LE PREVENU
Comme nous l'avons dit précédemment, James Conrad avait été ramené à Montréal et
incarcéré dans une cellule des quartiers généraux de la police.
Naturellement, l'arrestation de l'ingénieur avait créé dans les cercles d'affaires une certaine sensation. Et comme la police gardait une entière réserve sur les motifs de cette arrestation inattendue, les rumeurs allaient leur train.
Il y a et aura toujours des gens qui pensent tout savoir: de là la calomnie. Ne sachant donc rien de l'aventure de Conrad, des bavards chuchotaient déjà mystérieusement à l'oreille d'un ami ou d'une connaissance:
— Dis donc... tu sais l'affaire Conrad?
— Oui, eh bien?
— Eh bien! c'est connu: il aurait tout simplement fait servir à ses intérêts personnels des fonds de sa compagnie.
— Possible?... C'est avéré!
— Est-ce possible?
— Combien alors?
— Oh! c'est un finaud, ce Conrad, il sait tordre un linge mouillé.
— Et en faire tomber toutes les gouttes d'eau?. . .
— Juge toi-même... cent mille dollars!
Bref, sous le flot de cancans filant de la sorte, James Conrad, jusqu'alors demeuré d'une probité scrupuleuse dans l'esprit de ses connaissances, n'était plus qu'un escroc.
Nous laisserons aller les cancans et nous nous rendrons auprès du prisonnier à l'Hôtel de Ville.
C'est le lendemain de son retour à Montréal.
L'ingénieur demeure assis sur son lit de camp, abattu, sombre, désespéré. Sa cellule donne sur une petite salle où entrent, passent et sortent des policiers, des reporters curieux, des avocats avides d'une affaire.
Onze heures de matinée.
Un policier s'approche de la grille de fer et rudement interpelle:
— Conrad !
Le prisonnier lève une tête pâle et jette sur l'importun un regard terne.
Le policier reprend:
— Le Chef a bien voulu vous accorder la faveur de voir votre fille que vous avez demandée hier.
— Ma fille! . . . Ah! merci, balbutie Conrad avec un éclair de joie dans ses yeux clignotants. Quand la verrai- je?
— A l'instant, on va l'amener!
— Ah! on va l'amener! bégaya-t-il. Mais vous ne me laisserez pas voir ma fille derrière les barreaux de ma cage!
La colère l'avait emporté malgré lui.
— Vous ne la verrez pas autrement! répartit durement le policier.
— Imbécile! cria Conrad.
— Ordre du Chef! répliqua le policier outragé.
— Ton chef est un autre imbécile, va le lui dire de ma part!
Le policier tremblait de colère.
— Songez dans quelle situation vous êtes! menaça l'homme de police.
— Oui, je suis un innocent que vous traitez, idiots que vous êtes, comme un cirminel! Com-
me si j'étais le pire des bandits! Va-t-en, je ne veux plus voir ma fille!
Conrad était exaspéré.
— Soit, dit le policier.
Et celui-ci s'éloignait avec son épithète d'imbécile, quand un reporter qui se trouvait là et avait entendu, arrêta l'homme de police et lui dit:
— Amenez-lui sa fille quand même, ce qu'il vous a dit. il l'a dit avec raison et justesse. On met le boulet et la chaîne au pied du criminel de carrière, mais non au pied d'un innocent.
Et le reporter, enchanté d'avoir plaidé une cause juste, tourna les talons et s'en alla.
Deux fois souffleté, le policier s'éloigna à son tour mais en essayant de se donner un air d'importance, car l'importance est la marotte de certains policiers comme elle en est leur vessie.
Quant à Conrad, il avait eu pour le reporter un regard de reconnaissance, puis il s'était mis à marcher dans son étroit cachot.
Tout à coup il aperçut du coin de l'oeil une fine et sombre silhouette obstruer à demi la clarté qui entrait dans sa cellule. Il s'arrêta net, une intense émotion le saisit à la gorge, et il balbutia:
— Ethel!. . .
