LES MELANGES HISTORIQUES
Les Mélanges historiques, dont nous avons déjà dit un mot précédemment, comprennent aujourd'hui dix-sept tomes, le 17e devant paraître bientôt. Nous n'entreprendrons pas, ici, de faire une appréciation de chacun de ces volumes, tous énormément intéressants et instructifs ; une telle appréciation exigerait un gros volume. Nous ne pouvons, cependant, passer outre sans signaler, au moins, trois ouvrages portant les titres suivants : Papineau et son temps (Vol. XIII) ; La S aint-J e an-Baptiste (Vol. XV) ; VAcadie Française (Vol. XVI).
Dans « Papineau et son temps » Benjamin Suite entend éclaircir bien des points obscurs de cette époque troublée, et faire disparaître bien des préjugés. Il sait que les hommes qui ont pris la défense de nos droits, au risque de leur liberté et de leur vie, sont généralement méconnus et ignorés de nos gens; car, il faut bien le dire, le Canadien ignore son histoire. Et Suite sait encore que toute l'histoire du régime dit « la domination anglaise », ou, si l'on aime mieux, « le nouveau régime » , est encore à faire. Si lui, Suite, ne peut pas faire lui-même cette histoire, du moins voudra-t-il y apporter certains matériaux nécessaires dans sa construction; il jettera de la lumière sur certains faits ténébreux; il rendra à César son bien; il remettra en évidence nos hommes publics du temps, et démontrera, en même temps, que notre peuple, loin d'être une race de perturbateurs, a toujours souffert en silence l'injustice et la molestation. En effet, il a fallu l'exaspération pour faire soulever quelques groupes épars de ce peuple paisible et pacifique. Et Suite voudra nous faire voir et
sentir la pleine vérité, car, pour tout ce qui a rapport à notre histoire et à nos origines, « toute vérité est bonne à dire », selon l'expression qu'il emploie hardiment et avec raison.
Non, Suite ne craint pas de dire la vérité, et c'est pourquoi il va dénoncer la véritable clique des « briseurs de paix ». Il va nous indiquer là où perchaient les véritables perturbateurs: au sommet du promontoire de Québec, dans l'entiourage des gouverneurs anglais. Plusieurs de nos historiens ont peur de toucher à cette époque agitée de notre vie nationale, mais Suite, lui, n'a pas peur. Et pourquoi avoir peur."^ Ne sait-il pas que la vérité doit jaillir, de toute nécessité? C'était par l'aveu de cette vérité qu'il était seulement possible de nous faire rendre justice; reculer devant la vérité, c'était faire reculer notre histoire davantage et nous replonger plus que jamais dans les ténèbres et dans le mépris du peuple qui voulait nous dominer et nous assujétir.
Si Suite, lui-même, n'a pas dit toute la vérité, c'est pour la raison qu'il ne l'a pas découverte toute. Pour établir l'histoire authentique et impartiale du régime anglais, il faudra bien encore cinquante ans, sinon davantage. Au travers du dédale obscur des événements qui se sont passés de 1760 à nos jours, Garneau a d'abord ouvert la voie; Suite et d'autres l'ont élargie; nos écrivains d'histoire des prochaines générations l'achèveront. Ce qui manque encore et qui manquera longtemps pour fixer la véridique histoire de l'époque anglaise, ce sont ces documents privés ou secrets des hauts fonctionnaires de notre pays. Tant que nous ne pourrons nous en tenir qu'aux documents dits « officiels », telle, notamment, la « fameuse » Collection Haldimand, nous pouvons douter d'établir notre « vraie histoire ». De même qu'au
LITTERATURE ET LITTERATEURS (Supplément au "Roman Canadien")
Publié dans le but de mettre plus de l'ie davs le vioîide littéraire canadien et de coopérer à l'oeuvre du "Roman Canadien".
Xous recevrons avec plaisir les manuscrits que l'on voudra bien nous soumettre.
