‹ La petit soeur de TrottChapitre 6 sur 7 · UNE MATINÉE (FRAGMENTS DRAMATIQUES · texte numérisé non relu

UNE MATINÉE (FRAGMENTS DRAMATIQUES

Les événements qiii suivent se déroulent à peu près tous les matins. Il n'est donc pas hors de propos de les rapporter avec quelque détail.

Tout dort. Pas un bruit de pas dans la maison. Les persiennes fermées et les rideaux tirés maintiennent le noir dans la chambre ; pas le noir complet, un noir transparent, atténué. Au haut des rideaux il y a un petit intervalle où filtre un rayon de jour.

Le ronflement égal de nounou se rythme

par la chambre, et les petites poussières lumineuses dansent en mesure au plafond. Nounou rêve de vaches, de Bertrand et de lapin en sauce (ses trois passions). Mlle Lucette, de son côté, dort aussi...

Dort-elle? On ne peut pas dire qu'elle ne dort pas, puisque ses paupières sont encore closes et qu'elle ne crie pas. Mais elle est bien près du réveil. Sa respiration est légère et capricieuse, elle a des tortillements significatifs et se frotte les poings sur les yeux. Ça ne va pas durer. Ses yeux s'ouvrent.

Mlle Lucette regarde le noir. C'est curieux de se réveiller dans le noir comme ça chaque matin. C'est curieux. Est-ce que c'est encore la nuit? Non, on n'a plus sommeil. Et puis, voilà un petit rayon de jour qui pénètre. Bonjour, lumière. On peut causer. Causons. On jacasse doucement, à

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petits cris d'oiselet qui s'étire, encore trop frileux pour sortir de la tiédeur du nid. Un ronflement répond. Nounou continue de rêver. Bertrand est en train de traire une vache : il en sort la sauce du civet... Nounou ronfle...

Mlle Lucette prête l'oreille. Qu'est-ce que c'est que ce bruit? Plusieurs idées se croisent en même temps dans son cerveau : J'ai faim, j'ai besoin de me remuer, je n'aime pas le noir. Nounou dort. Quelle honte! Rassemblant ses forces, Mlle Lucette pousse deux ou trois cris stridents en lançant ses jambes en l'air.

Les rêves de nounou se brouillent. Bertrand veut faire avaler la vache à nounou ; le lapin en sauce pousse des cris affreux. Ce n'est pas le lapin, c'est Lucette. Machinalement, nounou secoue son lit en bâillant :

— Toto! totoi

Ah! tu crois ça!... Seul le sommeil de la mort pourrait résister aux vocalises de Mlle Lucette. Geignante, nounou se réveille tout à fait. Au village elle se levait à cinq heures. Il en est bientôt sept. C'est dur d'être réveillée de si bonne heure...

Assise dans son lit, Mlle Lucette triomphe, non sans continuera stimuler du geste et de la voix son esclave qui vacille encore de lourd sommeil...

Les rites accoutumés s'accomplissent. On est gavé, chaussé, culotté. Il ne fait pas bien beau aujourd'hui. Trott prend sa leçon. Mlle Lucette restera au petit salon avec sa maman jusqu'à l'heure du bain. Il s'agit de se divertir et de se donner de l'exercice.

La nuit emmagasine dans les membres de Mlle Lucette une force malfaisante qui a besoin de se dépenser. Maman l'a sou-

vent répété : sa fille est sans doute un ange, mais, s'il y a un moment où elle tienne du démon, c'est celui qui précède son bain, celui où elle est livrée aux seuls soins de sa maman, celui plutôt où sa maman est livrée à ses fantaisies.

Mlle Lucette subit à ce moment des impulsions déconcertantes, multiples et impétueuses.

Il faut commencer par courir sur le parquet, à droite et à gauche, aussi vite que possible, de-ci et de-là. Pan! on tombe sur le nez. Ça fait mal. Il serait peut-être à propos de crier. Non, il y a là un joli petit débris. Il faut se dépêcher de l'avaler. Ça n'est peut-être pas très bon. Tant pis!

— Lucette, montre-moi tout de suite ce que tu as mis dans ta bouche.

Malgré une résistance opiniâtre, maman contraint Mlle Lucette à une exhibition

humiliante. Elle la dépouille honteusement de son butin : un charmant fragment de vieux soulier.

On ne peut donc pas vous laisser tranquille! Faut-il toujours être tracassée et persécutée! 11 n'y a qu'une seule chose à faire : aller donner à maman une bonne tape. C'est trop fort. A cette fin, Mlle Lucette recommence sa navigation sur le parquet. Mais, chemin faisant, elle rencontre un fauteuil. Un fauteuil où un livre est oublié. Avec quelques efforts, Mlle Lucette se met debout et s'en saisit. C'est défendu de toucher aux livres de papa. Mais on ne résiste pas à l'entraînement des passions. Ce livre est adorable. On l'ouvre, on le ferme, on le secoue. Voilà une page extirpée, et puis une autre ! Ça fait du bruit de déchirer du papier. Maman lève le nez.

— Lucette, que fais-tu?

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Mlle Lucette, le livre pressé sur son cœur, s'enfuit sur deux pattes. Mais, estce le trouble de sa conscience, la maladresse de ses muscles ou la traîtrise du tapis? elle s'étale par terre de tout son long.

— Voyez-vous, mademoiselle la vilaine!

Eh bien, votre papa sera content!

Puisqu'on gronde, Mlle Lucette juge opportun de se mettre à geindre et de gémir : « Bobo, bobo. » La gronderie se transforme en consolation. C'est toujours ça de gagné.

— Là, maintenant va jouer avec ton petit ménage et laisse-moi finir ma lettre à tante Madeleine.

Mlle Lucette tapote pendant cinq minutes parmi ses assiettes, ses tasses et ses cuillers. Elle en exécute rapidement un semis à travers la chambre. De temps en temps

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il faut que maman se lève, car elle jette une partie des vaisselles sous les meubles, et c'est naturellement de celles-là qu'elle a besoin. A la dixième reprise maman déclare, énervée :

— Tu sais, si tu les jettes encore, je n'irai plus les chercher.

Mlle Lucette répond par un grognement de défi; si une grande personne se raclait la gorge comme elle vient de faire pour produire ce grognement, elle aurait cinq minutes de quintes de toux abominables.

Mlle Lucette pratique cet exercice gaillardement, et même elle récidive.

— Voulez-vous vous taire, mademoiselle!

Lucette regarde sa maman, se tait et astucieusement projette une théière sous le canapé. Puis elle se met à larmoyer avec une pantomime désespérée. Mais mamao

demeure immuable. On pourrait bien essayer de se fâcher tout à fait. Ce serait peut-être dangereux, et puis on n'en a pas très envie. Après avoir achevé de disperser ses ustensiles, Mlle Lucette se met en quête d'une distraction nouvelle. Elle essaye de se promener d'abord sur ses deux pieds et se jette par terre à plusieurs reprises, en partie pour forcer maman à se déranger. Puis, voyant qu'elle ne se dérange plus, elle se met à cheminer à quatre pattes. Cette allure a l'avantage de cirer le parquet et d'essuyer le tapis avec la robe fraîche qu'elle vient d'endosser. Elle en a d'autres. Sur l'étage inférieur d'un petit guéridon, Mlle Lucette aperçoit le panier à ouvrage de sa maman. Son cœur tressaille de félicité. Elle s'assied confortablement devant ledit panier : elle en extrait des paires de ciseaux, des rubans, des ^outs d'étoffe, en

répand des paquets d'aiguilles, des étuis d'épingles, des boîtes à boutons, dévide des pelotons de fil, des lacets, etc. Est-il possible que tant de trésors soient réunis en un seul lieu sur la terre !... Tout à coup maman, inquiète du silence et pressentant quelque cataclysme, se retourne. Elle pousse un cri d'horreur en apercevant Mlle Lucette environnée de sa mercerie.

Le plancher a l'air d'un champ de bataille. Cette fois-ci c'est trop fort. Maman est vive. Elle administre deux petites tapes sur les mains de sa fille et la plante dans un coin.