Et comme s'il allait tomber, il saisit les tiges de fer de la grille et s'y cramponna.
— Oui, de l'autre côté de la grille Ethel Conrad, sa fille, était là, pâle, chancelante, dans des vêtements noirs.
— Pauvre père! murmura la jeune fille en pleurant.
Les larmes de la fille eurent le pouvoir de rendre la force au père.
— Ne pleure pas, Ethel, je suis l'objet d'une méprise qui bientôt sera, je pense, tirée au clair.
—Oh! mon père, ce n'est pas une méprise, mais une traîtrise dont vous ne vous doutez pas.
— Que sais-tu donc?
—Tout ce qui vous arrive est l'oeuvre de la jalausie et de la haine que nourrit contre vous Robert Dunton!
— L'insensé! gronda Conrad. Aussi, je m'étonnais qu'il ne fût pas venu me voir.
— Ses accusations, fort heureusement, n'ont aucun fondement, et la justice saura reconnaître bientôt qu'elle a été la dupe de cet insensé, comme vous l'appelez si justement.
— Ethel, tu me réconfortes, merci. Mais parle-moi de ta mère. Dis-moi comment est sa santé. Ce qu'elle fait... ce qu'elle pense... Nul doute qu'elle se meurt d'inquiétude et de chagrin?
— C'est vrai. Mais comme moi elle a bon espoir, et elle m'a bien recommandé de vous faire part de cet espoir. Elle aurait bien voulu m'accompagner, cette pauvre mère, mais elle a trop redouté de ne pouvoir supporter le spectacle de votre captivité.
— Pauvre Edna! soupira Conrad pendant qu'une larme roulait sous son lorgnon.
— Maintenant, mon père, laissez-moi vous apprendre une nouvelle qui, je le souhaite, sera bien reçue de vous.
— Quelle est cette nouvelle?
— Je vous ai trouvé un avocat.
— Un avocat? . . . Tiens, je n'y avais pas encore songé.
— Cet avocat, mon père, depuis le jour de votre arrestation n'a pas cessé de préparer votre défense.
— Qui est-ce donc?
— Vous ne devinez pas?... Lucien...
— Montjoie?.. s'écria Conrad très surpris.
—Oui.
— Il ne m'a donc pas gardé rancune?
— Nullement. Voici comment la chose s'est faite. Sur réception de l'affreuse nouvelle l'autre jour, affolée que j'étais, ne sachant ni que faire ni que penser, j'eus la bonne inspiration de téléphoner à Lucien. La nouvelle le stupéfia autant que je l'avais été, puis de suite il m'offrit ses services pour prendre en ses mains votre défense.
— Généreux garçon! Ethel, je l'avais peut-être mal compris.
— Il en est d'autres aussi, père, que vous avez mal jugés et mal compris. Oh! je ne veux pas vous faire aucun reproche, mafs je vous le dis pour que justice leur soit rendue. Oui, d'autres aussi, que vous n'avez pu oublier. . .
— De qui veux- tu parler?
— De Pierre Lebon et de sa fiancée, Henriette.
— Eh bien! celle-là ne s'est-elle pas suicidée? Et l'autre... n'est-il pas le voleur et peut-être la cause de cette mésaventure qui m'arrive?
— Non, mon père, ni Pierre Lebon ni Henriette Brière ne sont les voleurs que vous pensez!
— Allons donc! s'écria Conrad avec un sourire sceptique.
— Je vous jure que je dis la vérité.
— Et comment sais-tu cette vérité? interrogea l'ingénieur tout surpris.
— Par Lucien en qui je crois, parce que Lucien m'a juré que l'accusation lancée contre Pierre Lebon et Henriette Brière est fausse et mensongère.
— Dis- tu vrai, Ethel!
— Et il m'a dit ceci: «Ethel, avant que bien des jours se soient écoulés, vous serez convaincue de la vérité de mes affirmations. Je ne vous en dis pas davantage . . . vous verrez ! »
— Ah! ah! fit l'ingénieur pensif.
