‹ La petite canadienne; roman canadien inéditChapitre 4 sur 29 · OU LES VIEUX AMIS SE RETROUVENT · texte numérisé non relu

OU LES VIEUX AMIS SE RETROUVENT

Notre lecteur a sans doute reconnu, dans les deux individus qui avaient précédé Fringer et Parsons dans l'hôtel, nos amis Alpaca et Tonnerre, que nous trouvons quelque temps après dans une chambre du premier étage.

Sous l'oeil grave et pensif d'Alpaca, debout et bras croisés. Tonnerre a disposé, sur une table placée au centre de la pièce, deux bouteilles de cognac, un syphon, et un cabaret sur lequel scintillent de jolis verres de pur cristal. A côté du cabaret il a placé une boîte qui contient des cigares de choix.

Et maintenant, après s'être reculé de quelques pas. Tonnerre considère le tout avec une satisfaction que prouve son large sourire.

— Vous ne pouvez nier, cher Maître de mon coeur, dit-il, que voilà une harmonie que vous contemplâtes rarement au cours de votre existence. Deux cognacs exquis par la ritulence, la marque et l'arôme: un vieux Frapin, et ce Hennessey que vous avez toujours trouvé superdélectable. Puis ce gentil et limpide syphon, dont le contenu, bien convenablement mélangé à l'une de ces liqueurs ou aux deux à la fois, vous donne toute la saveur d'un nectar. Enfin, ces cigares, qui feraient les délices d'un fin connaisseur... Vraiment, le président de la république ne saurait être plus royalement défrayé.

— Oui, Maître Tonnerre, tout cela est parfait, approuva Alpaca de sa voix profonde et grave.

— Vous voulez dire que l'arrangement, l'ordre et le choix sont parfaits?... Mais vous allez me dire, à présent, si ces liqueurs sont parfaites aussi.

Et ce disant, Tonnerre se mit à remplir deux verres moitié de Frapin et moitié de syphon. Puis il enleva délicatement l'un des verres, l'éleva vers la lampe électrique suspendue au plafond, et le fit un instant miroiter.

Alpaca se rapprocha de la table pour suivre l'exemple de son compère.

Puis deux glouglous se confondirent et deux langues claquèrent.

Tonnerre, en reposant son verre vide sur le cabaret, prononça d'une voix attendrie:

— Jamais, Maître Alpaca, je me suis senti une telle envie de vivre!

—Et c'est justem.ent un élixir de longue vie que votre vieux Frapin, Maître Tonnerre!

— Je le pense. Maintenant, de l'élixir de longue vie passons à l'élixir d'amour! Ou plutôt, celui-ci, cher Maître, c'est la « jouvenescence » ! VoUiS allez voir. . .

Et Tonnerre, cette fois, prépara un mélange de Hennessey et de syphon.

Et de nouveau les deux amis rendirent un hommage au dieu de la vigne.

— Décidément, fit Tonnerre après un nouveau claquement de langue, et la figure de plus en plus rubiconde, la lèvre plus humide, l'oeil plus brillant, celui-ci l'emporte sur l'autre par la

délicatesse même de la saveur et la finesse de l'arôme. N'est-ce pas votre avis, cher Maître?

— Mon avis. Maître Tonnerre, répondit Alpaca toujours sérieux, est que ces deux fines boissons sont également dignes l'une de l'autre. Mais en voilà assez sur ce sujet. Nous nous sommes déjà trop attardés et paraissons oublier les instructions de Monsieur William Benjamin.

— Au fait, dit Tonnerre, comment allons-nous procéder?

— Le plus simple vous concerne: vous tiendrez compagnie à cette magnifique table, mais sans toutefois toucher davantalge à ces liqueurs.

— Compris, cher Maître, je me contenterai de les regarder.

— Pour le reste, reprit Alpaca, je m'en charge. D'ailleurs, notre ami vient de descendre au bar, et il n'en remontera probablement qu'une fois sa soif apaisée.

— ^S'il avait idée que nous avons fait ces dépenses en son honneur?...

— Il est certain qu'il regretterait de s'être rendu au bar, compléta Alpaca.

— Dites donc, cher Maître, pourquoi n'allezvous pas l'inviter?

— J'y songeais. . . et je songeais aussi comment il me faudrait m'y prendre. Mais j'ai déjà mon idée. Attendez-moi donc ici, Maître Tonnerre!

— C'est dit, et en attendant je fumerai ce cigare à votre santé.

Et Tonnerre alluma le cigare qu'il venait de choisir, et se laissa choir sur un fauteuil, tandis qu'Alpaca se rendait au bar de l'hôtel.

Le comptoir du bar était garni de consommateurs qui devisaient sur les événements du jour, et dont les commandes de liqueurs étaient vivement exécutées par trois garçons empressés et empesés.

Alpaca remarqua vers le centre du comptoir un espace libre entre deux consommateurs étrangers l'un de l'autre, silencieux et dégustant leur chope de bîère.

Dans l'immense glace du mur sur laquelle se reflétaient l'intérieur du bar et ses buveurs, Alpaca vit à sa gauche un petit vieux, grêle et maigrelet, au teint parcheminé, qui promenait sur le miroir un regard sournois et soupçonneux.

De temps à autre il levait sa chope et, sans quitter de l'oeil le miroir, il avalait une gorgée de bière. Or, à l'un de ces moments il arriva que les regards sournois du petit vieux et ceux d'Alpaca se rencontrèrent sur la glace.

