SCÈNE III Les Mêmes, MADAME LOGERAIS
MADAME LOGERAIS
Dites donc, Maria, si vous voulez que je vous aide ?
MARIA, enjouée.
Oh ! madame Logerais, ce n'est pas la peine .. je lui suffis...
MADAME LOGERAIS, l'imilant.
Ce n'est pas la peine... Vous aussi, voilà que vous vous en laissez conter par les bijoutiers... C'est comme un fait exprès, il faut toujours qu'il y ait un atelier de jeunes gens en face d'une maison de modes.
MARIA
Ce n'est pas ma faute, madame.
MADAME LOGERAIS, rimiiant.
Ce n'est pas ma faute!... Fermez la fenêtre... Enfin, M. Logerais pouvait entrer tout aussi bien que moi et vous voir. Vous savez qu'il n'aime pas cela !... Dehors, faites ce que vous voulez, mais ici, il entend qu'on se tienne convenablement, ne l'oubliez pas... 11 faut que vous soyez enragée, ma
LA l'ETITE AMIE i'.i
l)arole !... Vous verrez ce qui vous arrivera.,. Ah ! j'en aurai connu des petites sottes comme vous, qui se seront laissé prendre à leurs manières aux bijoutiers et que ces godelureaux abandonnent lorsqu'elles ne peuvent plus agrafer la ceinture de leur robe! Enfin, ça vous regarde... Qu'est-ce que c'est que ça? C'est la commande Dubois?
LÉONTINE
Oui, madame.
MADAME LOGERAIS
C'est à madame Dubois qu'on envoie un aristoche ficelé comme ça?... Regardez-moi cette forme... Et ce velours!... Du velours de coton!... On ne flanque pas du velours de coton à quelqu'un qui sait le distinguer du velours de soie... Eh bien, vous avez de la chance qu'il ne soit pas tombé sous les yeux de M. Logerais. Comment, vous savez combien il veut plaire à cette cliente, vous savez que c'est une commission qu'il a prise lui-même, et vous me commettez des bêtises pareilles. Ce n'est pas à la première affaire qu'on passe des rossignols à un client., le simple bon sens le dit !...
LÉO.NTLME
L'atelier nous l'adonné comme ça...
Eh bien, je vais leur dire deux mots, à l'atelier!... [Elle va vers la porte de gauche, premier
plan^ et Vouvre en criant :) Quelle est Fempotée qui m a flanqué un rossignol pareil pour une maison de premier ordre, hein ? [Elle sort.) MARGUERITE, Cl Maria.
Elle ne vous a pas trop grondée.
MARIA
Elle sait bien ce que c'est que la vie, parbleu !
MARGUERITE
Elle est plus furieuse contre celles de l'atelier.
MARIA
Le commerce avant tout.
LÉONTIXE
Oh ! elle ne leur fera pas de mal. Quand elle crie, elle n'est pas méchante.
MADAME LOGERAIS, aux ouvrières qui sont dans Vatelier. Très douce.
C'est entendu, mes petites chattes, mais il faut le refaire. [A Marguerite.) Eh bien, mademoiselle Marguerite, voyons un peu votre travail?
MARGUERITE
Voilà, madame.
MADAME LOGERAIS
Ce n'est pas mal... {Allant s'asseoir.) Ces journées de morte-saison sont assommantes. On est plus fatigué que lorsqu'on voit du monde... Moi, ne rien faire, ça me tue. {A Lêonline.) Dites donc, Léontine, il paraît que nous avons eu une après-
midi superbe hier au concert du Conservatoire. Je dis il paraît, parce que moi, je n'y comprends goutte, mais M. Logerais était enchanté.
LÉONTINE
Dame, deux solistes comme ceux-là!...
MADAME LOGERAIS
Je trouve que le gros s'est donné beaucoup de mal... C'est votre ami, qui était avec vous?
LÉOXTINE
Oui, madame.
MADAME LOGERAIS
Il est très bien. Qu'est-ce qu'il fait?
LÉONTINE
Il est employé au Crédit Lyonnais.
MADAME LOGERAIS
Il aime beaucoup la grande musique ?
LÉOiNTINE
Beaucoup.
MADAME LOGERAIS
Ç-d, fait que vous êtes comme moi, vous êtes forcée de vous embêter pour lui faire plaisir.
LÉONTINE
Oui, mais nous avons passé la soirée au caféconcert.
MADAME LOGERAIS
A la bonne heure! C'est curieux, je voulais aussi y aller, seulement M. Logerais s'y ennuie.
LEONTIiNE
M. Logerais est difficile. Nous, nous nous sommes bien amusés. Nous avions des places pour une conférence à la Société de Géographie ce soir, mais je suis trop fatiguée...