— Et il a ajouté, continua Ethel: «D'ailleurs les preuves que j'amènerai seront irrécusables. . . » Et il était si convaincu, père, que sa conviction est devenue ma conviction. Et, doisje vous le dire, j'avais toujours douté que Pierre et sa fiancée fussent des voleurs, cela me paraissait impossible, une folie!
— Mais alors, Ethel, comment expliquer la fuite de Lebon et le suicide d'Henriette?
—Comme vous, c'est vrai, je ne peux rien m'expliquer; mais j'ai confiance en Lucien et cela me suffit.
L'entretien fut interrompu par un gardien qui s'approcha et dit:
— Mademoiselle, je suis peiné de mettre fin à cette entrevue. L'avocat du prisonier vient d'arriver pour avoir avec lui un entretien. Si vous voulez me suivre, je vais vous reconduire.
Le père et la fille échangèrent vivement quelques paroles d'adieu et d'espoir, puis Ethel Conrad se retira.
Pendant quelques minutes l'ingénieur demeura tourmenté par de cruelles pensées. Il songeait à Pierre Lebon et Henriette Brière et se rappelait les paroles que lui avait dites Ethel. Puis il fut saisi par un sentiment de crainte et de regret.
— Oh! murmura-t-il avec épouvante et horreur, si je m'étais trompé à leur égard!
Et il songea à son propre sort, et il comprit qu'il était frappé lui-même comme il avait frappé. Il avait suspecté, et lui avait été et était encore suspecté! Il avait accusé, et lui était accusé à son tour! Il avait fait jeter un jeune homme honnête dans un cachot, et lui était à ce moment dans un cachot! Il avait condamné, et lui était à deux doigts d'une condamnation! Oh! s'il était vrai que Lebon et Henriette fussent innocents des crimes qu'on leur avait imputés, que lui Conrad leur avait imputés, comment pourrait-il jamais réparer le mal qu'il avait fait? Pourrait-il réparer la mort de cette jeune fille? Non... il y avait là quelque chose d'iiTéparable !
L'ingénieur frémit longuement, et il reconnut qu'à son tour il n'était pas frappé trop durement.
Et il s'enfonçait dans une longue et douloureuse méditation, lorsque l'avocat Montjoie parut devant la grille.
— Monsieur, dit Lucien, je viens d'apprendre par Miss Ethel que vous ne refusez pas mes services professionnels?
— Oui, Lucien, sourit tristement Conrad, je veux bien accepter vos services, si de votre côté vous voulez bien oublier mes torts à votre endroit.
— C'est tout oublié, répondit Lucien avec un pâle sourire. Je les oublie d'autant mieux, que je suis convaincu que vous reconnaîtrez bientôt l'innocence de Pierre Lebon et d'Henriette Brière.
— Oui, oui... Ethel m'a parlé d'eux. Tenez, Lucien, écoutez ceci: si réellement je me suis trompé à leur égard, je veux réparer dans toute la mesure possible les malheurs effroyables dont j'aurai été la causé.
— Je suis heureux d'entendre ces paroles, répondit Montjoie. Mais pour le moment, il faut mettre ce sujet de côté et parler de vous. Vous connaissez, sans doute, la forme de l'accusation faite contre vous?
— Je ne sais qu'une chose: que cette accusation émane de mon associé.
— Oui, de Dunton qui vous accuse d'avoir conspiré contre lui et contre votre compagnie, de concert avec Pierre Lebon, pour les frauder d'une somme de cent mille dollars. Il vous accuse en outre de trahison envers l'Empire Britannique en vous associant à des espions allemands à qui vous auriez livré les plans et le modèle du Chasse -Torpille.
— Le misérable! gronda Conrad,
— ^Mais il allègue seulement, sans apporter de preuve à l'appui de ses dires. Et il répète que les preuves seront établies devant un magistrat.
— Ah! les preuves seront établies... ricana l'ingénieur. Savez-vous ce que je pense, Lucien? Que Dunton est devenu fou!
— C'est possible.
— Je pense aussi qu'il serait bon de le faire interner dans quelque refuge d'aliénés.