Les régards du premier parurent étudier avec une vive curiosité la barbe noire d'Alpaca et ses moustaches effilées à la Napoléon. Quant aux regards d'Alpaca, ils semblèrent s'éclairer subitement d'un rayon de joie, et en même temps les lèvres de notre compère dessinèrent un large sourire. Ce sourire parut impressionner tellement le petit vieux que ses yeux du coup quittèrent la glace et, après un demi-tour de la tête, se posèrent avec surprise sur la personne même d'Alpaca.

Celui-ci, à son tour, se tourna du côté du petit vieux et, pendant que s'amplifiait son sourire, il lui tendit silencieusement la main. Mais le petit vieux, avec son visage glabre sur lequel se

peignait le plus grand étonnement, n'osa prendre la main d'Alpaca, qui alors s'écria:

— Eh bien! mon cher capitaine, on ne reconnaît donc plus les vieux amis?

Rutten, puisque c'était lui, ouvrit des yeux démesurés, ses lèvres minces s'agitèrent sans proférer aucun son, et il continua d'examiner avec une stupeur croissante la physionomie souriante et placide d'Alpaca.

— Bon, bon, reprit ce dernier, je vois que vous m'avez complètement oublié.

— Vous me connaissez? parvint à bredouiller Rutten avec son accent nasillard.

— Comment donc, si je vous connais!... de même que vous me conaissez avec cette simple différences, cependant, que vous ne me reconnaissez pas, voilà tout. Comment ça va-t-il?

Et, narquois, Alpaca offrait encore sa main.

Le capitaine, bien contre son gré, mit sa main dans celle d'Alpaca qui la serra fortement et reprit:

— Au fait, j'ai quelque peu changé depuis ces derniers dix ans.

— Dix ans, dites-vous? fit Rutten ébahi.

— Oui, au temps où vous étiez attaché d'ambassade à Washirigton.

— Ah! c'est à Washington que vous m'avez connu? dit Rutten plus stupéfait encore.

— Parfaitement, mon cher capitaine. Quoi! est-ce vrai que vous ne me remettez pas du tout?

— Pas le moins du monde, je vous assure. — C'est impossible. Allons! regardez-moi bien en face.

— Je vous regarde bien, mais rien dans mon souvenir ne me rappelle votre physionomie. — C'est extraordinaire.

— Dites-moi, reprit Rutten qui commençait à se familiariser avec cet inconnu, si dans le temps vous aviez cette barbe-là?

— Cette barbe-là!... s'écria Alpaca en jetant un coup d'oeil vaniteux sur le miroir. Mais oui, c'est toujours la même!

— Et ces moustaches aussi?

— Quoi! les trouveriez- vous écourtées par hasard?

— Au contraire, elles m^e paraissent fort longues.

— Juste Ciel! seraient-elles plus longues que celles du dernier empereur des Français?

— Pas que je sache... Mais si vous me disiez votre nom? Voyez-vous, il n'y a rien comme le nom pour vous remettre en mémoire.

— C'est juste. Suis-je bête un peu! Mais que voulez-vous? Un simple oubli causé par l'énorme plaisir de vous retrouver à l'improvlste, comme ça... moi qui vous pensais là-bas... commandant un corps d'armée. . . que sais- je! Mais voulez- vous bien me dire par quel hasard?...

— Vous omettez encore de me dire votre nom . . . nasilla Rutten avec un sourire contraint.

— Mon nom?... C'est vrai, je n'y pensais déjà plus. Mais comment, diable, l'avez-vous déjà oublié aussi?

— Comime j'ai oublié votre barbe et vos moustaches, se mit à rire Rutten qui, à la fin, s'assurait que cet individu le prenait pour un autre;

la méprise l'amusait, et il avait une forte envie de se moquer d'Alpaca.

Ce dernier éclata de rire à son tour.

Puis, baissant la voix et prenant un ton sérieux :

— Tenez, capitaine, fit-il, je vais vous confier une chose, puisque nous en sommes aux surprises, vous et moi.

—Quelle est cette chose?

— Je désire simplement et bonnement vous ménager une autre surprise, et avec cette surprise-là je suis certain que mon nom et ma physionomie vous reviendront tout à fait.

— Que voulez-vous dire? interrogea Rutten très intéressé cette fois.

— Je veux dire que nous avons au premier étage de cet hôtel un ami commun que vous reconnaîtrez à coup sûr; car, ainsi que vousmême, cet ami est demeuré jeune, alerte et vigoureux. Non, vraiment, vous ne pouvez pas ne pas le reconnaître. C'est tout son portrait de vingt ans! Venez... il sera aussi heureux que surpris de vous revoir ! . . . Venez donc . . .

Rutten ne bougea pas. Il hésitait, ne sachant si ce fâcheux ami, qu'il ne connaissait ni de la Création ni du Déluge, ne lui ménageait pas, au lieu de surprise, quelque tour de farceur dont on rirait à ses dépens.

Alpaca crut comprendre l'hésitation ou la défiance du capitaine. Aussi ébaucha-t-il un sourire tranquille pour répondre:

— Oh! il n'y a pas de gêne, vous savez, c'est entre amis. Venez!

— Vous dites que c'est au premier? demanda Rutten qui cherchait à gagner du temps, et par là trouver le moyen d'échapper à cet importun.

