mépris haineux du paysan pour l'homme qui

LA PETITE PAROISSE 3il

ne peut plus travailler, en voilà une idée de remiser ce sac à vermine... Ah çà, qu'est-ce qu'il veut faire, avec sa gaule .'^ la pêche n'est pourtant pas ouverte. . .

— T'as donc pas vu qu'il a une bouteille attachée au bout.^ Il fait sa provision d'eau de Seine... pige-le, s'il est rigolo. »

La berge se trouvant très élevée, le vieillard avait imaginé ce moyen d'atteindre jusqu'à la rivière. Mais les eaux étaient basses ; il fut obligé de s'étendre, de s'aplatir, dans l'effort impuissant de sa vieille carcasse. Alexandre et Ghuchin s'amusaient beaucoup de cette pantomime.

(( Il va se faire craquer la peau.

— C'est vrai qu'il est ras du bord, sa tête l'entraînera, bien sûr... Prenez garde, eh! père Georges... vlan, ça y est ! »

L'n appel de détresse, éperdu et sauvage, une de ces rauques clameurs dans lesquelles l'être met toute sa vitalité, fit retentir les deux rives. L'agitation des roseaux du bord montra la place où le vieux venait de tomber, la tête en avant, et des paysans qui travaillaient dans un champ voisin parvinrent non sans peine à le tirer de l'eau. Lorsqu'on l'eut remis sur la berge, gre-

3ia LA PETITE PAROISSE

lottant, ruisselant, toujours sa gaule entre ses doigts crispés, seulement alors le garde-pêche, qui un moment s'était cru débarrassé de son locataire, se rapprocha en quelques coups de rames et vint hypocritement lui porter secours.

En même temps le train sur Paris sortait de la gare, et la bru à Sautecœur apparaissait à l'entrée du pont, dans sa robe d'été légère, à raies roses, que le vent de la Seine lui plaquait aux jambes. Elle venait d'accompagner son mari, escortée d'une forte dame essoufflée et courte, poussant devant elle une voiture de bébé, — M'"" Noël, la femme d'un professeur de lycée parisien, qui avait loué une chambre à l'Ermitage, pour faire respirer à sa toute petite fille la saine odeur des bois. Dès qu'elle aperçut le complet bleu de l'ancien domestique, la Sautecœur changea de figure et, priant i\I°"Noël de l'attendre au bas de la côte, s'approcha toute frissonnante de M. Alexandre qui la guettait venir, immobile, appuyé au parapet du pont. Quelques mots furent échangés à voix rapide et basse.

«... Le jîi'ince à Grosbourg... Rendez-vous dans la foret... Chêne-Prieur.

LA PETITE PAROISSE 3i3

— Impossible. . . trop surveillée.

— L'Indien?

— Oui... Ce qu'il m'assomme! ))

Du monde passait, des gens du pays, des fournisseurs. La boulangère les saluait sous l'auvent de sa voiture. Le garçon boucher à cheval, un grand panier de viande en travers de son tablier blanc, se retournait pour leur sourire; et M. Alexandre aflectait de détailler très haut l'accident du père Georges, désignant d'un geste emphatique les roseaux écrasés et brisés, la cabane où l'on avait porté le pauvre vieux. «Ah! j'ai bien cru qu'il faudrait appeler la charrette à Foucart. )) Puis, tout bas : « Demain jeudi, marché de Corbeil. . . à onze heures, chez le bijoutier de la rue Saint-Spire... vous choisirez les bijoux ensemble.

— Je ne sais pas... Je ne peux pas promettre... » murmurait la grande fille, incertaine, les yeux sur l'horizon où l'écluse d'Evry roulait son torrent. Elle ajouta, pour ceux qui auraient pu entendre : « Pauvre père Georges! une fluxion de jDoitrine à son âge. . . Bien l'honneur, monsieur Alexandre.

— Médème... »

3i4 LA PETITE PAROISSE

Les laveuses d'à côté, que raclivité de leurs battoirs dans l'écho du pont n'avait pas empêchées de suivre attentivement tout le mystère de ce court dialogue, quand elles virent M. Alexandre le terminer d'un baiser du bout des doigts, étourdirent le vieux beau de leurs invectives... Ce passionné d'Alexandre! Il n'avait donc pas assez de la Chuchin ; la Saulecœur, maintenant... C'était de famille, du reste: l'Indien passait pour le plus fameux cornard du pays, son fds allait prendre la suite... Et des claquements de battoirs, et des rires à craquer les corsages.

Sans se douter que cette musique fût pour elle, la fille à Sautecœur rejoignait sa compagne au bas de la montée et, tout en l'aidant à pousser sa petite voiture, lui proposait d'aller ensemble, le lendemain, au marché de Corbeil. On attellerait Blanchette à la carriole d'un voisin.. . C'est elle-même qui conduirait. . . un chemin ravissant, par le bois... la petite fille s'en trouverait très bien. « Seulement, pour mon beau-père, il faut que l'idée vienne de vous. Il se méfie trop de sa bru, comme de toutes les femmes, d'ailleurs. Vous êtes la seule exceptée,

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je ne sais pas pourquoi. Avant votre arrivée chez nous, une promenade en forêt, sans mon mari, il ne me la permettait pas... Vous lui direz que vous avez des emplettes à faire. On s'amusera, vous verrez. »

Si le père Sautccœur montrait trop de méfiance, M"'" Noël n'en avait vraiment jDas assez. Depuis un mois, la bonne dame se prêtait le plus innocemment du monde aux scélérates entreprises de Charlexis sur la femme de son lieutenant. Cette honnête et large figure de nourrice, le titre de professeur dans un lycée porté par le mari, rassuraient le garde au point de lui faire perdre ses habitudes de soupçon et d'espionnage. Les deux amies sortaient seules tous les jours, emportaient la petite fille, des pliants, un goûter, et s'installaient au rond-point du Chêne-Prieur, dans un peuplement qui n'était pas de la surveillance de l'Indien. Ces dames causaient, cousaient, lisaient tout haut le Petit Journal, mêlant les faits divers aux crépitements d'insectes dans les taillis, aux bourdonnements des cimes d'arbres. Après une heure d'immobilité, M""' Sautecœur proposait de marcher un peu et finissait par faire seule un tour de forêt.

3i6 LA PETITE PAROISSE

son opulenle amie aimant surtout à ne pas changer de place.

Vers les vieux murs de parcs, embroussaillés, percés de hautes grilles, qui longent cette partie du petit Sénart, s'étendent à perte de vue les sous-bois d'une herbe veloutée, que caressent les basses branches, balancées au moindre souffle comme des punkas bengalais. Au lointain d'une de ces immenses et mystérieuses pelouses, toujours à la même place et comme oublié là, un grand parasol de soie écrue attendait la jeune femme, et sous ce parasol qui l'abritait entièrement, le beau Charlexis moelleusement étendu dans l'herbe grasse. L'entrée de l'Ermitage lui étant interdite, depuis que le garde l'avait pris à embrasser sa belle-fille, il s'était improvisé ce campement à rendez-vous, vraiment dangereux et précaire, oii ne pouvaient s'échanger que des baisers furtifs, des caresses maladroites, dans la hâte et le tremblement. De leur rencontre au marché naîtrait sans doute une occasion meilleure.

Quand la carriole de l'Ermitage traversa le large pont de Corbeil, le lendemain matin, la petite ville, silencieuse et déserte à l'ordinaire.

grouillait de mouvement et de bruit. Serrée autour de son vieux cloître, sur la rive gauche de la Seine, les jardins étalés en terrasses en face d'elle, le nivellement graduel des perspectives, lui donnent un vague aspect de Baie à la hauteur du Munster, mais Bùle un jour de concours régional, envahi par tous les villages, toutes les fermes de sa banlieue. Sur la place du marché et dans les rues avoisinantes, s'enchevêtraient des véhicules campagnards de toutes formes, rendant la circulation très difficile. La Sautecœur conduisit le sien dans le cloître de Saint-Spire, calme et désert au cœur même de la ville, toujours frais du vent qui tourne en courant d'air autour de l'ancienne église, et dit à M"^ Noël de l'attendre, le temps de faire ses achats. « Si la petite s'ennuie, vous pouvez entrer dans l'église. Il y a un chevalier en pierre de toute beauté. » Puis, radieuse, elle courut à son rendez-vous.

Le prince, arrivé avant elle, dans un coin du magasin rempli d'acheteurs choisissait des boucles d'oreilles au bord du comptoir, une chaise vide préparée à côté de la sienne. Elle s'y assit, et serrés l'un contre l'autre, ils se par-

laient tout bas, en faisant briller les boucles sur un petit carré de velours noir, tandis qu'autour d'eux des fermiers de Morsang qui mariaient leur fds, venus en bandes de parents, do connaissances, marcbandaient les bijoux de la corbeille avec des mots, des rires, des parapluies, de grandes coiffes, à se croire au Palais-Royal, un soir où se donne quelque désopilante Labicherie. Mais les deux amants avaient mieux à faire que s'en égayer. L'Indien, ce soir-là, était commandé de service de nuit avec tout le personnel de la forêt.

« A dix heures, je serai à l'Ermitage. Garde la fenêtre de ta chambre ouverte.

— - Oh! je vous en prie. Non, j'ai peur.

— Peur de quoi,^* Ton mari est h Paris, le vieux ne rentrera qu'à six heures du matin. 11 s'agit de ne pas s'endormir, mais nous n'en aurons guère envie. Pense, une nuit, toute une nuit à nous, pour la première fois. »

Il lui parlait dans le cou, dans les cheveux, tandis qu'elle essayait ses bijoux neufs. La noce venait de partir. La boutiquière et sa sœur, figures moyen-ageuses, frustes et verdâtres produits d'une vieille race épuisée, type fréquent

LA PETITE PAROISSE Sig

en Seine-et-Oise, s'approchèrent du prince en le saluant jusqu'à terre et s'informant si monseigneur avait choisi ce qu'il lui fallait.

(( Oui, madame Souchotte... Cette parure complète que je viendrai chercher moi-même ce soir. »

La fille a Sautecœur se levait, rougissante, prête à sortir, quand un grand landau s'arrêta devant le magasin qui, très sombre déjà, fut obscurci comme par le déroulement d'une large marquise au-dessus de sa vitrine. « La voiture de M"'" Fénigan, » dit la boutiquière avec une intonation respectueuse, moins humble cependant que pour Charlexis. 0 clavier du commerçant, cent fois plus subtil et nuancé que la gamme chinoise!... Le prince ne bougea pas, ne détourna pas la tête, mais l'expression de son sourire modula, devint méchante, à mesure qu'il voyait s'avancer dans le magasin une élégante et longue silhouette de femme.

(( Ma montre est-elle prête .^... » Lydie n'eut pas la force d'achever. Voulue ou non, une toux nerveuse étranglait sa voix. Elle ne l'avait pas revu depuis la comédie de Monte-Carlo, la rupture et la fuite; et voilà qu'en face d'elle, à

l'improviste, la glace ternie d'un magasin lui présentait cette jolie figure d'impudence et de fourberie. Ce fut une impression rapide et très multiple, dégoût, épouvante, colère ; en même temps la joie de ne trouver dans ces sentiments divers aucun regret, et de fixer une incertitude qui l'agitait quelquefois, lorsqu'elle se demandait : « Qu'éprouverais-je, en le revoyant ? »

Si jamais elle l'avait aimé, c'était bien fini, grand Dieu ! Et cette Sautecœur, avec ses yeux de charbon et sa faubourienne insolence, avait bien tort de la regarder furieusement. Sa montre était prête, elle la prit et sortit sans un niot. Mais devant ses traits bouleversés, sa belle-mère s'écria en l'apercevant : « Que vous est-il donc arrivé ?

— La mauvaise rencontre ! )) murmura Lydie en s'asseyant à côté d'elle. Et à voix basse, à cause du cocher dont le dos s'arrondissait pour écouter, elle nomma Charlexis. . . « Ah ! je n'aurais jamais dû venir à ce marché.

— C'est ma faute, chère enfant. Mais vous ne sortez jamais, j'ai voulu vous faire prendre l'air une fois.

— J'avais le pressentiment de quelque malheur. »

Le regard de la mère s'alarma : « Ln malheur?

— Oh ! rien de ce que vous pourriez craindre d'une folle comme moi... ^on, j'aime mon mari, je n'aimerai jamais que mon mari... mais comment lui dire que j'ai rencontré.'^. . .

— Gardons cela entre nous deux. Quand tout va si bien, quand Mérivet nous envoie de si bonnes nouvelles. . . Nous retarderions peut-être sa guérison et son retour.

— Alors il faudra mentir, ne pas lui dire tout, comme j'en ai pris l'engagement, sans y manquer une fois, depuis qu'il est en Algérie. )>

Pendant qu'elles causaient, la voiture allait au pas dans l'encombrement des rues étroites et bruyantes, s'arrêtait chez le pharmacien, le papetier, le bourrelier, le treillageur qui venaient prendre la commande au marchepied, emplir de paquets, de bouteilles le siège et le caisson de Libert agitant sa longue lévite , et c'était bien une vraie causerie de femmes, ces profondes et sentimentales confidences, coupées de détails ménagers, de haltes et de marchandages chez

les fournisseurs. Devant le pâtissier, oii s'était arrêté le landau jDOur la commande du dimanche, le juge Delcrous, en tenue, ganté, la barbe et la dent luisantes, apparut à la portière. On ne le voyait jdIus aux Uzelles depuis des mois; et justement il entrait là, déjeuner en hâte, pour ensuite prendre le train et se rendre chez ces dames, ayant quelque chose de très sérieux, de très pressant à leur demander.

(( Eh bien, montez en voiture, et venez déjeuner avec nous, » dit la mère; et pendant qu'il s'installait tout joyeux en face d'elles, au milieu des paquets, Lydie, un peu gênée de retrouver un de leurs amis d'autrefois, regardait les petites tables dressées derrière le vitrage, au fond de la pâtisserie noire et poisseuse, s'informant d'un air de faux intérêt : « Alors, c'est ici que vous mangez .i^

— Oui, madame, à deux pas de mon cabinet. Le tribunal est au bout de la rue, sur celte petite place à côté du moulin. »

Elle continuait à regarder tout autour distraitement, sans se douter de l'imjDortance que ces endroits allaient prendre pour elle.

« Vous trouvez tout ce coin bien triste, mes-

LA PETITE PAROISSE SaS

dames? Et moi donc... Voilà pourquoi, comptant sur la bonne sympathie... Au fait, quelles nouvelles d'Algérie.^ Quand revient notre ami Richard.^

— Mon fils rentrera bientôt, cher monsieur Delcrous; mais vous savez qu'en son absence, si nous pouvons vous servir, ma fille et moi. . . »

Le juge s'inclina en souriant. Il s'expHquerait quand on serait loin du marché et de la cohue.

Au trot régulier de son robuste attelage, le landau sortit de Corbeil. laissant derrière lui les cheminées géantes des minoteries, dont la fumée assombrissait tout un côté du ciel splendide. Charrettes, piétons, bestiaux, la joyeuse débandade d'un retour de marché, se hâtaient sur la haute corniche, entre la rivière étincelant au bas et des champs d'orge et de blé en vertes houles jusqu'au bout de l'horizon. Un charreton conduit par des femmes, rapide et dansant, frôla les roues. Lydie reconnut la bru de Sautecœur, et longtemps suivit avec pitié les tressants de l'humble carriole par les chemins raboteux. Ah ! qu'elle eût voulu lui crier cassecou, l'avertir des fondrières, des chutes irrépa-

32/i LA PETITE PAROISSE

rables qui l'attendaient. Mais la petite charrette allait si Aile, elle était déjà si loin, presque sur la lisière des bois immobile et sombre à l'horizon.

En sens inverse arrivaient en galopant un tintement de grelots, un grand remous de poussière dans lequel apparaissaient une calèche attelée en daumont, des postillonsh la livrée bleue des d'Alcantara. et les jolies juives du château de Mérogis, en compagnie du prince d'Olmiitz, avec ses yeux de diamant, son sourire implacable déjeune rajah regardant combler les puits de belle chair de femme rose et blonde. L'équipage disparu, le landau des Fénigan resta quelques minutes silencieux et angoissé. (( Quel bonheur que Richard ne soit pas là ! » songeaient ces dames. Delcrous se demandait s'il serait prudent, après cette rencontre, de risquer la démarche pour laquelle il était venu. Un incident de route fit une heureuse diversion.

A la montée de Soisy, deux fdiettes, les cheveux couleur de son, détachées d'une roulotte dételée dans un pré voisin, s'approchèrent pour offrir de la vannerie fabriquée avec des joncs et des herbes d'étang. Bien que la côte fût dure,

le cocher, par haine professionnelle des mendiants, fouella ses chevaux, au moment où Lydie tendait la main vers une des petites corbeilles. ]\{me Fénigan, qui avait vu le geste de sa bellefdle, cria d'arrêter, mais en vain; et pendant quelques minutes on entendit le souffle haletant des fillettes derrière la voiture avec le frottement de leurs petits pieds nus dans la poussière du chemin. A la fin, sur un ordre réitéré de sa maîtresse, le cocher fut obligé de stopper. Lydie, remerciant sa belle-mère, cherchait son portemonnaie pour solder l'humble achat ; mais déjà ]\jme Fénigan avait rempli de pièces blanches les petites mains tendues.

« Cela vous étonne, monsieur Delcrous.'^ ditelle au magistrat.

— En effet, madame, vous aviez naguère pour les ambulants une antipathie, que je partage du reste... Je me souviens avoir eu, sur cette même route de Corbeil, une discussion avec votre fils...

— C'est vrai... Elise était de la partie, ce jour-là.

— Précisément, » fit Delcrous épanoui parle souvenir du petit Chaperon-Rouge. Et montrant

ses dents de loup espacées et pointues : « Puisque vous avez 23rononcé le nom de cette chaxmante personne. . . »

La voiture roulait entre le bois et des pentes de vigne. Des senteurs d'églantine fleurie embaumaient le chemin. Le juge trouva l'heure et l'endroit favorables à sa confidence. Il en avait assez de vivre seul, ces dames venaient de voir en quel coin sombre et mélancolique. Encore ne connaissaient-elles que le Corbeil des jours de marché; on ne se figure pas l'ordinaire torpeur de cette petite ville où, dès huit heures du soir, tout est clos, éteint, où le bruit d'une voiture traversant la rue Notre-Dame fait dire à tous les étages : « M. le président revient du tribunal... L'omnibus de la Belle-Image va à la gare. » Ni cercles ni salons, aucune distraction possible en dehors du travail. Le seul avantage, Paris à moins d'une heure de chemin de fer, et la facilité d'aller plusieurs fois par semaine place Vendôme faire un tour dans les bureaux, soigner l'avancement qui lui faciliterait un beau mariage. Enfin il était las d'entendre annoncer à la pâtisserie Couverchel : « Le dîner de monsieur le Juge. . . » Et depuis sa rencontre avec la

cousine de Lorient, cette jolie figure rieuse, sur laquelle les chagrins avaient passé sans marquer une ride, ne lui était plus sortie de l'esprit. Élise, questionnée sérieusement un soir, avait remis sa réponse au lendemain, et le lendemain était partie. Après des mois d'attente, d'hésitation, il venait de lui écrire une lettre très détaillée, très sincère, disant sa position, ses chances d'avenir; et maintenant, il suppliait ]^jme Pénigan d'intervenir en sa faveur.

« Voilà qui est convenu, lui répondit-elle... L'existence à Corbeil n'est pas bien gaie pour une jeune femme, mais la cousine ne s'amuse guère à Lorient. et puis nous serons là pour vous aider à la distraire. Je vous promets de lui écrire...

