‹ La petite fonctionnaire (volume 2)Chapitre 70 sur 115 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

DENOIZEAU. MADAME VARINOIS

MADAME VARINOIS. — Ce bon doct-eur n'est pas avec vous t

DENOiz-i-AU. — Il viendra tout à l'heure. Je l'ai laissé au cercle.

MADAME VARINOIS. — C cst Iheurc dc sa consultation ?

d: NoizEAu. — Non, c'est l'heure oii il jove ses consultations au baccara.

MADAME VARINOIS. — Maintenant. Ed- ^ar, racontez-moi des histoires... Mettezmoi au courant... Dit/06-nioi les potins.

DENOIZEAU. - En fait d'hititoire, il m'en ^t arrivé une... Oh ! maie une !...

MADAME VARINOIS. — Vous m'intrîguez... Parlez vite.

DENOIZEAU. — C'est qu'elle est un peu risquée.

M.\DAME VARINOIS. — Tant niieux !

DENOIZEAU. — Non, au fait, je ne peux pas vous dire...

MADAME VARINOIS. — Edgar, je vous en prie.

DENOIZEAU. — Vous y teuez ?

MADAME VARINOIS. — Oui, oui... Contez-moi vos petites fredaines, Edgar...

Eh ! nous autres, vieilles feiiinies, ne sommes-nous pas les confidentes naturelles des jeunes gens ?

DENOIZEAU, s'asseyavt. — Alors, voici.

Vous vous rappelez combien j'aimais Antonia... ?

MADAME VARINOIS. — Eh bien ! vous ne l'aimez plus, Antonia ?

DENOIZEAU. — Si, je l'aime encore, mais je romps avec elle.

MADAME VARINOIS. — Ah ! bail !...

Voilà un événement ! Et à la suite de quoi ?

DENOIZEAU. - — Antonia me trompait.

MADAME VARINOIS. — Ce n'est pas bien grave.

DENOIZEAU. — En effet, ce n'aurait pas été grave, si elle ne m'avait trompé que pour le plaisir ou même pour de l'argent. Mais j'ai fini par m'apercevoir de cette singularité qu'elle ne me trompait que pour m'être désagréable.

MADAME VARINOIS. — Etrange, en effet.

DENOIZEAU. — Elle affecte de choisir mes camarades de club, des gens avec qui je me rencontre plusieurs fois par jour.

MADAME VARI>OIS. — AloiS, VOUS avCZ

rompu ?

DENOIZEAU. — Oui. Figurez-vous que cette nuit, à trois heures du matin, j'ai l'idée d'aller lui dire un petit bonjour. J'étais complètement décavé et d'assez mauvaise humeur. J'ouvre la porte, mon bougeoir à la main. Tout à coup, une ombre se précipite vers moi, éteint ma bougie et disparaît par la porte entr'ouverte. j

MADAME VARINOIS. — Vous n'avez pas^ pu distinguer ses traite ? I

DENOIZEAU. — Non, maifi ce doit êtrev un de mes amis, car en partant il m'% serré la main dans l'obscurité.

MADAME VARINOIS. — Ah !

DENOIZEAU. — Ce n est pas tout... Je rallume ma bougie. Souidain^ un second

Denoizeau. — Je veux me consacrer désormais a la vie de famille.

Petites Folles

monsieur, -u^rtant de l'appartement d'Anton ia, 8e gUîifee entre moi et le mur, et, en passant, souffle la bougie encore une fois. Cette fois ci, je perds patience et d'un violent coup de iKjing, je lui enfonce son chapeau jusqii au milieu du visage

MADAME vARiNOis. — Ce n était pas le m.oyen de le reconnaître.

DENOizEAr. — Je le pousse dans l'escalier... Enfin, je pénètre chez Antonia...

MADAME VARiNOis. — Il n'y avait plu, personne ?

DENOizEAu. — Il n'y avait que les restes d'un souper. Madame venait de souper, avec deux de mes collègues du club, probablement. Elle n'a pas voulu me les nommer. Elle a bien fait, car je leur aurais envoyé des témoins.