— Oui, pas plus haut. Je vous conduis, venez.

Et maître Alpaca, cette fois, saisit Rutten aux revers de son veston et dit dans un demirire :

— Va-t-il falloir que je vous traîne là-haut de vive force?

— Non, non... protesta vivement Rutten qui, dans la crainte de voir son veston endommagé par la poigne d'Alpaca, se décida enfin à suivre ce dernier.

— Passez devant, ajouta-t-il, je vous suis volontiers !

— A la bonne heure, dit Alpaca en lâchant le veston du capitaine.

Et, suivi de près par ce dernier, il quitta le bar.

L'instant d'après, Alpaca pénétrait dans la chambre où il avait laissé Tonnerre, et, s'effaçant cérémonieusement devant le capitaine qui croyait vivre un rêve fantastique, s'écriait:

— Cher Maître, je vous amène une ancienne connaissance.

Et ce disant, il poussa rudement Rutten dans la chambre.

Tonnerre, alors, fit un bond énorme, se dressa hors de son fauteuil et, feignant la surprise la plus extraordinaire, s'écria de sa voix aigre!

— Hein!... Pas possible!... Non... ce ne peut être ce brave capitaine Rutten!

Et Tonnerre, les deux mains tendues en avant, se précipita, bondit, renversa deux ou trois sièges sur son passâge, exécuta un dernier bond et se trouva planté devant le capitaine qui. décon-

tenancé. commençait à se sentir au ventre une terrible épouvante.

Et de même qu'en un rêve affreux on se sent incapable de fuir devant un danger ou une scène d'horreur, Rutten demeurait comme pétrifié, incapable d'articuler un son, de faire un pas de retraite, ni même de penser. L'unique chose qui parut lui prouver qu'il n'était pas tout à fait pétrifié, c'est le frisson violent qui le secoua en entier lorsque Tonnerre le saisit dans ses bras, le serra fortement contre lui, et se mit à l'embrasser avec toutes les démonstrations possibles.

Et Tonnerre, serrant de plus en plus Rutten, disait d'une voix pleureuse et réjouie à la fois:

— Ce cher capitaine de mon coeur!... que je retrouve bien portant, bien heureux, toujours content de vivre ! . . . Moi, qui avais pleuré toutes mes larmes sur son cher sort, lorsqu'on m'apprit un jour qu'un de ces maudits obus français lui avait emporté et la tête et l'esprit! Oui. ce que j'ai pleuré... ce que je pleure encore! Mais si je pleure à cette minute, mon cher capitaine, c'est de l'immense bonheur de vous retrouver encore de ce monde. Ah! laissezmoi vous embrasser encore . . . encore . . . encore.. .

Et dans cette étreinte trop amicale de Tonnerre, de livide qu'il était, Rutten tourna au violet; puis il ferma les yeux se résignant à mourir par l'étouffement qui l'empoignait depuis un instant.

Mais Tonnerre, ayant épuisé ses épanchements et ses embrassades, desserra son étreinte et lâcha tout à fait le capitaine qui, sous cette brusque détente et avec l'abondance de l'air qui revenait à ses poumons, rouvrit les yeux, chancela et faillit tomber. Mais Alpaca le retint sur ses jambes flageolantes, disant d'un accent moqueur:

— Enfin, mon cher capitaine, vous ne direz plus que vous ne reconnaissez pas les amis? Oui, vous imaginez-vous, cher ami, ajouta-t-il en regardant son compère, que ce brave capitaine ne nous reconnaissait pas?

— Est-ce possible? s'écria Tonnerre, avec le plus grand étonnement, tandis que Rutten, estomaqué, cherchait à reprendre vent et l'assurance qui lui manquait comme le souvenir. Oui, est-ce possible, répéta Tonnerre, que ce cher capitaine ne nous remette pas?

— C'est sa prétention obstinée. Maître Tonnerre. Pourtant, nous . . . nous le reconnaissons bien!

— C'est-à-dire, répliqua Tonnerre, que c'est tout comme d'hier seulement.

— Car il ne se peut pas que nous ayons changé à ce point, fit observer Alpaca.

—Pas d'hier sûrement, fit Tonnerre.

— Et figurez-vous, maître Tonnerre, reprit Alpaca toujours très sérieux... oui, figurez-vous qu'il n'a pas voulu reconnaître ma barbe.

— Quel outrage!

—Ni mes moustache qu'il a trouvées trop longues !

— Calomnie! gronda Tonnerre en jetant un oeil terrible sur Rutten qui avait l'air de devenir fou.

— ^C'est bien ce que je lui ai fait entendre, mais rien n'y a fait.

— Ainsi donc, mon cher capitaine, dit Tonnerre en fixant sur Rutten ses yeux pétillants de malice, comme ça, là, vrai, vous ne reconnaissez pas vos deux meilleurs amis?

Rutten, qui finissait par ratrapper un peu ses idées, répondit sournoisement:

— J'en suis vraiment peiné . . . Non, j'ai beau interroger ma mémoire . . .

— Mais qu'a donc de travers cette maudite mémoire? interrompit rudement Tonnerre. Pourtant, c'est bien moi. Maître Tonnerre, notaire, et voilà bien Maître Alpaca, avocat!

— Ah!. . . vous êtes notaire et avocat, dit Rutten qui, de plus en plus étonné, esquissait une gauche révérence.

