SCÈNE PREMIÈRE
JEANNE, LEONTINE, puis MARIA. {Au lever du rideau, Léontine brosse des chapeaux, redresse les plumes et les rubans. Jeanne, assise, recoud une bride. Pendant toute la scène, elles sont ainsi occupées à rafraîchir les chapeaux exposés. Entre Maria par la gauche.)
MARIA, portanl des chapeaux.
Il n'est pas là, le patron?... Voilà ses modèles...
Regardez-les donc, Léontine, est-ce que vous croyez qu'il sera content ?
LÉONTINE
Je le crois...
Laissez-moi voir s'il coiffe bien, celui-là... [Ello Ir lui met sur la tête.)
LÉONTINE
Il n'est peut-être pas assez « en l'air », comme dit M. Logerais.
MARIA
Vous croyez... J'ai mis une aigrette au-dessus du nœud de velours pour le rendre plus léger... [Liih-etirant le chapeau. )Eniin^ on verra... Chaque fois que je lui montre un nouveau modèle, j'ai une peur bleue... Et puis, flûte !...
.lEANNE
A la bonne heure! laissez-le donc crier...
MARIA
Et la nouvelle, elle est en course ?
LÉONTINE
Oui.
JEANNE
Elle est allée à la maison de commission de la rue Hauteville.
MARIA
Vrai ! . . . [liiant.) OJi ! la pauvre fille ! . .
LÉONTINI']
N'ayez pas peur, elle saura se déhroniller. MARIA, reprenant son chapeau.
Je réfléchis, je vais placer l'aigrette de l'autre côté. {Elle s'installe et travaille.) C'est vrai, elle est votre amie. Vous la connaissez depuis longtemps?
LÉONTINE
Nous avons- été à l'école ensemble.
JEANNE
Elle est très gentille.
MARIA
Il me tarde qu'elle soit rentrée pour savoir comment elle se sera tirée des pattes de M. Rattier.
JEANNE
Il n'est pas ordinaire, celui-là...
MARIA
On a beau en avoir vu un peu de toutes les couleurs...
LÉONTINE
Et c'est que le patron vous recommande d'être aimable, encore !
JEANNE
Dame, c'est un de nos plus gros clients.
LÉONTINE
Moi, pour m'en débarrasser, je lui ai donné une
fois un rendez-vous sous la porte Saint-Denis. Il a été content avec ça... J'ai passé exprès devant, en omnibus... Je l'ai vu de loin qui lisait les affiches pour se distraire. Je riais tellement que j'avais l'air d'une folle...
MARIA
Moi, il a fallu que je me laisse embrasser.
JEANNE
Vrai ?
MARIA
Tiens ! plutôt que de perdre mon emploi.
LÉONTINE
Nous, nous pouvons encore lui échapper... Mais les placi ères...
MARIA
Oh 1 les placières... c'est réglé comme un papier de musique. Si elles sont laides, il ne leur achète rien; alors, M. Logerais les met à la porte...
.lEANNE
Dame...
LÉONTINE
Et si elles sont à peu près... c'est pour elles, à prendre ou à laisser.
JEANNE
Elles acceptent presque toutes.
Il faut bien vivre.
JEANNE, à Léonlinc.
Elle a quelqu'un, votre amie... Comment? Mademoiselle Marguerite?
LÉO.NTINE
Non.
MARIA
A son âge, et jolie comme elle Test?
JEANNE
Il n'y a donc pas longtemps qu'elle est dans la mode?...
MARIA
Dites donc, yous!...A vous entendre on croirait que nous sommes toutes des je ne sais pas quoi...
LÉONTINE, à Jeanne.
Si. Elle y est depuis l'âge de douze ans.
JEANNE
Vous ne me ferez pas croire qu'à son âge... Quel âge a-t-elle ?
LÉONTINE
Vingt ans...
JEANNE
Oui. A vingt ans, il y a bien eu quelqu'un qui lui a fait la cour...
LÉONTINE
Elle a été pour se marier, il y a deux ans. Seulement, les parents du jeune homme n'ont pas voulu.
MARIA
Parce qu'elle n'avait pas de dot?
LÉONTINE
Naturellement.
JEANNE
Et qu'est-ce qu'il faisaitdonc, le jeune homme?
LÉONTINE
Il était petit employé aux écritures.
MARIA
Et elle laimait?
LÉONTINE
Beaucoup.
MARIA
Moi, je me serais asphyxiée avec lui...
JEANNE
Oh!
Tiens ! Ça aurait appris aux parents... {A Léonline.) Elle ne doit jamais rire, alors.
LÉONTINE
Au contraire, elle est très gaie.
MARIA
Elle n'a donc pas de cœur?
LÉONTINE
C'est dans les romans, qu'on est toujours triste d'un chagrin qu'on a eu. Naturellement, elle a beaucoup pleuré... Et puis, quoi?... le jeune
homme s'est marié, alors elle s'est dit que ça ne lui servirait à rien de mourir de tristesse...
JEANNE
Elle est chez ses parents ?
LÉONTINE
Oui.
MARIA
Ils sont bons pour elle?
LÉONTINE
Mon Dieu... oui... Comme tous les parents.
JEANNE
Qu'est-ce qu'il fait, son père?
Il est serrurier. Elle n'a plus sa mère. Son père est remarié.
JEANNE
Elle est heureuse, chez eux...
LÉONTINE
Comme tout le monde... Il n'y a que lorsque son père a bu un coup...
MARIA
C'est comme chez nous... Ces soirs-là, on voudrait bien être autre part.
LÉONTINE
Moi, c'est à cause de ça que je suis partie...
MARIA
Je croyais que vous aviez quitté votre famille à cause de...
LEONTINE
Non... A ce moment-là, je n'avais pas encore mon ami... Je m'ennuyais, chez nous.
MARIA
Comment ça?
LÉ0NTI^E
Eh bien, je ne sais pas comment vous expliquer... Seulement, n'est-ce pas... ici, on voit tout le temps des gens riches;... il faut apprendre à bien parler, à être polie, à dire des mots gentils ; on tripote de la soie toute la journée... alors, le soir, en rentrant à la maison, on est comme dépaysée, quand on entend le père qui jure, qui est grossier et qu'il faut laver la vaisselle... Je sais bien, il y en a à qui ça ne fait rien, ou qui ont plus de courage, plus d'honnêteté que moi... moi, je n'ai pas pu...
MARIA
Ah! quandon gagne bien sa vie...
LÉONTINE
Ça n'est pas une raison, ma petite... Il y a aussi l'ennui, et le besoin de croire qu'il y a quelqu'un, quelque part, qui s'intéresse aux petits faits de notre existence, à des riens, à ces bêtises qu'on ne raconte pas à ses parents deux fois, parce que la première, ils se sont moqués de vous.
MARIA
Moi, du moment que je rapporte ma semaine,
on ne me dit rien. [Elle fait des sujnes par la /"';nètre à quelqu'un qui est àun étage supérieur dans la maison d'en face.) Alors, avec mon gros, je suis très heureuse... Ma chère, il paraît qu'il va passer contre maître... Parce que, comme ouvrier bijoutier, il est le premier sur la place de Paris... Alors... {Coup de timbre. Jeanne va entr ouvrir la porte du fond gauche.)
JEANNE
C'est mademoiselle Marguerite...
C'est elle !... Qu'est-ce qu'il vous a dit, mademoiselle Marguerite?
JEANNE
Laissez-lui le temps de retirer son chapeau... [Entre Marguerite )