— Nous songerons à cela, répondit froidement l'avocat.
— Car vous conviendrez que du train qu'il y va, il devient dangereux.
— Donc, comme moi, vous niez toutes ses accusations?
— Toutes... toutes... s'écria l'ingénieur avec véhémence. C'est un calomniateur... un imposteur... un fou... oui, un fou, vous dis- je!
— ^Très bien. Mais comme j'ai besoin d'aiguiser mes armes pour votre défense, voulez-vous me donner l'explication de votre voyage à New York, et me dire l'exactè vérité au sujet de certaines relations que vous auriez eues avec un certain Fringer?
— Ah! oui, ce Fringer. . il paraît qu'on l'a arrêté lui aussi?
— Oui, il est détenu à la prison commune. Je suis allé le voir pour l'interroger, mais il a refusé carrément de faire des déclarations. Il m'a dit seulement ceci: «Je ne parlerai que devant un magistrat. »
— Eh bien! Je vais parler, moi, et vous dire la chose telle qu'elle est.
Et l'ingénieur narra comment, sur les instances de son neveu, le colonel, qui soupçonnait fort un certain et mystérieux William Benjamin d'être le complice de Lebon, il s'était rendu avec le colonel à New Yoi^. Il ajouta que ce voyage avait été entrepris dans le but de surprendre les manoeuvres et les secrets de Benjamin et Lebon. Puis, il dit comment le colonel s'était trouvé en relations avec l'agent allemand Fringer, qui cherchait à négocier les plans et le modèle du Chasse-Torpille qu'il prétendait avoir en sa possession. Il termina en faisant part à l'avocat des circonstances de son arrestation au McAlpin.
— Je crois comprendre, dit Lucien, lorsque Conrad eut terminé le récit de son aventure, que Dunton vous faisait surveiller depuis quelque temps, et qu'il a pris pour des réalités ce qui n'était que des apparences. Mais, heureusement pour vous, sourit Montjoie avec un air énigmatique, le colonel pourra certainement déposer en votre faveur dans cette affaire.
— L'avez- vous vu? interrogea l'ingénieur.
— Le colonel? Non. Je ne sais même pas s'il est revenu de New York.
— Vous pourriez télégraphier au McAlpin. Tout de même, ajouta Conrad en clignotant des yeux, je trouve étrange qu'il n'ait donné aucun signe de vie depuis mon arrestation.
Le même sourire énigmatique effleura les lèvres de l'avocat qui dit seulement:
— Etrange, en effet.
— A quand mon enquête? demanda Conrad.
— Je n'en sais rien encore. Je vais discuter la chose ce midi ave un magistrat. Il est possible que vous n'ayez pas d'enquête.
— Que voulez- vous dire? fit Conrad avec surprise et espoir.
— Je vais essayer de vous faire libérer, c'est tout ce que je peux dire. Mais tout de même vous devrez comparaître à l'enquête de Karl Fringer.
— Comme témoin?
— Oui, je vais aussi voir Dunton et lui faire comprendre le ridicule de ses accusations. Vous pouvez compter que je ne négligerai rien pour vous sortir d'ici.
— Merci, mon ami, et je vous prie de croire que je n'oublierai jamais vos services.
Montjoie prit congé en assurant qu'il allait faire diligence.
Trois jours s'étaient écoulés depuis la scène du chapitre précédent.
S'Lir la fin de l'après-midi de ce troisième jour, Lucien Montjoie vint trouver James Conrad dans sa prison.
— C'est pour ce soir! annonça-t-il.
— Ce soir!... fit Conrad surpris.
— Oui. Pour des raisons particulières l'audience aura lieu ce soir entre huit heures et demie et neuf heures. J'ai moi-même suscité ces raisons particulières auxquelles j'ai réussi à intéresser un magistrat. C'est tout ce qu'il m'est permis de vous dire. Seulement, je peux ajouter que Fringer sera à l'audience.
— Avez-vous des nouvelles de Philip?