— Allez, mademoiselle, en pénitence.

Mlle Lucette se répand en lamentations qui varient de la plainte gémissante au hurlement. La vie lui apparaît sous les couleurs les plus noires. On est toujours victime de l'injustice et de la brutalité. II fau-

drait pouvoir griffer maman, déchirer sa robe, arracher ses cheveux. On lui adresse les injures les plus grossières, les menaces les plus , affreuses ; mais le tout est incompréhensible. Tout est mauvais. Nounou est un peu plus gentille. Mais c'est aussi une peste. L'humanité est détestable, même Trott. Il n'y a que la mercerie qui mérite quelque intérêt, et l'on en est privé.

A la longue, Mlle Lucette s'ennuie de ronchonner et de demeurer dans son coin, et elle se remet mélancoliquement à errer à quatre pattes sur le parquet. Peut-être, avec de la chance, rencontrera-t-elle quelque chiffon oublié, un bout de bois, une substance quelconque à s'enfouir dans le gosier. Il n'y a rien. Alors, dégoûtée de cette allure, elle se met en devoir de se relever. Justement elle est à côté de la petite table. Pour se redresser elle em-

poigne des deux mains le tapis, qui pend, et, l'entraînant, elle retombe sur son séant avec des hurlements affreux, au milieu d'une avalanche de porcelaines, de vases, d'albums à photographies, de bibelots de toute sorte.

Arrachée à sa lettre, maman jette de nouveau un cri aigu et se précipite. Elle s'assure d'abord que sa fille n'a pas subi de lésion sérieuse et, rassurée, se met avec navrementà recueillir les miettes de ses objets fracassés, tout en adressant à Mlle Lucette des admonestations sévères. Mlle Lucette n'en prend pas grand souci; consolée de ses bosses, elle suit avec intérêt les mouvements de sa maman et lui donne une foule de conseils peu intelligibles.

Enfin la porte s'ouvre. Maman pousse un a ouf! M de soulagement. C'est nounou.

— Fiens, pépc, pour ton pain.

Mile Lucette comprend fort bien ce langage. Aussi, pour faciliter la tâche à nounou, elle commence par se réfugier sous un fauteuil, puis sous la table, puisa se sauver aussi vite qu'elle peut. Elle est rattrapée par le fond de sa culotte, enlevée à bras-lecorps et emportée. C'est l'instant de faire une belle défense. Elle distribue donc vivement claques, coups de griffes, etc. Ce n'est pas qu'il lui déplaise de prendre son bain. Mais, au préalable, il est bon de se détendre les nerfs.

Pendant tout le temps que nounou la déshabille, elle se livre aux contorsions les plus invraisemblables, se déhanchant brusquement pour saisir les éponges, la boîte à poudre, les serviettes, etc. Mais ces tentatives sont infructueuses. Cependant elle réussit à renverser le flacon d'eau de Cologne et à fracasser le pot de vaseline.

C'est toujours ça. Il faut noter que ces divers exercices ne sont en aucune manière un signe de mauvaise humeur et s'entremêlent agréablement de conversations affectueuses et de gazouillis bienveillants. Seulement, c'est l'usage. Aujourd'hui, cependant, Mlle Lucette inaugure un perfectionnement en essayant d'avaler le savon. Nounou a déjoué cette tentative. Ce n'est pas de chance. Enfin la voilà déshabillée! Maman est sous les armes. Le bain est tout près. Alors Mlle Lucette. qui, jusque-là, s'y était obstinément refusée, juge opportun de manifester par des signes infaillibles qu'elle consentirait à remplir un certain office, et que, si on ne lui en donne pas l'occasion, la netteté de son bain pourra en souffrir. Avec un soupir d'énervement, maman la dépose bien enveloppée sur le siège ad hoc, et elle attend patiemment.

iNllle Lucette promène ses regards autour d'elle d'un air conquérant. Elle est consciente de sa force. Il n'y a rien qui presse. P211e est fière des résultats de son activité. Sans doute, elle se dit combien peu sont à côté d'elle toutes ces grandes masses humaines... Enfin, après qu'elle a bien pris son temps, elle se déclare satisfaite. Rapidement empoignée, elle est mise à l'eau.

Pour le principe, elle commence par pousser quelques cris aigus, quoique le contact de l'eau tiède lui soit fort agréable. Puis divers passe-temps se succèdent. Il est bon, pendant que maman sans défiance commence à vous débarbouiller, de donner deux ou trois grands coups de pied dans l'eau, de manière à l'asperger de liquide en même temps que toute la chambre. Dans un besoin de tendresse inopinée et déplacée, on tâche de lui frotter les mains sur

la figure. Au moment où elle vous savonne le dos, on fait un brusque mouvement, de manière à envoyer le savon au fond de la baignoire. Les éponges sont d'un attrait incroyable. Celle qui sert pour la figure est charmante, mais malheureusement à peu près insaisissable. Maman passe si vite avec elle qu'on ne fait que l'entrevoir comme un météore adorable. Mais l'autre, celle « du bas », est plus accessible. Quelquefois on la laisse flotter dans le bain. Il est possible, à l'improviste, de se précipiter sur elle, de l'empoigner à deux mains et de humer quelques gorgées d'eau savonneuse. C'est exquis. Avec ce qu'on a pu en avaler auparavant, ça vous donne la force d'attendre la bouillie.

Le bain finit trop t6t, et la bouillie arrive trop lentement. L'intervalle, en effet, est rempli par les occupations les plus déplai-

santés. C'est un des moments de la journée où Mlle Lucette maudit le plus profondément les conditions de la vie civilisée. La nature a muni la figure humaine d'un certain nombre d'orifices : narines, bouche, trous de l'oreille, qui sont des plus amusants pour y fourrer les doigts et d'autres menus objets. Par une fantaisie barbare, maman se croit tenue à ce moment de les nettoyer d'une manière approfondie. Il se peut qu'elle ait d'autres raisons : dans tous les cas, elle a celle du plus fort.

C'est une véritable lutte qui s'engage.

Généralement elle a le dessus, mais la victoire lui est chèrement disputée. Mlle Lucette défend ses positions avec la dernière énergie, et il faut livrer une bataille en règle pour conquérir chaque orifice. Pieds, mains et voix se coalisent pour ce duel acharné. Enfin elle succombe. Mais maman rem-

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porte une victoire à la Pyrrhus. Elle est rendue, à bout de souffle.

Mlle Lucette est rose, sereine et rayonnante. Le nettoyage accompli, elle a encore des forces suffisantes pour compliquer son habillage. Elle se livre à des soubresauts pendant qu'on lace son corset, elle donne des coups de jarret tandis qu'on lui assujettit ses culottes; lorsqu'il s'agit d'enfiler une manche, elle écarquille soigneusement tous ses doigts, de manière à rendre cette opération à peu près impossible si l'on ne veut rien lui briser... Mille autres inventions témoignent de son esprit inventif et de la richesse de ses forces physiques. La placidité puissante de nounou et l'énergie nerveuse de maman finissent pourtant par triompher de toutes les résistances. Mlle Lucette est habillée. Elle en est enchantée et se considère d'un air satisfait. Elle est fort

contente que tout soit fini; d'autant plus que tous ces travaux ont suscité en elle un besoin de nutrition et de sommeil.

Nounou va préparer la bouillie. Mlle Lucette utilise les minutes qui lui restent à se frotter la figure avec son linge sale et à tâcher de mettre la main sur quelques menus objets de toilette qui peuvent avoir été oubliés. L'autre jour, elle a réussi à envoyer mariner dans sa baignoire le peigne, la brosse et le savon. C'est un joli résultat.

Enfin nounou arrive avec sa casserole.

L'absorption s'effectue comme de coutume.

— Maintenant, dodo, dit maman.

Mlle Lucette tombe de sommeil. Mais la tradition veut qu'elle résiste. Elle pousse donc deux ou trois grognements. Maman répète avec autorité :

— Dodo.

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Mlle Lucette la toise encore une fois comme le lutteur mesure de l'œil son adversaire.

Elle voudrait bien reprendre Toffensive.