MADAME LOGERAIS
Fatiguée ! Pour avoir été au café-concert la veille!... Âh! les jeunes gens d'aujourd'hui !... Mais ma petite... depuis que je suis mariée, moi qui vous parle, vous entendez bien... jusqu'à il y a trois ou quatre ans, jusqu'à la sortie d'André du lycée, je ne me suis pas couchée une fois avant une heure du matin, ce qui ne m'empêchait pas d'être à la besogne le lendemain, et d'attaque.
LÉONTINE
Vous n'alliez pas au théâtre tous les soirs.
MADAME LOGERAIS
Nous y allions tous les samedis, et, le lendemain matin, j'étais attiftee pour la messe de six heures. Après ça, on filait à la campagne... Ah ! si on avait connu les bicyclettes!...
LÉONTL\E
Les autres soirs ?
MADAME LOGERAIS
Les autres soirs, nous avions du monde à dîner, ou nous dînions en ville... M. Logerais adore recevoir ..
MARIA
C'est moi qui comprends cela!
MADAME LOGERAIS
Et pendant les dix premières années de notre mariage, jusqu'à la naissance d'André, nous n'avons pas manqué un bal de société. Après, quand nous avons eu les moyens, nous donnions à danser chez nous ou nous allions chez les Renaudin, delà rue Beaubourg.
LÉO.NTI.XE
La maison de passementeries?
MADAME LOGERAIS
Parfaitement. Voilà comment nous étions de notre temps ! On savait mener de front le devoir et le plaisir... Et on travaillait autrement que maintenant. Vous entendez, Maria? Nous avons trouvé le moyen de nous établir dans une boutique non louée qu'on nous laissait pour six francs par jour, et aujourd'hui, nous avons quinze mille frnncs de loyer... sans compter les contributions... Mais vous n'êtes plus que des chifîes... Vous savez ce que c'est que des chifîes ?.. . du papier mâché, quoi. Quand vous avez été au théâtre, le lendemain,il vous faut de la camomille... {On rit.) Vous avez une robe qui vous va joliment bien, Léontine... C'est vous qui l'avez faite ?
LÉOXTINE
Oui, madame.
MADAME LOGERAIS
Tournez-vous... Mon idée, moi, c'est qu'il faudrait une toute petite pince, là... sur le petit côté... ou à l'entournure... un rien...
LEONTINE
Est-ce qu'il y a un pli ?...
MADAME LOGERAIS
A peine... Mais moi, j'y ferais une pince, n'estce pas, Maria ?...
MARIA
Je crois plutôt que c'est àl'échancrure...
MADAME LOGERAIS
Marchez un peu... Elle est très jolie, n'est-ce pas, mademoiselle Marguerite ?. . .
MARGUERITE
Oh oui, madame... Je disais même à Léontine que ce n'était pas une robe à mettre pour venir travailler.
MADAME LOGERAIS
Pourquoi ça ?... Moi, j'aime qu'on soit bien mise... Je voulais justement vous prévenir, mon petit chat, il faut être un peu plus coquette... Nos clientes aiment à voir des vendeuses gentiment habillées...
MARGUERITE
Oui, madame...
MADAME LOGERAIS
Très gentiment habillées.
MARGUERITE
Madame, avec ce que je gagne...
MADAME LOGERAIS
Comment, avec ce que vous gagnez!... Mais mon enfant, à ce prix-là, j'en aurai tant que je
voudrai, moi, des vendeuses, et bien attiffées, je vous en réponds. Comment font-elles, celleslà ?
MARi^.UERiTE, ttocc douceur.
Vous le savez bien, madame, comment elles font. {Coups de Limhre.
MADAME LOGERAIS
On a sonné, allez donc voir. Maria. (.4 Maïujuerite]. Mettez-vous à ma place, vous feriez comme moi?... Entre deux demoiselles de magasin qui vous demandent le même prix, qui sont aussi intelligentes Tune que l'autre, vous prendriez celle qui a la meilleure tenue, n'est-ce pas?... Répondez...
MARCIERITE
Oui, madame.
MADAME LOGERAIS
Sans compter qu'il y aura des chances pour que la mieux habillée soit la plus débrouillarde... Enfin, arrangez-vous. Si vous voulez rester au magasin, arrangez-vous... Tenez, j'ai un coupon de soie que je n'utilise pas, je vous le donnerai pour vous faire une robe...
MARGUERITE
Merci, madame... Mais lorsqu'elle sera usée, ce sera à recommencer...
MADAME LOGERAIS
Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?... Allons... Ne soyez pas triste... ça s'arrangera.
MARIA, rrnlrant.
C'est M. Logerais... 11 est entré dans l'atelier.
MADAME LOGERAIS
Il va venir voir vos modèles... Ils sont là ?
MARIA
Oui, madame.
MADAME LOGERAIS, HP levant.
11 faut que Jaille lui dire un mot pour le numéro quinze .. Si vous voyez M, André, vous lui direz de ne pas sortir sans m'avoir parlé. {Elle sort.)