GERARD MALCHELOSSE Directeur
Toute correspondance devra être adressée :
"LA VIE CANADIENNE" Casier postal 969 MONTREAL
temps des Français Québec était une autre « Cour de Versailles » avec ses intrigues et ses mystères, sous le régime suivant c'était une autre « Cour de Londres ». On a dû faire disparaître tout ce qui pouvait ternir la réputation des gouverneurs et autres grands personnages, comme tout ce qui était susceptible d'établir la loyauté des Canadiens et la justesse de leurs revendications. On s'imagine déjà de quelles basses et perfides intrigues nos hommes publics du temps étaient l'objet dans le cercle venimeux des administrateurs anglais. Ceux-là avaient trop de franchise en face des sournoiseries de ceux-ci. Si Papineau, après avoir enflammé le peuple, s'est défendu de l'avoir voulu mener aux armes, c'est qu'il sentait bien et voyait que les fonctionnaires anglais, les premiers, nous poussaient aux armes, et Papineau avait le sentiment qu'on ferait rejaillir sur lui le sang répandu. Mais que pouvait-il faire? Sa parole éclatante ne retentissait plus comme auparavant, lorsqu'elle faisait trembler la clique tout entière. Lui et ses collègues se trouvaient pris dans un engrenage savamment préparé par leurs adversaires, ou, plus justement, par leurs ennemis. Benjamin Suite n'a pas vécu assez
longtemps pour arriver à démêler l'écheveau de ces intrigues d on, aujourd'hui, surgiraient de terribles vérités propres à nous venger et à rétablir la légitimité de nos droits, comme à nous rehausser dans l'estime des nations étrangères, sinon dans leur admiration.
Si Benjamin Suite a vu clair dans certains chemins obscurs de cette époque, il semble s'égarer ailleurs. Il paraît affirmer que nous fûmes aimés de certains de nos gouverneurs anglais . . . Sans doute, il y va avec une certaine réserve, car c'est s'avancer, là, assez témérairement. Mais comme il est prudent, et n'ayant pu tirer toutes choses au clair, il laissera à l'écrivain de l'avenir le soin d'extirper les secrets de cet amour de nos gouverneurs anglais, « amour » dont personne encore n'a fait la preuve. Au lieu d'amour, il arrivera plus justement que l'écrivain de demain découvrira, au coeur de nos gouverneurs britanniques, le résidu des venins qu'ils auront distillés contre nous. Certes, nous pouvons nous tromper, surtout quand on songe que seuls nos hommes publics, honorés et flattés à pattes de velours par les gouverneurs anglais, leur ont rendu hommage. Mais descendons chez le peuple . . . le peuple qui, ne sachant exprimer ses pensées, redoutant même de les exprimer, souffrait et n'ignorait pas d'où lui venait son mal . . .
Ah ! ce peuple qu'on a voulu faire passer pour « un peuple heureux » sous le régime anglais ! Aucun historien consciencieux n'oserait faire cette affirmation. Suite, néanmoins, est porté à penser qu'il fut plus heureux sous le deuxième que sous le premier régime, lorsqu'il écrit que « sous le régime français nos ancêtres ne jouissaient d'aucune des libertés apportées dans notre pays par la démocratie anglaise ». «Jouir » et « libertés » sont là deux mots qui peuvent s'entendre d'une façon différente. Mais s'il est vrai que les Anglais nous ont apporté des « libertés politiques » (présent que notre peuple ne savait pas comprendre), il faut bien reconnaître, d'un autre côté, que ces libertés devaient être payées au prix d'autres et d'anciennes de nos libertés bien plus précieuses. Non. . . ce cadeau des Anglais se trouvait trop chèrement payé, et nous ne pouvions pas nous trouver heureux dans ces « libertés » qui n'étaient qu'une chaîne dorée. Car nous qui étions d'une autre race, d'autres moeurs, d'autres coutumes, d'autres lan-
gue, d'autre foi religieuse, oui, comment pouvions-nous nous sentir heureux, lorsque, à chaque jour de notre vie, on menaçait et attaquait notre nationalité dans son existence morale et spirituelle ! Nos luttes d'un siècle (et elles ne sont pas finies) peuvent-elles être la preuve que nous fûmes un peuple heureux sous le régime anglais? Et lorsque certains historiens, pour appuyer leur hypothèse, tentent de comparer cette période à la période française, ils font un étonnant écart de psychologie. S'il est vrai que, sous le régime français, les Canadiens ont dû souffrir souvent le dédain et la morgue des gens d'épée, des grands marchands et des fonctionnaires, du moins se sentaient-ils plus des maîtres chez eux qu'ils ne le furent sous le régime suivant. Les Anglais d'alors ne se contentaient pas de nous dédaigner, ils nous méprisaient, nous dénigraient et ne méditaient que de nous asservir. Au temps des Français, le Canada était notre patrie, notre unique patrie ; quand furent venus les Anglais, nous n'étions plus chez nous. Nous n'étions à leurs yeux qu'un vil troupeau de vaincus h peine bon pour l'abattoir.