Mais elle est dans un état d'infériorité manifeste. Un œil se ferme, puis l'autre. Elle esquisse encore une protestation. Maman l'étend, tire les rideaux. Elle dort.

Nounou se remet à parcourir lourdement la chambre pour la ranger. Ses pas puissants l 'ébranlent sans réveiller Mlle ' Lucette. Et maman s'évade avec un sentiment de délivrance, avide de sa chaise longue et du repos bien gagné, et pensant avec volupté qu'il y aura trêve jusqu'à demain matin.

PAGES d'histoire

Il est souvent difficile de rendre sensibles avec précision les états d'âme de Mlle Lucette. Seules des dissertations copieuses avec commentaires abondants et notes justificatives pourraient expliquer congrûment les détails de telle de ses impressions, les mobiles de tel de ses actes, les subtilités de tel de ses raisonnements. Afin de compléter la connaissance que nous désirons donner de cette jeune personne, nous nous contenterons de transcrire ici en style bref les résultats de quelques observations et de fixer certains traits de mœurs

dont nos lecteurs apprécieront le caractère exact et la portée. C'est ainsi que, se bornant à des réflexions personnelles succinctes, les chroniqueurs nous ont parfois transmis les sentences des sages, les hauts faits des conquérants et les souffrances des peuples; choses trop simples et trop compliquées pour ne pas être noyées par l'érudition d'un scoliaste vulgaire.

Mlle Lucette ne définit pas encore d'une façon précise les êtres et les choses qui l'environnent. Cela est naturel, puisqu'elle ne parle pas. Mais si elle parlait et si elle employait des mots qu'actuellement elle ne soupçonne pas, voici, j'imagine, un extrait des définitions que l'on relèverait dans le carnet de ses pensées.

Allumettes . — On en trouve trop peu.

Il y a un petit bout roi:ge ravissant. Voir Epingles.

Bertrand. — L'Amour. Cupido. Eros. Il est beau comme un morceau de sucre, beau comme un chiffon de soie. C'est l'idéal réalisé sur la terre, mais trop souvent insaisissable.

Certain objet (un). — On s'y assied régulièrement tous les matins et un certain nombre de fois dans la journée. C'est une chaise d'un caractère spécial. Inutile d'insister sur son importance physiologique.

Au point de vue moral, éveille des idées diverses. Représente souvent une sommation désagréable. D'autres fois, rappelle le devoir vaillamment accompli.

Culotte. — Infiniment préférable au précédent pour le même service. Par une aberration incompréhensible, maman et nounou

la détournent sans cesse de sa véritable destination. 11 est dur de lutter contre des préjugés invétérés. Mais on lutte.

Dodo. — Excellent en somme. Mais on est en coquetterie réglée. Il est nécessaire de se défendre tant qu'on peut et de ne s'y abandonner que quand on est à bout de forces.

Épingles. — Un des plus charmants produits du plancher. Fréquent spécialement aux endroits ensemencés par nounou.

Maman les manie très maladroitement en vous piquant les doigts. Mlle Lucette est plus adroite. Il est prudent de les dissimuler pour pouvoir les sucer à son aise. Mais c'est mal. D'où de grandes angoisses morales.

. Jip. — htre déconcertant. Un peu supérieur à nounou et à maman. Moins docile. Aboie d'une manière redoutable et s'enfuit quelquefois quand on voudrait tirer sa laine.

Langue. — Ustensile infiniment utile.

Sert de complément aux yeux et aux mains pour la connaissance du monde extérieur. Il est nécessaire de la promener préalablement sur toute chose pour en avoir une notion exacte. Il est sage de la faire manœuvrer subrepticement à cause de l'entêtement routinier de maman.

Mams. — Boîtes à gifles qui fonctionnent automatiquement presque sans qu'on le veuille, et qui distribuent généreusement leur contenu à droite et à gauche.

Maman. — Accessoire en somme très sympathique et très précieux. A besoin d'être tenu en bride, car devient volontiers exigeant et se fait des illusions sur son indépendance. Quelques ménagements lui sont dus. L'affection et la prudence les conseillent.

Nounou. — Etre déchu. Ravalé des plus

nobles fonctions nutritives aux soins hygiéniques les plus vulgaires. Etre inférieur avec lequel on peut prendre toutes les libertés : telles que donner des claques, griffer, tirer les oreilles, arracher les cheveux, etc. Au fond, cela n'empêche pas une solide amitié.

Papa. — Synonyme de respect, chose redoutable. Il ne faut pas crier devant lui, quand on n'a pas d'autre raison qu'une petite démangeaison du gosier ou de la langue. Il est bon de lui donner quelques marques de bienveillance, même quand elles ne sont pas dictées par un besoin d'expansion réel. Il est prudent de tenir compte de ses injonctions quand elles sont formulées sur un certain mode.

Poêle. — Éveille des idées analogues.

Vénération craintive. Ça brûle.

Puss. — Quelque chose de sacré. Intermédiaire entre les deux précédents. Il ne

faut pas être familier avec lui. Après Lucette, c'est l'être le plus respectable de la création. Il est bon de le flatter. On peut lui faire de loin des signes d'adulation. Si l'on pouvait attraper sa queue et ses moustaches! Mais c'est impossible.

Racahout. — Avec Bertrand, un des produits les plus parfaits du globe. Il faut danser en l'apercevant.

Table. — Objet charmant et perfide.

Supporte les trésors les plus merveilleux. Mais on reçoit une chiquenaude quand on y touche. A des coins très durs. On s'en aperçoit quinze ou vingt fois par jour. Mais c'est inutile de les taper pour se venger quand on s'est cogné. S'en méfier. On oublie.

Trott. — Très intéressant. Il est fait pour vous amuser comme le lait pour être

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bu et le dodo pour y dormir. A l'air moins pataud que la majorité des êtres humains. Se montre quelquefois oublieux de ses devoirs et beaucoup trop indépendant.

Visites. — !• Ces dames. De beaucoup la plus désagréable moitié du genre humain. Familières, envahissantes, criardes, dénuées de réserve, embrassantes. On est tout à coup empoigné et secoué par elles. Il est bon de les tenir à distance et de commencer à grogner à leur approche pour leur faire comprendre qu'on les tolère avec peine. Quelques exceptions. 2" Ces messieurs. De beaucoup la plus belle moitié du genre humain. Réservés, polis, parfois presque trop froids; un peu timides. Il faut les mettre à leur aise. Une seule critique sérieuse : ont quelquefois une trop grosse voix et s'habillent trop souvent en noir.

Mais il y en a dont c'est très amusant d'avoir peur.

Etc.

Il est difficile d'écrire l'histoire. Trois témoins d'un même événement vous en feront des récits tout différents. 3i ces trois témoins sont nounou, Trott et Mlle Lucette, ces différences tiendront du prodige. Il n'est donc pas étonnant que parfois des conflits éclatent entre eux par suite d'un manque d'analogie dans la conception qu'ils se font de la vie et des choses.

Exemple.

i" Version de nounou. — Cet après-midi, les enfants jouaient bien tranquillement ensemble. Nounou en prpfitait pour écrire à sa mère. Elle lui exposait les souffrances de son cœur dans l'exil. Les cochons sont

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moins beaux qu'au pays. Mais les hommes sont plus bruns. Il est vrai que tout le monde' parle français avec un drôle d'accent. On ne mange pas de choucroute. Nounou a maigri, elle ne pèse plus que cent quatre-vingt-deux livres. Les maîtres sont si tracassiers! Il faut se laver les pieds tous les huit jours. C'est malsain. Le jar-. dinier s'est épris d'elle. Mais elle n'oublie pas son Hans. Il ne pleut presque jamais. Il ne fait pas assez froid. Ensuite les femmes n'ont pas de bonnet... Nounou est arrêtée dans l'enchaînement de ses idées. Après quelques secondes d'hébétude, elle s'aperçoit que c'est parce que les enfants poussent des clameurs redoutables. Mlle Lucette, après avoir été bien sage pendant dix minutes, s'est fâchée parce que M. Trott n'est pas bien complaisant. Alors elle lui a jeté des morceaux de bois

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sur la tête. Sur quoi M. Trott lui a donné une grande tape sur la main. Alors elle a hurlé. Il y en a pour un moment à la consoler. Nounou soupire. Elle abandonne sa lettre.