— Aucune. Le colonel demeure introuvable.
— C'est extraordinaire! fit Conrad.
— A cette audience, laissez-moi encore vous annoncer cette bonne nouvelle, madame et mademoiselle Conrad seront présentes.
— Ah! ah!... Mais supposez, ajouta Conrad avec une vague inquiétude, que, par je ne sais quelle machination diabolique, les accusations de Dunton aient un semblant de vérité?
— Je comprend: vous ne voudriez pas vous voir envoyé devant une cour criminelle en présence de votre femme et de votre fille? Mais vous pouvez être tranquille et plein d'espoir.
— Ah! Lucien, s'écria l'ingénieur avec un geste de reconnaissance, je vois que vous avez beaucoup travaillé pour moi, merci encore!
— Ne me remerciez pas trop à l'avance, car, à la vérité, je n'ai presque rien fait. Mais si plus tard vous croyez être redevable à quelqu'un, ce ne sera pas à moi, mais à une autre personne.
— A qui donc? demanda Conrad très surpris par les paroles énigmatiques du jeune avocat.
Celui-ci garda le silence un moment, sourit, puis murmura très bas ce nom:
— A William Benjamin! . . .
Et Conrad n'était pas revenu de son étonnement, que l'avocat s'éloignait rapidement.
A neuf heures ce soir-là, deux hommes arrivaient à cette maison inhabitée de la rue Dorchest^r où, à diverses reprises, nous avons introduit notre lecteur. L'un de ces deux hommes tenait à sa main droite une énorme valise de cuir jaune.
Tous deux montèrent vivement les marches du perron, l'un tira une clef de sa poche et ouvrit la porte. Mais avant d'entrer tout à fait il pressa un bouton dans le cadre intérieur de la porte, et le vestibule s'éclaira. Puis les deux hommes entrèrent tout à fait et refermèrent soigneusement la porte. On aurait pu reconnaître
alors ces deux hommes dans la clarté du vestibule: c'étaient Peter Parson et Grossmann. Ce dernier portait la valise de cuir jaune.
— Quelle heure est-il? demanda Grossman de son accent bourru.
— Neuf heures cinq minutes exactement, répondit Parsons après avoir consulté sa montre.
— ^Le rendez-vous est pour neuf heures et demie?
— Vous l'avez dit.
— Alors on a vingt-cinq minutes à attendre ce capitaliste ...
— Tiens! j'ai déjà oublié son nom...
— Monsieur Levy Craigton, prononça Parsons.
— Bon, Craigton... ricana Grossmann. C'était un nom simple pourtant à retenir, je n'avais qu'à penser à la rue Craig...
— Et qui a ajouter un petit « ton », et vous l'aviez! se mit à rire Parsons à son tour.
— Dites donc, reprit Grossmann, allons-nous attendre notre homme ici même ou monter làhaut?
— Montons, dit Parsons. Nous serons plus à l'aise là-haut pour traiter cette importante affaire.
Quelques instants plus tard les deux associés étaient installés dans cette pièce du premier étage que nous connaissons et qui se trouvait située à l'arrière. C'était, comme on se le rappelle, une sorte de fumoir.
Parsons aluma une cigarette.
Grossmann bourra sa pipe, l'alluma et se mit à fumer à bouffées énormes.
Ce soir-là, la laide et grotesque figure de Grossman exprimait une sorte de jovialité dont certes elle n'était pas coutumière. Car Grossmann était plutôt un esprit morose et farouche, inacessible à ces doux sentiments intérieurs qui, s'ils ne sont pas précisément de la joie, apportent à l'homme une sorte de sereine tranquillité et de contentement qui lui font un moment oublier les tracas de ce monde. Aussi, sous l'empire de cette sérénité intérieure, la physionomie de l'homme s'éclaire et rayonne comme dans les transports de joie et de bonheur.
La physionomie de Grossmann rayonnait comme s'il eût été transporté de joie. Pour tout dire, Grossmann était content de lui, content des autres, content de tout, enfin.
D'où venait ce contentement?