Le terme « Canadien ». qu'on proférait avec une moue dédaigneuse, avait sous le premier régime et sous le suivant, deux significations différentes: sous le régime français, il signifiait « Indigène » avec un sens assez bas; sous l'autre régime, il signifiait « bête de somme ». Sous le gouvernement des rois de France nous étions, en Canada, deux groupes distincts: les Canadiens et les Français. Sous le gouvernement de l'Angleterre, nous fûmes deux races tout à fait distinctes: les Canadiens et les Anglais. Si, sous l'ancien régime, des Français ont cru déchoir en s'appelant Canadiens, que dire des Anglais ! C'eût été plus qu'une déchéance pour les Anglais, c'eût été crime. Un Anglais qui, à cette époque, se fût dit « C*inadien », aurait été renié et banni par ses gens, car il se fût, de ce fait, abaissé au rang de la « bête de somme ». Ce ne fut donc qu'à partir de 1860 que les Anglais commencèrent à s'emparer des titres de notre nationalité. Ce fut après les Papineau, les Viger, les Bédard . . . mais surtout après les LaFontaine et les Cartier que les Anglais, pour un grand nombre du moins, reconnurent qu'il n'y avait aucune déchéance à se dire Canadien. Et encore de nos jours, combien d'Anglais, nés au pays, parfaitement Ca-
nadiens sous tous rapports, ne se sont pas décidés à s'appeler « Canadiens » !
Mais si, à compter de 1860, les Anglais ont commencé à se dire Canadiens, c'est qu'ils avaient une fort bonne raison. En effet, nos amis de l'autre langue se proclamèrent « Canadiens », croyant par là nous faire complètement disparaître dans le flot grossissant de leur immigration, de sorte que le Canada ne serait plus aux Canadiens, c'està-dire les vrais Canadiens, ceux-là d'avant 1760. Donc, tout ce qui se disait canadien alors, était sensé n'être qu'anglais. Et nous... qu'allait-on faire de nous? Qu'allions-nous devenir? Allait-on nous appeler « les Indiens » ou « les Sauvages » ? Il est vrai qu'on nous dénommait plus facilement « les Français ». Mais nous n'étions pas plus Français qu'Anglais, nous étions simplement Canadiens et n'entendions pas être autre chose. Il n'y avait qu'une alternative pour demeurer ce que nous étions, c'était de nous appeler Canadiens-français. Oui, mais les Anglais prenaient peu à j>eu le dessus par le nombre, et il devait arriver que les nations étrangères, entendant parler des Canadiens, ne songeraient qu'à une race quelconque d'Anglo-saxons. Quant à nous, nous restions ignorés même des gens de France; on nous avait si bien escamoté notre carte d'identité. Et c'est pourquoi, par après et encore de nos jours auprès des Anglais nouveaux venus d'Angleterre, nous ne sommes plus que des « étrangers » ou des «Français » récemment immigrés. Voilà comment se fait notre histoire. Et combien d'années d'existence, de travail et de luttes nous faudra-t-il encore pour nous faire reconnaître pleinement pour ce que nous fûmes et ce que nous sommes !