2" Version de Trott. — Trott a été charo^é d'une grrande tâche. Mme Barbe- Bleue et ses deux frères, après la triste fin de M. Barbe-Bleue, ont prié Trott de leur construire un château neuf, l'ancien leur rappelant de trop lugubres souvenirs. Trott s'est senti honoré de cette confiance et s'est mis immédiatement à l'œuvre. Le voilà transformé en architecte du temps des fées; les morceaux de bois de son jeu de construction sont les matériaux les plus rares et les plus précieux. Un palais étincelant commence à s'élever. Déjà les deux frères sont venus le féliciter et lui ont fait présent d'un superbe collier de pierreries,

et, gracieusement, Mme Barbe-Bleue lui a tendu sa main à baiser. Trott se remet à l'œuvre avec une ardeur nouvelle. Mais voici qu'un génie inconnu survient sous les traits de Mlle Lucette. Il a les mains pleines de matériaux nouveaux qu'il apporte au bon architecte. L'architecte les reçoit avec reconnaissance. Le palais croît et s'embellit. Mais soudain le génie est pris d'une rage destructrice; il est envoyé par feu Barbe-Bleue pour détruire l'œuvre de l'architecte féerique. Les larmes aux yeux, Mme Barbe-Bleue supplie Trott de défendre son palais. Trott promet; plusieurs fois il écarte l'agresseur. Enfin, tout est prêt. Il n'y a plus que le toit à poser. Mipe Barbe-Bleue et ses deux frères visitent la maison. Trott se met la tête contre le sol pour les recevoir. Au même instant, par une impulsion perfide dii mauvais génie,

il reçoit sur la tête le palais tout entier, dont les débris ensevelissent Mme Barbe- Bleue et ses frères. Trott est navré, et il a une bosse. Il donne une bonne petite tape sur les mains de Mlle Lucette. Ça mérite bien ça.

3' Version de Mlle Lucette. — Les vices les plus abjects sont concentrés dans l'âme de Trott. C'est un perfide et un faux frère. Mlle Lucette lui avait ordonné de s'amuser avec elle. Elle aurait voulu trottiner par la chambre en s'accrochant à sa blouse. Puis, par égard pour lui, elle s'était résignée à accepter le jeu qu'il proposait. Il devait lui construire une grande tour avec ses bois de construction. Ensuite elle la jetterait parterre. C'est comme ça qu'on fait avec les dominos. Donc elle avait consenti à cela, et, très gentiment, elle venait lui apporter les matériaux nécessaires, sans même exi-

ger de les mettre elle-même en place : excès de complaisance ! Au bout de quelque temps, la tour était bien assez haute. Alors Mlle Lucette a voulu la renverser. Pour jouer, Trott a fait semblant de s'y opposer. C'était une assez bonne idée. On pouvait courir et crier. Mais la meilleure plaisanterie se gâte à durer trop longtemps. Trott ne l'a pas compris. Mlle Lucette a jugé bon de le lui montrer. Donc, pendant qu'il était accroupi par terre, elle lui a précipité la tour sur la tête. Mlle Lucette était toute fière. On peut difficilement, n'est-il pas vrai? imaginer une farce plus plaisante et de meilleur goût. Eh bien! à peine relevé, Trott s'est jeté sur Mlle Lucette et lui a donné une tape. Pas bien forte, certainement, mais c'était une tape. Quelle atrocité! quelle traîtrise! Il n'y a qu'à hurler, hurler indéfiniment...

Au jardin. Bébé rose et bébé blanc. Les mamans causent et regardent. Bébé rose observe bébé blanc. Bébé blanc observe bébé rose. Bébé rose a la bouche ouverte, contemple bébé blanc avec défiance et, dans son angoisse, a laissé tomber sa pelle. Bébé blanc, assis confortablement par terre, examine bébé rose d'un air sévère, les sourcils froncés. L'examen est favorable. Bébé blanc sourit, puis fronce de nouveau les sourcils, grogne et sourit encore. Intimidé, bébé rose dit : « Maman, maman, » et cherche un refuge auprès d'elle. Alors bébé blanc se met en campagne et s'approche de bébé rose, qui murmure : « A peur, a peur. » Bébé blanc fait toutes sortes de mines aimables, relève ses jupes,

se baisse comme pour faire une révérence, gazouille deux ou trois syllabes et, finalement, passe ses deux mains sur les joues de bébé rose terrorisé. Enfin, se dressant sur la pointe de ses pieds, bébé 'blanc pose ses lèvres sur les joues de bébé rose. Les mamans s'exclament et s'attendrissent.

Bébé rose a l'air ahuri. Humiliée, sa maman l'exhorte, le sermonne et le met en confiance. Bébé rose s'enhardit, suit bébé blanc et imite chacun de ses gestes. Puis il veut l'embrasser aussi. Bébé blanc grogne d'un air féroce. Bébé rose s'arrête, réfléchit un instant et essaye de recommencer. Bébé blanc rit et se sauve. Bébé rose court après, en riant et en criant très haut, tout à fait gai et confiant. Bébé blanc se retourne, grogne de nouveau et lui décoche une gifle qui claque. Bébé rose est stupéfié. Un moment il demeure immobile, geignant et

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pensif, et puis il s'en retourne près de sa maman. Il reçoit un biscuit, qu'il se met à grignoter avec satisfaction. Bébé blanc s'approche et veut l'enlever à bébé rose. Bébé rose en cède de bon cœur la plus grande partie et se réserve seulement un tout petit morceau qu'il garde dans sa main. Bébé blanc reo^arde un instant lescros morceau conquis, le jette par terre et, brusquement, arrache à bébé rose la petite bribe qui lui restait. Bébé rose est deux fois gros comme bébé blanc; il se laisse faire avec consternation. Au bout d'un instant, il se baisse pour ramasser le reste du biscuit. Bébé blanc fronce les sourcils et pousse un cri strident. Bébé rose recule. Bébé blanc sourit d'un air mutin, tout en émiettant le biscuit de bébé rose, qui ne le tente nullement. Bébé rose, le cœur gros, l'estomac creux, s'en retourne vers sa ma-

man. Elle pense : « Qu'il est bêta! » L'autre maman gronde bébé blanc en pensant : « Elle est adorable. » Bébé rose s'appelle Jacques; ce sera un gros garçon. Bébé blanc s'appelle Lucette; c'est presque une petite femme.

Puss dort pelotonné au soleil. Il dort voluptueusement. Des rêves affriolants se pressent sous ses paupières closes. Il voit étalés devant lui des monceaux de souris agonisantes, des brochettes de petits oiseaux, des poissons frits, du mou, des laitages. Il dort et, de sybaritisme, il ronronne en dormant. Il ne se doute pas de ce qui le menaee.

Mlle Lucette guigne Puss d'un œil avide. C'est défendu de le toucher. Il fait « pique-

pique » quand on le touche. On le dit, mais est-ce vrai? Un démon souffle le scepticisme dans l'oreille de Mlle Lucette. Il a l'air si doux, si soyeux! Il a tarit de jolis petits poils que ce serait si amusant de toucher, de caresser, de tirailler un tout petit^peu! C'est trop tentant. Nounou ne fait pas attention. C'est irrésistible.

Frémissante d'espoir, Mlle Lucette s'approche à petits pas furtifs. Puss fait dodo, il ne bouge pas. Comme il a l'air gentil! On dirait qu'il rit avec sa bouche fendue. On a dû le calomnier. Il a de jolis petits poils raides près du nez. Il ne fait pas de mal du tout. On doit pouvoir en faire tout ce qu'on veut. On gardera pourtant tous les ménagements possibles avec lui. Mais ces petits poils sont trop drôles. Oh! il faut absolument en toucher un, rien qu'un seul, un tout petit peu, pour voir comment c'est.