Ses paroles vont nous l'apprendre; car après un silence il dit d'un accent joyeux:
— A la fin, mon cher Monsieur Parsons, nous ne serons plus que deux pour partager les jolis bénéfices que va nous rapporter cette affaire.
— Et vous n'en êtes pas fâché, je vois, sourit ironiquement Parsons.
— Pas fâché du tout, avoua candidement Grossmann. Tout de même j'éprouve bien un petit regret.
— Lequel?
— Ou plutôt un chagrin. . . celui de n'avoir pa5 retrouvé mon Kuppmein.
— Bah! Rutten lui a réglé son compte en douceur, et vous a, par le fait, épargné une besogne qui n'est pas toujours sans risque.
—C'est vrai. Pauvre Rutten! il n'aura tou-
jours pas eu longue jouissance, et il a entrepris le grand saut sans un ami pour l'accompagner.
— Oubliez- vous Miss Jane?
— Tiens! c'est vrai, Miss Jane... Quel dommage ! trouer une si jolie peau ! . . . Qu'importe ! et de trois alors... trois qui, un jour ou l'autre ,se seraient abattus sur ma pauvre carcasse! Eh bien! tant mieux, quel joli débarras!
Et Grossmann partit d'un gros rire.
— Vous dites trois, interrompit Parsons; pourquoi pas quatre?
—Quatre?
— Fringer, lui?
— Fringer! répéta Grossmann sans comprendre.
— Dame! j'estime qu'il compte pour quelque chose.
— Vous avez peut-être raison, pourvu que la police n'aille pas faire la bêtise de le relâcher.
— Oh! elle ne le relâchera pas à présent, c'est certain.
— Enfin, peu nous importe Fringer. Et si jamais il est relâché, il se rattrappera comme il pourra. Nous serions bien idiots de lui réserver sa part.
— Sa part? grogna Parsons. Qu'a-t-il fait en cette dernière transaction pour avoir des droits à une part quelconque?
— Rien, je le reconnais.
— Si encore il avait pu mettre une main sur les plans, mais il les a ratés. Et quant au modèle ...
— C'est à moi que revient tout le crédit de cette opération, interrompit vivement Grossmann avec vanité.
— Non de Topération financière, interrompit rudement Parsons à son tour, qui tenait à faire reconnaître ses droits. Souvenez-vous, ajouta-til avec orgueil, que si je n'avais pas été là pour mener les négociations avec Craigton, les trente mille dollars qu'il va nouâ' apporter ce soir auraient été manqués.
—C'est juste, concéda Grossmann. Lorsqu'il s'agit de discuter une affaire, je le reconnais encore, vous avez plus de talent que moi. Néanmoins, pour ce qui est. . .
— Silence! interrompit Parsons d'une voix sourde et en dressant l'oreille.
— Quoi donc?
—Ecoutez! Ou je me trompe fort, ou l'on a marché dans cette maison même . .
Durant deux minutes les deux hommes demeurèrent attentifs et inquiets. Un lourd silence planait de toutes parts.
— J'ai dû me tromper, dit enfin Parsons, rien ne bouge.
—Quelle heure est-il donc à présent? interrogea Grossmann.
— Diable! fit Parsons en consultant sa montre, il sera bientôt dix heures moins quart.
— Si notre homme n'allait pas venir? émit Grossmann avec inquiétude.
— Avez-vous oublié les cinq cents dollars qu'il a versés l'autre soir? Et pensez- vous que cet homme, tout millionnaire qu'il puisse être, a des cinq cents à cracher comme ça pour le simple plaisir de se rendre agréable auprès d'étrangers?
— Je sais bien. . . N'empêche, qu'il est joliment en retard!
— Un petit quart d'heure seulement, attendons toujours!
Et Parsons alluma une nouvelle cigarette.
Quant à Grossmann, il bourra sa pipe pour la troisième fois, mais cette fois il n'eut pas le temps de l'allumer: car la porte de la chambre s'ouvrait brusquement et une voix claire et jeune prononçait hardiment:
— Bonsoir, messieurs!