— Et vous me permettrez d'ajouter quelques lignesà votre lettre, ajouta Lydie, car j'ai appris à connaître et à aimer cette charmante Élise.

— Ah! mesdames, mesdames, comment vous remercier.'^ )) murmurait le magistrat tout rougissant entre ses épais et noirs favoris taillés en bouhngrin. Et tout le temps de la route, on ne cessa d'embellir le projet de mariage des bonnes parties qu'on ferait ensemble au Vieux-Garçon,

a Sainte-Geneviève-des-Bois, parties de pêche, de chasse.

(( Il faudra vous marier à Sainte-Irène, jeta Lydie étourdiment. Elle s'arrêta un peu gênée; mais Delcrous n'était pas susceptible.

— M""" Elise étant divorcée, murmura-t-il tranquillement, il n'y aura pas de mariage à l'église, et je le regrette. C'eût été charmant, dans cette petite chapelle de campagne. » Puis, tourné vers M.""" Fénigan : (( A propos, j'ai appris que votre ami le curé de Draveil venait d'être remplacé. . .

— Oh ! mon ami. . . il y a longtemps qu'il ne l'est plus. Je ne lui pardonnais pas son acharnement contre l'abbé Cérès, un digne prêtre... »

Elle ne put s'empêcher de rire, devant la figure ahurie de Delcrous, à qui elle n'avait jamais parlé du desservant de la Petite Paroisse qu'avec un profond mépris : (( Que voulez-vous? toutes mes idées ont changé, je ne suis plus la même femme... Comment cela s'est fait? Je vous le dirai peut-être un jour. Cela pourra vous servir à l'occasion. »

On venait de passer au salon après déjeuner ;

Lydie jouait un prélude de Chopin, dont les roulades envolées faisaient ramager une fauvette dans le grand paulownia qui ombrageait toute l'entrée, quand on sonna h la grille. De la table oii elle écrivait à Elise, M"'" Fénigan voyait les visiteurs s'avancer dans la cour, et se leva vivement.

(( Lydie, ma fille, fermez votre piano. Voici l'abbé Cérès avec un autre prêtre, sans doute le nouveau curé qui vient nous faire sa visite.

— C'est ce M. Cérès dont on raconte tant de merveilles.'^)) dit le magistrat s'approchant de la fenêtre, 011 les deux femmes le rejoignaient, discrètement retirées derrière le rideau.

Les prêtres marchaient avec lenteur, en causant d'un air dégagé, un peu voulu; M. le curé surtout, petit, grassouillet, à qui ses joues roses, son double menton ras, sa pèlerine noire donnaient l'aspect d'une de ces grosses veuves rassérénées, prospères, comme on en rencontre souvent. Il s'arrêta devant une des deux grandes corbeilles arrondies de chaque côté du perron pour faire admirer un massif de roses à son vicaire, qui, le chapeau à la main depuis la grille, penchant sa tête blanche et sa taille robuste,

33o LA PETITE PAROISSE

écoutait avec une déférence enfantine les paroles de son supérieur, plus jeune que lui d'au moins vingt ans. Et c'était là le prêtre révolté, l'indomptable Lucifer dont on j)rétendait briser l'orgueil par cinq mois de retraite à la Trappe.

((Mâtin! il n'a pas l'air cossu, le desservant de la Petite Paroisse... »

Cette observation à mi-voix de Delcrous fut presque involontaire, tant l'avait saisi le contraste des deux soutanes traversant la cour en plein soleil, l'une aussi brillante et d'un noir aussi solide que l'autre, rousse, élimée, montrait la corde. Mais le sourcil rebroussé de M""' Fénigan, l'intonation dont elle affirma : (( C'est un saint, )) coupèrent court aux faciles jilaisanteries du magistrat ; même il retint une forte envie de rire, quand le vicaire, sitôt la porte du salon ouverte et l'annonce faite par le domesticjue, se précipita en avant, bousculant, renversant tout pour entrer le premier. Personne, sur le moment, ne comprit rien à cette arrivée tumultueuse ; et le regard courroucé que lui jetait son chef hiérarchique acheva de décontenancer l'abbé Cérès, si humble, si timide, ignorant des lois sociales au point de croire que dans le

LA PETITE PAROISSE 33i

monde comme à la procession l'inférieur devait toujours passer devant, l'enfant de chœur avant le diacre, le diacre avant le prêtre, le prêtre avant l'évêque. Ici, malheureusement, malgré toute sa hâte, il n'avait pu arriver le premier. « Voilà M. le curé fâché, pensait le pauvre homme en saluant... Attention, maintenant, à la sortie, de ne pas commettre la même impolitesse. ))

Cette préoccupation donnait un air d'égarement à ses yeux clairs, deux taches bleues dans sa face boucanée, pendant qu'il admirait les belles manières de son curé, sa façon de saluer, de s'asseoir, de féliciter M""* Fénigan sur les splendeurs de son rosarium, ses Maréchal-Niel, ses Gloire-de-Dijon, et aussi de causer musique avec M"^ Richard, d'analyser Wagner et Schumann en dilettante consommé. De même quand Lydie, devenue, par sa fréquentation des hôtels cosmopolites, grande liseuse de romans étrangers, jeta dans la conversation les noms de Tolstoï. d'Ibsen, de Mérédith, de Dostoïevski, le nouveau curé témoigna que ces auteurs, sans lui être aussi familiers que- son bréviaire, n'étaient certes pas des inconnus pour lui.

(( Quel homme ! )) répétaient les bons yeux

naïfs de l'abbé Cérès, posés en extase sur la face poupine et rose de son supérieur. Mais celui-ci, peu touché par cette admiration muette, crut pouvoir s'en amuser et demanda brusquement au pauvre vicaire son opinion sur DostoïcAvski. De brunes qu'elles étaient, les joues du vieux prêtre devinrent couleur de brique; tout son visage révélait un tel effarement que Delcrous en eut pitié. « M. l'abbé Cérès n'a sans doute pas le temps de lire, dit-il de son ton estradier et autoritaire, il a trop de misères à visiter et à soulager. »

L'humble prêtre, au supplice sous ces éloges qui lui semblaient diminuer son supérieur, se secouait sur sa chaise, balbutiait dans son rauque accent de montagne qu'il n'était pas plus méritant que les autres, qu'à lui aussi la lecture mangeait du temps.

(( Allons, Cérès, vous ne nous ferez pas croire que vous avez lu Dostoïewski, insista M. le curé, dont le gros rire soulevait la pèlerine de visite.

— Eh bien, si, je l'ai lu ..M. Mérivet me l'a prêté... et même je lui en veux beaucoup, à ce Dostoïewski.

— Vous lui en voulez .►^ et de quoi.^ demanda

le curé, abasourdi comme tout le monde. C'est vrai que le rustique desservant ne semblait guère apte à comprendre l'auteur des Karamazoff. ni à lui garder rancune d'une théorie quelconque.

— Je lui en veux d'avoir mis la pitié russe à la mode.

— La pitié russe .^... Qu'entendez-vous par là, mon cher abbé .'^

— J'entends cette pitié injuste, qui ne va qu'aux coquins et aux gourgandines, qui nous attendrit exclusivement sur les détresses du bagne et autres mauvais lieux, comme si le malheur n'était touchant que dans le crime et dans l'abjection. C'est ce que j'appelle la pitié russe. Nous avons tous connu de braves femmes d'ouvriers s'éreintant à soigner le ménage et les enfants, supportant sans se plaindre les privalions et les coups ; et quand Dostoïewski jette son Rodion aux pieds d'une fdle perdue, qui symbolise à ses yeux toute la misère humaine, je trouve qu'il déshonore la misère et calomnie l'humanité. »

La voix du prêtre, dépouillée de ses hésitations, montait, harmonieuse et forte. A mesure, son regard comme son geste prenait de lassu-

rance, une large envergure de prêche ; et Lydie, qui ne le connaissait que pour avoir vu de loin reluire et se rétrécir au soleil sa soutane râpée, s'expliquait maintenant l'enthousiasme de sa belle-mère et du vieux Mérivet.

(( Vous savez qu'elle vient de chez nous, cette pitié-là, monsieur l'abbé, dit Jean Delcrous... Elle date de 48, vous la trouverez dans les romans de Victor Hugo, de M""^ Sand, d'Eugène Sue. Les Russes n'ont fait que nous l'emprunter, en la raffinant pour leurs nerfs compliqués. N'empêche que la Sonia de DostoïcAvski est de la famille de Fantine. »

Ravi de montrer à ces dames qu'il ne manquait pas, lui non plus, de lecture ni d'éloquence, le juge dressait la tête, enflait la voix comme au Palais ; mais la fin de son speech se perdit dans une bousculade. M. le curé, trouvant la visite assez longue, s'était levé vivement pour saluer la maîtresse de maison et se dirigeait vers la porte, quand le vicaire s'aperçut de son départ. « Ahl mon Dieu, se dit l'infortuné, encore une distraction ...» 11 bondit à travers le salon, buta sur un tabouret, renversa des chaises, etprenant songrospelit curé à pleins bras, juste

à l'instant où celui-ci allait sortir : « Non, je ne souffrirai j3as. . . Je sais trop ce que je dois à mon chef... )) 11 l'enleva, 1 écarta violemment et se précipita sur le perron, où il arriva bon premier avec un geste de triomphe.

« Drôle de bonhomme ! . . . pourquoi est-il toujours si pressé .-^ « demanda Delcrous tout bas à Lydie et à sa mère qui regardaient s'en aller les deux prêtres. La pèlerine du curé s'agitait furieusement à la violence de sa mimique fulminante, pendant que le vicaire l'escortait, consterné, l'échiné basse, sous une terrible leçon de convenances mondaines, qui ne lui profita guère ; car ayant rencontré le facteur qui descendait de son bicycle devant la grille, il s'arrêta, toujours distrait et pitoyable, pour lui demander des nouvelles de sa femme malade. On entendit la voix du curé, cassante et nerveuse : a Quand vous voudrez, l'abbé!... » puis les protestations du malheureux Cérès, disparu sur la route dans un tourbillon de poussière et de paroles violentes.

(( Notre pauvre vicaire ! dit M""^ Fénigan , ce n'est pas encore celui-là qui lui fera la vie douce. ))

Lydie ne répondit pas, absorbée par une lettre de Richard, qui lui annonçait son retour et celui de Mérivet pour le mardi suivant. « Dans trois jours, maman!... il sera là dans trois jours. » L'accent de sa joie, ses bras jetés au cou de sa belle-mère marquaient tant de sincérité, que le magistrat songeait à part lui, en rentrant à Corbeil dans le jour qui tombait : (( Décidément le mariage est une institution solide. Après de pareils assauts, dire que ces gens-là pourront faire encore un bon ménage ! ))

Ainsi juge le monde, qui ne voit des êtres et des choses que les apparences dissimulantes, n'en imagine jamais les dessous. Dans l'entourage même des Fénigan, parmi ceux qui approuvaient ou blâmaient l'indulgence du mari, son pardon généreusement octroyé, combien peu se doutaient que le drame durait encore, jîlus aigu , plus déchirant ; combien peu souj)çonnaicnt le motif du long voyage de Richard et les lettres navrantes dansleur cruelle monotonie, qu'échangeaient depuis deux mois les deux époux ! Les premiers temps surtout, l'absence et l'éloignement, aux mirages si favorables d'ordinaire, aiguisaient au contraire l'agitation ja-

louse du mari. L'idée que le prince élait à Grosbourg, qu'ils pouvaient se rencontrer, se revoir, ressassait en des lettres interminables, d'une écriture haletante, presque illisible, la scène de la nuit qui précéda son départ : (( Pourquoi l'as-tu aimé?. . . Jure-moi que tu ne l'aimes plus. )) Et elle le jurait, couvrait des pages entières de protestations, épuisait les formules et les serments.

Pourtant le décor adorable et varié du Sahel algérien, et, plus que le décor auquel ses regards bourgeois ne s'ouvraient guère, les chasses à courre, les affûts, et les longues traites à cheval suivies de lourds sommeils sous la tente, finirent par détendre Richard Fénigan, l'arracher à l'idée fixe. Ses lettres changèrent d'intonation, plus sereines et plus fermes comme la voix d'un convalescent. Un jour, Mérivet écrivit: « Ça va mieux. » Et Richard, au bout de quelque temps : « Je suis tout à fait bien. » Suivait de très près la lettre annonçant le retour pour le mardi suivant.

Assise sur un banc, dans le silence et la soUtude du parc, Lydie la lisait et la relisait, cette chère lettre toute remphe de tendres paroles, de

projets heureux. Le jour finissait dans une douceur de teintes et d'atmosphère ; et ce qu'on voyait du ciel entre les branches passait du bleu à un vert attendri. Un vrai temps pour espérer et pour croire. Subitement, toute proche, derrière un massif, une voix de femme gronda , furieuse, impossible à reconnaître tellement la passion la déformait : «Allez vous cacher, vilaine. . . C'est ça une tenue, pour une femme mariée... vous devriez avoir honte, sale créature! »

Lydie s'était levée, pleine d'épouvante, croyant à une insulte personnelle, quand elle aperçut devant la grille qui donnait sur la forêt Rosine Chuchin, cramponnée aux barreaux des deux mains, vomissant sa colère dans la direction d'une robe rayée rose et d'une ombrelle en fuite dans le bois. Les laveuses lui avaient raconté le long colloque de M. Alexandre avec la fdle Sautecœur, et, jalouse de son vieil amant, une intrigue entre eux lui paraissait d'autant vraisemblable qu'elle voyait depuis quelques jours la Sautecœur rôder dans le j)etit Sénart, aux environs des Uzelles où Alexandre venait sans cesse. La présence de Lydie ne l'arrctapas ; elle la prit à témoin de tant d'impudence et

LA PETITE PAROISSE SSg

d'infamie : « Comprenez-vous cette effrontée, madame ... j usque chez nou s , venir nous prendre nos hommes î

— Tu es donc mariée, ma pauvre Rosine.^

— Xon, madame, mais il y a des choses aussi trop pénibles... Si elle croit que je lui laisserai faire son manège... Ce n'est pas son jobard de mari que je préviendrai, mais son beau-père, l'Indien, avec qui il faudra qu'elle s'explique... Tu le paieras cher, coquine! ))

Mais dans le chemin du bois, délicieux de tranquiUité à cette fin de jour, il n'y avait plus que des bonds de lapereaux, des traversées de faisans épouvantés par tous ses cris. Lydie, stupéfaite de trouver tant de passion dans cette Chuchin qu'elle croyait endormie, fermée, une vraie marmotte, essayait de la raisonner : (c Ce serait affreux d'avertir le beau-père. Une bête féroce, tu sais bien... Mais je te connais, tu ne le feras pas, tu n'es pas méchante. »

Rosine secoua la tête.

(( Non, mais je suis jalouse... Oh! jalouse... Un mal comme la rage, voyez-vous, madame. . . on est mordu et l'on veut mordre. On souffre et on fait souffrir. »

34o LA PETITE PAROISSE

Sa vulgaire figure devenait belle, colorée et convulsée par la jDassion ; et Lydie Fénigan retrouvait avec terreur dans ce masque de paysanne, comme une menace ou un présage, cette expression douloureuse qu'elle connaissait si bien, qui lui rappelait tant de cruelles heures.

LA PETITE PAROISSE 34l

JOURNAL DU PRINCE

Je sais maintenant pourquoi ma famille m'a si longtemps exilé de Grosbourg. Le mari de M'"' F..., qui avait pris en philosophe V enlèvement de sa femme, se serait fâché tout rouge en apprenant son lâchage. Les menaces de M. Poumpoum ont impressionné ma mère ; elle m'a vu noyé, pendu, empalé, scalpé, et ne s'est im peu rassurée qu'en me sachant sous la sauvegarde de mon cousin de Boutignan et de Vinvincitjle oo" dragons. Que s'est-il passé chez nos voisins des Lzelle s, pendant que nous faisions les grandes manœuvres? On ni assure que Madame a rein-

3/i2 LA PETITE PAROISSE

tégré le domicile, que Poum-poum a filé en Algérie, sans que personne ait pu me donner la clef de ce double mystère. L'essentiel est que le cola m'a rendu à ma famille, avec une permission indéfmiment renouvelable.

Pas gaie, la famille. La duchesse toujours en route pour cette interminable succession; le général de plus en plus immobile, semblable à ces personnages mythologiques que Virgile et Ovide nous montrent poursuivis par la colère d'un dieu et métamorphosés en arbre ou en rocher. D'heure en heure monte la gaine douloureuse de la pierre, de Vécorce qui l'étreint. Bientôt il n'aura plus de vivant que la tête, puis les yeux, ces sombres yeux indignés oii la lumière se réfugie comme le soleil sur les vitres d'une mansarde au couchant. La pensée tient bon, la parole aussi; mais il ne s'en sert que pour définir son mal, en formules désespérantes. Tout ce qu'il énonce est féroce, reluit, pince et découpe comme un instrument de chirurgie; pourtant, s'il faut l'en croire, ses facultés s'émoussent, le violoncelle de maître Jean ne lui gratouillc plus les nerfs aussi voluptueusement qu'autrefois. C'est vrai que maître Jean lui-même n'a plus que le souffle; quand il vous

parle, on se croit sourd, il vous donne la sensation de l'entendre d'une pièce voisine. Peut-être son violoncelle devient-il aphone comme lui.

Hier, dans l'après-midi, nous causions tous les trois, sur la terrasse du bord de l'eau. « Faismoi une cigarette, » me dit le général d'une voix grinçante. En la lai roulant, je regardais sans doute ses grandes mains inertes, recroquevillées sur ses genoux comme des feuilles mortes. Le ton de sa mauvaise humeur s'accentua.

(( Qu'est-ce qu'elles ont mes mains ? Elles ne sont pas aussi blanches que celles de M""* F... » Et le nom prononcé, le voilà qui s'emporte, me reproche mon ignoble conduite avec cette femme, m'accuse de retourner vers elle, et la bouche tordue de jalousie • « Je te le défends, m'entendstu bien? Je te le défends'. » m'a-t-il crié de l'accent impératif dont il ordonnait le défdé des troupes à Longchamp, devant la tribune présidentielle. Là-dessus, je me suis rebiffé :

(( Vous me défendez ? Et de quel droit ?

— De mon droit de père... de mon droit de chef de famille. . . »

Justement, mon cher Vallongue, votre dernière lettre traitait du principe d'autorité et de

son universelle fêlure . Je me rappelais vos quelques phrases très vibrantes, très éloquentes, et les ai servies au général comme de mon cru.

Quand je lui ai dit que la famille emhoîtcdt le pas à l'Etat, qu après avoir été monarchique à son image, puis monarchique libérale, elle se démocratisait avec lui, non ! vous n'imaginez pas rcjfarement, le désarroi de mon illustre père, reproduits en reflet sur la triste mine de maître Jean. '

Le fond du fond, c'est que le général pense toujours à notre jolie voisine et se meurt de rage sur son socle, dès qu'il me voit traverser le pont, persuadé que je rôdaille autour des Uzellcs... Parole d'honneur, jamais depuis ma rupture je n'avais rencontre M""" F..., quand ce matin nous nous sommes croisés chez un bijoutier de Corbeil. Elle m'a paru un peu maigrie; toujours sa grâce indolente et une pâleur que j'attribue au choc de la rencontre. Pas un mot, à peine un regard, et c'est tout. Je puis même vous assurer que ce sera tout, car si Von m'accuse de retourner aux Uzelles, c'est que les rendez-vous avec ma petite Sautecœur ont lieu presque toujours en cette partie de forêt, qui longe le parc des

Fénujan. Je vous ai dit comme elle est surveillée, la cfière petite, et la peur folle quelle a de Vin-dien, grâce à qui nous n'en sommes encore qu'aux menus suffrages. \ oilà pourquoi sans doute ma fantaisie tourne à la passionnelle, et pourquoi aucune femme de la société, grande dame ou bourgeoise, ne m'a jamais autant excité que ce délicieux petit brugnon.