— Oui... faut-il vous le répéter? gronda la voix profonde d'Alpaca dont les sourcils se froncèrent terriblement. Regardez donc encore, ajouta-t-il, ce sont bien nous en peinture!

— Bien, bien, je vous crois, répliqua vivement le capitaine auquel les grondements de voix et les froncements de sourcils des deux compères n'annonçaient rien de bon. Et laissez-moi vous l'avouer, ajouta-t-il sur un ton conciliant et hypocrite, je suis très touché de vos sentiments amicaux à mon égard.

— Ah! ah! fit Tonnerre avec un sourire narquois, je devine que vous allez finir par nous remettre tout à fait.

Et Rutten, comprenant qu'il était pris et que, pour l'instant, il ne voyait aucun moyen de se défaire de ces deux fâcheux, et comptant sur la ruse pour se tirer de là, résolut donc d'accepter l'aventure de bon gré. D'autant mieux que son regard sournois venait précisément de rencontrer les flacons aux couleurs de rubis. Et comme il était bon buveur, et comme il avait presque toujours soif, l'aventure lui apparut tout à fait agréable, et ce fut avec un sourire candide qu'il dit cette fois:

— Dame! puisque nous sommes de vieux amis, réjouissons-nous donc de cette bonne rencontre!

— Rencontre fatidique et merveilleuse! prononça Alpaca de sa voix de prophète. Et cette rencontre. Maître Tonnerre, nous allons la saluer le verre en main.

— Bravo, cher Maître! s'écria gaiement Tonnerre. Approchez, capitaine.

Tonnerre releva l'un des sièges qu'il avait renversés l'instant d'avant, l'approcha de la table et l'indiqua à Rutten.

Ce dernier s'étant assis près d'Alpaca, Tonnerre se mit à emplir les verres.

— D'abord, annonça-t-il lorsque chacun eut pris son verre en main, nous allons boire à la santé de ce cher capitaine.

Les verres furent vidés d'un coup net,

— Ensuite, reprit Tonnerre qui remplissait déjà, nous boirons à la mienne.

De nouveau les trois verres furent convenablement asséchés.

— Et en troisième lieu, poursuivit Tonnerre, nous boirons à la santé et prospérité de Maître Alpaca ici présent, avocat et légiste.

Et pour la troisième fois les trois hommes fi-

rent honneur au Frapin, au Hennessey et au syphon.

Puis Alpaca offrit les cigares.

Et lorsque la chambre, son mobilier et ses hôtes eurent été bien soigneusement enveloppés d'un épais nuage de fumée, lorsque chacun des trois « amis » fut demeuré quelques minutes attentif en lui-même comme pour mesurer l'effet réconfortant des boissons, la conversation fut reprise.

Nous ne dirons rien de cette conversation, vu qu'elle n'offrirait aucun intérêt à notre lecteur. Mais nous dirons que, dans le cours de cette conversation, Tonnerre, homme de bonne maison et de politesse raffinée, ne ménagea pas les rasades, au point qu'au bout d'une demiheure Alpaca fut requis d'aller chercher un autre Prapin et un autre Hennessey. Et comme le capitaine était bon buveur, et que Tonnerre et Alpaca étaient meilleurs buveurs encore, il s'en suivit qu'un troisième Frapin et un troisième Hennessey furent commandés. Tant et si bien qu'à la fin le capitaine, étant, nous l'avons dit, moins bon buveur que nos compères, dégringola tout à coup de son siège et alla s'écraser comme une masse sur le plancher pour y demeurer plongé dans un sommeil . . . mais un sommeil d'où les 305 du Kaiser ne l'eussent pu tirer.

— ^C'est fait! dit alors Alpaca.

— C'est fait! répéta Tonnerre d'une voix pâteuse.

Ils se levèrent tous deux en chancelant, se raffermirent sur leurs jambes, se regardèrent l'un l'autre avec des yeux humides et attendris, puis Tonnerre remarqua:

— Encore un peu cet animal-là nous soûlait!

Alpaca fit entendre un sourd ricanement et dit:

— Qu'importe les horions, si nous avons la victoire !

— Oui, victoire! cria Tonnerre, l'Allemand est battu !

— Reste maintenant à le soulager de certain lourd fardeau! reprit narquoisement Alpaca.

— C'est juste, répliqua Tonnerre en se frappant le front. Pour que ce bélitre soit tombé comme ça, il faut, en effet, qu'il porte sur lui quelque chose de bien lourd.

— Fouillez-le donc, puisque ce sont les instructions de Monsieur William Benjamin.

Tonnerre se baissa, s'agenouilla auprès de Rutten ronflant, et, d'une main inhabile et tremblante, se mit à tripoter les vêtements du capitaine.

— Eh bien! Maître Tonnerre, s'enquit Alpaca au bout d'un moment, trouvez-vous quelque chose?

— Oui, Maître Alpaca, je découvre justement l'article trop lourd.

Et Tonnerre, à cette minute, avait sa main droite enfoncée sous la veste du capitaine et fouillait activement.

— ^Comme c'est singulier, murmura-t-il enfin: j'ai la main dans sa poche, et cette poche est vide. Et, néanmoins, je sens et je palpe comme un papier, là quelque part, près de ladite poche.

— Et moi j'en perçois le bruit que fait votre main en le froissant.

— Diable! gronda Tonnerre, suis- je aussi soûl que ce cuistre?

— Il faut le croire, dit Alpaca. Laissez-moi donc vous aider.