2j8 LA PETITE SŒUR DE TROTT

Délicatement, de ses petits doigts pinçants, Mlle Lucette agrippe la moustache blanche... Les événements se succèdent si vite que la plume ne peut les décrire. Quelque chose crache, griffe, saute et s'enfuit... Ahurie, Mlle Lucette contemple sa main, où sont dessinées trois raies rouges... Le sang perle. Ça cuit- Alors elle éclate en sanglots.

Aux notions qu'elle avait sur le mal s'en ajoute une nouvelle. Elle connaissait celui qui vous vient de l'intérieur : quand on a mal comme ça, on est soigné et caressé; elle connaissait celui qui vient de la stupidité des objets : il n'y a qu'à ne pas se jeter contre eux; ils vous laissent tranquilles ; elle connaissait celui qu'on éprouve quand on reçoit une chiquenaude pour avoir fait une sottise : il est légitime et bienfaisant. Ça fait déjà bien du mal. Mai^ il y ^

en plus celui qui vient des êtres malfaisants qui vous font souffrir sans qu'on ait voulu les molester...

Mlle Lucette pleure sur son égratignure. Peut-être, très obscurément, et avec plus de motifs, hélas! elle pleure d'avoir découvert la méchanceté.

Mlle Lucette regarde son livre d'images. Elle y trouve des sensations intenses, profondes, répétées, qui se transforment, s'augmentent et s'élargissent chaque jour. D'abord elle n'était frappée que de la succession et de la diversité des couleurs. C'était déjà une grande joie. Les pages retournées défilaient comme les morceaux de verre d'un kaléidoscope. Mlle Lucette se jouait, sa nounou lui jouait des symphonies

colorées qui lui faisaient savourer la beauté. Peu à peu leur caractère s'est transformé. Outre l'apparence colorée en elle-même, Mlle Lucette a remarqué la surface colorée et ses dimensions. Il y avait des taches de couleur toutes petites et d'autres très grandes. On pouvait être délicatement charmé des premières et pris d'enthousiasme pour les autres. Ensuite, Mlle Lucette a été sensible aux formes. Il y en avait d'agréables à l'œil et d'autres devant lesquelles on fronçait le sourcil. La part du jugement personnel se faisait plus grande. Enfin, Mlle Lucette a saisi la signification symbolique de son livre d'images. Dans les symphonies colorées qui venaient frapper son œil, elle a compris que certains signes avaient une valeur interprétative : qu'on y trouvait le portrait d'un bébé, d'un cheval, d'une maison. Alors elle a été saisie d'une

tendresse plus intime encore pour son livre d'images. Car il lui est apparu comme le livre de la connaissance humaine, comme celui qui renfermait tous les mystères de la science avec leurs explications. Peutêtre a-t-il perdu en valeur proprement esthétique, mais son rôle utilitaire, éducateur et scientifique est devenu prépondérant.

Mlle Lucette regarde son livre d'images avec toute la force de son intelligence, comme le mathématicien scrute son problème, comme le poète cisèle son sonnet. Elle voit devant elle tout l'inconnu qui diminue chaque jour, et sa soif de comprendre est sans limites. Aussi, dans ce travail, elle s'excite, devient rouge et, au bout d'un instant, rit trop, ou grogne, et divague. Maman, prudente, fait enlever le livre. Il faut éviter le surmenage intellectuel,

Mlle Lucette erre par le monde en quête d'aventures. Elle inspecte les meubles et les tapis. Elle en a assez de ses bêtes en caoutchouc et des choses vues. Elle a soif de l'inconnu, de l'inédit, peut-être du défendu. Et à mi-voix elle marmonne des espoirs confus et des vœux incompréhensibles. Tout à coup, ses yeux s'écarquillent. Là, par terre, s'étalent les ciseaux de maman; les ciseaux interdits, fascinants, tentateurs, fruit défendu. Toison d'or fabuleuse!... Les ciseaux! Maman lit et ne se doute de rien. En elle-même Mlle Lucette conclut un marché. Elle va toucher les ciseaux, ce qui est défendu, et puis tout à l'heure on lui donnera une pichenette. Elle y gagne. Mlle Lucette s'assied, touche, tri-

pote, admire. Elle manie l'objet avec prudence, car elle sait que ça pique. C'est adorable. Elle s'amuse royalement. Peu à peu elle s'amuse moins. Deux sentiments désagréables l'oppressent : d'abord c'est monotone de se livrer si longtemps à la même occupation ; ensuite elle a mal agi et doit recevoir une chiquenaude; or, cette chiquenaude se fait attendre. En vain elle fait des signaux à maman. Maman ne prête aucune attention à son méfait. Ça cesse d'être intéressant. Il faut qu'elle comprenne ce qui s'est passé. Lâchant les ciseaux, Mlle Lucette va trouver sa maman et s'efforce de lui expliquer. Peine perdue! maman murmure distraitement : « C'est bien. Tiens-toi tranquille. Nounou va venir. » La détresse inonde l'âme de Mlle Lucette.

D'abord elle a mal agi; son embryon de conscience en souffre; ensuite elle n'a pas

244 l'A PETITE SŒUR DE TROTT

reçu la chiquenaude qui est due, ce qui dérange ses idées de justice; en même temps que le châtiment la chiquenaude est d'ailleurs l'absolution. Mlle Lucette se sent donc malheureuse et très coupable. Elle se lamente longuement, bourrelée de remords. Non seulement elle a péché, mais on lui a refusé la punition à laquelle elle avait droit. Il n'y a pas de danger qu'elle touche encore aux ciseaux.

Ahurie, la bouche à demi ouverte, mademoiselle Lucette contemple Trott. Trott en courant a glissé tout à l'heure. Il est tombé. Il s'est fait un grand bleu au front. Il voudrait bien ne pas pleurer. Mais souvent on ne fait pas ce qu'on veut. Accroupi dans un coin, il pleure et se

lamente en s'essuyant les yeux, mal réconforté par les paroles indifférentes de nounou, qui ne se dérange pas. Ah! si maman était là!

Mlle Lucette contemple Trott. Ça pleure donc aussi, les grandes personnes? Est-ce que ça sent donc quelque chose, ça a une existence propre, ça a bobo en dehors de Mlle Lucette? Cette idée plonge Mlle Lucette dans un abîme de méditations. Finalement elle lui paraît trop invraisemblable pour être adoptée. Il n'y a qu'elle qui ait le droit de pleurer et de crier. Quiconque, à part elle, pleure et crie, n'agit pas comme il doit, sort de son rôle, empiète sur son propre domaine à elle et joue une espèce de comédie irrévérencieuse. Si Trott pleure, c'est qu'il se moque d'elle et s'abandonne à un affreux égoïsme, ou veut abuser sa sensibilité. Elle n'est pas sa dupe. Trott

mérite d'être rappelé aux convenances. Elle s'en charge.

Mlle Lucette s'approche de Trott, qui, à. travers le brouillard de ses larmes, la voit venir et s'attendrit qu'elle veuille le consoler. Et de toute la force de son petit bras elle lui lance une bonne gifle qui claque.

Après déjeuner^ on jette sur le balcon les miettes de pain qui sont restées sur la nappe. Ht bientôt, de tous les coins du jardin, les petits oiseaux s'élancent à tired'aile, s'abattent sur le balcon, etj toc, toc, toc, on entend le claquement seC et dru de leurs petits becs durs qili picdrent très vite sur la pierre.

Perchée sur les genoux de sa maman, Mlle Lucette les aperçoit et s'éxtàsié. Deux

secondt^s elle ne bouge pas et murmure à demi-voix des syllabes de tendresse. Il ne faut pas faire de bruit pour qu'ils ne s'en aillent pas. C'est difficile de contenir comme ça voix, bras et jambes. Mlle Lucette se tortille tant qu'il faut bien la laisser glisser à terre.

— Surtout n'approche pas !