Jolie? c'est tout au plus. Lue grande bouche, un petit nez de Montmartre, l'élégance déhanchée d'un trottin à grand carton. En entrant l'autre jour chez ce bijoutier, oà nous choisissions une chaîne d'or. M""* F. . . m'a lancé tout son mépris dans un regard qui signifiait : « T oilà oà vous en êtes?... mon compliment. » Je n'avais malheureusement moi aussi qu'un regard expressif pour toute réponse, et cela ne suffisait pas à m'expliquer.

Voyez-vous, Wilkie, bien que très jeune encore, j'ai presque achevé mon expérimentation féminine, surtout en ce qui regarde la femme française. D'abord, oà est-elle, la Française? Quel est son type? Est-ce la fantaisiste froidement libertine, racontée par les petits romans du dixhuitième? A-t-elle jamais rugi et pantelé comme

les Malvina des jeune-france romantiques? La trouverons-nous plutôt dans le bétail pensif des poètes parnassiens, ou parmi les instinctives du naturalisme, les mystiques névrosées des décadents? Elle peut avoir été tout cela, ou du moins elle s'est figuré l'être, mannequin à romanciers, essayeuse complaisante et souple de toutes les modes les plus excentriques ; mais au fond je la soupçonne de rester une fausse passionnée, une libertine sans conviction, d'être simplement et presque toujours la mère, la maman. Depuis trois ans et plus que je roule entre des bras de femmes, voilà celle que j'ai le plus souvent rencontrée . Cela tient à mon âge, direz-vous. Pourtant je fréquente ici même de toutes jeunes fdles ou jeunes femmes, nos voisines de Mérogis, en qui je sens bien que tout n'est que grimace, entraînement ou mode, tout, excepté l'instinct tendre et protégeant de la maternité. Sautecœur, elle, c'est une autre affaire ; un petit être vibrant, une frimousse de folie et de désir, non pas l'aristocratique beauté de la comtesse, ni le type de Juive rousse de Rébecca Dollinger, mais je suis sûr que quelque chose m'attire là, dont je ne connais pas l'équivalent. Je vous dirai demain, cher ami, et mon

journal reste ouvert à cette intention, si je n'ai pas commis une erreur de diagnostic.

Pourquoi demain? parce qu à force d'astuce j'ai pu nous assurer une nuit, une bonne nuit toute à nous, dans un vrai Ut et non plus sous l'abri tournant d'un parasol, en persuadant au garde général d'organiser une grande battue contre les braconniers dont l'audace devient intolérable. Convoqué ce soir à la faisanderie avec toute l'escouade du grand et du petit Sénart, l'Indien ne regagnera pas l'Ermitage avant demain matin six heures. Vous pensez si nous en profiterons...

Je mets ici l'esquisse à deux crayons qu'avait commencée de ma très précieuse binette le cavalier Borski, faussaire au 5o" dragons. Comme vous pouvez voir, c'était déjà très ressemblant . Seulement, par cette loi de subjectivité dont nous parlions un jour et qui oblige mon gros tailleur, malgré tout ce que je peux lui dire, à faire bedonner les gilets de sa clientèle, ce passionné Borski a mis dans mes yeux l'ardeur frénétique des siens, et l'expression de mon visage en est toute changée. J'ai revu ce malheureux garçon dans la cour du quartier, le matin ou il a défié

la parade, après sa condamnation aux travaux forcés. Cette sinistre et théâtrale cérémonie de la dégradation, sous un ciel de pluie, dans ce carré de murailles noires, d'hommes et de chevaux ruisselants, ne semblait guère F impressionner. Quand il a passé près de moi, sa tunique jetée à l'envers sur les épaules, la tête droite, j'ai été frappé du lointain, de Vau-delà de ses regards et de sa pensée. On le sentait à mille lieues de tous les bagnes, souriant avec transport à celle qui Va fait criminel. C'est cette jlamme passionnelle qu'il m'a prêtée, bien à tort.

Oh! non, il n'y a pas de flamme dans les yeux de notre génération, n'est-ce pas, Vallongue? Nous ne brûlons pas plus pour l'amour que pour la patrie. A qui la faute? Vous, mon philosophe, penseur, piocheur, dévoreur de bouquins, c'est dans les brouillards de la métaphysique allemande que vous avez noyé, croyez-vous, votre chaleur et vos rayons: vous accusez les livres de i^ous avoir instruit et desséché trop tôt. Mais alors, nous autres, les cancres, nous qui ne lisons pas, nous aurions dû le garder, ce foyer d'honnêtes croyances, et c'est tout le contraire. Probablement, les lourds bouquins qui vous ont

dcsenchanU' , Un est pas besoin de les ouvrir pour les eonmnive; les désespérantes idées, qu'ils contenaient comme en germe, se sont formulées et dispersées, et nous les respirons avec l'air et la vie, nous les absorbons par tous les pjores. Pas une fois vous ne m'avez cité un des beaux et navrants axiomes de vos philosophes, sans que je me sois dit : (( Mens je connais ça. )y II y a là un de ces inexplicables phénomènes qui transmettent en un jour, d'un bout du désert à l'autre, sans qu'on puisse expAiquer le procédé de propaga- ■tion, la nouvelle d'un grand événement. Voilà pourquoi, nous tous du dernier bateau, celui de la conquête, ignorants comme moi ou savants comme vous, nous sommes tous frappjés d'ennui et d'épuisement, vaincus avant l'action, tous des âmes d'anarchistes à qui le courage du geste a manqué

Charlexis.

35o LA PETITE PAROISSE

En débarquant à Marseille où il devait s'arrêter un ou deux jours pour le définitif arrangement de ses affaires, le vieux Mérivet fut très surpris de voir Richard bien décidé à le quitter et continuer sur Paris.

(( Voyons, pourquoi? demandait Napoléon en escortant du steam-boat à la gare son capricieux compagnon de route. . . Vous avez annoncé notre arrivée pour mardi ou mercredi, que gagnerezvous à la devancer d'un jour.»^ Vous n'aurez pas de voiture, personne ne vous attendra.

— C'est bien ce que je veux, » dit Richard rougissant de son aveu involontaire. Mérivet s'effara, d'un grand geste qui eut fait retourner

tout le boulevard des Italiens, mais passa inaperçu, mêlé à tant d'autres gestes semblables sur les tumultueux trottoirs de la Canebière :

(( Comment, malheureux, Aoilà où vous en êtes!... Vous cacher pour rentrer chez vous, chercher à surprendre votre femme. . . Et j'étais assez sot pour vous croire enfin guéri. Tenez, vous mériteriez en arrivant... » Mais devant l'émotion de Richard, il n'eut pas le courage d'achever. (( Allons, bon voyage, grand fou; et puisque vous les verrez avant moi, embrassez votre mère et votre femme pour leur vieil ami. »

Ce n'était pas seulement la jalousie qui poussait Richard à rentrer chez lui vingt-quatre heures plus tôt. Il avait hâte de mettre Lydie contre son cœur, mais n'osait en convenir avec Mérivet. lui avouer qu'après avoir supporté plus d'un an la privation de sa femme, se passer d'elle un jour de plus lui semblait intolérable.

Arrivé le matin à Villeneuve-Saint-Georçfes, un antique omnibus à volonté, conducteur en blouse bleue, rossinante efflanquée et boiteuse, se chargea de le transporter aux Uzelles. lui et son bagage. On allait lentement, d'un bon pas

àç, mare ligote: et comme le soleil montait, que les cuirs de la vieille guimbarde brûlaient en dégageant une odeur écœurante de victuailles et de tabac, Richard s'assit sur le siège, à côté du cocher, qu'un verre de vin blanc, pris au tournant de Château-Frayé, avait rendu bavard. C'était un ancien trompette au 3^ chasseurs, du temps que le duc d'Alcantara le commandait. Bon zig, le duc, et qui en avait levé, de la femelle, partout oii il passait. Pas étonnant qu'il se fut brûlé la moelle. A ce qu'il paraît que son garçon, le petit Charles six, s'en payait de l'amusement, lui de même. Il était parti, l'année d'avant, avec la femme d'un colon de par ici ; à la dernière fête de l'Ermitage, il n'était bruit que de cette afiaire-là. Monsieur le voyageur en avait peut-être entendu parler.

Richard fit un signe négatif, et ne dit plus mot de tout le chemin. Après d'infructueux essais de conversation, le conducteur, qui l'entendait chantonner entre ses dents, s'imagina que son client aimait la musique, et prenant sous son siège un clairon cabossé, rongé de vert-de-gris, il se mit à jouer toutes les sonneries du '6". Richard fut vite fatigué de tout ce

cuivre dont les éclats lui déchiraient les oreilles ; puis en se rapprochant de chez lui, les gens qui le rencontraient sur la corniche, le connaissaient et s'étonnaient de cet équipage. Il descendit après Draveil et s'engagea dans le bois, tandis que l'omnibus continuait sa route, en musique et au grand soleil. En réalité, les histoires de son cocher activaient sa curiosité mauA-aise d'arriver en surprise, à des heures et par des chemins inattendus.

(( Que fait-elle .'^ Pense-t-elle à moi.^ » C'était le r^'thme de sa marche rapide et sans bruit sur la mousse élastique d'un étroit sentier menant au Chêne-Prieur. L'angelus de midi sonnait à la Petite Paroisse dont il reconnut la cloche dans la chaleur vibrante de la plaine. Il écoutait ce timbre connu, quand près de lui se fit entendre un craquement de branches, comme d'une fuite précipitée ; en même temps le bruit d'un outil, une bêche, qu'il aperçut jeté sur une de ces grosses fourmilières, où l'on ramasse des œufs pour la nourriture des faisans. Quelque maraudeur qu'il avait dérangé.

Sans y penser davantage, il continua sa

marche, involontairement accélérée à mesure qu'il s'approchait du gîte, et se trouva bientôt au rond-point du Chêne-Prieur où rayonnaient plusieurs avenues, une entre autres au bout de laquelle s'apercevait la grille de son parc. De loin cette grille, fermée d'ordinaire, lui parut ouverte, avec un va-et-vient de monde qui le surprit. Des gens sortaient du parc en courant, tournaient à droite dans la forêt où l'on distinguait un rassemblement, en tache sombre et remuante, dans la clairière lumineuse. Il s'y dirigea, très intrigué par le silence fantomatique de cette foule. Tout le pays se trouvait là. Soisy, Draveil, des gardes, des gendarmes. Que se passait-il donc.^^ Du lugubre sûrement, puisque en même temps que lui la lourde charrette de Foucart arrivait en cahotant dans les ornières des charbonnages.

(( Voilà M. Richard, » dit quelqu'un. Aussitôt la foule s'écarta, respectueuse, laissant voir debout dans un cercle à part le juge Jean Delcrous et son greffier, le médecin de Soisy, celui de Draveil, causant tout bas avec M. Alexandre, devant une forme inerte étendue dans l'herbe, dont on ne voyait que des jambes haut guêtrées,

le reste du corps sous un grand parasol jaune qui l'abritait elle cachait.

(( Ali! mon cher Fénigan, c'est horrible! )) murmura le magistrat dans la froide intonation ofTicielle, et donnant la main à Richard sans la moindre surprise de le voir là. Les autres personnes du groupe le saluèrent, l'air atterré, mais aucune ne le renseigna sur l'accident.

(( Qui est-ce.*^ demanda-t-il, subitement traversé d'un soupçon qui décolorait ses lèvres et faisait briller ses yeux. Delcrousle regarda, stupéfait :

— Comment, vous ne savez pas.*^... Mais le prince d'Olmûtz, mort, suppose-t-on, depuis deux ou trois jours, et que nous venons de remettre à la j)lace et dans la position où Alexandre l'a trouvé ce malin. »

A la requête du juge, le greffier lut à mi-voix pour Richard le récit qu'il était en train d'écrire sous la dictée de l'ancien maître d'hôtel.

. . . Sorti de Grosbourg le vendredi soir après son dîner, le prince n'avait plus reparu jusqu'à ce lundi matin ; mais personne au château ne s'en était ému, surtout les deux premiers jours, parce qu'il avait l'habitude de ces sortes de

fugues. On s'alarma seulement le dimanche soir, en ne le voyant pas paraître au dîner d'anniversaire de ses dix-neuf ans, où tout le voisinage avait été invité. Cependant, pour ne pas effrayer la duchesse, le salon resta allumé très tard et la jeunesse dansa un menuet apj^ris pour la circonstance. Le lundi matin, dès la première heure, le général, qui n'avait pas fermé l'œil de la nuit, envoya chercher M. Alexandre et lui fit part de sa secrète inquiétude. M. Alexandre sourit aux premiers mots.

(( Mais, mon général, je l'ai vu hier, M. Charlexis. . , Je l'ai vu avant-hier.

— Où donc ça? demanda le père tout joyeux.

— En forêt, et toujours à la même place... Un coin du petit Sénart, au quartier du Chêne- Prieur, où depuis un mois, chaque après-midi, couché dans les fougères et abrité d'un grand parasol, le prince attend... qui.^^... je n'ai jamais eu la curiosité de m'en informer, mais si mon général le désire...

— Pas le moins du monde. Je m'étonne seulement que, son champ de manœuvres étant aussi près, il ne rentre pas à Grosbourg pour rassurer sa mère. Si vous le voyez aujourd'hui, je vous

autorise à troubler l'incognito du rendez-vous et à lui faire cette communication de ma part. »

M. Alexandre le promit et. sans attendre l'après-midi, comme il rentrait aux Uzelles, l'idée lui vint de faire le tour par la forêt, en longeant les parcs. Vers la grille des Fénigan, mù par un sentiment inexplicable, il se pencha et regarda au loin sous bois, dans la direction oii le prince se tenait d'habitude. Chose singulière, bien qu'il fût à peine huit heures du matin, le parasol attendait grand ouvert dans la rosée et l'herbe très drue en ces parages. L'amoureux lui-même était là, endormi sans doute, car M. Alexandre, l'ayant appelé par deux fois, n'obtint pas de réponse. Alors...

Ici la déposition s'arrêtait, et le greffier se tourna vers Alexandre qui rejJrit : (( Alors, messieurs, j'ai écarté l'ombrelle, et il m'est apparu quelque chose de si épouvantable que je me suis sauvé en criant. Les jardiniers de M. Richard m'ont entendu, on est accouru de partout, mais jusqu'à ce que la justice soit arrivée à Corbeil, je n'ai laissé personne s'approcher du corps, rien toucher, ni déranger. »

Il y eut un murmure d'approbation.

(( La mort était-elle certaine? interrogea Fénigan, en proie à une émotion indéfinissable où se devinait encore plus de soulagement que de terreur. Le magistrat et son greffier échangèrent un sourire macabre.

— Pas l'ombre d'un doute... voyez vousmême, » ditDelcrous, montrant ce qui avait été le prince d'Olmûtz, le preneur de cœurs, l'irrésistible jeune homme à la cavata, devenu cette forme hideuse, innommable, une tête de mort mal dépouillée, déjà squelette par endroits, avec des fragments d'os nettoyés, polis et blancs comme de l'ivoire, et des lambeaux de chair déchiquetée en guipure sanguinolente. Dans les orbites grumeleuses des yeux et de la bouche, dans l'antre des narines et des oreilles, h l'entour de la mâchoire tordue par un restant de mu scies , grouillaient des fourmis rouges innombrables, des vers, des cancrelas. G 'était cela que tant de femmes avaient aimé, caressé, cela qui avait rendu des hommes fous de jalousie.

La foule curieuse, qui malgré la poussée des gendarmes avait suivi le mouvement en avant de Richard vers le cadavre, recula d'épouvante et d'horreur. Ceux qui avaient vu racontaient

LA PETITE PAROISSE SSg

aux autres, avec des exclamations de pitié, des mots de peuple, faisant image. . , « la tête trouée comme une lanterne... )) Et toujours, ainsi qu'aux drames trop noirs, quelques rires étouffés. Tout a coup le silence se rétablit, le grand silence émotif des assemblées, enveloppé ici du bourdonnement des moucherons dans la lumière, du bruissement, du fourmillement de toute la vermine de l'herbe. Sur un signe du magistrat, la charrette des morts s'avançait, frôlant les basses branches, et deux gardeschasse y déposaient le cadavre, dont un de ces hommes avait eu la délicatesse de couvrir la tète d'un foulard. Le temps de ces quelques pas, les porteurs avaient leurs tuniques bleues toutes souillées de vermine et de sang.

(( Oii le faites-vous porter .^^ demanda tout bas à Delcrous Richard Fénigan se forçant à une intonation navrée.

— A Grosbourg, par le chemin de halage, pour ne pas trop saisir les parents qu'Alexandre s'est chargé de prévenir. Les d'Alcantara possèdent un tombeau de famille dans la propriété, et l'inhumation aura lieu tout de suite. Quant à une autopsie judiciaire, je crois bien que les

36o LA PETITE PAROISSE

deux Esculapes en haute-forme qui marchent derrière nous ne sauraient s'acquitter seuls de cette tâche. Cette tête en houilhe les déconcerte. Ils supposent une mort subite par congestion, accident fréquent dans la famille, et qui aura saisi le jeune prince sous son parasol. Je suis assez de leur avis ; ou alors il faudrait imaginer un assassinat, puis la remise en place du corps dans sa position et sous son abri habituels, ce qui serait un raffinement de férocité ... et pourquoi ? »

Ils suivaient en causant la triste charrette escortée par M. Alexandre et les gendarmes, dans le petit chemin de pierrailles et de ronces qui longe le parc Fénigan. Lentement, la foule se divisait en groupes bavards, se dispersait par tous les sentiers du bois, quand dominant soudain le bruit des pas, le grincement des roues, la voix de Richard interpella violemment le charretier, qui prenait son cheval par la bride, comme pour tourner et entrer dans le parc.

(( Eh! là-bas, où allez-vous.-^ ))

A la réponse de l'homme qu'en jjassant par la propriété on gagnerait une bonne demi-heure , que M. Alexandre l'avait dit, Richard eut un cri de colère :

(.( Jamais de la vie! je m'y oppose absolument... De quoi se mêle-t-il donc, ce sale larbin-là.^ »

Delcrous tressaillit à la nervosité de la voix et du geste, suscitant aussitôt en lui mille pensées, presque des soupçons, qu'il rejeta bien vite par cette simple réflexion : « Oui, l'ancien amant de sa femme ; mais il y a longtemps que c'est fini et que les époux sont réconciliés. Puis les juges d'instruction voient des assassins partout. Pour une première affaire dont je me charge, gardons-nous de ce ridicule... » On arrivait devant la grille, il se retourna pour quelques recommandations à son greffier, salua les médecins, et passant son bras sous celui de Richard, il l'entraîna dans le parc aAec désinvolture : «Maintenant, allons trouvervos dames. Je leur ai promis ce matin de venir les renseigner, sitôt nna corvée finie... Elles m'avaient même dit ne vous attendre que demain.