Alpaca se mit à fouiller à son tour le capitaine.

— Bon, dit-il au bout d'un moment, je vois ce que c'est.

— Que voyez- vous, cher Maître?

— Que ledit papier est inséré entre la doublure et l'étoffe de la veste.

— Que déduisez-vous alors de cette magnifique constatation?

— Rien, sinon qu'il va falloir couper ladite doublure. Avez-vous un canif?

— Voici ledit canif! annonça Tonenrre en tirant de la poche du pantalon de Rutten l'article mentionné par Alpaca.

La minute d'après, Alpaca fendait d'un coup de canif la veste du capitaine et d'entre l'étoffe et la doublure tirait cette enveloppe jaune que nous connaissons et qui contenait les plans du Chasse-Torpille du jeune inventeur canadien, Pierre Lebon.

Les deux compères se redressèrent aussitôt, tremblants et fort émus. Puis Alpaca lut sur l'enveloppe :

« Plans. C.-T. »

— C'est bien cela. Maître Tonnerre, n'est-ce pas?

— C'est exactement cela! répondit Tonnerre à demi dégrisé par le succès final et complet de leur entreprise.

— En ce cas, je vous charge de mettre cette enveloppe en sûreté, reprit Alpaca en tendant l'enveloppe jaune à Tonnerre.

Celui-ci ébaucha un sourire mystérieux, prit l'enveloppe, s'assit, délaça et retira l'une de ses bottines, glissa sur la longueur de la semelle intérieure l'enveloppe, et remit la bottine à son pied, disant:

— Pour me la ravir, cher Maître de mon coeur, il serait nécessaire aux maraudeurs, malandrins, voleurs, cambrioleurs, escamotiers, coupe-jarrets, va-nu-pieds, de me déchausser, et vu, lorsque je suis déchaussé, que mes pieds ne sentent . . .

— C'est bien, c'est bien, interrompit rudement Alpaca, nous n'avons plus rien à faire ici, et nous avons été enjoints, dès notre besogne terminée, de rejoindre immédiatement Monsieur Benjamin.

— Allons donc! acquiesça Tonnerre.

Et, tibubant, délirant de joie intérieure difficilement contenue, les deux compères sortirent de la chambre où Rutten continuait à dormir comme un bienheureux, fermèrent soigneusement la porte et s'en allèrent.

OU MISS JANE ET RUTTEN CONVIENNENT QU'ILS ONT PERDU LA PREMIERE MANCHE.

Alpaca et Tonnerre marchaient côte à côte, d'un pas incertain et lourd, se serrant des cou-

des, se soutenant de l'épaule, la physionomie empreinte de cette sereine béatitude qu'ont les gens qui ont bien mangé ou bien bu, et saluant avec foce révérences les dames et demoiselles qu'en dépit de l'heure tardive il^ croisaient sur leur route.

Et Tonnerre, très égayé par la stimulante saveur du Frapin. du Hennessey et du syphon, disait de son accent gouailleur:

— C'est égal. Maître Alpaca, avouez que vous ne vous attendiez pas de frotter sitôt vos semelles cosmopolites sur le jeune sol américain. Car. si vous vous en souvenez, à notre départ de Davvson City de même qu'au moment où vous posâtes le pied sur la terre canadienne, vous avez juré de ne jamais plus revenir au pays des Yankees.

— C'est vrai, répondit Alpaca avec un soupir de regret. Mais observez, Maître Tonnerre, que j'avais alors une espérance que les événements subséquents ne m'ont pas permis de réaliser.

— Quelle était donc cette espérance, cher Maître?

— Celle de retrouver ma bien-aimée Adéline. Car. si je l'avais retrouvée, je serais demeuré auprès d'elle en quelque petit coin de terre tout à fait ignoré du reste des humains, où nous eussions filé le plus sublime des éternels amours!

— Heu! heu! fit Tonnerre avec un air sceptique. Car, disons-le, Tonnerre ne croyait pas fermement «aux éternels amours».

— Mais Dieu, hélas! en a décidé autrement, acheva Alpaca avec un douloureux soupir.

Ce soupir émut Tonnerre, et il dit avec un accent de compassion sincère:

— Peut-être, cher Maître, ne vous êtes-vous pas donné la peine nécessaire pour arranger vos affaires de coeur?

— Comment l'eussé-je pu faire? Vous le savez bien: dès notre arrivée à Montréal nous sommes tombés dans une aventure qui ne nous a depuis laissé aucun répit, et dont je ne prévois pas la fin.

— C'est vrai, cher Maître, avoua Tonnerre, nous avons été excessivement occupés, même que nous n'eûmes jamais l'occasion de si bien boire comme nous avons bu ce soir.

— Mais pour en revenir à mes amours. Maître Tonnerre, laissez-moi vous dire que je conserve une consolation.

— Ah! ah! Et cette consolation, cher Maître?

— Provient des lettres admirables que je lui ai écrites.

— Et je ne doute pas, répliqua Tonnerre en retrouvant son sourire narquois, qu'elle vous répondit par d'autres lettres non moins admirables.

— Vous l'avez dit, Maître Tonnerre. Et ces lettres et les miennes constituent...

Alpaca s'interrompit en voyant son compagnon s'arrêter subitement et promener autour de lui des regards étonnés.

— Eh bien! qu'avez- vous donc, Maître Tonnerre?