Tous nos écrivains d'histoire ont eu trop de réserves ou trop d'égards pour une race étrangère qui. durant tout })rès d'un siècle, n'a cherché qu'à nous anéantir. Il semble que le temps soit venu de revendiquer notre véritable identité; nous ne représentons qu'un tiers de notre population, il est vrai, mais forts de nos origines, de nos luttes, de nos <iroits et de nos gloires passées, notre tiers vaut bien les deux autres tiers. Car il faut, j)our notre dignité nationale, que l'étranger ne voie pas uniquement une race d'Anglosaxons dans notre pays, mais aussi une race française, la véritable race canadienne, celle (jui a bâti ce pays.
Coiiinu' nous n'avions nullement l'intention i\v revendiquer nos droits et notre véritable iJontité par la force des armes, il nous fallait tout de même nous armer de (]uel(|ue façon pour combattre avec avantage et pour résister aux attaques du peuple nouveau venu. Les meilleures armes ne pouvaient être que la plume et la parole, le livre et le journal. Mais il fallait aussi l'embrigadement des individus qui composaient notre nationalité, et c'est comment fut organisée la Société Saint- Jean-Baptiste. C'était l'armée nationale, l'armée de la défense! Aussi, elle méritait que son histoire fût écrite. Benjamin Suite se mit à l'oeuvre. Ses fondateurs, au reste, (et Duvernay, entre autres), méritaient un juste hommage de notre peuple. Cette société devait servir de trait d'union entre tous les Canadiens de notre langue et de notre foi religieuse, et elle était nécessaire pour rebuter les attaques incessantes du fanatisme racial et du sectarisme étranger. Il fallait absolument nous grouper, si nous voulions offrir un front solide. Si, durant nos « troubles », la Société Saint- Jean-Baptiste eût eu la force et le prestige qu'elle possède de nos jours; si elle avait pu enrégimenter dans ses rangs et sous ses bannières tous les adhérents qu'elle compte aujourd'hui, combien les perturbateurs et agitateurs anglais d'alors y eussent réfléchi avant que de s'engager dans la voie des dénigrements, des violences et des molestations ! Et si même, en dépit de tout, nos « troubles » eussent éclaté, est-ce qu'avec notre société nationale nos « patriotes » n'auraient pas été « armée », au lieu d'être seulement « poignée » ? Il nous fallait peu de chose, alors, pour faire reconnaître notre « droit de cité » dans notre pays: dix mille de nos brave balayaient tout ce qui cherchait à nous balayer nous-mêmes ! Où étaient-ils, ces dix mille hommes? Ils étaient là. . . Seulement, sans l'organisation nécessaire, il se trouvait impossible d'en former des bataillons. Au surplus, les cadres, les premiers, manquaient; et ceux des nôtres qui tentèrent de diriger le « mouvement » possédaient si peu d'expérience dans le métier des armes, que nos paysans, timides mais non peureux, n'osaient leur emboîter le pas. Et les armes qui manquaient!... Autre chose: on ne comprenait pas très bien dans les campagnes ce qui se passait à Québec et A Montréal. On était loin de posséder, à cette époque, le système d'information que
nous avons aujourd'hui, et notre paysan, illettré, ne pouvait compter que sur les rumeurs qui couraient le pays. Et si l'on ajoute qu'il ne s'était jamais occupé de politique, chose à laquelle il n'entendait rien, comment pouvait-on l'entraîner à la revendication de ces « libertés politiques » que nous n'avions que théoriquement?
Non ! . . . Il faudrait encore un siècle, peut-être davantage, pour faire l'éducation politique de notre peuple. Aussi, n'est-ce que depuis une douzaine d'années que nous avons vu le « bloc de Québec ». Et que dire de ce qu'il reste à faire encore, avant que notre nationalité, toute entière, soit complètement instruite des choses publiques ! Mais grâces à Dieu ! nous avançons plus rapidement que jamais. Les deux prochaines générations, plus instruites, mieux éclairées, sauront achever l'oeuvre revendicatrice de nos pères. Qu'un ou deux autres Suite nous viennent, et nous verrons, enfin, paraître non le « Grand Soir », mais le « Grand Jour ». En attendant, la Société Saint- Jean- Baptiste se maintiendra au poste pour combattre l'ennemi.