Les deux hommes bondirent, et Parsons, le premier, rugit ce nom:
— William Benjamin! . . .
— William Benjamin!., .répéta Grossmann avec ahurissement.
Mais aussitôt deux autres personnages apparaissaient et Benjamin leur commandait:
— Au modèle ! . . .
D'un geste il indiquait la valise de cuir jaune que Grossmann, à son arrivée, avait déposé près de son fauteuil.
Tonnerre et Alpaca s'élancèrent vers la valise.
Mais Grossmann les prévint: tout en proférant un juron, il fit un bond et s'écrasa à plat sur la valise au risque d'en écraser le contenu.
— Bon, est-ce qu'il s'évanouit celui-là, cher Maître? demanda Tonnerre d'un accent goguenard.
— ^C'est ce dont, je vais m'assurer, Maître Tonnerre.
Et ce disant, Alpaca posa sa large et puissante main sur la nuque de Grossmann, le secoua comme un linge, l'enleva de terre, et le rejeta à cinq pieds plus loin où il alla s'écraser lourdement.
Tonnerre aussitôt se jeta sur la valise et s'en empara, avec ces paroles joyeuses:
^Je la tiens, cher Maître!
Mais ces paroles furent brusquement couvertes par le bruit d'une forte détonation que suivit d'abord une plainte d'agonie, puis un ricanement diabolique.
Alpaca et Tonnerre se retournèrent d'une pièce pour voir William Benjamin qui, les deux mains crispées sur sa poitrine, chancelait et semblait faire d'inouïs efforts pour ne pas tomber.
D'un bond Alpaca se porta à son secours et le saisit dans ses bras.
Mais Tonnerre criait déjà:
— Gare à vous. Maître ... on tire !
Alpaca leva les yeux et vit Parsons qui, d'un revolver encore fumant, ajustait Benjamin de nouveau.
Alpaca s'écrasa rapidement à terre avec Benjamin, et il n'était que temps: une nouvelle détonation éclata et une balle alla se loger dans le cadre de la porte.
Avec un grondement de fureur insensée Parsons fit un pas en avant et abaissa le canon de son arme sur le groupe enlacé de Benjamin et l'Alpaca.
Tonnerre vit le danger qui menaçait ses amis: il leva sa valise et la lança à toute force à la tête de Parsons. Puis, sans attendre l'effet de son projectile, il bondit, se rua sur le bandit et le saisit à la gorge.
Une lutte furieuse suivit entre les deux hom-
mes déjà enlacés dans une étreinte mortelle. Puis tous deux, dans les efforts qu'ils faisaient pour s'enlever l'un l'autre, tombèrent sur le parquet et continuèrent à lutter plus férocement.
Cependant. Grosismann était revenu du choc que lui avait administré Alpaca, et d'un coup d'oeil il embrassa la scène autour de lui.
Il vint Benjamin, étendu sur le plancher, mort peut-être, et Alpaca penché sur lui.
Plus loin il vit Parsons et Tonnerre aux prises.
Puis à deux pas de lui seulement, il vit la valise, et son regard, par un furtif ricochet, découvrit la porte grande ouverte et libre.
Il n'hésita pas.
Ses grosses lèvres ébauchèrent un sourire terrible. Puis il avança rapidement de deux pas, se baissa, saisit la valise, se redressa, prit son élan et se rua vers la porte.
Mais là il s'arrêta net en poussant un rugissement sauvage: deux hommes lui barraient le passage.
Grossmann fit aussitôt un bond en arrière. Mais dans ce bond son pied heurta quelque chose qui le fit tressaillir d'une joie farouche: cette chose, c'était le revolver de Parsons.
Avec là rapidité de l'éclair, Grossmann se baissa, ramassa l'arme et la braqua sur les deux hommes en criant:
— Place !
Mais Grossmann n'avait pas été assez prompt, car l'un des deux hommes venait précisément de le mettre en joue d'un revolver et faisait feu. Et cet homme, était Levy Craigton, l'agent de police à la solde de Robert Dunton et que Benjamin s'était attaché.