— Oui, mais cette idée m'amusait de devancer d'un jour et d'arriver par le bois pour les surprendre. C'est moi qui l'ai eue, la surprise, et vraiment épouvantable. »

L'accent était sincère, aussi le bouleverse-

ment de ce loyal et robuste visage brûlé par le sirocco. Le juge s'en voulut du soupçon qui l'avait effleuré, et pour un peu s'en fût excusé, accusé même tout haut, dans l'état de joyeuse expansion oii il se trouvait : « Certainement, mon cher Richard, c'est un terrible accident; mais, faut-il vous l'avouer.»^ je suis d'autre part tellement heureux qu'il m'est bien difficile... Vous avez su- mes projets sur votre cousine Elise .^^ Elle vient de répondre favorablement, paraît-il, à madame votre mère qui, tout à l'heure, et dans le désarroi de la maison, n'a pu que me dire quelques mots... Ah! voilà ces dames. »

Au lointain de l'allée, M""* Fénigan et Lydie venaient de paraître. Par hasard, ce matin-là, de bonne heure, elles se trouvaient toutes deux dans le verger à cueillir des roses, quand la femme du jardinier était venue toute bouleversée leur apprendre la lugubre trouvaille d'Alexandre sur la pelouse. Le petit sécateur à manche d'ivoire que tenait Lydie avait poursuivi sa besogne — M""' Fénigan en fit la remarque — sans la moindre interruption, sans même une secousse. Elle se contenta d'une réflexion à mi-voix : « Quel bonheur que Richard

ne soit pas encore de retour ! » suivie d'une autre qu'elle n'exprima pas : « Après ses menaces de mort contre le prince, on n'eût pas manqué de l'accuser... moi-même j'aurais pu croire... )) Cette idée ne la quitta plus, et quand Delcrous, mandé de Corbeil, s'arrêta un instant au château, en l'entendant discuter avec son greffier les probabilités de l'accident, elle fut sur le point de se féliciter tout haut de l'absence de son mari; mais un mystérieux instinct l'en empêcha. Dans ces conditions, on se figure l'épouvante de la jeune femme, en apercevant vers midi la malle et le sac de Richard devant le Pavillon.

(( C'est venu par l'omnibus de Villeneuve, lui dit la jardinière... M. Richard a pris le travers de la forêt. »

Lydie se sentit mourir, envahie de cette conviction : « C'est lui qui a tué Gharley... »

Le drame lui apparaissait, flagrant et brusque. Son mari arrivant un jour plus tôt pour la surprendre, le prince embusqué près de la grille, la rencontre des deux hommes, un coup de colère, et le meurtre. Des détails restaient inexplicables, mais elle ne s'y arrêtait j as. toute

h sa stupeur et à son admiration; car elle l'admirait d'avoir osé cela, lui, ce timide et ce faible, cet homme-enfant qu'elle croyait capable seulement de larmes et de lamentations. Fallait-il qu'il fût épris et jaloux! Et c'était en elle, dans l'angoisse, une montée de tendresse, de reconnaissance, une fièvre d'amour délicieuse, qui s'accrut encore quand Richard lui apparut à un tournant d'allée, bronzé, maigri par le haie d'Afrique, les yeux luisants de joie, et dans tout son être quelque chose de viril, de déterminé, qu'elle ne lui connaissait pas.

Appuyée au bras de Lydie dont elle retardait l'alerte démarche, la mère cria de loin à son fds, jetant les mots devant elle dans son impatience : (( En voilà une idée de ne pas nous prévenir!... Sais-tu que nous avons eu très peur, en voyant tes bagages, et personne... Surtout après cette affreuse histoire. . .

— C'est vrai, mes pauvres chéries, j'ai bien mal pris mon jour. »

Il s'interrompit pour sauter au cou de sa mère, et du même élan serrer contre son cœur Lydie dont il fut obligé d'aller chercher le fm

visage sous une grande capeline rose. Il la sentit glacée et tremblante, tellement qu'il en fit la remarque tout haut. Elle ne répondit pas, et M"'" Fénigan. comprenant qu'ils avaient be soin d'être seuls, marcha devant eux avec Delcrous.

Richard, ivre de joie, étreignait sa femme sous son bras, comme le pauvre serre son pain, comme le noyé lient sa bouée : il s'arrêtait h chaque pas pour la regarder, l'interroger jusqu'au fond des yeux : « Pourquoi trembles-tu? pourquoi tes mains, tes lèvres sont-elles de glace.-',.. Mon retour en surprise a pu t'émouvoir... mais maintenant c'est passé... N'est-ce pas plutôt l'horreur, le saisissement de celte mort.'*

— Oh! non, )) répondit-elle sincèrement, à ne pouvoir s'y tromper. Il insista : <( Il faudrait me le dire, vois-tu; à présent, je puis tout entendre.. .

— Il était mort pour moi depuis longtemps, tu le sais... .\on, Richard, ce n'est pas cela.

— Alors, quoi.^... tu n'es pas heureuse de me voir.^ Tes lettres étaient si tendres, cependant.

— Je suis plus tendre qu'elles, mon Richard, et bien contente d'être près de toi. Oh! bien... bien... je te jure. »

De plus en plus frissonnante, elle se rapprochait de lui avec une concentration de tout son être, les lèvres muettes et vibrantes d'une confidence ou d'une question qu'elle n'osait faire. Et Richard cherchait, supposait, tout en parlant des choses indifférentes qui sont le premier lien entre les cœurs depuis longtemps séparés. Par instants, dans ses bons gros yeux passaient des éclairs d'orage peu en rapport avec la vulgarité de l'entretien. Des soupçons sinistres, qu'il essayait en vain de chasser, le hantaient lui aussi, et il en arrivait à guetter sa femme avec les mêmes regards d'angoisse et de peur dont elle cherchait les siens.

Devant eux, au bras de M™" Fénigan, le juge Delcrous délirait de bonheur en apprenant qu'Élise était jjrête à consentir. Il se voyait à la veille du mariage, pensait à donner ses chats et sa perruche, toute sa famille de vieux garçon, consultait la mère de Richard sur son futur domicile, le choix de ses témoins... « Sans la lugubre histoire de ce malin, j'aurais pu demander

à mon illustre ami le duc d'Alcantara... )> Les sourcils froncés de M"* Fénigan l'avertirent de ne pas continuer.

(( ^ ous oubliez, monsieur, qu'entre Grosbourg et les Uzelles il ne saurait rien y avoir de commun. Dieu sait que je ne leur en veux plus après le coup qui les frappe, mais nous avons été si malheureux par ces gens-lù...

— Excusez mes maladresses, madame, dit Delcrous dun ton pénétré, l'excès de mon bonheur en est la cause... » Les durs sourcils restaient froncés. Ce mot de bonheur leur semblait inconvenant, si près de cette autre mère en face, à qui l'on ramenait son fils sur la lourde charrette des morts. Heureusement l'entretien fut interrompu par l'annonce qu'on réclamait M. le juge d'instruction à Grosbourg; Alexandre venu pour le chercher en tilbury attendait sur la route. L'émotion de Lydie s'accrut visiblement à cette nouvelle, et tandis que le magistrat s'excusait auprès de ses hôtes, Richard se demandait si elle n'allait pas défaillir entre ses bras.

A peine assis à côté d'Alexandre, Delcrous,

repris par rintérêt et le mystère du drame qu'il était chargé d'éclaircir, s'informa de l'état moral du château.

(( Je crois bien que M""" la duchesse ne se doute de rien encore, répondit le vieux serviteur sur un ton de réserve. . . Quant au général, il a pris ce nouveau malheur avec un grand courage ; il nous a fait déposer le corps dans une petite bâtisse qu'on appelle le Fantôme, et où l'on peut arriver sans passer par la maison. . .

— Et dans le pays, que dit-on. ►^ que penset-on.»^ L'opinion des médecins est-elle conforme à l'opinion publique ? »

L'ancien domestique fit un geste vague : a Ce que disent les gens de campagne, voyez-vous, monsieur le juge, à la rigueur on pourrait le savoir. Ce qu'ils jDensent, c'est autre chose,

— Mais vous, monsieur Alexandre .►^

— Oh ! moi... ))

Pour éviter de se prononcer, il feignit de redresser un écart peureux de sa bête... Ils arrivaient aux peupliers du pont. Des voix grêles montaient du bateau-lavoir, dont le linge étendu en bas dans la prairie se balançait sur des cordes au vent de la rivière. « Si votre greffier avait

pu noter ce qui se raconte ici depuis ce matin, continua le vieux beau redressant sa haute taille pour être vu de plus loin en compagnie du juge d'instruction dans la voiture des d'Alcantara, vous sauriez peut-être ce qui se dit de l'affaire, sans quoi... »

A la remise en place hermétique de ces lèvres plates, le magistrat comprit qu'il ne tirerait rien du Frontin mâtiné de paysan , dont les petits yeux semblaient pourtant bien renseignés ; il ne s'en émut pas davantage, persuadé que dans son cabinet, à Corbeil, ce même Alexandre si réservé et clos se répandrait en bavardages aux premières sommations de la justice, ce loup-garou des gens de campagne.

Descendu sur le quai désert, à l'une des petites portes de Grosbourg, Delcrous se trouva sur la terrasse du bord de l'eau, où la duchesse, en chapeau, prête à sortir, discutait vivement avec son mari et maître Jean, assis tous deux sur le banc adossé aux troènes du jeu de tennis. La longue figure du général se redressa en l'apercevant, et, de loin, il lui cria, pendant que les yeux du professeur se livraient à une mimique effrénée derrière leurs lunettes : a A enez

à mon secours, mon cher... aidez-nous à rassurer cette pauvre duchesse qui croit que nous lui cachons quelque chose. » Delcrous répondit avec le ton qu'il fallait : « Vous êtes donc toujours sans nouvelles, mon général ?

— Toujours ; et c'est pourquoi je vous ai prié de venir, car je commence à être inquiet, je l'avoue.

— Le fait est... » dit le juge, caressant ses favoris d'un geste embarrassé. La duchesse, qui fouillait frénétiquement le gravier, du fer de son ombrelle, enveloppa les trois hommes d'un regard soupçonneux. Ses joues plombées, son. teint de jaunisse tourné au noir, en deux jours en avaient fait une vieille femme. Elle les sentit unis contre elle dans le même mensonge, bien décidés à ne rien lui dire de ce qu'elle n'osait deviner, et s'adressant au professeur comme au plus timide : « La clef du Fantôme, vous entendez, maître Jean, il me la faut.

— Certainement, madame la duchesse...

mais je ne sais trop. . . bégayait le pauvre diable. C'est le prince lui-même qui a fermé... les balles du tennis se perdaient là en roulant... il a dû garder la clef dans sa poche.

— ^ ous chercherez encore ; je vous répète qu'il me la faut avant demain. ))

Pendant qu'elle s'éloignait, le général dit très haut, pour qu'elle pût entendre : « Oh! ces imaginations de femmes. .. La duchesse n'at-elle pas rêvé, cette nuit, qu'on avait trouvé son fils noyé dans cet ancien pavillon de musique appelé le Fantôme, je ne sais pourquoi, et où il n'y a jamais eu une goutte d'eau! » Il fit signe à Delcrous de se rapprocher, et désignant de sa canne le petit bâtiment en briques rouges masqué par la verdure : <( \ous savez qu'il est là, et qu'il faut que l'autopsie soit faite dans la soirée. Je veux une prompte mise en bière ; la mère deviendrait folle, si elle le voyait ainsi. . . Ah ! mon cher Delcrous, j'ai assisté dans ma vie de soldat à des tueries atroces, mais quand j'ai vu ce qu'on me rapportait de mon garçon, de ce joli blondin, à celte place même oii il jouait il n'y a pas huit jours... ))

Il s'arrêta devant la vision rayonnante de Charley, encore si présente à tous qu'ils se figuraient entendre son rire, ses cris sur la pelouse... (( Play... » dans le bourdonnement des abeilles autour des troènes. Après un long

silence, le magistrat parla le premier, toujours à voix basse : « C'est convenu, mon général. Les médecins seront ici avant la nuit ; mais à moins que leur avis ne change, je crois qu'ils déclareront l'autopsie inutile, pensant comme moi que le prince a été foudroyé par une congestion.

— Je suis d'un avis absolument contraire, dit le duc d'Alcantara sans qu'un pli de sa blême figure eût remué... Mais avant toutes choses, je désirerais vous adresser une question... Comment, dans cette sinistre affaire, vous êtes-vous trouvé chargé des premières constatations ? »

Delcrous se troubla légèrement : « Par la bonne raison, monsieur le duc, que notre juge d'instruction est en congé de santé, que le procureur de la République fait son voyage de noces...

— Et vous, ne songez-vous pas à préparer le vôtre ?

— Mon voyage de noces, moi!... fit le magistrat très surpris de voir ses projets déjà connus, et en si haut lieu.

— N'est-il pas question pour vous d'épouser une cousine des Fénigan, divorcée, jolie fille, jolie fortune P »

LA PETITE PAROISSE StS

Du banc où ils étaient assis, ils voyaient s'étager sur la colline en face le pavillon des Uzelles et la longue charmille aboutissant à la façade principale. Si avisé et discret qu'il fût, le magistrat n'osa pas renier ses espérances devant ces pierres et ces arbres qui lui étaient des confidents et des témoins ; il avoua que sans doute des détails restaient à fixer, mais que cette union lui paraissait décidée en principe.

« Alors, mon cher... la voix du général prit ainsi que ses yeux atones une intensité de vie pénétrante et vibrante. . . il est de toute nécessité que vous passiez à un de vos collègues l'instruction de l'affaire, parce que mon fils a été victime d'un assassinat et que l'assassin n'est autre que votre futur parent et alHé, Richard Fénigan. )>

Delcrous s'était levé d'un élan d'indignation presque naturel : ce Que dites-vous là, monsieur le duc ?

— Rien que je ne puisse prouver... Maître Jean, voulez-vous, je vous prie, faire lire à monsieur... »

Les doigts effarés et tremblants du professeur tiraient d'une serviette en maroquin étalée sur

ses genoux et mettaient devant les yeux de Delcrous ces pauvres lettres en délire où Richard, furieux de ne trouver jamais personne en face de lui, répétait sur tous les tons, avec toutes les variantes : a II ne veut pas se battre, eh bien ! je le tuerai, je le tuerai. » Sur un signe du général, maître Jean ajouta de sa voix malade qu'on entendait à jDcine : « Et ces menaces, on ne s'est pas contenté de les écrire. Par deux fois, M. Fénigan, parlant à ma personne, les a proférées, jurant d'attendre le prince à un carrefour du bois, et de lui mettre sa jolie figure en bouillie à coups de talon de bottes, comme il avait fait de son médaillon.

— Qu'en pensez-vous, mon cher.»^ demanda le général.

— J'avoue, réj)ondit Delcrous, que mes soupçons, tout d'abord, sont allés de ce côté. Mais il y a des impossibilités flagrantes. Le retour du mari, si brusque il est vrai, n'est que de ce matin, et le crime date de plusieurs jours. Sans quoi la vermine de la forêt... »

n n'osait achever sa phrase devant le j)ère, qui reprit avec le plus grand calme : (( L'assassin n'a peut-être pas fait le coup lui-même...

pourtant ses menaces à la jolie figure qui l'offusquait ont été trop bien réalisées dans le sens de sa jalousie, de sa rage, pour qu'il ne s'en soit mêlé. Croyez-moi, Delcrous, je ne sais pas comment cette horrible chose s'est faite, mais j'y reconnais l'empreinte de la passion, sa griffe... C'est Richard, je vous dis que c'est lui... Et si vous le laissez vous passer par mailles, si vous ne le faites pas empoigner, et vivement, on vous accusera de ménager votre famille et vous pourrez le payer cher. »

Delcrous tressaillit : « Oh ! monsieur le duc . . .

— C'est bien simple. Télégraphiez à Versailles pour avoir un suppléant. ))

Le magistrat, qui pesait ses chances, médita quelques secondes, puis, le geste emphatique : (( Mon général, c'est ici un cas de conscience ; je vous demande jusqu'à la nuit pour me décider. »

Tandis que ce lugubre débat s'agite sous les ombrages de Grosbourg, de l'autre bord de la rivière, sur les pentes découvertes 011 le verger des Fénigan étale ses espaliers tout bourdonnants de guêpes, ses treilles en arceaux, ses allées bordées d'arbres fruitiers rabougris et menus comme des arbres chinois, Richard se promène avec sa mère, attendrissante pour la façon dont elle abrite d'une ombrelle anxieuse ainsi qu'un petit enfant porté à bras le robuste boucanier qui marche et cause à côté d'elle. Lydie est restée au salon pour recevoir ; car le lundi est le jour des dames Fénigan, et le drame de la matinée leur vaut un surcroît de visites,

curieuses de détails, curieuses surtout du visage et des attitudes de la jeune femme devant la catastrophe.

Malgré son trouble, malgré le désir d'être près de son mari, Lydie a compris qu'elle devait à la sécurité de Richard, à la dignité de leur maison, de braver la malveillante intrusion de tous ces gens. Que sera ce léger sacrifice d'amour-propre à côté de ce qu'il a osé pour elle.'* Et pendant que les coups de timbre se précipitent à la grille du château, la mère, qui du fond du verger reconnaît ses visiteurs, les signale à son fils à mesure : c( Ça, le break de Château-Frayé... ça, les petites juives de Mérogis... Décidément, ta femme a bien fait de les recevoir, mon cher enfant. . . Si on l'avait vue se soustraire aux visites aujourd'hui. Dieu sait ce que tout ce monde aurait dit et supposé.

— Qu'est-ce qu'on pourrait donc croire.^ » lui demande Richard tout bas. Pour être plus seuls, ils se sont réfugiés dans la dernière allée, entre des planches d'oeillets et de juliennes aux nuances multiples, aux odeurs de poivre et d'encens.

(( Est-ce qu'on sait .^ répond-elle .. . Que cette

mort du prince affecte beaucoup Lydie, qu'elle se cache pour n'en rien laisser voir. . . Le monde est si mauvais ! »

Richard respire, soulagé, comme s'il s'attendait à des suppositions autrement terribles. La mère continue : a Si cruelle et prématurée que soit celte fin'de vie, croire qu'elle ait pu causer une larme à notre chérie, ce serait ne pas connaître sa nature fière... D'abord, elle ne l'a jamais aimé, ce Charlexis... et tant de lâcheté, de férocité avait fini par lui inspirer de la haine, un besoin de A^engeance... Je me la rappelle à Quiberon, dans son délire, j'entendais jusqu'à des menaces de mort...

— Tais-toi... tais-toi, » murmure le fils vivement, devant un garçon jardinier qui passe portant des châssis de verre ; et quand le garçon est loin : « Savais-tu , demande Richard à sa mère avec un peu de gêne, que le... l'autre... enfin Charley. . . savais-tu qu'il rôdait depuis quelque temps par ici.»^

— Je l'ai appris ce matin ; ta femme l'ignorait aussi... Du moins, elle me l'a affirmé, et je ne doute jamais de sa parole; je la connais trop bien, maintenant. »

Richard s'arrête au milieu de l'allée , très ému : (( Puisque tu la connais, pourrais-tu me dire ce que signifient ce trouble, cette contrainte devant moi depuis mon arrivée? Je sens qu'un aveu lui pèse qu'elle n'ose me faire. J'avais pensé un instant que cette apparition sous bois, hideuse et grouillante...

— Mais elle n'a rien vu.

— Oui, je sais, aussi je cherche ailleurs... Oh ! n'aie pas peur, ce ne sont pas mes papillons noirs qui me poursuivent. . . je suis guéri, et pour toujours... Seulement ce Charlexis, double et compliqué comme son nom, avait une âme infernale, et je me demande si, furieux de voir Lydie lui échapper, il n'aurait pas essayé de la ressaisir par quelque scélératesse. Suppose qu'il ait gardé des lettres, un portrait trop intime, et qu'en mon absence il s'en soit servi comme d'une amorce, d'une menace pour obtenir un rendez-vous d'abord. .