Bien sûr, on n'approchera pas. A distance, Mlle Lucette trépigne sur place et hèle les petits oiseaux. Elle leur explique la pureté de ses intentions. Comme ils sont gentils! Il faut absolument les voir de plus près, les toucher si l'on peut. Mlle Lucette n'y tient plus. Elle se précipite vers les carreaux et y cogne de toutes ses forces. Les petits oiseaux s'envolent épouvantés Alors elle demeure surprise et consternée. Elle les appelle et les gronde. Ils ne reviennent pas. Us sont partis. Hier, c'a été

la même chose. Ce sera la même demain. D'où Mlle Lucette concevrait-elle que les petits oiseaux puissent avoir peur d'elle?

Mlle Lucette joue avec sa poupée. Jadis elle lui a arraché tous les cheveux sans exception et extirpé les deux yeux. Cela n'empêche pas les sentiments. Elle la berce tendrement dans ses bras, la tête en bas et les pieds centre son cœur. Elle lui murmure de doux conseils et des déclarations d'amour. Ses gestes brusques et vifs de petit pantin à ressort se font câlins et soigneux comme des caresses de petite mère...

Mais voilà maman qui rentre de faire d€s visites. Mlle Lucette plante là sa poupée et se précipite. Elle accable sa maman d'objurgations passionnées, saisit ses jupes,

t'AGËS D'HISTOIRE 249

crie, rit, saute et danse, n'a pas de cesse que maman ne se soit assise et ne l'ait prise sur ses genoux. C'est une explosion d'allégresse, un flot débordant des sentiments les plus ardents et les plus câlins...

Tout à coup Mlle Lucette s'arrête et demeure immobile. Ses yeux se sont fixés sur un point. Aveugle et chauve, la poupée gît, lamentable, sur le nez. Mlle Lucette l'a aperçue. Et, après une seconde d'hésitaticn, la voilà qui dégringole des genoux de sa maman et se précipite. Elle relève sa poupée par un pied et lui gazouille mille consolations en embrassant indistinctement son dos, son ventre et ses joues décolorées. Et puis elle revient très vite chez sa maman et d'un geste de prière lui tend la loque presque informe. Il ne faut pas faire de jaloux. Petits et grands ont tant besoin de baisers, de tendresse et d'amour!

Quand Trott se réveille le matin, d'habitude il ne se réveille pas tout à fait d'un seul coup. Il y a d'abord une espèce de petite léthargie très douce où l'on est délicieusement embrumé. Il semble qu'on voudrait y rester toujours, tant on s'y trouve bien. On l'apprécie doublement parce qu'on sent bien que ça ne va durer qu'un instant, et aussi parce que cette brume légère ne fait que doucement voiler un tas de choses agréables qui s'y estompent dans un lointain moelleux qui peu à peu se précise. On est déjà tout joyeux avant d'avoir les yeux

ouverts. Il y aura le déjeuner; — quelle bêtise fera Lucette aujourd'hui? — il y a un joujou neuf; — on aura un très bon dessert à midi; — peut-être fera-t-on une promenade en voiture. C'est comme si peu à peu une série de phares étincelants venaient dissiper cette vapeur du matin : et tout à coup on se trouve plein d'une clarté si gaie où luisent tant de perspectives souriantes qu'il vous semble que jamais le jour ne suffira pour tout cela. Alors, réveillé pour de bon, on saute de son lit et on court à sa toilette, impatient de revivre.

Mais ce matin, quand Trott s'est réveillé, cela n'a pas été comme d'habitude. Avant qu'il ait eu les yeux ouverts, il s'est senti le cœur oppressé par quelque chose de lourd et de noir. Et il aurait voulu pouvoir se rendormir pour longtemps, peutêtre pour toujours, afin de ne pas savoir...

Trott ne connaît pas encore les réveils lugubres, et il a peur de toutes les choses tristes qu'il apercevra dès qu'il aura soulevé ses paupières... Mais il n'y a pas moyen de se rendormir. Trott se réveille. Il se réveille de plus en plus. Il faut bien ouvrir les yeux, regarder et se souvenir. Il y a un vilain jour gris qui s'harmonise avec ses pensées. Le vent précipite aux vitres de gros paquets de pluie. Il siffle lugubrement au loin et tout à coup hurle en rafale. Ce n^est pas gai. Mais Trott n'y ferait pas attention s'il n'y avait pas autre chose.

Depuis quelques jours on riait beaucoup moins à la maison. Maman, qui a toujours tant d'entrain, restait très longtemps silencieuse. Et papa, qui est toujours très bon, était plus tendre et vous regardait quelquefois avec des yeux comme s'il rêvait. Bien entendu, Trott n'avait pas remarqué tout

cela. Mais il s'en est souvenu après ce que papa lui a dit hier.

On prenait le café après déjeuner. Trott, perché sur le genou de son papa, venait de sucer un canard. Il riait parce que papa faisait sauter son genou et essayait de le désarçonner; mais il se cramponnait très fort, et son papa lui disait : « Tu t'accroches comme un petit singe. » Trott a été très fier, et il a fait des questions sur les singes. Papa lui a donné quelques renseignements très curieux. Alors Trott a déclaré qu'il aimerait beaucoup en avoir un; sur quoi papa a répondu : « Je t'en rs^pporterai un à mon retour, si ta maman le permet. »

« A mon retour! » Est-ce que papa va repartir?

Papa a tâché de plaisanter. Mais il n'avait pas l'air d'en avoir très envie.

— Mais oui, mon petit bonhomme, je vais être obligé de faire un petit vpy^^e. Quand on est marin, il faut bien être quelquefois sur Teau.

Trott n'a pas tout à fait compris d'abord. Papa s'en va quelquefois pour plusieurs jours, et puis il revient. On. sait qu'il n'est pas bien loin et que, si l'on avait besoin de lui, il serait là tout de suite. On se sent protégé et rassuré quand même il n'est pas à la maison. Trott a cru d'abord que papa s'en allait pour un voyage comme ça. Mais il paraî^ que non. Les singes habitent dans un pays qui est très loin. Et papa va rester absent un temps si long qu'on ne peut presque pas l'imaginer : plu3 de temps qu'il ne s'en est écoulé depuis que Mlle Lucette est venue au monde. Et on dirait qu'elle a toujours été là.

Aussi, à mesure que l'après-midi s'^vai}-

2s6 LA PETITE SŒUR DE TROTT

çait, Trott s'est senti de plus en plus triste et plus abattu. Est-ce bien possible? Maintenant que maman sait qu'on a dit la chose à Trott, elle ne se cache plus autant; elle laisse voir à son petit garçon qu'elle a les yeux tout drôles. Il a le cœur très meurtri. On dirait que la maison est pleine de quelque chose de noir.

Il n'y a que Mlle Lucette qui demeure d'une indifférence complète dans la tristesse générale. Elle trottine avec sérénité de droite et de gauche, gazouille des tas de choses compliquées aux morceaux d^ papier qu'elle se plaît à déchirer, va dire à chacun un petit mot d'amitié, danse toute seule avec des grâces pataudes de petit ourson et court quêter des compliments, négligente tout à fait des égards qui sont dus au chagrin. Il est certain que la séparation, quand même elle en concevrait l'instant

prochain, l'affecte médiocrement. A quoi bon tant s'affliger que papa s'en aille, puisqu'il reste d'autres visages de connaissance? Après son départ, quand on lui demandera de ses nouvelles, elle lèvera les bras avec un grand geste : « Patil » Il est parti. Et cela voudra dire : « C'est une chose réglée; je n'y peux rien; parlons d'autre chose. »

Quand elle est venue demander à Trott de jouer avec lui, Trott a essayé de lui expliquer le grand malheur qui était suspendu sur leurs têtes... Elle a écouté d'un air très attentif, a fait avec des mines de sympathie plusieurs observations peu compréhensibles, puis, visiblement ennuyée du sérieux de son interlocuteur, a exécuté une série de grimaces pour le dérider, a éclaté de rire, et finalement a été si drôle qu'au lieu de partager le chagrin de Trott, elle a fini

par le lui faire oublier. Et c'est accroupi sur le parquet et surchargé des animaux en caoutchouc de Mlle Lucette, que tout à coup il s'est rappelé que son pauvre papa allait partir dans deux jours. Il a rougi de son manque de cœur, et un moment a été indigné contre Mlle Lucette, qui, non contente de se montrer elle-même d'une insensibilité révoltante, réussissait à pervertir le cœur d'autrui. Mais on ne peut pas- lui en vouloir sérieusement. Elle est trop petite. Elle ne comprend pas. Elle ne comprend pas que dans deux jours la maison sera vide, puisque papa ne sera plus là; puisqu'il voyagera là-bas, très loin, sur un bateau qui est très grand quand on le voit près du bord, mais qui aura l'air d'un oiseau fragile, d'un chiffon, d'un point, d'un rien, quand il sera seul au milieu de la grande mer murmurante.

