SCÈNE
MARIA, MARGUERITE, puis LÉO.MLXE Maria s'assied
Si je ne puis pas prendre le train de cinq heures, je vais être forcée de dîner toute seule à Paris, moi...
MARIA
Et moi, mon gros... qu'est-ce qu'il va dire?
MARGUERITE
Et Léontine, lorsqu'elle va savoir cela...
MARIA
Allons-y!... Voulez-vous débiter ..
MARGUERITE, vo. au bureau ei écrit sous la dkli'ede Maria.
C'est ça, dépèchons-nous.
MAIIIA
Un numéro 14, ruban de faille; un 31, garniture velours de soie...
MARGUEIUTE
Velours de soie.
MARIA
l^n, deux, trois, quatre, cinq arisloches...
{File place brutalement les cltappatt.r dans la caisse.) Et allez donc ! c'est remballage du dimanche. {On entend, au dehors, un bruit de grelots, des cris lointains : u Voilà jjour les courses... Auteuil ! » — Maria va à une fenêtre.) La dernière voilm^e pour les courses... Mon pauvre gros qui entend ça, qu est-ce qu'il doit dire ! Le cœur doit lui saigner... {Timbre.) Voilà Léon ti ne... {Entre Léontine.)
LÉn.NTINE
Est-ce qu'on s'en va, Maria?
MAHIA
Ah ! ben oui ! Il faut emballer tout ça... pour cette espèce de madame Dubois d'Arras...
LÉONTINE
Jamais on n'aura fini ce soir... D'abord, Charlot n'est pas là pour les porter.
MAHIA
C'est vrai qu'il en prend à son aise, le noyé de M. André... En voilà une acquisition !
LÉONTINE
Alors?... Est-ce qu'on emballe tout de même?
MAIUA
Qu'est-ce que vous voulez !... Allez, Marguerite. {Elle dispose les chapeaux sur le comptoir.) Deux canotiers, trois cyclistes. {Les jetant dans la caisse) Tiens, tiens, tiens, et tiens !...
LA l'ETIlH AMIE
LÉONTINE
Oh ! Maria !... Si M. Logerais s'en apercevait...
MARIA
Emballage du dimanche, je vous dis!... Deux canotiers, trois cyclistes... Je rage encore plus que si c'était d'autres modèles.
LEONTINE
Je suis comme vous... Des chapeaux de deuil, ça me ferait moins... En voilà des chapeaux de deuil... Comment, ils s'en vont ceux-là! C'est pas malheureux... Seulement il faut les rafraîchir...
MAKIA
Rafraîchissons!... Ce qui me console c'est de penser que c'est la dernière fois...
LÉONTINE
Si vous saviez le beau temps qu'il fait dehors... La première belle journée de printemps...
MARIA
Ne me dites pas ça ! Ne me dites pas ca !
LÉONTINE
Savez-vous qui j'ai rencontré .. Marie Lamare... tu sais bien, Marie Lamare... Marguerite, tu te rappelles. . . Marie Lamare qui était chez Radety?.. . Elle a maintenant chevaux et voitures.
MARIE
Y en a-t-il qui ont de la veine !
LA PETITK AMIE
LEONTINE
Et elle porte des chapeaux de deux cents francs.
Cela vaut mieux que de gagner trois francs par jour à les fabriquer.
LÉONTINE
Il paraît qu'elle va entrer au théâtre... aux Variélés.
MARIA
Encore une de casée !
LÉONTINE
Yolande d'Orléans dont on parle tant, c'est aussi une ancienne de la mode... Elle s'appelait Berthe Braquet...
MARIA
Et Suzanne d'Anjou, et Jeanne de Croix, et Armande Bijou qui a un hôtel aux Champs-Elysées...
LÉOiNTINE
C'est vrai, ce sont toutes des anciennes de la mode... [Un lonrj silence. Chacune rê/Iéchil.)
MARIA
C'est assommant de travailler le dimanche.
LÉONTINE
Oui, il vous vient des idées noires.
MARIA
Et pendant ce temps-là, Jeanne se pavane aux
LA l'ETlTH AMIE
Voilà ce que c'est que d'être bien avec le patron.
MARIA
Il ne vous a encore rien dit, à vous, Marguerite...
MARGUERITE
Non... Mais puisque vous croyez que Jeanne...
MARIA
Ça n'est pas ça qui le gêne.
MARGUERITE
Et madame Logerais, elle ne s'aperçoit de rien?
LÉONTINE
Si.
MARGUERITE
Qu'est-ce- qu'elle dit?
MARIA
Qu'est-ce que vous voulez qu'elle dise?... D'après ce que m'a raconté une vieille ouvrière, il paraît que la première fois, elle a eu un chagrin de tous les diables .. Elle voulait quitter son mari... seulement, quoi? elle ne pouvait pas faire marcher la maison toute seule...
LÉONTINE
On m'a dit que si elle est restée, c'est à cause de son fils.
Possible.
LA l'ETITE AMIE
MARGUERITE
Et maintenant?...
MARIA
Maintenant?... Maintenant ça ne lui cause pas plus de plaisir qu'avant, seulement, elle fait semblant de ne rien voir et elle s'arrange pour trouver un prétexte à mettre dehors celle que le patron a distinguée, voilà tout.
MARGUERITE
C'est gai.
MARIA
Faut prendre la vie comme elle est.
LÉONTINE
lu verras pour Jeanne lorsqu'elle se sera aperçu de quelque chose...
MARIA
C'est qu'elle cache bien son jeu, la mâtine...
LA VOIX DE LOGERAIS, au dehovs.
Mademoiselle Marguerite...
LÉONTINE
Il t'appelle...
Il m'ennuie... Vous devriez bien y aller, vous,
LOGERAIS, jjaraissant.
Mademoiselle Marguerite... voulez-vous venir un moment, s'il vous plaît ?
MARGUERITE
Oui, monsieur. [Elle sort jxir la fiauchc.)
LÉONTINE
J'ai bien peur que cette pauvre Marguerite...
MARIA
Oui... Depuis quelque temps, il la regarde avec des yeux que je lui connais...
LÉONTINE
Et il l'assomme de compliments qu'elle fait semblant de ne pas comprendre.
MARIA
Oui, mais ce sera comme avec M, Rattier, il arrivera un moment où elle ne pourra plus continuer.
LÉONTINE
Vous avez vu comme elle paraissait ennuyée d'aller le retrouver, tout à l'heure.
MARIA
Parce qu'elle sait qu'il est seul dans l'atelier... {Entre Marguerite, toute rouge, bouleversée. Elle ferme violemment la porte.)
MARGUERITE, à mi-Voix.
Vieux misérable !
LA VOIX DE LOGERAIS, après un silence.
Mademoiselle Marguerite.
MARGUERITE, sans hovger.
Monsieur.
LOGERAIS, au dehors.
Apportez-moi les échantillons de la rue Vivienne.
MARGUERITE, (Le même.
Je ne sais pas où ils sont.
LOGERAIS, de même. i
Gherchez-les. .Ven ai besoin.
MARGUERITE, de même.
Je ne les trouve pas, monsieur. \Enlr<' Loijel'dis.)
LOGERAIS
Je VOUS dis de les chercher. Vous ne voulez pas m'obéir?
MAiiGUERiTE, le regardant en face.
Non, monsieur.
LOGERAIS, aux autres.
Vous pouvez vous en aller, mesdemoiselles.
MARIA
Bonsoir, monsieur Logerais.
LÉOiSTirvE ,
Bonsoir, monsieur Logerais.
LOGERAIS
Restez, mademoiselle Marguerite. Vous fermerez à six heures.