— Ah! mon Dieu, c'est vrai, tu me rappelles... )) M""' Fénigan est interrompue par deux violents coups de cloche venus de la cour intérieure. « Lydie m'envoie chercher, je parie. Le salon doit être bondé. . . » Elle comprend le

38o LA PETITE PAROISSE

geste de son fils. «... Mais avant, queje te finisse mon histoire... Donc, vendredi dernier, jour de marché à Corbeil, j'emmène Lydie qui depuis ton départ n'était pas sortie... »

La mère avance prudemment dans ce récit de la rencontre du prince chez le bijoutier, insiste sur la jîâleur de la jeune femme sortant du magasin, ce saisissement qui prouve bien l'inattendu de l'aventure; et craignant toujours quelque explosion du pauvre jaloux : « Si Lydie ne ta pas parlé de cela dans ses lettres, c'est queje l'en ai suppliée... Tu m'entends, mon fils. Il ne faut pas lui en vouloir, c'est moi, c'est moi seule... »

Mais Richard ne doute pas une minute de la véracité de sa mère, de l'honnêteté de sa iemme. 11 se rappelle seulement la scène elfroyable et si différente dont fut témoin ce même verger, il y a quelques mois k peine. Que de choses depuis lors, quelle métamorphose de tous leurs sentiments! Gravement, il a pris les vieilles chères mains maternelles gantées j)Our le jardin, les appuie sur ses lèvres avec ferveur : a N'aie pas peur, mère aimée. Désormais, j'ai foi en Lydie comme en toi-même. . . mais ce que tu me

LA PETITE PAROISSE 38i

racontes confirme toutes mes appréhensions. Je sais maintenant, je devine...

Quoi? qu'y a-t-il? qu'est-ce que lu supposes ?. . . Tu me fais peur vraiment. »

Encore un coup de cloche, et presque aussitôt un domestique qui vient chercher M""^ Fénigan. C'est bien ce qu'elle pensait, sa présence au salon devenue indispensable. Et sur un ton faussement joyeux, car l'anxiété de ses enfants commence k la poigner a son tour, elle jette à Richard en s'en allant : « Je vais l'envoyer ta femme; tache de la confesser. »

Les coudes appuyés au petit mur bas, crêlé de briques, qui sépare le verger d'un vaste champ d'avoine en pente vers la Seine, longtemps Richard songe, immobile... Confesser Lvdie, à quoi bon? Sa conviction est faite... Eiilre elle et l'ancien amant, quelque lien subsistait, offensant, déshonorant. Ainsi s'expliquaient les rôderies autour du parc, la rencontre à Corbeil. Prise, traquée entre l'audace de ce misérable et le prochain retour de son mari, liravement elle était venue à un dernier rendezvous pour ravoir à tout prix le gage, lettre ou portrait, resté en des mains scélérates. La,

devant des conditions trop infâmes, la pauvre fille s'était vengée, défendue, et comme un soir à Quiberon, mais d'une arme plus sûre, et non plus contre elle-même cette fois... L'homme mort, l'indignation tombée, elle restait stupéfaite, épouvantée de son crime, avec le besoin si humain d'avouer, surtout au mari, seul capable de l'excuser, de la comprendre. Voilà pourquoi elle se serrait contre lui, les yeux dans les siens, comme pour lui dire : (( J'ai peur, j'ai honte... cache-moi, sauvemoi. ))

Que faire .^* Comment accueillir ce terrible aveu, autrement qu'en ouvrant son cœur et ses bras tout grands. ►^ N'était-il pas responsable, lui aussi.i^ Ne lui avait-il pas dit, et combien de fois, et de quel accent désespéré : « Tant que cet homme vivra, nous ne pourrons être heureux. . . toujours je songerai qu'il t'a eue, toujours je craindrai qu'il te possède encore. » Pouvait-il en vouloir à sa femme de les avoir enfin délivrés,»^ Et si, en ce moment même, il se sentait l'ame élargie, soulevée d'une incompréhensible allégresse, si ces houles frissonnantes de blé noir et de folle avoine, ce tournant de rivière en-

flammée au fond de l'immense plaine, et ce ciel, et ces arbres, si toat cet horizon familier l'éblouissait comme jamais, ne le devait-il pas au sentiment d'être seul maintenant à désirer, à posséder celte adorable créature...

Des pas furtifs et rapides, le frôlement d'une robe de mousseline. Elle est à son côté, haletante et si pâle... a Delcrous est là, murmure-t-elle k Richard, sans le regarder, accoudée au petit mur près de lui. . . Tout est changé, paraît-il, on croit à un crime, à présent... une piste nouvelle... » Oh ! ces pauvres lèvres blanches qui s'efforcent de sourire en parlant, s'ils avaient été seuls dans le jardin, comme il leur eût vite rendu la couleur et la vie ; mais on entend des râteaux qui crient dans toutes les allées, les arrosoirs sonnent sur la pierre des margelles.

«Quelle piste .^... sait-on.^... demande Richard d'un air indifférent qui cherche à la rassurer.

— Non, le juge ne veut rien dire. J'ai laissé tout le salon empressé et curieux autour de lui.

— Que nous importe, après tout? » dit Richard avec une tendre véhémence. Et prenant

SOUS la légère mousseline un bras jeune et rond qu'il jDresse contre le sien : « On est si bien ici... »

Autour d'eux, à mesure que descend le soleil , s'évapore l'encens des giroflées, jaunes, jDOurpres, mauves ; les œillets embaument avec frénésie, et dans cette réverbération d'odeurs et de couleurs violentes, des nuées de papillons microscopiques cherchant la fraîcheur des arrosages, tourbillonnent au ras des fleurs en étincelles bleues. « Oh! oui, on est bien, » soupire Lydie posant sa tête sur l'épaule de son mari avec une coquetterie enfantine, mais le cœur cruellement angoissé. Elle se demande, surprise de le voir si calme devant tout ce qui les menace : (( Qu'espère-t-il.^ où prend-il son courage .»^... Encore si on était sûr de ne pas se quitter, de souffrir et d'expier ensemble... Ah! pauvre cher ami ! » Richard, lui, délivré par la mort de Charley du poids qui si longtemps lui a élreint le cœur, savoure la beauté rayonnante de sa femme comme il s'enivre de la splendeur du ciel et de l'horizon ; mais l'angoisse des beaux yeux gris posés sur lui le gêne, le désole : « Oh ! ne soupire plus comme cela... Voyons, Lydie, qu'as-

(ui^... Pendant que nous ne sommes que nous deux, tout seuls, tout près...

— Pas assez seuls, mon Richard, pas assez près pour ce que nous avons à nous dire.

— Où, alors .^ Quand veux-tu .^ Ce soir, cette nuit .^

— Oui, cette nuit... on se dira tout. » Leurs souffles, leurs mains se cherchent, se

brûlent. Et Richard, doucement : (( Tu n'as donc pas peur que je sois méchant comme l'autre fois, la nuit de mon départ, tu te souviens ?

— Je n'ai plus peur de ça, dit-elle avec assurance.

— Pourquoi ? »

Elle s'est redressée, d'une détente : « Parce qu'il y a maintenant entre nous une chose... »

Il feint de n'avoir pas compris, demande tout bas : « Quelle chose .^ »

Ils se regardent, frissonnants, comme pris du même accès de fièvre, brûlés du môme désir^ Elle a derrière elle tout le ciel en feu qui nimbe ses cheveux fms: lui, les yeux éclaboussés par le rouge soleil qui agonise. Jamais ils ne se sont trouvés si beaux, jamais ils ne se sont voulus-

aussi ardemment. Et ce n'est pas cette lumière d'apothéose qui les transfigure, les fait nouveaux et superbes l'un pour l'autre. C'est la chose, la sinistre chose dont ils se soupçonnent tous les deux et qui, plus forte que la pitié et le pardon, seule aura le pouvoir de rendre la vie à leurs caresses et de tout leur faire oublier.

(( Fénigan... Eli! Fénigan... ;)

La voix, autoritaire et coupante, venait du haut du verger. « C'est Delcrous, » dit la jeune femme avec un sursaut d'épouvante. Richard gronda entre ses dents : (( Qu'a-t-il donc à nous relancer jusqu'ici? )) En même temps son geste. instinctif et protégeant, enveloppait Lydie et semblait dire : « Je suis là, ne crains rien. »

Elle, songeait, le voyant si tranquille : « Qu'il est brave I comme je l'aime ! » Richard la trouvait bien touchante aussi, délicatement femme, avec ces peurs nerveuses qui les bouleversent, après l'action.

(( Excusez-moi, mon cher Fénigan, cria Delcrous en se rapprochant à jielils pas rapides, je voudrais cire à Corbeil avant le départ de mon greffier ; pourriez-vous me faire con-

duire ? » Fénigan répondit : (( Rien de plus facile. )) Et Lydie, bondissante de joie : (( Je vais dire à Libert d'atteler. » Delcrous partait ; plus rien à craindre aujourd'hui. Le mari reprit, en riant : « Allons tous prévenir Libert. »

Pendant qu'ils remontaient le jardin, traversé de cris d'hirondelles et de longs rayons dorés en diagonale, le juge, qui marchait près de Fénigan, lui glissa dans l'oreille : « Faitesmoi donc un bout de conduite, rien que nous deux ; j'ai quelques renseignements à vous demander. )) Evidemment, il voulait le questionner sur Lydie ; c'était la piste rapportée de Grosbourg. Richard dut faire appel à toute sa réserve de sang-froid, de fermeté.

(( C'est convenu, » répondit-il sur le même ton mystérieux.

Quand Lydie vit la calèche ouverte s'avancer dans la cour, où les voitures de la réception attendaient devant le paulownia, et Richard monter h côté du juge d'instruction, son délicieux visage se décolora, un instinct secret l'avertissant tout à coup qu'on lui enlevait son mari, qu'elle ne le reverrait pas de sitôt. Pourtant elle maîtrisa son émotion , et dit en souriant :

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(( Soyez gentils, messieurs, emmenez-moi; lo temps de mettre un chapeau. »

Richard comprit la pression de bras significative du magistrat : (( Ce n'est pas la peine, je ne vais que jusqu'à l'entrée du pays. » II ajouta, penche vers elle avec un baiser du bout des doigts : (( Rentre un peu au salon, tu rendras service à maman. » Par les fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée s'envolait un gazouillis de voix de femmes, un papolage mondain très excité. Debout en haut du perron, Lydie, avant d'entrer, vit les chevaux de la calèche franchir la porte en piaffant et son mari qui se retournait pour lui crier : « A tout h l'heure... »

Ce n'est pas sans déchirement — bien

qu'en parlant de lui l'image soit peut-être excessive — que Delcrous avait sacrifié les Uzelles à Grosbourg, et l'amour à l'avancement. Venu à pied le long de la Seine, à la moitié du pont sa perplexité durait encore ; et si le Chaperon- Rouge avait été là, nul doute que le sortilège de son rire, la force de la présence réelle eussent triomphé des désirs d'avancement rapide et du prestige des hautes influences. Mais livré à ses seuls instincts, le juge au tribunal

était incapable d'aller jusqu'aux Lzelles sans avoir pris le parti que lui conseillaient son ambition et sa sécheresse de cœur. Il ferait « son devoir de magistrat )), et pour cela obtiendrait d'abord une causerie intime de son cher Fénigan avant l'interrogatoire définitif de l'instruction, de façon à contrôler les aveux du prévenu par les confidences de l'ami. Aussi, dès qu'ils furent hors du pays, les chevaux faisant sonner le sol battu de la grande route, le juge commença son enquête.

L'ami Fénigan devait comprendre le motif qui les avait empêchés d'emmener sa jeune femme ; comment parler devant elle de la mort du prince dOlmùtz, décidément violente et tragique, et non pas le simple accident affirmé par les médecins.^

(( Vous avez donc des preuves.^ demanda Richard avidement. Et Delcrous, d'un mouvement de tête :

— Absolues. »

Le mari ne douta plus, celte fois. C'était bien de Lydie qu'il s'agissait. Mais quelle foHe de croire qu'il allait livrer sa femme à ces justiciards. qu'il n'aimerait pas mieux cent fois se

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livrer lui-même! Delcrous, quoique peu subtil, l'avait senti s'émouvoir sous son hule, et continua, ravi : a Une première preuve, et qui nous avait tout d'abord échappé... Comme la plupart des hommes à bonnes fortunes, les jeunes surtout, le prince gardait sur lui des lettres de femmes, portraits, souvenirs, qu'il montrait volontiers. Un petit porte-cartes en écaille, plein d'ex-voto de ce genre et bien connu de ses amis, ne le quittait jamais. Or, quand on l'a retrouvé, ses poches étaient vides ; c'est ce qui a dirigé et confirmé nos soupçons. »

Exactement le drame imaginé par Richard, Lydie voulant ravoir à tout prix le souvenir que Charley refusait de lui rendre. Pourtant il se contint et trouva la force d'objecter au magistrat dont les arguments le pressaient comme des tenailles : a Mais si les poches ont été fouillées à ce point, on l'a tué pour le voler, tout simplement.

— Non, puisqu'il avait encore son portemonnaie, sa montre, ses bagues. On n'en voulait qu'à ses lettres el à sa figure de joli coureur. |i\ C'est bien la forme du crime passionnel. »

Le mari ne répondait pas. Delcrous craignit

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d'être aile trop loin et de ne pouvoir plus rien en obtenir; pour le reprendre, il essaya d'une diversion : « Savez-vous à quoi j'ai pensé, Richard? A une vengeance de femme... » Il le vit tressaillir, et croyant l'amorce bonne : a L'idée m'en est venue devant ce corps soigneusement étendu, donnant l'illusion de la vie, dans une posture et sous un abri habituels. Ne trouvezvous pas que cette installation de musée Grévin indique un raffinement, une coquetterie de vendetta tout à fait féminine.»^ »

Richard comprit que sa femme était perdue et se jeta devant elle. « La vengeance n'a pas de sexe, mon cher, pas plus que la jalousie. Un mari trompé qui se venge peut mettre son crime en scène aussi subtilement que la femme la plus perverse.

— Alors vous ne verriez pas une main de femme là dedans.^

— Je jurerais le contraire.

— Dame, vous vous y connaissez, » dit le juge secoué d'un gros rire qu'il croyait spirituel. Puis, brusquement, par une de ces voltes qui font partie des malices de l'instruction, il demanda, confidentiel et sérieux : « Vous

Sga LA PETITE PAROISSE

êtes, m'a-t-on assuré, de tempérament très jaloux?

— Très jaloux, en effet.

— Il paraît même que sous le coup de celte passion vous avez écrit des lettres d'une violence...

— Sait-on ce qu'on fait en de pareils transports ! . . . ))

Il y eut ici un de ces points d'orgue suivi de quelques mesures de silence, où les esprits s'apaisent, se reprennent. Sur la route, blanchissant à mesure que le ciel s'obscurcissait, des travailleurs qui rentraient, muets et las, tout le poids de la journée dans les reins, passaient par deux, par trois, le bissac et la bêche à l'épaule. Un charretier, endormi au bercement des sonnailles, sautait de sa bête en sursaut pour laisser la place à la calèche, que suivait d'un œil d'envie le vagabond assis au bord d'un fossé, occujDé à dérouler les bandes de linge de ses pieds tout saignants. Au bas des vignobles en pente, la Seine empourprée par le couchant faisait plus sombres les bois massés en face tout le long de la corniche. De loin en loin la chaîne siiTlait sur la rivière, et d'en

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haut la forêt lui répondait avec ses rossignols, une averse de notes amoureuses et joyeuses, des senteurs de muguets, qui traversaient la voiture au passage, évoquaient pour Richard l'image adorable de Lydie, pour Delcrous le rire aux dents étincelantes d'Élise. 0 musique de mai, fraîcheurs odorantes des lisières, de quels fluides mystérieux vous enveloppez les âmes les plus revcches ! Le juge, très impressionné, aurait presque télégraphié à A ersailles pour se faire suppléer à l'instruction ; mais cette faiblesse ne dura pas.

Tout à coup, vers l'entrée de Soisy, d'un petit chemin montant entre les vignes, surgit une longue silhouelle, toute noire sur le blanc crayeux de la roule. « Bonjour, monsieur Gérés, » cria Richard donnant l'ordre au cocher d'arrêter. Le premier mot du vicaire fut pour demander naïvement si le propriétaire de la Petite Paroisse était revenu, lui aussi. Richard répondit qu'il avait laissé M. Mérivet à Marseille, mais pas pour longtemps. «Et vous-même, mon cher abbé, qui vous retient si tard sur les chemins.^ Il y ^ donc de la misère à soulager par ici.'' )) Le vieux prêlrc essuya la sueur de ses

cheveux blancs en couronne sous son chapeau à larges bords et dit très simplement : « Je viens de votre pêcherie, monsieur. . . Le père Georges, ce vieux mendiant que vous avez recueilli, m'a fait appeler.

— Est-ce qu'il est toujours malade?

— Oh! il va mourir... Je lui porterai l'extrême-onction dans la soirée.

— Pauvre père Georges ! Lydie va avoir du chagrin. » Richard ajouta, comme la soutane s'enfonçait dans le crépuscule : « Tous les frais de séjDulture à mon compte, je vous prie, monsieur l'abbé.

— Merci, brave cœur, » répondit la forte voix du prêtre déjà lointaine.

L'ombre des arbres se retirait des prairies. Tout devenait noir, comme sous l'aile de la mort qui avait traversé le chemin. Pendant que le cocher allumait ses lanternes, Delcrous, ramené au drame de la matinée et à ses pièces d'information, demanda à l'ami Fénigan : (( Quand avez-vous donc quitté M. Mérivet.^

— Je l'ai quitté hier matin... » Il se reprit 1res vite, songeant qu'il exposait sa femme : <c Mais non, qu'est-ce que je dis.»^... C'est avant-

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hier... enfin il y a deux jours. On n'imagine pas comme une nuit de voyage vous désheure. » ((Il s'enferre, le malheureux, » pensa le magistrat; et par une sorte de pitié, peut-être un dilettantisme professionnel, il s'efforçait, trouvant la partie trop facile, de lui ouvrir les yeux sur son imprudence : (c Pourtant, ce matin, quand nous nous sommes rencontrés sous bois, vous m'avez dit cjue vous arriviez seulement. Il fallait c|u'il en fût ainsi, car on ne peut admettre que depuis deux jours vous rôdiez dans le pays, sans rentrer une fois chez vous.

— C'est évident. » murmura Richard volontairement ahuri. Cette fois, le juge se dit : ce II fait la bêle. . . » Et après un instant de réflexion : (( Voyons, Fénigan. ceci tout à fait entre nous, vous savez c|ue malheureusement les relations du prince d'Olmiitz et dune personne qui vous est chère ont été très connues dans le pays.^^

— Je le sais, répondit Richard impassible.

— Eh bien, vous ne vous êtes pas dit qu'en trouvant le cadavre du prince presque à votre porte, la justice songerait d'abord à une vengeance venue sinon de vous, du moins de chez vous ?

— Je n'ai pas eu celle idée parce que c'était une supposition vraiment trop facile, et qu'il était peut-être plus adroit de penser que, tué ailleurs, le prince avait été transporté à celte place dans un but très comjjréhensible. »

Delcrous, à son tour, se sentit dépassé, et tout haut, les yeux bien francs : « Voilà qui est sagement raisonné. Je veux cependant vous poser encore une question à laquelle vous êtes libre de ne pas répondre. Jaloux comme on vous sait, je vous suppose arrivant chez vous mystérieusement par la grille du bois, et vous trouvant face à face avec le jeune prince sortant de votre parc au petit jour, que se serait-il passé.»^ Ne croyez-vous pas que...