Et le soir, avant qu'il s'endorme, Trott écoute la longue plainte du vent qui se lève et le bruissement confus de la mer qui gronde. Et il se sent oppressé par le vent, par la mer, par la nuit et par ses pensées de souffrance. Il se souvient des imaa[-es sinistres qu'il a vues, où des hommes s'accrochent à des épaves et sont écrasés par des vagues monstrueuses. Il se rassure un peu en songeant que papa est si fort et si adroit qu'aucun mal ne peut l'atteindre. Mais l'angoisse est trop poignante ; le sommeil s'enfuit, et il reste éveillé très longtemps, voyant défiler des ombres qui font peur.

Tout à coup la porte de la chambre s'ouvre. Avant de se coucher, le papa et la maman de Trott viennent l'embrasser.

Quelquefois, il se souvient, presque en rêve, il a vu deux têtes se pencher sur lui...

26o LA PETITE SŒUR DE TROTT

Mais, ce soir, il est trop réveillé, il se dresse sur son lit, et maman pousse un petit cri effrayé en l'apercevant :

— Qu'as-tu, mon chéri?

Papa croit comprendre. Il ne dit rien.

Mais maman s'imagine que Trott est malade. Elle l'interroge. Trott ne veut pas répondre exactement. Ce sont des choses qu'on ne dit pas. Et puis maman aurait trop de peine. Enfin, il murmure tout bas :

— J'entendais trop la mer. Ça me faisait peur.

Alors maman voit les yeux rouges de son petit garçon. Elle regarde papa. Et tous, sai^ qu'ils se parlent, se comprennent. Tout à coup une terrible rafale hurle aux vitres, s'engouffre dans la cheminée et se termine en sanglot; et après on entend, très net, le crissement sec et aigu des galets que la vague entraîne dans son ressac. Et Trott

et sa maman fondent en larmes, tandis que papa sourit d'un air rassurant. Il se penche pour embrasser son petit garçon et murmure d'un ton de bonne humeur :

— Il fait un peu mauvais temps ce soir. Mais un bon marin et un bon bateau ne feraient pas seulement attention à cette bourrasque.

La porte s'est refermée derrière eux.

Heureux de les avoir vus, le cœur dégonflé d'avoir pleuré, soulagé par ces tendres paroles, épuisé d'avoir veillé, Trott, malgré le vent et la mer, s'endort d'un lourd sommeil.

Mais ce matin le souci l'a repris. Il déjeune machinalement, sans appétit. Papa s'en va demain. Il n'écoute pas les discours expressifs de Mlle Lucette. Papa s'en va. Il regarde placidement arriver Miss. Papa s'en va. Il répète machinalement ses leçons.

Papa s'en va. Quand Miss est partie, il n'a pas envie de courir et de sauter. Papa s'en va. Il va regarder par la fenêtre. Il fait encore mauvais temps, un peu moins, pourtant. De gros nuages se poursuivent dans le ciel comme des oiseaux lourds. Il y a quelques taches bleues. La pluie a cessé. Une espèce de rayon de soleil essaye de glisser. Ce serait amusant si on n'était pas triste.

Tout à coup papa entre.

— Veux-tu faire un tour de promenade avec moi avant déjeuner? J'ai une ou deux commissions.

Malgré son chagrin, Trott est enchanté.

C'est un honneur rare de sortir avec papa. En ce moment, il est plus inappréciable que jamais.

Coiffé de son béret et enfoui dans sa vareuse, Trott chemine à côté de son papa.

Le ciel s'est bien dégagé, le soleil brille. Il va faire beau. Trott écoute son papa lui expliquer un tas de choses qui font du bien au cœur. Il paraît d'abord que deux ans à passer en mer passent beaucoup plus vite que deux ans à terre. Et puis, maintenant ^ue Trott est plus grand et qu'il aura plus à travailler, les journées vont lui paraître bien moins longues. Trott serait volontiers sceptique, mais puisque papa le dit... Il ne faut pas croire non plus que la vie que va mener papa soit si terrible. Il y a les tempêtes, c'est vrai; mais il n'y en a pas souvent; et presque nulle part elles ne sont aussi fortes qu'ici. On s'en moque, on les laisse passer. Oui, mais les naufrages? Les naufrages, ça n'arrive plus; ça n'arrive qu'aux petits bateaux à voile, mais pas aux grands bateaux de guerre. C'est possible, mais quand on va en guéfré, dnris<|ue

d'attraper des coups, de mauvais coups... On ne fait presque jamais la guerre. Et puis papa n'a-t-il pas son sabre et son bateau de gros canons?... On sera vainqueur. Tout ça, c'est vrai; c'est vrai, sans doute... On voit des pays merveilleux avec des hommes de toutes les couleurs, des fruits exquis, des fleurs étonnantes, des oiseaux étincelants, des masses de bêtes de toute sorte... Est-ce que ça n'est pas bien beau, tout cela?

Les nuages sont balayés. Le ciel est presque tout bleu. A peine s'il demeure à l'horizon une bande noire.

Trott enthousiasmé déclare :

— Quand je serai grand, je veux être marin.

■ Papa sourit. 11 y a beaucoup de choses dans son sourire, des choses heureusement que Trott ne peut pas démêler. Des ombre»

épouvantables se dressent dans son souvenir... Ah! non, Trott ne sera pas marin. Papa reprend la conversation. Tout le long de la promenade, à part quelques stations dans les magasins, il raconte à Trott des masses de choses intéressantes. Il écrira très souvent, papa. Par chaque courrier. Et quand il reviendra, il rapportera beaucoup de choses à Trott. Quoi? Ah! on ne peut pas dire encore. On verra. C'est une surprise. Il faudra que Trott lui écrive aussi; pas encore de très longues lettres, puisqu'il n'est pas un bien grand écrivain, mais des petits mots pour dire si Lucette est bien sage et si Trott sait bien ses leçons. Oui, Trott écrira. Quoique ça ne l'amuse pas beaucoup, il mettra quelques lignes (^ans chaque lettre que maman enverra.

Mais tout ça, ça ne sera pas la même chose que {.le se voir tous les jours et de se par-

1er. On ne peut pas dire grand'chose avec du papier.

Trott et son papa retournent vers la maison. La bande noire commence à monter dans le ciel. Le soleil commence à pâlir. Tout à l'heure il brillait, pendant que papa racontait ses histoires; alors c'était facile de le croit-e ; maintenant c'est plus difficile. A un détour du chemin, la mer apparaît. Utie mer mauvaise, avec des teintes brunes, violettes, presque noires, une mer qui se cabre çà et là en vagues blanches. Elle ne dit rien de bon; et de nouveau, en la voyant, Trott se sent le cœur serré.

Papa continue. 11 faudra que Trott soit bien gentil avec tout le monde et particulièrement avec sa maman. Car maintenant il sera le seul homme dans la maison. La dernière fois que papa est parti, Trott était encore un bébé; il ne pouvait pas être bon

à grand'chose. Mais maintenant il doit être le compagnon fidèle de sa maman. Et papa peut la lui recommander, et sa petite sœur aussi, comme il ferai à un ami, à un autre homme. N'est-ce pas, Trott?

Il fait maintenant un ciel presque tout noir. Brusquement, le soleil s'est enfui et, brusqueniènt, un grand coup de vent passe, secouant avec fureur les arbres, faisant battre les volets, un coup de vent qui aurait jeté Trott par terre s'il ne l'avait pas aplati contre un mur.

Quelques grosses gouttes de pluie commencent à tomber. L'âme de Trott est ressaisie d'àiigoisse, et quand papa répète sa question :

— N'est-ce pas, Trott, maintenant, je puis te f)arler comme à un homme?