— Savez- vous où nous sommes, cher Maître? — Mon Dieu! si vous ne lé savez pas vous-même, comment voulez- vous que je le sache? — En ce cas, nous avons perdu notre chemin! — Vous croyez?

— ^Regardez... à moins que vous reconnaissiez ce square et ce parc?

Alpaca se mit à examiner les alentours.

Ils étaient arrivés sur un square au centre duquel était un petit parc planté de beaux arbres, coupé de belles allées sablonneuses et aménagé de bancs rustiques où, le jour, les citadins fatigués pouvaient se reposer et respirer la fraîcheur du feuillage.

Tout autour, et surplombant à une hauteur vertigineuse parc et square, des gratte-ciels dressaient et haussaient dans la nuit leurs géantes et fantastiques silhouettes.

Le parc paraissait désert. Il demeurait dans une demi-obscurité et faisait tache sombre dans la vive illumination du square.

— Décidément, dit Alpaca après avoir étudié les lieux, je ne m'e rappelle pas avoir jamais mis les pieds en cet endroit.

— En sorte que, cher Maître, vous ne savez pas s'il nous faut continuer notre chemin ou revenir sur nos pas, ou bien tourner à gauche ou à droite pour atteindre l'Hôtel Américain?

— Non, Maître Tonnerre, je ne sais pas. Aussi, en cette occurence vais-je vous laisser l'initiative,

A cet instant un inconnu traversait le parc et passait bientôt près des deux compères.

— Voici un monsieur qui va nous renseigner, murmura Tonnerre à l'oreille d'Alpaca.

Et interpellant aussitôt l'homme qui allait d'un pas pressé:

— Pardon, cher Moniseur! dit-il en portant la main à son feutre.

L'homme s'arrêta court et jeta à nos deux amis un regard de travers.

— Que voulez-vous? demanda-t-il d'une voix malveillante.

— Sa voit, répontslt Tonnerre, si nous sommes sur le bon chemin qui conduit à l'Hôtel Américain.

— L'Hôtel Américain? ... fit l'inconnu rassuré par le ton poli de Tonenrre, vous n'en êtes pas bien loin. Franchissez ce parc, tournez sur la 'gauche, descendez quatre blocs, puis tirez à droite jusqu'à la rue suivante, revenz à gauche et, deux blocs plus loin, vous touchez l'Hôtel Américain. C'est le plus court chemin, acheva l'homme qui s'éloigna aussitôt.

Et cet homme était déjà loin que Tonnerre et Alpaca cherchaient encore à déchiffrer l'indication qui venait de leur être donnée. Naturellement, ils n'y parvenaient pas et, plus égarés que jamais dans l'enchevêtrement des "à gauche", des "à droite" et des "blocs" servis par l'étranger, ils semblaient patauger dans un dédale de rues, de ruelles et d'avenues.

— Eh bien! cher Maître, dit enfin Tonnerre, de quel côté allons-nous?

— Je vous le demande. Maître Tonnerre.

— Pour ma part je n'ai retenu qu'une chose, c'est que, en franchissant ce parc, nous aurons pris le plus court chemin.

— En ce cas, suivons toujours ce premier renseignement, ce sera autant de [gagné.

—Marchons alors! dit Tonnerre.

— Marchons! répéta Alpaca.

Et les deux amis s'engagèrent à travers le parc.

Ils avançaient d'une marche lente et peu sûre clans la demi-obscurité du parc, se soutenant toujours de l'épaule, silencieux et graves.

Comme ils entraient dans une allée plus obscure, à peu près au milieu du parc, les deux compères furent brusquement et violemment heurtés sur le crâne, culbutés, renversés, écrasés, puis comme immobilisés dans un évanouissement.

En même temps deux individus tombaient sur eux, et de leurs quatre mains les fouillaient activement.

— ^Rien ici! grommela l'homme qui fouillait Tonnerre.

— C'est moi qui tiens le bon! dit l'homme qui s'occupait d'Alpaca.

— Ouf! fit le premier en lâchant Tonnerre, j'ai cru un moment que nous les avions sissommés pour rien.

— Non pas, reprit l'autre en exhibant une large enveloppe, voici bien les documents qu'ils ont soustraits à ce pauvre capitaine Rutten!

— Tant mieux, alors! Mais filons...

— Filons! répéta l'autre.

Et les deux hardis assommeurs s'éloignèrent au pas de course.

Cependant, Tonnerre et Alpaca étendus côte à côte demeuraient inanimés.

Enfin, au bout d'une dizaine de minutes, un souffle de vie parut animer les membres raidis de Maître Tonnerre. Un soupir énorme se dégagea de son gosier, puis il souleva péniblement sa tête pour promener autour de lui des regards très étonnés. Ces regards, il les arrêta peu après sur la silhouette inerte de son compagnon qui, les yeux grands ouverts, contemplait le feuillage des arbres ou, peut-être plus vraisemblablement, à travers ce feuillage, le firmament piqué de petits points d'argent.

Un mélancolique sourire courut sur les lèvres de Maître Tonnerre qui demanda:

— Que pensez-vous de tout ceci, cher Maître Alpaca?

A cette interrogation Alpaca parvint à soulever sa tête lourde et souffrante, et répondit:

— Je pense. Maître Tonnerre, que j'ai subitement éprouvé comme un étourdissement, et alors je suis tombé.