Des Mélanges Historiques de Benjamin Suite, le volume intitulé « L'Acadie Française » est assurément le plus attachant. C'est là, dans ce récit, véritable mise au point, qu'éclate tout entier le vrai patriotisme que nous avons connu à Benjamin Suite.
Gérard Malchelosse, dans un avant-propos fort bien pensé, et d'une juste hardiesse, en nous remettant en mémoire les sanguinaires coups de main exercés contre des petits peuples sans défense, nous prévient d'ailleurs que « ces pages de VAcadie Française sont toutes pleines du patriotisme de notre historien ».
Nous avons tous, ou à peu près, entendu parler du « Grand dérangement des Acadiens » en 1755. Beaucoup d'écrits ont été publiés sur cet événement tragique. Après le poème poignant de Longfellow, sont venues les attachantes narrations des Casgrain, des Rameau, des Richard, des Poirier, des Lauvrière et d'autres. A tous ces récits Benjamin Suite ajoute des pages sonores qui retentissent de vérité.
Nul n'ignore qu'une même origine rapproche Canadiens et Acadiens ; et si pendant longtemps nous nous sommes réciproquement ignorés, nous qui, pourtant, étions des frères.
c'est que notre position géographique respective ne nous permettait point d'entretenir des rapports de voisinage. Car nous étions voisins ; seulement, entre les Acadiens et nous il y avait des milles et des milles de forêts et de marécages, de traverse si difficile, qu'elle rebutait les plus entreprenants et les plus courageux. D'ailleurs, en ces temps reculés, nos ancêtres ne sortaient point de leurs paroisses ou de leurs villages, et il en était de même chez les habitants de l'Acadie. Les peuples Canadien et Acadien ont donc grandi côte à côte sans se connaître. Quoique remontant à une même origine, ils forment deux groupes distincts, et l'on pourrait émettre qu'entre le Canadien et l'Acadien il y a une égale différence qu'entre le Français et le Canadien. On note avec curiosité cette différence entre Canadiens et Acadiens, lesquels, pourtant, sont issus d'une même race dont ils ont emporté en Amérique les moeurs, les usages et l'esprit. Et l'on se demande comment ces deux peuples ne sont pas demeurés ce qu'étaient les colons venus de France. La raison en est toute simple: les ancêtres, les premiers, se sont transformés. L'éloignement, un climat nouveau, un sol vierge, les exigences d'un pays à l'état sauvage, le coudoiement de peuplades inconnues qui possédaient une autre langue et d'autres moeurs, tout cela réuni ne pouvait manquer de changer peu à peu le caractère de ces pionniers. Nécessairement d'autres méthodes de travail devaient être adoptées, d'autres usages allaient s'allier aux premiers en les transformant, de sorte que les moeurs, en général, prendraient un tour nouveau, que la langue même se modifierait dans le verbe et l'accent; néanmoins, chose surprenante, tout ce mécanisme allait opérer de façon que ces deux peuples demeureraient français.
Si les Acadiens avaient reçu de la France les apports qu'en reçurent les Canadiens, il n'y a pas de doute qu'on retrouverait aujourd'hui l'Acadie française. Malheureusement, l'oubli qu'en fit la France et surtout les malheurs qu'ils subirent aux mains des Anglais, et, le pire de tous ces malheurs, leur expulsion de leur patrie et leur dispersion, ont failli éteindre complètement leur race. Aussi, peut-on compter aujourd'hui seulement quelque trois cent mille Acadiens éparpillés dans la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, l'Ile du Prince-Edouard, le Cap-Breton, les
Iles de la Madeleine, et quelques centaines de familles dans la province de Québec. Aujourd'hui, ce qui s'appelle les Provinces Maritimes seraient peuplées, pour plus des deux tiers, d' Acadiens, en sorte que, d'Ottawa jusqu'à Halifax, on se trouverait en pays français.
Ce fut donc la plus grande calamité de ce peuple que son expulsion de sa patrie.