Trott, conscient de sa faiblesse, conscient du peu qu'il est devant les bour-

a68 LA PETITE SŒUR DE TROT T

rasques du ciel et de la vie, Trott ne peut s'empêcher de murmurer ; , — Oui, papa, mais, tu sais, je suis encore si petit! Alors, j'aurais tant besoin que tu restes encore à la maison !

Papa serre plus fort la main de son petit compagnon. Il voit, comme si elle était étalée sous ses yeux, toute sa petite âme loyale, sincère et effrayée. Oui, c'est vrai que Trott est encore très petit, que Lucette l'est beaucoup plus encore, et que maman aussi, toute tendre et charmante qu'elle est, se trouve souvent bien désemparée dans les tourmentes de la vie. En lui-même papa soupire. Pourtant il faut partir. Voilà la grille du jardin franchie. Des torrents de pluie ruissellent. En attendant qu'on leur ouvre la porte de la maison, papa interroge encore une fois :

— Je sais, Trott, que tu es encore un

tout petit homme. Mais promets-moi pourtant d'être un très brave petit homme.

Alors Trott promet d'une voix grave et pénétrée.

Toute la journée, dans la maison, ce sont des allées et venues. Tout le monde est affairé. Il y a des malles ouvertes çà et là. Toutes sortes de paquets d'aspect bizarre sont éparpillés. On voit passer les bonnes avec le linge de papa et avec ses habits. Lucette erre à l'aventure et vient regarder dans chaque malle d'un air connaisseur.

Elle rit, elle bavarde, elle tombe, elle se relève, elle rit de nouveau. Jip aussi circule à pas pressés et va flairer dans les coins, comme s'il pressentait un changement prochain. Et ces deux membres de la famille, les plus modestes, sont probablement les plus utiles et les plus bienfaisants. Car ils

forcent l'attention, ils obligent à rire, à se fâcher, à gronder, à secouer par instants la pensée qui plane comme une nuée lourde et qui s'affaisse davantage avec la chute du jour. Heureusement aussi, il faut se dépêcher de finir les paquets, de trouver quelques objets oubliés, de donner quelques ordres indispensables. Quoiqu'il soit toujours bien triste au fond, Trott se sent pourtant une certaine vanité quand on le charge d'une perquisition dans le dernier tiroir de la commode ou qu'on lui confie des instructions à transmettre à Thérèse ou à Jane... Mais les heures s'écoulent, les heures qni ne reviendront pas. Les aiguilles de la pendule hâtent leur allure. Elles ne sont pas bien douces, ces heures. Pourtant on les regrettera bien des fois. Les malles s'achèvent, n n'y aura plus demain qu'à les fermer. Tout ronvrn»o né< pss.-iir'" o^t nchcvé-

Le soleil s'est couché. La tempête se lève de nouveau, le vent crie ses menaces et la pluie crépite aux carreaux. Toute noire, la nuit, qui va être la dernière, est descendue.

On est réuni au coin du feu, la lampe allumée. Papa est assis dans un fauteuil. Maman est sur une chaise basse, tout à fait à côté de lui. Pas bien loin, Trott est accroupi, et Mlle Lucette se promène à petits pas à droite et à gauche. Elle cause amicalement au feu, fait des remontrances à la pluie qui bat aux fenêtres et examine tous les coins du plancher, avide d'y découvrir quelque épingle ou quelque bout d'allumette. De temps en temps, elle accourt et raconte une histoire inintelligible. Et Trott est toujours, malgré lui, un peu indigné de son manque de cœur.

Mais voici nounou qui viçnt l'emporter.

Les bonsoirs habituels se sont échangés avec les drôleries coutumières. Elle est partie. Alors, son babil disparu, le silence se fait plus douloureux dans la chambre. Papa, pensif, regarde le feu en essayant de raconter des choses peu intéressantes. Appuyée contre lui, maman lui murmure très bas des mots qu'on n'entend pas. Trott, immobile, pense que tout est bien triste, mais que papa et maman doivent avoir encore plus de chagrin, puisque ce sont des grandes personnes. Et il se reproche d'avoir porté un jugement téméraire sur Mlle Lucette. Elle qui était toute petite, elle savait un peu les distraire; tandis que lui, qui est plus grand, il ne trouve rien pour les consoler. Maintenant qu'on se tait depuis si longtemps, c'est encore plus difficile de dire quelque chose. 11 faudrait pourtant trouver une parole douce, qui ne soit pas indis*

Crète, qui puisse donner un peu d'espérance...

Silencieux, papa songe à ceux qu'il va laisser derrière lui, aux maladies possibles, aux inquiétudes, aux longs jours sans nouvelles, à toutes les choses obscures de l'avenir, au revoir trop lointain et toujours douteux. Silencieuse et plus torturée, maman pense aux accidents de la mer, aux tueries, aux maladies rongeuses et épuisantes, aux fièvres, aux pays mangeurs d'hommes, à toutes les horreurs possibles ; et tout se termine par la vision d'un monsieur en uniforme qui vient annoncer, avec beaucoup de ménagements, qu'un officier de plus ne reviendra pas du pays jaune. Et le vent qui hurle a l'air de ricaner : « Tu as raison. » Une petite voix tinte tout proche :

— Heureusement, n'est-ce pas, que le bon Dieu est partout?

Papa et maman se regardent avec*une douleur moins amère, et ils se souviennent de Trott. Ils disent : « Oui, mon chéri, » et, de nouveau, ils peuvent échanger quelques paroles pâles, malgré la fuite vertigineuse des minutes qui s'envoient sans retour.

XVÏ

Il y a un vide dans la maison.

Il y a des moments où l'on ne s'en aperçoit pas. Rien n'a l'air changé. Il semble que tout marche comme d'habitude. Trott s'amuse. Trott se promène. Trott a ses leçons comme toujours. Et, tout à coup, on ne sait pas pourquoi, voilà que quelque chose vient vous traverser comme une espèce de douleur sourde ou très aiguë. Ça fait très mal.

L'autre jour, Trott a été chez le dentiste. Il paraît qu'il y avait une vilaine paresseuse de dent qui aurait dû s'en aller depuis long-

temps et qui s'obstinait à garder la place où la jolie dent neuve aurait dû s'installer. On l'a enlevée. Cela a été terrible. Mais ça n'a duré qu'un instant. Seulement, après, on se sentait la bouche toute drôle. Sans doute quelquefois on n'y faisait pas attention, on oubliait, et on s'amusait comme avant. Mais, d'habitude, il y avait une espèce de gêne douloureuse qui vous mettait tout à fait mal à votre aise, et tout à coup, si quelque chose venait à toucher la pauvre gencive endolorie, alors c'était une douleur lancinante qui vous donnait envie de crier et vous remplissait les yeux de larmes.

C'est tout à fait comme ça depuis que papa est parti. Et pourtant voilà déjà trois jours qu'il n'est plus là. Est-ce que ce sera la même chose pendant deux ans et plus? Maman est allée l'accompagner jusqu'à Toulon. Elle est revenue hier.

Oh! la pauvre maman de Trott! Quelle figure elle avait quand elle est revenue! Trott n'est pas très grand physionomiste : mais pourtant on voyait trop bien qu'elle n'avait envie que d'une seule chose, qui était de pleurer de toutes ses forces, de pleurer jusqu'à ce qu'elle s'endormît de fatioue et de chaorrin. Trott avait tant de peine ! Il aurait tant voulu lui dire : « Pleure, ma pauvre petite maman, pleure tant que tu peux. Ne parle pas. Ça te fera du bien. » Mais on ne peut pas dire ces choses-là. Et maman ne voulait pas pleurer. Elle s'est occupée de beaucoup de choses, a parlé, a fait des rangements. Sans doute elle avait promis au papa de Trott d'avoir du courage. Elle a réglé le ménage, fait ses comp* tes, tout comme d'habitude. Elle a joué avec Mlle Lucette; elle lui a appris un jeu nouveau cjui l'amuse beaucoup : on cache

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