— Selon moi, dit Tonnerre à son tour, il me semble qu'il m'est tombé sur le crâne un objet très lourd par la pesanteur duquel j'ai bien failli être assommé tout net.

— En ce cas, cet objet très lourd, Maître Tonnerre, ne peut être que l'une des cheminées de ces bâtisses gigantesques.

Tonnerre ouvrit des yeux démesurés.

— Pourtant, dit-il avec doute, je n'en perçois pas autour de moi les matériaux épars.

— Avez- vous bien regardé?

— Dame! je regarde encore et ne vois rien, répondit Tonnerre qui trouvait fort étrange cette histoire de cheminée.

— S'il en est ainsi, reprit Alpaca, il faut croire que des gens bien obligeants les auront ramassés.

— Vous avez peut-être raison, cher Maître. Aussitôt ces paroles dites, les deux compères d'un commun accord se mirent sur leur séant. — Par tous les testaments! rugit tout à coup

Tonnerre en prenant sa tête à deux mains, tandis que sa figure exprimait une grimace de douleur.

— Juste Ciel! geignit Alpaca en portant, lui aussi, ses mains à sa tête.

— Qu'âvez-vOùs donc, cher Maître! demanda Tonnerre surpris de la plainte proférée par son compère.

— Rien, sinon qu'il manque quelque chose à mon chef, répondit Alpaca.

— Comme à moi... oh m'a enlevé mon feutre!

— Et moi., mon melon!

— Mais non, cher Maître, s'écria vivement Tonnerre. Voilà bien votre melon tout près de moi!

— Que Dieu soit loué!

— Seulement, reprit Tonnerre avec un accent railleur, il me paraît joliment endommagé votre melon!

Et Tonnerre exhibait un melon tout bossué, cassé, couvert de poussière, ajoutant, plus ironique :

— Il faut croire, cher Maître, que votre cheminée a quelque peu aussi caressé votre crâne!

Alpaca prit son chapeau melon d'une main tremblante, et, tout en essayant de lui rendre sa forme primitive, poussait des soupirs d'intense chagrin, avec ses paroles répétées:

— Un melon tout neuf... qui me seyait si bien! . . . oui, un melon tout neuf. . . qui me. . .

—Ne vous plaignez donc pas tant, interrompit Tonnerre; vous êtes encore bien chanceux d'avoir votre melon. Il est vrai qu'il se trouve un peu avarié, mais vous l'avez quand même. Tandis que moi, me voilà bel et bien sans feutre et susceptible de m'enhumer au cerveau. Je paris qu'en ramassant votre cheminée, cher Maître, ces gens auront, par mégarde, ramassé mon feutre avec. Et un feutre tout flambant neuf sur lequel je veillais comme sur la prunelle de mes yeux.

Cependant, ayant réussi à redonner à son chapeau une forme quelconque, Alpaca s'en couvrait le chef et se levait en proférant de douloureux gémissements.

Aux gémissements d'Alpaca répondit une exclamation joyeues de Tonnerre qui, à la place même où était assis son compagnon la minute d'avant, venait de découvrir son feutre.

— Enfin, le voilà! cria joyeusement Tonnerre.

—Quoi donc? demanda Alpaca qui tâtait ses reins.

— Mon feutre donc!... Vous me l'avez rudement aplati tout de même!

— Etais- je assis dessus? demanda Alpaca avec surprise.

— Vous le voyez bien ... il n'a plus l'air que d'une guenille!

— Je vous fais toutes mes excuses, cher Maître, je ne l'ai certainement pas fait exprès. Allons! donnez-moi la main que je vous aide à vous remettre sur pied!

L'instant d'après, boitant, geignant, jurant, les deux compères poursuivaient leur route si malencontreusement interrompue par « la chute d'une cheminée » .

Le lendemain matin, un commis de l'hôtel Welland pénétra dans la chambre où Tonnerre et Alpaca avaient, la veille au soir, grisé le capitaine Rutten.

Ce dernier dormait toujours profondément sur le plancher.

Le commis le secoua rudement par les épaules.

Rutten ouvrit les yeux, battit des paupières, bâilla, regarda autour de lui avec une profonde surprise, considéra un instant le comm-is qui le regardait avec un air féroce, puis, mû par une idée soudaine avec le souvenir qui se dégageait des brouillards de son esprit, Rutten tâta le côté gauche de son vêtement.

Il tressaillit, se mit brusquement sur son séant, ouvrit son veston, découvrit la longue coupure de sa veste et constata la disparition de l'enveloppe que lui avait remise Kuppmein quelques jours auparavant.

Alors il proféra un effrayant blasphème, bondit sur ses pieds, flanqua une claque formidable au commis qui se trouvait entre la porte et lui. gagna cette porte et s'élança dans le corridor. Par malchance une fille de chambre se trouva sur le passage du capitaine. Lui, furieux, culbuta la pauvi'e fille qui jeta un cri d'épouvante, tomba et s'évanouit. Et rugissant, le capitaine dégringola l'escalier, traversa au pas de course le grande salle de l'hôtel, semant partout la stupeur, l'émoi et la terreur, se précipita au dehors, se rua dans un taxi qui stationnait à la porte, et cria d'une voix farouche au chauffeur terrifié:

— Fifth Avenue!

La machine partit avec la rapidité d'une rafale. . .

En son fumoir-bibliothèque, sur Fifth Avenue, et, selon sa coutume, nonchalamment allongée sur la méridienne. Miss Jane fumait sa cigarette.