Les auteurs de ce coup de main, ou, si l'on aime mieux, les écrivains américains qui ont voulu les blanchir, ont prétendu que le peuple acadien, en passant sous la domination anglaise, avait songé à émigrer au Canada, ce qui est aujourd'hui la province de Québec. Par leur nombre, les Acadiens eussent, de ce fait, renforcé celui des Canadiens, et les Anglais auraient vu d'un fort mauvais oeil la réunion de ces deux groupes, puisqu'ils se trouveraient en face de défenseurs plus nombreux à combattre, quand ils viendraient pour s'emparer du Canada. Mais ce n'était pas la vérité. Jamais les Acadiens n'avaient songé à s'expatrier. Ils avaient fondé une patrie qu'ils aimaient, avaient acquis des biens qui leur suffisaient, et, peuple simple, n'enviant aucune des richesses que pouvaient posséder les autres peuples, ils ne demandaient qu'à vivre de leur travail et sur la terre qu'ils avaient faite et qui les avaient vêtus et nourris.
Dans « l'Acadie Française », Benjamin Suite ne refait pas l'histoire de ce peuple malheureux ; il se borne à défendre, avec une vigueur admirable, le caractère de la race acadienne que des historiens étrangers ont déformé et à le rétablir dans sa réalité. Suite nous présente dans ce livre des pages magnifiques de vérité et de patriotisme le plus large et le plus pur. Tout en prenant la cause des Acadiens, il n'oublie pas celles des Canadiens que la calomnie n'a pas, non plus, manqués. Il fustige donc les calomniateurs de la belle façon, dévoile les basses intrigues des Bostonnais, rejette au fumier ceux qui ont voulu se servir du fumier, et remet en leur place d'honneur Acadiens et Canadiens.
Tout comme le caractère d'un individu, celui d'un peuple est sujet au dénigrement dès que ce peuple aura porté envie. Dans la vie ordinaire nous voyons souvent tel individu jalouser son voisin, parce que celui-ci aura réussi là où l'autre aura échoué. Ce fut la jalousie qui souleva les habitants de la Nouvelle-Angleterre contre les Acadiens. Les
premiers n'étaient pas venus en Amérique pour y établir leurs foyers et fonder une patrie, mais uni(iuenient pour y faire le commerce et s'enrichir au plus tôt. Aussi négligèrent-ils le déboisement du sol et son défrichement, de sorte que. dans les temps où le connnerce n'allait pas, les colons anglais se trouvaient à manquer des choses les plus nécessaires à la vie, et pour ne pas mourir de faim ils se voyaient forcés de demander des secours à leur métropole. Puis, à mesure que les années s'écoulaient, ils constataient que les fortunes convoitées ne s'accumulaient pas aussi rapidement qu'ils avaient pensé. Ensuite, pour le pire, ils s'aperçurent que les gros commerçants d'Angleterre les exploitaient indignement.
C'est alors qu'ils avisèrent leurs voisins, les Acadiens. Ils furent tout à coup surpris d'y voir un peuple vivant par lui-même sur un vaste et riche domaine, cultivant des champs superbes d'où jaillissait l'abondance, élevant des troupeaux de toute beauté, et vivant de tout le bonheur qu'il était possible. Ils furent éblouis, se demandant comment ce peuple avait pu faire. Les Acadiens avaient fait simplement ce que les colons de la Nouvelle- Angleterre n'avaient pas eu le courage d'entreprendre. Ils avaient déboisé, défriché, labouré, semé, récolté, et ce beau et vaste domaine qui allumait maintenant l'envie, ils ne le devaient qu'à eux-mêmes, à leurs durs labeurs, à leur courage et à leur persévérance. Ils s'étaient créé comme un petit royaume où ils vivaient en maîtres, à l'abri du besoin et dans une sérénité qui faisait leur bonheur.