Atteint en pleine poitrine, Grossmann échappa son arme et sa valise, recula en tibutant, ses yeux louchèrent énormément en se fixant sur l'homme qui venait de le tirer avec une si belle justesse, puis il proféra une lourde imprécation et s'écrasa tout d'une pièce en prononçant ce nom:
— Craigton! . . .
Pendant une minute Grossmann se tordit comme un reptile enragé, puis il s'immobilisa peu à peu. Et trois minutes n'étaient pas écoulées qu'il était mort.
Cependant, la lutte entre Parsons et Tonnerre se poursuivait toujours furieuse, toujours mortelle.
Aux grondements sourds de Parsons répondaient les jurons aigres de Maître Tonnerre qui, malgré le désavantage de la taille, parvenait à conserver le dessus. Il faisait d'effrayants efforts pour étrangler son adversaire.
Il finit par y réussir, lorsque, sous l'étreinte de ses dix doigts de fer furieusement inscrustés dans la gorge de Parsons, celui-ci devint livide et sortit la langue qui s*allongea énormément entre ses lèvres violacées.
— Grâce ! . . . haleta Parsons.
— Hein! Grâce!... hurla Tonnerre, hoquetant et suant. Ah! tu y viens à la fin. gueux! Mais, par tous les testaments! c'est au fond de l'enfer d'où tu viens que tu iras réclamer grâçe! rugit Tonnerre.
— Laissez-le!... commanda tout à coup une voix derrière Tonnerre.
Tonnerre tourna la tête et reconnut l'agent de police Craigton.
— Hein! le lâcher, dites- vous ?.. . Pour qu'il morde encore comme un chien enragé qu'il est? . . . Non, qu'il crève, le maudit !
— Nous avons besoin de cet homme, reprit l'agent. Du reste, aVec ceci, je vous assure qu'il ne cherchera plus à mordre.
Et l'agent exhibait sous les yeux de Tonnerre une paire de jolies menottes.
— A la bonne heure! répliqua Tonnerre. Si vous pouvez lui mettre ça, je le lâcherai après!
En un tour de mains les deux policiers montrèrent leur adresse à jouer de ce jeu, et la minute d'après Parsons se trouva les poings enserrés dans cet étau.
— Ouf! . . . exclama Tonnerre en se relevant. Il n'y a pas à dire, mais cet animal m'a joliment donné du fil â retordre!
Et Tonnerre, tout ruisselant de sueurs, épongeait son visage blêmi par l'effort et son crâne déplumé.
William Benjamin, cependant, était revenu de son évanouissement. Alpaca l'avait relevé et installé dans un fauteuil.
— Comment vous sentez-vous? demanda-t-il après un moment.
— Mieux! répondit Benjamin d'une voix faible.
Il fut durant trois ou quatre minutes violemment secoué par un accès de toux, et en même temps une écume rosée parut au coin de ses lèvres.
Très inquiet, Alpaca demanda encore:
— Voulez-vous que je cours chercher un médecin?
—Non!!! attendez... Plus tard!
— Plus tard pourrait être trop tard! répliqua Alpaca d'une voix tremblante. Car, ajouta-t-il, je vois du sang à votre poitrine... car vous êtes blessé sérieusement!
— Ce ne sera rien ,interrompit Benjamin avec un pâle sourire.
A cet instant, les deux policiers, après avoir maîtrisé Parsons, s'approchaient de Benjamin ainsi que Tonnerre qui avait repris possession de la valise.
— Qu'on aille chercher une auto ! ordonna Benjamin.
— Où voulez- vous aller? demanda Tonnerre, surpris.
— Au Palais de Justice, où nous sommes attendus! Allez, vite! commanda- t-il encore rudement.
Tonnerre posa sa valise près d'Alpaca, disant: — Tenez un oeil sur cette valise, cher Maître,
c'est moi qui cours chercher l'auto. . . ça me
connaît !
Et d'un bond il s'élança par la porte ouverte et disparut.