— Que je l'aurais lué.^... Si, parfaitement; et avec autorisation de la loi. encore.

— Mais, malheureux, jamais de la vie !... La loi, oui, je veux bien , mais seulement dans le cas de flagrant délit.

— Mon cher Delcrous, pour une imagination de jaloux, il y a toujours flagrant délit »

Ces mois furent jetés avec une véhémence qui fit bondir le magistrat sur îcs coussins de la calèche et lui sembla l'aveu le plus décisif

qu'il pût obtenir de ces confidences amicales. A présent la parole était au juge d'instruction. Le mari, lui, très inquiet, se demandait : (( Que va-t-il faire? Qu'a-t-il à me dire pour m'avoir amené jusqu'ici? »

On entrait en elTet dans Corbeil, comme les premiers réverbères tremblotaient sur la Seine dans les derniers reflets du couchant. Un peu de fumée noire haletait encore aux cheminées géantes des minoteries, des papeteries, dont on rencontrait les ouvriers par bandes silencieuses le long des trottoirs, portant tous, hommes et femmes, de sinistres paniers en paille couleur de suie, sans doute à cause des émanations de l'usine. A part cette sortie de troupeaux las, personne dans la rue Notre-Dame, ni sur la place Galignani, étroite et sombre, où se dressait, dans un coin, adossé aux toits enfarinés et comme poudrés de neige du grand moulin sur l'Essonne, le vieux Palais de Justice communiquant avec la maison d'arrêt.

(( La voiture du président est encore là, » dit Delcrous voyant les deux venlaux du portail ouverts ; et comme le cocher hésitait, il lui cria : (( Entrez, entrez donc. . . »

SgS LA PETITE PAROISSE

Dans la cour vaguement éclairée d'un reste de jour et de deux anciens réverbères, il descendit le premier et pria Richard de le suivre jusqu'à son cabinet: «Pour une communication urgente, » ronchonna- t-il, la voix changée, très dure. Richard, sans répondre, entra à sa suite dans une grande pièce au fond du couloir, où une lampe à demi baissée attendait sur un bureau à cylindre. De grands coups sourds venus du moulin et de sa machine hydraulique rythmaient le silence de l'endroit. Delcrous remonta la lampe, sonna son greffier qui travaillait dans la pièce à côté. Pendant qu'ils gribouillaient et chuchotaient, « mandat de dépôt, secret obligatoire », Richard, par une haute fenêtre ouverte et grillagée, regardait dans une autre petite cour, au-dessus d'une porte jaune, ces mots qu'il déchiffrait avec peine au jour tombant: Maison d'arrêt cellulaire... Oh! la porte livide et basse ; et comme elle symbolisait bien la misère enfermée là, cette chauve-souris tournoyant dans l'étouflement de quatre hautes murailles noires, par la lourde soirée d'été.

(( Mon cher monsieur Fénigan... à la voix cinglante du juge, Richard se retourna vers lo

bureau... vous me voyez navré. Je suis obligé de vous garder à la disposition de la justice. »

Richard Fénigan prit un air atterré, mais il devait s'attendre à quelque surprise de ce genre, puisque en descendant de voiture il avait glissé au cocher Libert impassible sur son siège ce petit mot pour Lydie : « Pars vite... N'importe 011 tu seras, je serai avant huit jours. »

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Laissant la voiture de Richard continuer sa route, l'abbé Cérès traversa la rue de Soisy où, de chaque seuil, s'échappaient des pétillements de bois vert avec une forte odeur de soupe à l'oignon, et vint sonner à la porte de l'orphelinat.

(( Notre chère mère supérieure est toujours bien souffrante, lui fut-il répondu au guichet de la lourière; mais si monsieur l'abbé désire voir sœur Martha, elle est justement dans la première cour. »

L'Irlandaise, après qui sautillait et gaminait une grappe de fillettes de toutes tailles, secoua sa jupe à deux mains pour accourir au-devant

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du vieux prêtre, tout essoufflée encore de sa bonne partie. Dès les premiers mots du vicaire, les grandes ailes de la cornette, si blanches sur le noir de la cour, eurent un battement d'heureuse surprise : «Venezpar ici. monsieur l'abbé, personne ne saurait vous renseigner mieux que moi. » Et dans le parloir doucement éclairé et parfumé par le reposoir de roses blanches, dresse à l'occasion du mois de Marie devant la statue de la Vierge au long chapelet tombant, sœur Martha, d'un de ses brusques mouvements de frère ignorantin, prit aux rayons de la bibliothèque un long registre h dos vert, et l'avant rapidement feuilleté :

(( Voici la date exacte de l'entrée de notre petite Lydie à l'orphelinat... 28 octobre 18G0. Bientôt vingt-neuf ans, la première année de mon noviciat, et voilà pourquoi sans doute j'ai présents à l'esprit les moindres détails de cette, adoption. . . Huit heures, la prière du soir. Marie de Béthanie, notre sœur tourière, la même qui vient de vous ouvrir, s'approche de M"" de Bouron avec des gestes effarés. Elle venait de ramasser, devant son guichet, une fdlette de dix-huit mois, deux ans, endormie, à moitié nuo

aG

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dans une couverture sur laquelle était piqué, comme un grand papillon, un papier blanc avec ce nom d'une grosse écriture maladroite : Lydia.

— Tout à fait cela, » répétait le vicaire penché sur l'in-folio. L'Irlandaise demanda, rayonnante : « Vous avez donc retrouvé sa famille? J'en étais sûre... Des gens du pays, n'est-ce pas ?

— Non, ma sœur.

— Grande noblesse, sûrement.»^

— Oh ! bien loin de là.

— Pourtant, je me rappelle, insista la religieuse... sur la couverture, une grande couverture de cheval, étaient imprimées une couronne et des armes parlantes. De cela aussi notre registre fait mention, voyez.

— Une couverture volée, je crains bien, » dit le desservant de la Petite Paroisse avec un bon sourire. L'Irlandaise cria d'indignation ; ((Volée ! mais d'où sort-elle donc, la malheureuse enfant .►^ »

Le vicaire s'excusa de ne pouvoir révéler qu'à M""^ Richard elle-même le mystère de sa naissance. Engagement pris avec un vieux

LA PETITE PAROISSE 4o3

grand-père qui, tout près de la mort, voulait revoir sa petite Lydie. « Si je suis venu ici tout d'abord, ma sœur, c'est pour vérifier certains détails, certaines dates d'un récit bien confus, balbutié par une bouclie sans dents, que déformaient l'Age et la maladie, mais qui cependant a dit vrai, je le vois. » Il se levait. La sœur fit comme lui, sans insister,» approuvant d'autant plus cette réserve, disait-elle, que tout le monde cbez les Fénigan comme à l'orphelinat gardait l'illusion d'une haute naissance pour la jeune femme.

(( Qu'il s'en faut donc, pccaïre! )) accentua le desservant, de son rude parler ariégeois...

Très tard dans la soirée, il suivait les berges de la Seine avec Lydie, experte en ces étroits chemins d'herbe tant de fois parcourus, quand elle accom2:)agnait son mari pour jeter ou lever les verveux de leur pêche. Enveloppée d'un grand voile de blonde, elle précédait le prêtre, lui signalait un trou de terrier, l'anneau d'attache d'une barque, car il n'avançait qu'en hésitant, les mains chargées du viatique. Malgré la nuit claire, un épais brouillard montant de l'eau confondait les deux rives, et par

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nappes légères s'étalait jusqu'à mi-hauteur du coteau. Comme ils approchaient du petit port, 011 les bateaux de Richard étaient amarrés, ils virent une lumière aux ais mal joints de la baraque. En même temps une ombre grêle se précipitait au-devant d'eux.

(( C'est vous, mère Lucriot.»^

— Oui, monsieur l'abbé; mais vous nous apportez le bon Dieu bien tard. Le père Georges a cessé de vivre. »

S'agitant au milieu de la brume, avec des gestes de marionnette derrière un papier huilé, la petite ombre mimait et racontait les suprêmes moments du pauvre vieux... Tout le soir il avait marmonné des choses incompréhensibles, guetté la porte de ses yeux de chat. Puis à l'entrée du médecin, dressé sur son lit et ne voyant point paraître ce qu'il attendait, il était retombé, la bouche ouverte, sans plus souffler. Heureusement, la mère Lucriot avait une bouteille d'eau bénite, et depuis une heure elle faisait la veillée près du mort.

« Merci, ma bonne, dit le vicaire... Maintenant attendez ici... je vous appellerai. »

Doucement, il poussa devant lui Lydie loulc

Iremblanle. Dans un fouillis humide d'avirons, de crocs, de filels, de fiches, de cannes à pèche, deux chandeliers d'argent sur une caisse couverte d'un blanc napperon préparé pour le viatique faisaient un coin de lumière et de netteté au chevet mortuaire. Les mains, les bras, tout le corps du vieux besacier se perdait à partir du cou dans l'ombre informe avec les hardes dont le grabat était chargé ; seule, la tète émergeait, tranquille et superbe, non plus vineuse et vulluée, mais d'un blanc de cire où se figeaient les traits nettoyés des grimaces et des rides. La barbe elle-même, démêlée, débroussaillée, s'étalait majestueuse et faisait penser à un vieux roi Lear de grande route, foudroyé en attendant sa Cordélia,

D'abord suffoquée par celte indéfinissable odeur de fourmi qu'exhalent les vêtements et les taudis de vraie misère, Vodeur de pauvre, Lydie fut tout de suite saisie par la beauté, la grandeur de cette effigie de vieux mendiant ; et devant la mort niveleuse, la honte qui l'écrasait depuis ce soir, depuis qu'elle se savait la petite-fille de ce coureur de routes, faisait place à une pitié tendre et respectueuse. Le prêtre

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l'avait entraînée presque malgré elle, révoltée, furieuse, prête à protester contre l'origine infamante, à crier à ce vieillard : « Vous mentez... » Maintenant, penchée sur la pauvre figure qui, peut-être, lui reflétait quelque ressemblance, des larmes gonflaient ses yeux à la pensée de cette vie de dévouement et de misère que Cérès venait de lui raconter.

... La route de Corbeil, un soir d'automne. Une roulotte qui passe, chargée de ces bohémiens marchands de vannerie, afluteurs de faulx, jeteurs de sorts. Le pain qui manque, les roues qui grincent faute de graisse. Et voilà qu'à l'entrée de Soisy le bel orphelinat aux toitures neuves, aux rideaux clairs, donne à ces roulottiers l'idée de laisser là un de leurs petits brame-la-faim, le plus jeune, la fillette toute mignonne, tout angélique, que l'on dépose, au jour failli, sous le porche haussé d'une croix. La mère a pleuré, le premier soir, mais au milieu de tant d'autres à nourrir elle a trouvé que celle-ci au moins serait sauvée de la détresse. L'affaire de quelques tours de roues et personne dans la caravane ne pense plus à la gosseline, personne hormis le vieux grand-père resté

seul à mendier son pain autour du couvent de Soisy, pour voir si l'on accueillerait l'enfant abandonnée, et qui. pendant trente ans, jusqu'à sa mort, n'a plus bougé du pays, regardant passer, grandir, devenir jeune fille, jeune femme, la jolie petite bohémienne, sans qu'il ait une fois trahi le secret de son humiliante paternité.

Et Lydie se rappelle... Les jeudis de promenade, le vieux mendiant suit de loin les orphelines sur la route brûlante. « Lydie, ton pauvre!... » crient les petites. « Lydie, ton amoureux ! . . . » chuchotent les grandes. Toutes montrent en riant le vagabond au crûne chauve traversé d'une grosse veine bleue que le soleil tuméfie... D'autres jours, le sol est inondé, de grands coups de vent éparpillent la pluie d'automne, tendent sur l'horizon l'immense filet gris aux mailles frissonnantes et serrées, entre lesquelles apparaît, assise sur une borne, la silhouette du père Georges levant vers le parloir de l'orphelinat sa barbe et ses yeux ruisselants... Et ce matin de l'hiver dernier, pendant sa convalescence au couvent, quand sous ses fenêtres on ramassait le vieux pauvre enfoui

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dans la neige où il avait dormi toute la nuit... Et cet autre matin d'il y a deux ans, sinistre celui-là, malgré le clair soleil de juillet, lorsque Lydie s'évadant par la grille de la forêt a vu le père Georges se dresser tout à coup en travers de son chemin, en travers de sa fuite, comme s'il devinait sa folie et tentait de s'y opposer. Oh I oui, il savait que son enfant lui échappait, peut-être à jamais perdue, et le sanglot désespéré qu'il lui jetait en adieu aurait dû prévenir Lydie du dévouement héroïque et tendre qui hattait sous cet amas de guenilles . . . Pauvre père Georges ! Dire qu'après tant de souffrances, cette joie suprême de voir et d'embrasser son enfant une fois, rien qu'une fois, ce désir de son dernier souffle n'avait pu se réaliser. Elle était venue trop tard, sa Cordélia, et devant l'ancêtre couché pour toujours, se demandait comment, de quel prix reconnaître tant de renoncement et d'amour.

<( Fermez-lui les yeux, madame, c'est tout ce qu'il désirait de vous. ))

Elle tressaillit à ces paroles du prêtre, et penchée vers le front du mort, déjà froid et durci comme un galet, elle y mit la caresse de ses

lèvres, rabaltil les paupières inertes sur le regard vitreux, parti au loin. (( C'est aussi tout ce que je pouvais lui donner, » murmura-t-elle ; puis s'adressant au vicaire : «Je vous en prie, monsieur Céros, ne me croyez pas la femme orgueilleuse et sans cœur que je vais vous paraître en vous demandant de garder entre nous, tout h fait entre nous, ce qui se passe ici ce soir.

— J'allais vous le proposer, dit le prêtre froidement. Je me rends compte des considérations de famille... ))

Mais elle l'interrompit :

« Non, vous ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir. Les considérations dont vous me parlez ne m'auraient pas empêchée d'avouer ma naissance, et de faire au vieux grand-père des funérailles dignes de son courage, marchant moi-même en tête du convoi. Je lui devais bien cela... Mais des circonstances terribles, imprévues... On vient d'arrêter mon mari, monsieur Cérès... ce soir même, pour l'affaire du prince d'Olmûtz. .. Il y a eu mort violente, et c'est Richard qu'on accuse. Ceci vous explique le trouble où nous étions tous au château et com-

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ment ma soiiie a pu passer inaperçue. Quand vous êtes arrivé, nous venions d'apprendre la nouvelle ; vous vous figurez la stupeur, la désolation de ma belle-mère. Son fils prévenu d'assassinat, un Fénigan en prison. . . Et pour moi, paraît-il, à cause de sa femme!... Elle ne m'accuse pas, la malheureuse mère, mais je la devine. Et voyez-vous qu'à tous ses justes griefs vienne s'ajouter celui de mon origine, cette tare que j'apporte au nom des Fénigan, devenus par moi les alliés du père Georges. Non, je n'aurais pas le courage de leur apprendre, pas plus à elle qu'à son fils... Même pour l'opinion publique et la conviction du juge, si l'on savait que Richard a pris sa femme dans une roulotte, dans une famille d'errants, diseurs de bonne aventure, la physionomie de mon mari y perdrait de son intégrité, par une apparence déclassée, déchue, qui pourrait le compromettre davantage. »

L'abbé Cérès, dont les traits énergiques et mobiles faisaient tous les sentiments visibles, stupéfait d'abord, puis ému devant les aveux de la jeune femme, lui prit les mains d'un geste familier et bon :

LA PETITE PAROISSE 4ii

« Vous avez cent fois raison, ma chère enfant ; mais soyez tranquille, c'est ici comme un secret de confession. Personne ne vous a vue entrer que cette mère Lucriot dont je réponds ; du reste on vous savait bonne pour les pauvres, et particulièrement pour celui-ci. A otre présence dans la cabane où vous l'abritiez paraîtrait toute naturelle, puisque votre mari lui-même s' est chargé des frais de sépulture. )) Et comme Lydie s'étonnait, il lui dit sa rencontre sur la route avec Richard et le juge d'instruction.

« Cher ami... » soupira-t-elle, attendrie jus qu'aux larmes de ce qu'au milieu de son drame, en plein débat vital, il eût pensé au pauvre de Lydie. Le prêtre continua : « Je compte que l'enterrement aura lieu demain, très digne mais très simple. Je vous demande d'être d'intention avec moi, ainsi que dimanche prochain, à la messe de la Petite Paroisse, qui sera une messe de mort dont nous deux seuls connaîtrons le destinataire. Au cimetière de Draveil, nous ne le mettrons pas au coin des pauvres. Puisque j'y suis autorisé par M. Richard, je vais acheter un petit terrain, le plus près possible de la grande route oii ce nomade a toujours vécu, et

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commander une large pierre noire sur laquelle seront gravées les deux dates de sa mort et de sa naissance, avec le nom que j'ai trouvé dans le carnet que voici. »

Il prit au chevet du lit et passa à la jeune femme un petit cahier, nnroisi, crasseux, tout imprégné de la terrible odeur, ce qu'on appelle un certificat d'identité, où se lisait, parmi les timbres de mairies et des empreintes de doigts sales :

Georges Mendelsohn, dit père Georges.

Rougegoutte (Alsace), 1802.

C'était tout ce qu'on avait trouvé sur lui, ce livret, et la clef de son cabane, comme il disait, une énorme clef qu'il portait au cou, à même la peau, précieusement attachée d'une chaînette. Le pauvre homme était si vieux, si malade, sa mémoire tellement incertaine pour tout ce qui ne regardait pas la bed'ide, que le prêtre n'avait rien pu savoir d'exact sur son pays, son nom, sa famille. L'univers pour lui commençait et finissait à Lydia , le reste en poussière ou brouillard de grand chemin. Pourtant, comme le cer-

tifîcat datait de son arrivée dans Soisy, avant l'affaibUssement de la maladie et de l'âge, cette date de i8o2 et ce nom de Mendelsohn pouvaient bien être véridiques.

« Un nom illustre dans les arts, n'est-ce pas, madame?» demanda le vicaire, sans doute pour atténuer la blessure d'orgueil dont il la supposait plus atteinte qu'elle ne voulait le paraître. Elle approuva doucement et silencieusement, droite et sérieuse, à la main son petit livret de misère, où ce grand nom qui pouvait bien être le sien contrastait sur la page souillée et froissée, comme toute son élégante personne sur le sol boueux de la baraque, entre les murs noircis et goudronnés. . Le long sifflet d'un remorqueur, qui demandait l'écluse, tira Lydie de son rêve. La flamme des bougies s'enfumait; de grandes ombres passaient sur la pâleur mate du mort, pendant que le prêtre priait h genoux devant le grabat. Elle ne se sentit pas le courage d'en faire autant. Trop de choses grondaient en elle , plus agitée que vraiment émue, elle avait surtout besoin de se recueillir, de se reprendre. Un dernier regard à son pauvre, dont le sommeil profond lui fit envie, elle était dehors . . ,

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(( Madame veut-elle que je la raccompagne? chuchota la femme Lucriot, assoujDie, la tête dans ses jupes, à l'arrière d'un bachot.