Les colons de la Nouvelle-Angleterre ne tardèrent donc pas d'envier ces heureux de l'Amérique, et dès lors ils convoitèrent non seulement leurs biens, mais même leur courage et leur esprit de famille, si l'on peut dire. La jalousie et l'envie les portèrent à tous les crimes. Ce fut d'abord la calomnie qui s'appesantit sur le caractère du peuple acadien; puis, la convoitise grandissant, et se voyant les plus forts par le nombre, les Néo-anglais décidèrent de s'emparer du pays et des biens de leurs voisins, le peuple le plus pacifique de la terre. Ce fut de ce jour que commencèrent les rencontres sanglantes entre ceux qu'on a appelés les « corsaires acadiens » et ceux qu'on aurait pu nommer les « pirates bostonnais ». Oui, mais s'il a existé des corsaires acadiens, ce sont les Bostonnais qui les ont fait surgir des eaux de la mer. Ils ont
voulu apporter le fer et le feu dans un pays qui ne leur appartenait à aucun titre; il arriva que les gens de ce pays, les Acadiens, se dressèrent contre les intrus pour les repousser hors de leur domaine. Mais les Bostonjiais revinrent à la charge, et, usant des mêmes procédés que les Iroquois en Nouvelle- France, ils apparaissaient à l'improviste et se livraient à toutes les déprédations imaginables. Alors les Acadiens ne purent supporter davantage les raids sauvages de leurs voisins; ils s'armèrent en guerre à leur tour, et pour décourager les perfides entreprises des Bostonnais et recouvrer leur tranquillité et leur sécurité, ils rendirent à ces derniers oeil pour oeil, dent pour dent.
Dans son avant-propos, M. Malchelosse Jious dit que ces tueries et ces incursions sanglantes étaient dans les moeurs du temps; il aurait pu ajouter, sans s'écarter de la vérité, qu'elles sont de tous les temps: les Allemands en ont établi la preuve dans le pays des Belges lors de la dernière guerre. Seulement, au temps des Acadiens, il importe de distinguer. Ces moeurs sanguinaires et rapineuses pouvaient se trouver parmi les peuplades sauvages de l'époque, mais les Bostonnais, pas plus que les Canadiens et les Acadiens, n'étaient des barbares. Ces moeurs pouvaient aisément s'acquérir et se calquer au contact des sauvages, et il semble qu'elles purent s'acclimater mieux chez le peuple de la Nouvelle-i\ngleterre que chez le peuple de la Nouvelle-France et celui de l'Acadie. On peut dire que les Bostonnais ont copié les Iroquois; mais on n'en pourrait dire autant des Canadiens et des Acadiens. Ceux-ci se sont trouvés à leur corps défendant, et leurs incursions en pays voisin ne pouvaient être que justes représailles, lesquelles étaient jugées nécessaires pour la protection de leurs biens, de leur foyer et de leur vie. Chez les Bostonnais ce ne furent pas représailles, mais pures pirateries, aussi doivent-ils en garder toutes la responsabilité et toute l'infamie. Car jamais le Canadien ou l' Acadien n'aurait envahi le domaine d'un voisin honnête et paisible. Et les Iroquois. . . peut-on tellement blâmer leurs raids terribles en Nouvelle-France et leurs féroces tueries.^ Certes, leur barbarie séculaire les portait aux plus affreux saccages ; et cependant peut-on leur tenir rigueur lorsque ces indigènes voyaient leur pays envahi par des peuples étrangers qu'ils redoutaient? Ils se
sont donc jugés en état de légitime défense, et THistoire ne saurait, sans injustice, déprécier leur caractère et la valeur de leurs moeurs. Enfin, ce grand dérangement des Acadiens qui étonna et scandalisa au point qu'on se croyait revenu au sombre Moyen- Age ! . . . Eh bien! de nos jours, récemment, l ltalie n'a-t-elle point dérangé tout un peuple de 80.000 habitants? Pacifiquement, dirat-on î Qui le sait au juste... le fait est si récent . . .
