‹ La petite amie; pièce quatre actesChapitre 4 sur 46 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

JEANNE, LEONTINE, puis MARIA. {Au lever du rideau, Léontine brosse des chapeaux, redresse les plumes et les rubans. Jeanne, assise, recoud une bride. Pendant toute la scène, elles sont ainsi occupées à rafraîchir les chapeaux exposés. Entre Maria par la gauche.)

MARIA, portanl des chapeaux.

Il n'est pas là, le patron?... Voilà ses modèles...

Regardez-les donc, Léontine, est-ce que vous croyez qu'il sera content ?

LÉONTINE

Je le crois...

Laissez-moi voir s'il coiffe bien, celui-là... [Ello Ir lui met sur la tête.)

LÉONTINE

Il n'est peut-être pas assez « en l'air », comme dit M. Logerais.

MARIA

Vous croyez... J'ai mis une aigrette au-dessus du nœud de velours pour le rendre plus léger... [Liih-etirant le chapeau. )Eniin^ on verra... Chaque fois que je lui montre un nouveau modèle, j'ai une peur bleue... Et puis, flûte !...

.lEANNE

A la bonne heure! laissez-le donc crier...

MARIA

Et la nouvelle, elle est en course ?

LÉONTINE

Oui.

JEANNE

Elle est allée à la maison de commission de la rue Hauteville.

MARIA

Vrai ! . . . [liiant.) OJi ! la pauvre fille ! . .

LÉONTINI']

N'ayez pas peur, elle saura se déhroniller. MARIA, reprenant son chapeau.

Je réfléchis, je vais placer l'aigrette de l'autre côté. {Elle s'installe et travaille.) C'est vrai, elle est votre amie. Vous la connaissez depuis longtemps?

LÉONTINE

Nous avons- été à l'école ensemble.

JEANNE

Elle est très gentille.

MARIA

Il me tarde qu'elle soit rentrée pour savoir comment elle se sera tirée des pattes de M. Rattier.

JEANNE

Il n'est pas ordinaire, celui-là...

MARIA

On a beau en avoir vu un peu de toutes les couleurs...

LÉONTINE

Et c'est que le patron vous recommande d'être aimable, encore !

JEANNE

Dame, c'est un de nos plus gros clients.

LÉONTINE

Moi, pour m'en débarrasser, je lui ai donné une

fois un rendez-vous sous la porte Saint-Denis. Il a été content avec ça... J'ai passé exprès devant, en omnibus... Je l'ai vu de loin qui lisait les affiches pour se distraire. Je riais tellement que j'avais l'air d'une folle...

MARIA

Moi, il a fallu que je me laisse embrasser.

JEANNE

Vrai ?

MARIA

Tiens ! plutôt que de perdre mon emploi.

LÉONTINE

Nous, nous pouvons encore lui échapper... Mais les placi ères...

MARIA

Oh 1 les placières... c'est réglé comme un papier de musique. Si elles sont laides, il ne leur achète rien; alors, M. Logerais les met à la porte...

.lEANNE

Dame...

LÉONTINE

Et si elles sont à peu près... c'est pour elles, à prendre ou à laisser.

JEANNE

Elles acceptent presque toutes.

Il faut bien vivre.

JEANNE, à Léonlinc.

Elle a quelqu'un, votre amie... Comment? Mademoiselle Marguerite?

LÉO.NTINE

Non.

MARIA

A son âge, et jolie comme elle Test?

JEANNE

Il n'y a donc pas longtemps qu'elle est dans la mode?...

MARIA

Dites donc, yous!...A vous entendre on croirait que nous sommes toutes des je ne sais pas quoi...

LÉONTINE, à Jeanne.

Si. Elle y est depuis l'âge de douze ans.

JEANNE

Vous ne me ferez pas croire qu'à son âge... Quel âge a-t-elle ?

LÉONTINE

Vingt ans...

JEANNE

Oui. A vingt ans, il y a bien eu quelqu'un qui lui a fait la cour...

LÉONTINE

Elle a été pour se marier, il y a deux ans. Seulement, les parents du jeune homme n'ont pas voulu.

MARIA

Parce qu'elle n'avait pas de dot?

LÉONTINE

Naturellement.

JEANNE

Et qu'est-ce qu'il faisaitdonc, le jeune homme?

LÉONTINE

Il était petit employé aux écritures.

MARIA

Et elle laimait?

LÉONTINE

Beaucoup.

MARIA

Moi, je me serais asphyxiée avec lui...

JEANNE

Oh!

Tiens ! Ça aurait appris aux parents... {A Léonline.) Elle ne doit jamais rire, alors.

LÉONTINE

Au contraire, elle est très gaie.

MARIA

Elle n'a donc pas de cœur?

LÉONTINE

C'est dans les romans, qu'on est toujours triste d'un chagrin qu'on a eu. Naturellement, elle a beaucoup pleuré... Et puis, quoi?... le jeune

homme s'est marié, alors elle s'est dit que ça ne lui servirait à rien de mourir de tristesse...

JEANNE

Elle est chez ses parents ?

LÉONTINE

Oui.

MARIA

Ils sont bons pour elle?

LÉONTINE

Mon Dieu... oui... Comme tous les parents.

JEANNE

Qu'est-ce qu'il fait, son père?

Il est serrurier. Elle n'a plus sa mère. Son père est remarié.

JEANNE

Elle est heureuse, chez eux...

LÉONTINE

Comme tout le monde... Il n'y a que lorsque son père a bu un coup...

MARIA

C'est comme chez nous... Ces soirs-là, on voudrait bien être autre part.

LÉONTINE

Moi, c'est à cause de ça que je suis partie...

MARIA

Je croyais que vous aviez quitté votre famille à cause de...

LEONTINE

Non... A ce moment-là, je n'avais pas encore mon ami... Je m'ennuyais, chez nous.

MARIA

Comment ça?

LÉ0NTI^E

Eh bien, je ne sais pas comment vous expliquer... Seulement, n'est-ce pas... ici, on voit tout le temps des gens riches;... il faut apprendre à bien parler, à être polie, à dire des mots gentils ; on tripote de la soie toute la journée... alors, le soir, en rentrant à la maison, on est comme dépaysée, quand on entend le père qui jure, qui est grossier et qu'il faut laver la vaisselle... Je sais bien, il y en a à qui ça ne fait rien, ou qui ont plus de courage, plus d'honnêteté que moi... moi, je n'ai pas pu...

MARIA

Ah! quandon gagne bien sa vie...

LÉONTINE

Ça n'est pas une raison, ma petite... Il y a aussi l'ennui, et le besoin de croire qu'il y a quelqu'un, quelque part, qui s'intéresse aux petits faits de notre existence, à des riens, à ces bêtises qu'on ne raconte pas à ses parents deux fois, parce que la première, ils se sont moqués de vous.

MARIA

Moi, du moment que je rapporte ma semaine,

on ne me dit rien. [Elle fait des sujnes par la /"';nètre à quelqu'un qui est àun étage supérieur dans la maison d'en face.) Alors, avec mon gros, je suis très heureuse... Ma chère, il paraît qu'il va passer contre maître... Parce que, comme ouvrier bijoutier, il est le premier sur la place de Paris... Alors... {Coup de timbre. Jeanne va entr ouvrir la porte du fond gauche.)

JEANNE

C'est mademoiselle Marguerite...

C'est elle !... Qu'est-ce qu'il vous a dit, mademoiselle Marguerite?

JEANNE

Laissez-lui le temps de retirer son chapeau... [Entre Marguerite )

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