Le petit cadran indiquait huit heures.

Miss Jane apuya sur un timbre électrique. La minute d'après parut la camériste.

— Monsieur Lebon est-il venu? demanda Miss Jane.

— Pas encore, mademoiselle.

— S'il vient à venir, n'oubliez pas de nous apporter des tasses de chocolat et vous aurez soin d'ajouter dans la sienne, comme hier, la dose de cordial que je vous ai remis l'autre jour.

— Je n'y manquerai pas, mademoiselle.

— C'est bien.

De la main Miss Jane congédia sa camériste et se remit à fumer sa cigarette.

Au bout d'un moment elle murmura comme pour répondre à ses pensées:

— Pauvre jeune homme! comme il me fait pitié!... Vraiment, j'ai hâte de lui rendre sa liberté, en dépit de ma promesse faite à Rutten de le dénoncer comme l'assassin de Kuppmein.

Non, je ne pourrai jamais commettre une telle monstruosité! Non... non... "Vous serez libéré bientôt. Monsieur Lebon, dès que nous tiendrons votre modèle de Chasse-Torpille...

Elle garda le silence un instant et reprit:

— C'est bien assez de lui prendre sa fortune sans lui prendre la vie! Décidément, ce Rutten est un véritable barbare! Oh! s'il peut seulement me payer mes cent mille dollars, une fois que nous aurons le modèle! Mais ce modèle, quand l'aurons-nous?. . . Oh! ce Benjamin devrait bien arriver, alors le capitaine pourrait sans danger se mettre à l'oeuvre ! . . .

Tout à coup Miss Jane tressauta en entendant un vacarme épouvantable dans la porte de l'antichambre. Il lui sembla qu'on heurtait violemment dans la porte. Inquiète et palpitante, elle prêta l'oreille.

Le heurt augmentait de violence.

Elle frémit.

Puis un craquement arriva jusqu'à elle, et en même temps elle perçut comme un grondement de bête fauve.

Miss Jane bondit de terreur jusqu'au centre de son fumoir, où elle demeura livide et frémissante.

Au même instant, par l'arcade dont les draperies avâiént été écartées, elle vit un homme faire irruption dans le salon. Puis cet homme, les vêtements en désordre, tête nue, rugissant, terrible, se rua dans le fumoir.

Avec un cri Miss Jane proféra ce nom:

— Rutten! . . .

Et le capitaine, l'oeil en démence, la lèvre écumeuse, haletant, se jeta sur la méridienne et demeura dans l'attitude d'un moribond arrivé à la dernière agonie.

Revenue de son émoi. Miss Jane put demander, la voix toute frémissante:

— Que se passe-t-il donc, capitaine?

— Il se passe, hurla Rutten avec un blasphème, que j'ai été volé la nuit dernière.

— "Volé!... exclama Miss Jane qui eut peur de comprendre la vérité.

— Oui, volé... dépouillé de mes plans!

— Oh! damnation! rugit la jeune fille.

— "Volé par deux . . . bandits ! hoqueta Rutten.

— Des bandits ! . . . quels bandits? . . . Allons ! expliquez- vous et tâchons de raisonner un peu!

Rutten, d'une voix hachée par la fureur et la perte de son haleine, raconta la scène de la veille au soir, et fit en même temps un portrait minutieux de Tonnerre et Aîpaca. Il termina par ces paroles:

— Vous le voyez, je me suis laissé stupidement rouler par ces deux insensés.

Les yeux noirs de Miss Jane étincelèrent, ses lèvres blêmies se crispèrent en une sourde imprécation, et elle rugit ce nom:

— "William Benjamin!

— ^William Benjamin! . . . répéta Rutten, étourdi.

— C'est-à-dire, reprit Miss Jane sur un ton concentré et tremblant de colère et de haine, que vos deux insensés, qui le sont moins que vous-même, sont des gens à Benjamin.

— Par l'enfer!... vociféra Rutten en se dressant debout avec un geste terrible.

— C'est-à-dire encore, poursuivit Miss Jane d'une voix sifflante, que ce "William Benjamin

est à New York et qu'il vient de gagner sur nous la première manche.

Rutten retomba lourdement sur la méridienne, comme assommé.

— Mais s'il a gagné la première partie, continua Miss Jane avec un sourire féroce, c'est à nous de gagner la deuxième.

— Comment? demanda Rutten qui se mit à respirer avec espoir.

En nous emparant du modèle!

— C'est vrai.

— Et pour atteindre ce but nous n'avons pas un instant à perdre.

— Que faut-il faire?

— Rendez-vous à Montréal, faites connaissance avec Mme Fafard, comme je vous l'ai déjà expliqué, louez une chambre et cherchez l'occasion propice. Dans la chambre à coucher de Mme Fafard, il y a une garde-robe assez spacfeuse, et dans cette garde-robe il y a le modèle du Chasse- Torpille Lebon.

— Oui, oui, je sais, répondit Rutten.

— Il importe donc de ne pas moisir, et d'être de retour à New York avant quatre jours.

— C'est bon, je partirai par le prochain convoi, déclara le capitaine sur un ton résolu.

— Quant à moi, reprit Miss Jane avec un accent non moins résolu, d'ici ces quatres jours j'aurai les plans en ma possession.

Et la jeune fille, avec une expression de menace effroyable, rugit ces mots:

— A nous deux, William Benjamin!...

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