Ajoutons, pour conclure, que Benjamin Suite, dans son « Acadie Française rétablit les faits de façon à ne plus laisser aucune prise au dénigrement et à la calomnie. L'Histoire, il le sait, n'a qu'une façade et n'en peut avoir qu'une, et il nous montre la véritable façade. Les Canadiens, quant aux dénigrements et aux calomnies, ont eu leur large part. Parkman. sans nous avoir complètement déformés, n'a pas moins changé notre visage et modifié nos traits, comme s'il eût voulu, devant la face de la terre, donner l'avantage à ses concitoyens. Au fait, comment la nation des Yankees pouvait-elle s'affirmer supérieure aux autres races de l'Amérique, à moins de rabaisser le caractère le ces races.' Quoique plus petits par le nombre, nous vivions trop près du Yankee pour ne pas lui pK)rter ombrage, lui qui savait notre valeur. Aussi, n'a-t-il jamais cessé de nous considérer comme peu de chose, d'autant mieux qu'il croissait et s'accroissait avec une rapidité prodigieuse et dans des proportions étonnantes et formidables. Dans l'esprit du Yankee, nous étions donc une race inférieure condamnée à vivre à tout jamais dans son infériorité et à y croupir.
Mais Benjamin Suite, dans son « Acadie Française » encore, sait démontrer tout le contraire. Mieux que ça. il prouve combien nous fûmes supérieurs aux Yankees dès les premiers échafaudages que nous fîmes à notre édifice jusqu'à la calamité de 1759. Er après.'. . . Et bien! que pouvait-on exiger de nous, alors que nous restions sans force, les mains vides, sans rien. Et pourtant, il faut regarder ce que nous sommes devenus par nos seuls moyens. Et eux. les Yankees, qu'eussent-ils fait à notre place: Mieux ou pire? Peut-être pire. . .
Comme nous l'avon*; dit. les luttes que nous avons soutenues pour nous maintenir dans nos justes droits sont loin d'être finies. Nos voisins de langue anglaise n'ont pas
encore appris à nous connaître, et il faudra bien des décades avant qu'une harmonie parfaite s'établisse entre la race française et la race anglaise en Amérique du Nord.
L histoire de notre pays, telle que Garneau et ceux qui l'ont suivie nous l'ont écrite» a contribué dans une large mesure à faire l'entente entre les deux races qui habitent le Canada. Mais si nous voulons arriver plus tôt à former une nation unie, si nous voulons grandir dans la paix et la prospérité, il nous faut une entière coopération avec nos concitoyens de langue anglaise, il nous faut marcher la main dans la main. L'instrument le plus utile et capable de servir le plus fructueusement pour amener cette coopération et cette concorde, le moyen le plus sûr de détruire les préjugés, d'anéantir les fanatismes religieux et racial, c'est de construire, eu s'y mettant tout de suite. « l'Histoire de la Nation Canadienne ». L'heure nous paraît venue de commencer les maçonneries de cet édifice important. Lorsque dans toutes les écoles, anglaises et françaises, dans toutes les bibliothèques et dans nos foyers communs nous trouverons < l'Histoire de la Nation Canadienne >. écrite dans les deux langues, ceux de nos concitoyens anglais et les étrangers nouveaux venus qui n'ont pu apprendre à savoir ce que nous sommes, et qui. de ce fait, nous méconnaissent un droit d'existence dans ce pays que nous bâtîmes, reviendront de leur erreur ou de leur ignorance, et de ce jour existera la confraternité indispensable à notre prospérité future. Et de ce jour aussi vivra la nation canadienne, le Canada sera aux Canadiens, et voilà qu'auront cessé ces luttes et ces haine» de race, ces gnerres stupides de religion.
Pour construire cette s> Histoire de la Nation Canadienne » les matériaux ne manquent point. Et voici, précisément, l'oeuvre de Benjamin Suite qui s'offrira aux ouvriers de l'heure pour y puiser quantités de matériaux tout prêts pour l'usage. Et. puisque nous y sommes, pourquoi la Société Royale du Canada, la Société Historique de Montréal, et les autres ne se donneraient-elles pas ]:\ main pour élaborer le plan de l'édifice.'^ Et pourquoi nos dirigeants n'apporteraientils pas à cette oeuvre, toute nationale, la plus nationale, leur appui moral et financier? Voyez donc: < Histoire de la Nation Canadienne ? ! Comme cela ferait bien sous le regard des peuples étrangers qui ne nous con-
IllKgllMlISllgHlMllSlillllillSlil^