— Merci. . . )) et Lydie s'enfonça, avec la hâte d'être seule, dans le brouillard plus épais, plus obscur que tout à l'heure. Au loin l'écluse barrait tout l'horizon d'un sourd et continu roulement de tonnerre, dans lequel se perdait le cri désolé de la remorque. 11 lui semblait que c'était elle, savie en détresse qui appelait, criait secours. 11 faisait si noir, si confus dans sa pauvre âme, après la tempête de cette longue journée ! Le matin ce mort sur la pelouse, puis l'arrestation de Richard, et pendant qu'elle essayait de comprendre l'étrange billet venu de la prison, l'abbé Cérès l'emmenant au chevet du père Georges ! . . . Voilà donc ce qu'il y avait sous cette couronne et ces armes parlantes, illusions dorées de son enfance, dont elle s'enveloppait aux heures douloureuses, où elle réfugiait ses fiertés, ses inconscientes révoltes. La voilà fixée son origine de noblesse, expliqués ses instincts aventureux etnomades. Tristes chemineaux qui vous arrêtiez à la fontaine du coin de route, caravanes voyageuses dont elle suivait la fumée jusqu'à perte

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de regard, c'est pour cela qu'elle vous aimait tant. Vous étiez son pays, sa tribu roulante. Que n'avait-elle continué à vivre parmi vous ! . . . Et songeant à Richard et à sa mère, à ces existences droites et paisibles, que son sang bohémien avait dévoyées, affolées, Lydie regrettait sincèrement qu'on ne l'eût pas laissée mourir là-bas, à Quiberon. Un instant même, la rivière tout près d'elle, la berge à pic, l'eau profonde battant les piles du pont et s'emmêlant de longues herbes, chevelure éparse du gouffre, renouvelaient sa tentation de suicide. Elle se voyait remontant la côte, le lendemain, dans la charrette aux noyés... Mais tout à coup le souvenir de Richard si aimant, si dévoué, la pensée de ce qu'il avait fait pour elle, l'éclairaient sur ses vrais devoirs. Non, elle ne pouvait plus disposer de sa vie. N'eût-elle pas eu pour son mari le sentiment profond et doux qui lui remplissait la poitrine, elle se devait de le suivre, de l'assister jusqu'au bout de la voie désespérée où il s'était jeté par amour d'elle. Et tandis qu'en sa petite tête ardente et romanesque s'affirmaient tous les renoncements, tous les sacrifices, qu'elle se figurait reléguée, exilée avec lui sous un ciel

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de feu, dans la brousse des convicts, l'appel lointain du remorqueur qui traversait Corbeil, allait réveiller Richard Fénigan tout heureux de se trouver à la place de sa femme, dans la prison du bord de l'eau.

LA PETITE PAROISSE Hi']

Par un matin de lumière bleue immobile, sans un nuatre, sans un souffle, on fauchait les (( françaises » de Grosbourg. Sur les longues pelouses embalustrées de marbre blanc, décorées de vases et de statues, deux rangées de faneurs se courbaient, se relevaient dans le soleil, et pas un chant, pas une parole, pas même le grincement métallique de la faulx sur la pierre à affûter, n'accompagnait ce travail de nature qu'on eût pris pour la fenaison d'une colonie pénitentiaire, sans le cadre somj)tueux qui l'environnait.

Soudain un cri aigu, déchirant, une de ces bramées vides et mornes comme il en monte

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des jardins d'aliénés, courut, vibra d'un bouta l'autre de l'immense domaine, des terrasses du bord de l'eau jusqu'à l'entrée sur le pavé du roi, la grille monumentale où des faisceaux de licteurs, dorés et emblématiques, rappellent les anciennes fonctions du grand-maître de la cavalerie impériale. Cette plainte éperdue, passant au-dessus des pelouses, ne fit pas lever une tête, laissant les travailleurs aussi impassibles que les statues. On eût dit un de ces bruits de la maison que les hôtes finissent par ne plus entendre. Pourtant, dans le petit salon d'encoignure aux soieries jaunes, où le duc d'Alcantara causait avec le juge Delcrous, la conversation s'interrompit brusquement, quand le cri pénétra par les hautes persiennes entre-closes. ((Ecoutez-la, mon cher, est-ce horrible!... Depuis le matin où malgré tous nos efforts elle s'est fait ouvrir le Fantôme; où son fils lui est apparu, sur un tréteau, avec ce mascpe de mort rongé par les bêles, la duchesse n'a plus rien dit, plus reconnu personne, ce cri sinistre qu'elle pousse d'heure en heure est tout ce qui reste de vivant en elle. Maintenant me voilà, dans mon fauteuil d'infirme, entre ce mort et

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cette folle... Et vous venez me parler de relâcher l'assassin, m'enlever même la joie de ma vengeance ! »

Les yeux du paralytique, foyer de sa vie nerveuse, étincelaient de fureur, pendant que le juge, très perplexe, se débattait, s'expliquait confusément. Monsieur le duc ne pouvait douter de son bon vouloir. . . mandat d'amener le soir même... au secret depuis trois jours... et rien, pas de résultat.

« Il vous roule... Vous n'êtes pas de force, grommelait le général.

— Mais au contraire, mon cher duc... il semble faire exprès de se charger, de s'accabler. C'est inexplicable. J'ai la preuve à présent qu'il n'est arrivé que le lundi matin, deux jours après l'assassinat. . . Et à mesure que cette piste se dérobe, j'en découvre u'ne autre bien plus sijre, oii tout coïncide, l'heure, le jour, les motifs, rapports de mes agents, lettres anonymes qui m'arrivent. »

Delcrous s'arrêta, en voyant un valet de pied paraître sur le perron, dans lentre-bûillement de la porte-fenêtre. « Qui est là.^ J'ai dit qu'on nous laisse, » gronda le général de sa voix de

commandement. Le domestique disparut, épouvanté. A sa place, une ombre géante obstrua tout le jour de l'entrée : « Faites excuse, monsieur le duc.

— Ah! c'est vous, Saulecœur.^ »

Vivement et sans bruit, Delcrous se rapprocha du général : « Je vous en prie, recevez cet homme, nous causerons quand vous l'aurez vu . ))

Le général haussa les épaules, et lui montrant la porte sous tenture qui communiquait aux pièces de réception : « Passez là, je vous appellerai. » Puis tourné vers le perron : « Entrez, Eugène. ))

Maigri, tassé, les jambes molles, l'Indien semblait relever de maladie. Sa voix aussi avait perdu de son métal, quoiqu'il s'efforçât de parler ferme et de marcher droit, étant en grande tenue, sous les armes, et devant son maître, a Monsieur le duc, dit-il. debout, les yeux au tapis, je viens vous jîrier d'acce^^ler ma démission.

— Pourquoi.»^

— Mon fils passe en Amérique avec sa femme. Les enfants me demandent de les ac-

L\ PETITE PAROISSE Hil

compagner; mais seulement quand j'aurai... quand j'aurai réglé mon compte avec la justice. ;)

Le duc s'agita sur son fauteuil : (( La justice.^ Que t'arrive-t-il donc.*^

— Une sale alTaire.

— Explique.

— ... Sais pas si je pourrai, » dit le gardechasse tout bas. Il s'appuya contre la cheminée, tremblant si fort que le canon du fusil pendu à son épaule tambourinait sur le marbre. 11 dut se remettre debout pour raconter son histoire. Simple et sinistre, celte histoire. Commandé dans la nuit du vendredi pour une battue au braconnage, il rentrait vers deux heures du matin, quand, d'une fenêtre de sa maison, un homme saute à quelques pas de lui dans la cour de l'Ermitage. Il faisait noir. Il croit à un voleur, tire au jugé, le boule, et quand il s'approche pour voir qui c'était...

Lne voix ])rulale le coupa :

(( Tu mens. »

Le garde se cabra sous l'insulte :

(( Mon général!

— Je te dis que tu mens. Ce n'est pas comme

ça que tu as tué le prince. Je le sais, je sais ce que tu as fait, aussi bien que si j'étais ta conscience ; seulement, je veux te l'entendre dire à toi-même. Allons, parle... ou bien, non, attends. )) Il appela violemment : (( Delcrous. »

Lorsqu'il vit entrer, ponctuel et grave, le juge au tribunal de Corbeil, devant lequel il avait souvent déposé en des affaires de braconnage, l'Indien sentit ses genoux fléchir, comme si l'exécuteur des hautes œuvres lui posait déjà la main sur l'épaule : « En route. » Les méplats de ses larges joues blêmirent et se creusèrent. Vraiment, il n'aurait pas cru que ce serait si tôt.

(( Eh bien, monsieur le juge d'instruction, dit le duc triomphant, j'avais — il me semble — quelque raison de croire que le misérable dont nous parlions pourrait bien ne pas avoir agi lui-même. Voilà l'instrument trouvé, et l'explication de tous les alibis qui vous déroutent... Allons, Sautecœur, si tu veux qu'on soit bon pour toi, dis-nous bien comment tout est arrivé... pas de tricherie, surtout. )) Il crut que son garde hésitait, cl pour lui éviter la honte de l'aveu, il l'aidait, lui fournissait les mots.

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(( Voyons, que t'avait-on promis? Qu'est-ce qu'on t'a donné? car enfin tu n'as pas travaillé pour ton compte ? »

Sautecœur se redressa, les pommettes enflammées, les cordes du front tendues de l'elFort qu'il faisait pour se contenir : « Possible que des coups pareils s'exécutent pour de l'argent ; mais qu'après vingt-huit ans de bons services, treize à la Poste-aux-Lièvres et quinze à l'Ermitage, mon maître puisse me croire capable... Non!

— Tu ne vas pas nous dire que ton histoire de tout à l'heure était vraie? ricana le général, un peu troublé.

— Tout à l'heure, monsieur le duc, j'ai menti par un bête d'orgueil que je n'ai plus le droit d'avoir. Le bras est pris, faut que tout le corps y passe... Eh bien! qu'il y passe, tonnerre de Dieu ! , . . la vérité ne me coûtera pas tant à avouer que ce que je viens d'entendre. » Il se campa, les poings serrés, et commença: (( Il y a dix jours, en l'absence de mon garçon, m'arrivait à l'Ermitage un bout de lettre sans signature, m'avisant que lanuit suivante, entre trois et cinq heures, je pourrais voir de la porte Pacôme un homme sortir de la chambre de ma

belle-fiUe, par la fenêtre. Faut dire que dans les temps, j'ai eu des malheurs de ménage. Une femme que j'aimais, et qui m'en a fait voir! Finalement, elle est partie avec un gendarme de Montgeron, et nous a laissés seuls, l'enfant et moi. dans notre désert de la Poste-aux-Lièvres . . . Une rien-du-tout, quoi! De cette aventure il m'est resté de la rogne contre toutes les femmes, et quand mon gars s'est marié, je me suis promis d'avoir l'œil à sa cambuse, bien décidé, si le cas se présentait, à venger du même coup sa misère et la mienne. C'était connu dans le pays, et ceux qui m'ont écrit savaient bien ce qu'ils faisaient. ))

Delcrous demanda : a Vous avez conservé cette lettre anonyme ?

— Laissez-le donc finir, dit le duc impatienté.

— Justement, ce vendredi, on était tous sur pieds pour pincer quelques bédouins de Mairiville qui nous tiraient nos plus belles biches... La lettre disait : de trois à cinq. Vers trois heures, je quittai mon poste dans l'allée du Gros-Chêne et vins m'emlmsquer vers la porte Pacômc. Aussi vrai que voilà mon fusil dans

LA PETITE PAROISSE /iaS

celle main, je ne savais pas qui ma gueuse de bru recevait dans sa chambre. J'avais bien eu connaissance que le prince tournait autour; mais après une scène avec la petite, je croyais que c'était fini pour cette fois, et la lettre, vous verrez, messieurs, me mettait dans la tête un autre nom que celui-là. Depuis une demi-heure je me trempais jusqu'aux os d'une radée qui ne décessait pas, quand j'entends le bruit d'une espagnolette. Quelqu'un saule à dix pas de ma cache et se sauve. On voyait mal; j'avais des chances pour le manquer, s'il avait continué à courir. Malheureusement, il s'arrêta pour ouvrir une espèce de parapluie qu'il avait, et je lâchai mon coup. L homme a marché quelques pas très vite, puis a roulé dans le fossé, sans plus bouger, comme une bête qui a son compte. Alors j'ai couru à la maison. La petite faisait semblant de dormir, son drap remonté sur ses yeux : « Lève-toi et prends la lanterne, que j'y ai (( dit, j'ai tué ton amant, viens m'aider à le « terrer. » Elle avait peur, elle ne m'a pas fait répéter, je vous en réponds... A ce moment-là, je ne me doutais pas encore de ce que j'allais trouver au bout de mon coup de fusil. La

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preuve, c'est que tous deux dans le fossé, près du corps immobile, j'ai demandé à ma bellefille : « Qui est-ce? — Regardez-y, » qu'elle m'a dit tout bas en baissant la lanterne... Ah! monsieur le duc, quand j'ai vu ce que j'avais fait... )) Avec la manche de sa veste d'ordonnance, il essuya son front qui ruisselait. Leduc, épiant l'effet du récit sur Delcrous, dit à son garde du ton le plus calme : « Avec quoi as-tu tiré ?

— Des chevrotines,

— Et tu l'as touché, oh?

— Toute la charge n'a pas porté... Un trou seulement, là, vers la tempe. ))

Il y eut une pause de silence horrible, où le cri de la mère s'entendit de nouveau, comme si elle venait de voir la blessure, le trou, là, vers la tempe. Après, l'interrogatoire recommença : (( Tu dis qu'il est tombé près de l'Ermitage. Pourtant ce n'est pas là qu'on l'a trouvé .►*

— Nous l'avions d'abord déposé dans le fond d'une uzelle, comme il y en a tant de ce côté du bois, avec des ronces et des feuilles pardessus. Rentres chez nous tout transis, l'idée nous est venue de le tirer de Yuzellc et de le

mettre sur la pelouse, contre le parc Fénigan. La petite tenait la lanterne ; moi, je portais le mort à bras comme un enfant, je suis très fort. Cela s'est passé tel que je vous le dis. »

Le juge, de son coin, prit un air futé : « Pourquoi ce parasol ouvert sur la tête ?

— Je me suis souvenu d'une femme qu'on a trouvée morte sous son ombrelle, dans la forêt de Fontainebleau, et qui était restée huit jours à la même place sans qu'on la dérange.

— Et pourquoi près du parc Fénigan ? )) Sautecœur balbutia, en allongeant la nuque:

(( Une mauvaise pensée, ça. monsieur Delcrous... une pensée de lâche dont je me punis en vous la confessant. Après les histoires entre le prince et M'"* Richard, il y avait des chances pour qu'on accuse le mari... Seulement, je dois dire que cette idée-là ne nous serait jamais venue à ma belle-fille ni à moi, sans une lettre que le prince avait sur lui. . .

— Enfin, nous y voilà!... cria le duc avec une impétuosité farouche... Avoue donc que tu lui as barboté les poches pour reprendre des papiers que voulait le mari... Avoue ça, et nous te laisserons tranquille. »

Le garde, sans répondre, lira de sa vesle une lettre et un carnet. « Le prince d'Olmûtz, dit-il gravement, avait sur lui, en plus des objets qui vous ont été remis, un porte-cartes que voici, avec cette lettre non cachetée qu'il était en train d'écrire à un de ses amis. 11 attendait pour l'envoyer de savoir si sa nuit serait bonne. . . Bien sûr que je n'aurais pas dû lire... mais j'avais la tête tellement perdue, et ma bru qui me répétait tout le temps : a Peut-être qu'il y a or là dedans de quoi nous faire prendre. » C'est vrai que cette lettre est la preuve de tout ce que je viens de dire. Vous verrez en la lisant que je n'ai joas menti, etaussi que le malheureux jeune homme avait dressé de ses propres mains le piège où il a trouvé la mort. »

Il posa près du fauteuil, sur le pupitre y attenant pour le service de l'infirme, la dernière lettre à Va lion gue avec un petit carnet d'écaillé.

(( Et l'avis anonyme que vous avez reçu... où est-il. ►^ questionna Delcrous pendant que le duc lisait.

— Je l'ai là... Si M. le juge d'instruction veut en prendre connaissance.

— A oyons... Une écriture de femme, et de

femme pas distinguée... Ah! diantre... » Il tressaillit et parlant au garde à mi-voix comme s'il craignait que le père entendît : « ^ ous avez donc cru tirer sur Alexandre .'^

— Oui, )) fit le forestier d'un mouvement de tête. Le général, qui tortillait sa moustache avec fureur, releva les yeux de la lettre à Vallon gue : (( 11 y a tout de même des choses que je ne m'explique pas... la démarche que tu fais en ce moment, dans quel but.'^... Et pourquoi ne l'as-tu pas faite plus tôt.^

— Ah! les femmes, monsieur le duc!... J'ai cédé aux prières de ma bru qui craint son mari comme le feu et voulait tout lui cacher. Ça fait que le pauvre garçon a vécu tous ces jours au milieu de nous, sans se douter de rien. Il allait à son magasin, parlait de l'affaire en "wagon avec tout le monde., moi, vous pensez si je me faisais vieux ! L'idée qu'un innocent supportait de la prison à cause de moi, qu'on le condamnerait peut-être.. . Enfin, hier, à diner tous les trois, mon fils m'a vu repousser mon assiette sans manger, comme ça m'arrivait souvent depuis quelques jours « \oyons, père, qu'est-ce « que t'asP » J'ai pas pu me tenir, ça m'étouffait

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trop, j'ai tout dit... Ah! le pauvre enfant, j'ai cru qu'il allait tomber raide du coup que je lui portais. Sa femme s'est mise à genoux devant lui, il l'a pas seulement regardée ; il oubliait son malheur a lui : « Non , non . . . occupons-nous du (( père d'abord. Le père a manqué, il faut qu'il (( répare. )) Ah! ce sont des moments, ça, dans les maisons. . . Nous nous sommes pris tous deux à pleins bras en sanglotant. Je lui ai juré de venir vous trouver ce matin... et je suis venu.

— Tout cela sonne la vérité, murmura Delcrous.

— Et s'accorde avec ce que je viens de lire, dit le général comme à regret. Il n'y a que ce coup de chevrotines dont les médecins n'ont pu retrouver la trace sous la décomposition du visage... pourtant le corps n'est resté que deux jours en foret.

— Un truc de braconnier, monsieur le duc, répondit Sautecœur en frissonnant, mais j'aimerais mieux m'arracher la langue plutôt que de... »

Plutôt que de raconter à ce père que, pour rendre son enfant méconnaissable, on l'avait laissé toute une nuit pendu à un bouleau, les

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pieds en l'air, la tcte jusqu'aux épaules dans le monticule d'une fourmilière.

Le juge, la lettre de Charlexis à la main, parlait à l'oreille du général : a Quand je vous le disais que la piste était mauvaise. . . Evidemment cet homme est l'assassin ; et si vous tenez à vous venger...

— Me venger de ce rustre!... non, mon cher, c'est à Fénigan que j 'en avais . . . mais celuilà...

— D'autant qu'avec cette lettre au dossier, la condamnation serait difficile. »

Le duc réfléchit, puis résolument : «Je pense comme vous, Delcrous. Le bon renom du prince et de notre maison n'aurait rien à gagner à l'ébruitement de l'afiFaire. non plus qu'aux cyniques confidences de ces deux jeunes gentilshommes... \oici plus que jamais l'occasion d'un de ces propices non-lieux. . . »

Le magistrat aux dents de loup, aux rigides favoris architectures par Le Nôtre, l'interrompit vivement, et s'adressant à Sautecœur, immobile et droit, la casquette au poing : « A ous entendez, fit-il, M, le duc ne veut pas donner suite à cette désolante aventure. Quittez le pays au

plus tôt, sans rien dire à personne ; il dépend de votre prudence qu'aucun désagrément ne vous arrive. »

Le garde s'inclina : « Merci, messieurs. » A la porte, avant de sortir, il demanda en hésitant : « Et M. Richard .3

— Soyez sans inquiétude... M. Richard rentrera aux Uzelles avant ce soir. »

A cette affirmation de Delcrous, le général l'interpella, de mauvaise humeur : « Avant ce soir.t^ et pourquoi.»^... Il vous tarde donc hien que cette brute rentre en possession de sa femme. ^ »

C'était le cri de sa haine, de sa jalousie d'infirme qui lui échappait, même à travers de plus cuisants soucis et toutes les tortures de son désespoir paternel.

Aux Uzelles, dans la soirée, M'"^ Fénigan mère et le vieux Mérivet, assis sous le grand paulownia de l'entrée, échangeaient quelques derniers propos mélancoliques, entrecoupés de longs silences et de ces interjections pareilles aux étincelles d'un feu qui s'éteint, tandis que jardiniers et filles de ferme prenaient le frais sur

LA PETITi: PAROISSE 433

la route pleine de lune, devant le portail ouvert. L'heure immuable du couvre-feu était sonnée depuis longtemps, sans que personne y prît garde, peut-être à cause de l'exceptionnelle beauté de la nuit, ou parce que la maison sinistrée, bouleversée, se dérobait aux minuties de la discipline. Mais quel contraste du silence de ce vaste rez-dechaussée allumé et désert avec la joie bruyante du service, de ces gros rires indifférents avec l'intonation navrée des deux voix qui chuchotaient dans l'ombre de l'arbre endormi.

« Comme l'air est sonore, celle nuit!... On entend marcher sur ]e pont de Ris, disait le propriétaire de la Petite Paroisse, qui. depuis son retour, ne quitlait guère la mère et la femme de Richard.

— Sans doute quelqu'un venu de Corbeilpar le dernier train, et quelqu'un de pressé... » répondit M""' Fénigan, écoutant aussi ce pas insolite et rapide. Le vieux Mérivet reprit : (( M"'^ Richard était bien triste ce soir, plus encore que d'ordinaire. La mort de ce mendiant me paraît l'avoir vivement impressionnée.

— Quand on a le cœur gros, tout est prétexte pour les larmes, soupira M""^ Fénigan. Songez,

mon ami, depuis trois jours, depuis l'arrestation, pas d'autres nouvelles de son mari que ce mystérieux petit billet. . .

— Qui vous prouve la certitude où il est de son prochain élargissement. Une méprise, madame, je vous répète que c'est une méprise... Je l'ai compris tout de suite en me trouvant en face de ce Delcrous, son air gêné, désolé... Croyez-moi, vous reverrez bientôt votre cher enfant... Tenez, d'ailleurs, regardez... mais regardez donc, madame Fénigan! » cria Napoléon Mérivet debout, d'une voix retentissante.

Sur la route blanche et bleue, en face le portail large ouvert, se hâtait une silhouette bien connue. Sans la force de bouger, la mère appela dans l'ombre : « Richard!

— Vous êtes là.»^ » répondit une voix qui se faisait vaillante et se brisa dans un sanglot. Puis, sitôt qu'il put parler : « Et Lydie .^^ vous avez de ses nouvelles ?

— Lydie .►^ mais elle est chez toi, chez vous, au Pavillon. »

Richard, stupéfait, sans écouter les explications de sa mère, s'élança sous la voûte des

charmilles toute bruissante de noir feuillage et parfumée de tilleul fleuri, au bout de laquelle une lumière brillait, lui faisait signe.

En peignoir, ses beaux cheveux tordus pour la nuit, Lydie écrivait dans la pièce du bas, devant le bureau de son mari. Elle ne se retourna pas, croyant que c'était Rosine qui entrait, et ne leva la tête que lorsque Richard se trouva tout près d'elle. Ce fut une explosion de surprise, de joie folle, où les mots haletaient, coupés de baisers, d'étreintes : « Libre ! ... tu es libre !

— Oui, le vrai coupable est découvert. » Elle le regarda, anéantie : « Comment... le

vrai coupable.^ ))

L'émotion, l'expression de ses yeux arrachèrent ce cri à Richard ; « Tu croyais donc que c'était moi.»^

— Oui, » fit-elle tout bas, sans trouver la force de mentir. Et son mari, aussi troublé qu'elle « Dire que j'ai eu la même pensée sur toi ! ;)

Lydie releva le front : (c Est-ce possible.^ » Puis subitement éclairée : « Oh ! je comprends maintenant pourquoi tu m'écrivais de partir, pourquoi tu laissais croire à ce juge... Tu vou-

lais te faire condamner à ma place... Mon mari ! . . . mon cher mari ! ... »

Elle se jeta dans sa poitrine en sanglotant. Richard ébloui sentait le bondissement des seins, l'émoi du jeune corps sous le peignoir de dentelle. « Viens me dire que tu m'aimes, et je serai payé de tout, » murmura-t-il en l'entraînant doucement.

(( Lydie... Richard... Allons, paresseux... le dernier de la messe qui sonne. »

Cousine Élise, aux Uzelles depuis deux jours, appelait et tourbillonnait sous les croisées du Pavillon, pendant que la cloche de la Petite Paroisse éparpillait ses notes claires dans le silence du dimanche matin et que M""' Fénigan apparaissait au fond de la charmille, a^ec sa démarche majestueuse de grande bourgeoise, un paroissien doré d'une main, de l'autre son sac de soie tintinnabulant de clefs et d'anneaux.

(( Et Richard.^ demanda la mère, voyant Lydie descendre seule, élégamment vêtue de noir,

en contraste aux couleurs vives et voyantes du petit Chaperon-Rouge.

— Nous avons lu très tard, je n'ai pas osé le réveiller, » répondit la jeune femme toute vermeille de son mensonge et gagnant bien vite la chapelle en achevant de se ganter.

Sans dormir précisément, Richard, étalé dans le grand lit, les paupières lourdes d'une lassitude délicieuse, se laissait bercer à fleur de sommeil au carillon de Sainte-Irène entrant par la fenêtre ouverte avec le ruissellement de la fontaine au coin de la route et le cliquetis de son gobelet... Comment n'avait-il pas accom pagné sa mère et sa femme à la messe .►^ Sans doute la crainte d'être ridicule, l'ennui d'entrer là, de se montrer après tous ces événements. Et pourtant, dans cette humble église au bord du chemin, sa mère avait senti la grâce, la pitié humaine ; et c'est de là qu'elle était partie pour reprendre et ramener la fugitive. Oui, il lui devait de la reconnaissance, à la Petite Paroisse; et, bien qu'il en coûtât à son orgueil, sûrement qu'un de ces prochains dimanches...

... La cloche espaçait ses derniers coups. Dans l'embroussuiilement du demi- sommeil.

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Richard entendit la voix éraillce de Chucliin le garde-pêche lui rappelant qu'ils avaient un coup d'épervier à donner vers lîle des Moineaux, avant que le soleil fût trop monté. Il sauta du lit bien vite, et, sur la porte, en s'en allant, se heurta à une vieille toute décrépite qui se sauvait en emportant une gerbe de fleurs superbe, que venait de lui donner Rosine Chuchin. L'allure gênée, mystérieuse de cette grande fdle l'intriguait depuis quelque temps. Il revint sur ses pas et demanda, soupçonneux : « Qu'est-ce que c'est que cette femme .'^

— La mère Lucriot, de Draveil.

— Et ces fleurs.^ pourquoi faire .^ »

Rosine l'ignorait. M""= Richard avait com~ mandé de remettre un bouquet à la Lucriot tous les matins ; rien de plus. Richard n'en demanda pas davantage, trouvant plus digne de s'adresser à Lydie ; seulement il se sentit redevenu tout triste. Au tournant de la grande route, il rencontra la sortie de la messe, souliers craquants et frôlements de soie. Dans le groupe des dames Fénigan, le petit Chaperon-Piouge parlait avec agitation, secouant son ombrelle et ses rubans : ((Tout ce que vous voudrez, cousine. Jen'aim.e

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pas prier pour des gens que je ne connais pas... Et puis, si j'avais su assister à une messe de mort, j'aurais mis une toilette moins voyante, je serais venue en noir, comme Lydie.

— Mais je... je n'étais pas avertie... » murmura Lydie que le regard de son mari à sa robe sombre embarrassait. Richard demanda : « En l'honneur de qui, l'ofTice funèbre de ce matin?

— Personne ne le sait. Pas même M. Mérivet, répondit Élise, tandis que Fénigan j)renait sa femme à part pour lui dire très bas, très vite:

— Et toi, le sais-tu?

— Oui.

— Est-ce le même à qui tu envoies des fleurs? »

Elle eut un tressaut de surprise, et résolument : (( Le même... oui... le j^ère Georges. » Et ce fut tout.

Ils étaient si heureux dejDuis quelques jours, la vague qui les berçait remuait tant de soleil d'un mouvement si doux, chantait une si enivrante musique, qu'elle avait craint de jeter dans ce plein bonheur sa piteuse et humiliante aventure. S'il allait ne plus l'aimer, fille de ces roulants, d'une race nomade et ennemie. Avant

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lout elle redoutait l'explication avec sa bellemère, bien changée pourtant, bien tendre et maternelle, mais d'un orgueil encore plus altier que celui de son fds. Et elle renvoyait à plus tard cette explication inévitable, comptant sur l'influence de l'abbé Cércs. Malheureusement, les paroles et l'air préoccupé de son mari l'avertissaient que son secret ne serait plus longtemps pour elle seule.

Au lieu de descendre à la pêcherie, Richard continua tout droit sur la route : son coup d'épervier ne l'intéressait plus. Il pensait à cette messe, à ces fleurs, à ce deuil surtout, d'une démonstration vraiment excessive pour le vieux besacier. ?Son, c'était invraisemblable qu'il s'agît du père Georges ; on n'y aurait pas mis tant de mystère... Alors. qui.>^ L'autre, celui qui dormait au fond du parc de Grosbourg, dans l'orgueilleux mausolée de famille.** Seraitil possible -qu'elle y pensât encore.^ Pour s'en assurer, en tout cas. il n'avait qu'à entrer chez les Lucriot qui nichaient à tas, passé Draveil, dans une ancienne guérite de cantonnier ; ii interrogerait la vieille... Et tandis que ses pas le traînaient presque inconsciemment de ce

côté, la route autour de lui déroulait son train paisible du dimanche. Napoléon Mérivet, qui venait de fermer sa chapelle, le menaçait de loin avec la grosse clef; et Richard furieux songeait en lui-même... Oh! non, il n'y mettrait jamais les pieds dans cette église du pardon à tout prix, oii l'on priait pour ceux qui vous font du mal... Ensuite c'était le salut obséquieux et félin de M. Alexandre qui passait, équipé et vêtu en chasseur de Robin des Bois, bien que la chasse ne fût pas encore ouverte. 11 revenait de tirer des lapins toute la matinée dans les réserves de Grosbourg ; et son carnier, son fusil, ses guêtres montantes, tout était neuf, luisait, craquait. Même le chien qui le suivait, peureusement blotti contre les houseaux de son maître, semblait après ses cinq heures de battue un chien de carton, frais sorti d'une boîte. (( Bonne chasse, monsieur Alexandre.^ » criaient les fdles de la ferme. La boulangère, penchée sous la bâche de sa voiture, demandait aussi en passant : « Bonne chasse, monsieur Alexandre? )) A tous et à toutes Alexandre répondait, le ton détaché, négligent, comme il avait entendu dire au château : « Non, je n'ai

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rien vu, » Le chien, non plus, n'avait r'en vu. Mais ils avaient dû, son maître et lui. faire tant de fois la même réponse, qu'une des filles du cantonnier, en train de servir le déjeuner de son père sur la brouette renversée, ayant jeté de loin : « Bonne chasse, monsieur Alexandre.^ Avez-vous quelque chose pour moi.^ » le vieux larbin se retourna comme si un aspic l'eût mordu et grinça d'un air galanlin et enragé : (( Quelque chose pour toi, ma petite .►^ J'ai touours quelque chose pour toi. » L'intonation était si amusante que Richard ne put s'empêcher de rire ; mais la rencontre qu'il faisait presque aussitôt le rejeta dans ses sombreurs et ses rongements.

Au coin du raidillon qui descend vers le pont de Ris, une charrette pleine de meubles était arrêtée. Deux hommes, deux géants s'activaient autour, serrant le frein, rajustant les cordes détendues, puis la voix de la femme Sautecœur commanda de l'avant : « Hue, Blanchette! )) et l'équipage s'ébranla lourdement, suivi par les deux hommes marchant l'un près de l'autre sans se parler. Richard, qui s'était écarté pour ne pas gêner les pauvres gens, les regarda s'éloi-

gner sur la pente caholeuse secouant leurs hautes épaules de frissons pareils à des sanglots. A l'âge du vieux garde, quel arrachement que ce départ; sa forêt, son Ermitage, toute sa vie rasée, brûlée, et pour un caprice de gamin. Il est vrai que le petit misérable avait payé cher sa fantaisie... Si jeune, un grand nom, le plus riche majorât de France, c'était pitié qu'une destinée pareille ; et l'attendrissement de Lydie, ses bouquets, ses prières n'avaient rien de coupable en somme. Cela valait-il l'enquête dégradante qu'il allait tenter chez ces Lucriot, a même la calomnie et les loques ? D'autant que le petit cimetière était proche et qu'en cherchant la tombe du père Georges, il saurait aussi bien si sa femme lui avait menti. Comme il se hâtait dans cette direction, l'orphéon de Draveil qui faisait sa promenade du dimanche passa près de lui, bannière en tête. Sur quatre rangs serrés, ils s'en allaient en pleine campagne, soufflant dans le cuivre des trompettes avec leurs bonnes joues villageoises, rases et noiraudes, que dorait le galon des casquettes, marquant le pas d'un rythme héroïque qui faisait se lever des volées de perdrix dans les javelles.

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Déjà Richard voyait au delà d'un grand mur, à l'entrée du village, pointer les ifs et les tombes blanches, quand, repris de ses incertitudes, il s'assit au bord du chemin, sur un banc de pierre. Eh bien î non, décidément, cette recherche avait quelque chose de trop misérable après sa réconciliation avec Lydie; il ne s'y abaisserait pas. Pourquoi ne pas dire à sa femme simplement : « Je me croyais guéri, je ne le suis pas. Je croyais tout hni avec la mort, et me voici jloux de la mort même. Je t'en prie, puisque cette pitié posthume dans ton cœur me déchire, renonces-y... Je suis trop malheureux. » En songeant ainsi, il s'apaisait, se détendait, et peu à peu de ce grand repos du dimanche qui l'entourait, de ces ombres immobiles, de ces plaines immenses et désertes, champs de colza et de blé noir dont la houle argentée et jaune d'or se mouvait jusqu'à la lisière des bois, lui venait une douceur rafraîchissante, comme à un blessé qu'on ferait boire après l'avoir défublé de sa cuirasse aux dures attaches.

Combien de temps resla-t-il à cette môme place .^ La fanfare de l'orphéon avait passé et repassé, étalant au soleil ses cuivres et ses mé-

dailles; puis le troupeau de la ferme, quelques routiers, le fadeur, « Chiffons, ferrailles à vendre », et son cri mélancolique, le petit bossu marchand de chaussures, toutes les figures du jeu de l'oie. Soudain l'angelus sonna dans vingt petits clochers se réjDondant l'un à l'autre, les cloches du déjeuner vibrèrent en écho dans les cours des châteaux et des villas ; et seulement alors, en se relevant, Richard s'aperçut qu'il était assis sur le soubassement d'une haute croix de fer commémorant la place où l'apoplexie avait foudroyé l'ancien notaire de Draveil, M" Fénigan. Un souvenir, plus superstitieux que tendre, lui évoqua l'image lointaine, atténuée, de ce père qu'il avait peu connu. Estce de lui qu'il tenait cette brûlure intérieure, l'affreux mal de jalousie entré dans sa chair et son sang.»^ Était-ce héréditaire chez les Fénigan, comme l'orgueil .►* un de ces legs mystérieux que les testaments ne mentionnent pas . a Ah ! père . . . père. . . soupirait le pauvre Poum-poum revenant chez lui avec le chantonnement des mauvais jours, moins de moulins, de futaies, de prairies, et pas cette horrible blessure dont je sens bien que je ne guérirai jamais complètement. . . »

Jusqu'au soir, un malaise pesa sur les Uzelles, malgré les cris de joie du petit Chaperon-Rouge. Accourue sitôt la catastrophe, la brave fille s'était précipitée chez le juge d'instruction, et Richard lui devait sa prompte levée d'écrou. A Draveil, à Soisy. on n'avait pas manqué de dire : « Ces Fénigan sont si riches... pas de danger que la justice les lambine, ceux-là. » En réalité, Delcrous se sentait en faute avec ses amis. N'importe ! l'amour aidant et une forte dose d'impudence, il avait annoncé sa visite pour ce dimanche soir: et vous pensez si elle fut commentée à l'office et chez les Clément. Quant à Rosine Chuchin, — cause de tout le drame avec sa lettre anonyme, — lorsqu'elle entendit à la nuit le timbre de l'entrée, elle courut s'enfermer dans l'isba et n'en bougea plus. Au salon, ouvert sur le silence odorant du parc, l'homme aux durs favoris noirs trouva pour chacun le mot qui convenait. Ses dents de loup élincelaient devant les chairs satinées et replètes du petit Chaperon, et pendant qu'il suppliait Lydie de se mettre au piano, il faisait lire à Richard et à sa mère un article dithyrambique en faveur des Fénigan, paru le matin en tête du Journal

de Corbeil. Signé Verax, cet article avait des rondouillemenls de phrases flasques et vides, à grands gestes et à grandes manches, dont il était facile de deviner l'auteur. Le même numéro contenait malheureusement les lignes suivantes :

Ce matin, dimanclie, dans la petite chapelle de Grosbourg, ainsi que dans les principales églises du territoire, Draveil, Soisy, Ris, Atliis. jMorangis, une messe a été célébrée pour le repos de l'âme du prince d'Olmiïtz. Au sortir de l'odice, le duc et la duchesse d'Alcantara, très malades tous les deux, sont partis pour l'Engadine, avec le docteur Jean Metzer.

Richard, les yeux longtemps sur cet entrefilet, comme s'il l'éj^elait ou le traduisait, s'approcha du piano et posa sur le pupitre devant Lydie le journal plié, sabré d'un coup d'ongle: (( A présent je suis renseigné... Voilà celui pour qui tu priais ce matin, dit-il à voix basse... Les fleurs pour lui aussi, probablement.'^ »

Elle leva ses beaux yeux angoissés : « Oh ! Richard... » sans cesser déjouer, ses larmes tombant à larges gouttes sur les touches et ses longues mains blanches ralenties. Puis d'un

çreste emporté : « Tu vas tout savoir... viens. » dit- elle en se levant.

(( Oii allez-vous, les enfants.^ » cria la mère surprise ; mais déjà ils avaient quitté le salon.

A l'heure de la messe, le dimanche suivant, Napoléon Mérivet, chevalier de l'ordre de Saint-Grégoire, debout au seuil de son église dont il faisait les honneurs gradués et mesurés à tous venants, eut la surprise et la joie de voir arriver Richard Fénigan avec sa femme k son bras, sa chère petite Mendelsohn toute en bleu comme la sainte du vitrail. Pendant qu'ils entraient, des ramiers battaient de l'aile en tourbillonnant autour du clocher, et le bon vieux, souriant et doux, s'inclinait un peu plus cette fois, avec un geste de tendre et satisfaite bienvenue.

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