MADAME VARiNors. — Bien !

DEKOIZEAU. — Et savez-vous ce qu'elle a répondu à mes reproches, Antonia ?

Elle a répondu : « Ah ça ! est-ce que vous deviendriez jaloux, par hasard? » J'étais furieux.

MADAME vARixors. — Vous nc l'avez pao battue ?

DiENOizEAU. — Tiens! je n'y ai pas pensé.

MADAME VARI.VOIS. Et VOUS ètes

parti ?

DENOIZEAU. — Non... Comme j'étais trè^ fatigué, je me suis couché, et ce matin, à midi, en me levant, j'ai rompu avec Antonia... rompu définitivement. Je veux me consacrer désormais à la vie de famille... (7/ /'// haise la main.) Il n'y a encore que cela de vrai.

MADAME VARIN015. — Vous étes un bon garçon, Edgar. Et vous m'avez rendu un eervice que je n'oublierai jamais- Vous avez mis de la gaieté dans ma maison, qui était bien morne : vous y avez introduit un air de fête... des 'jeunes gens., de l'animation...

DE.NOizEAU. — Je me suis promis de faire de votre salon un des plus amusants de Paris, peu à peu... Il faut le temps. Demain, dans l'après-midi, je vous amènerai M"* Lei:~outier... je lui ai parlé de vous. Elle brûle de faire votre connaissance.

MADAME VARiNOiS. — M"' Lemouticr ?

DENOizBAtf. — C'est une petite femme divorcée, qui a un .salon littéraire. Elle est charmaoïte.

MADAME VARiNOis. — Merci, mou cher enfant, merci.

DENOIZEAU. — Je dois vous pi-évenir

que sa conduite n'est pae absolument irréprochable.

MADAME vABiNOis. — Qu'importe \ Mon rêve, voyez-vous, maintenant que je n'ai plus 1 âge de mener la vie active, serait d'avoir autour de moi une sociét/é de gens élégants qui n'auraient rien à faire toute la journée que de parler d'amour et de s'habiller à la dernière mode.

DENOIZEAU. — Nous en trouverons.

MADAME VARINOIS. — L'être cjue j'admire le plus au monde, mon cher Edgar, est ce fameux barou d'Encolure que je ne connais pas même de vue ; cet homme si célèbre par ses conquêtes, ses duels, ses aventures, et qui passe pour avoir été l'amant de la plupart des femmes du second Empire !...

DENOIZEAU. — Ainsi, vous seriez contente de diuer avec le baron d'Encolure?

MADAME VARINOIS. Ah î...

DENOIZEAU. — Eh bien ! le baron viendra dîner ici, chez vous, samedi.

M.\DAME VARINOIS. — Ah ! mou Dieu \ (Sévèrement.) J'espère que vous ne me feriez pas une plaisanterie pareille ?

DENOIZEAU. — Pour Cjui me prenezvous ? le baron est de mes relations, de mes amis, oserai-je dire... Jai été une fois témoin contre lui dans un duel. Nous nous sommes liés à cette occasion. Il y a longtemps que je le fcravaillais pour l'attirer ici... Je voulais vous faire cett^ surprise ; maie il est si occupé, si demandé'... C'est effrayant... Enfin, cette après-midi, tout à l'heure, il me l'a promis formellement...

M.\DAME VARINOIS, Serrant la main de Denoizeatt avec effusion. — Alors, vous venez de le voir ?

DENOIZEAU. — Rue de Sèze... Il sortait de l'exposition de peinture. Le baron adore les arts, comme vous ne l'ignorez pas, et tous les sports en général.

MADAME VARINOIS. — Il Sortait de l'exposition. ! J'v suis allée aussi avec ma fille...

DENOIZEAU. — Je l'ai donc accosté... il semblait furieux, faisait des moulinets avec sa canne. « Qu'avez- vous, baron, lui ai-je dit, mauvaise peinture ? — Il s'agit bien de peinture, me répond-il ; je viens d'être insulté par un insolent ! »

MADAME VARINOIS. Hein ?

DENOIZEAU. — t Un... je no sais qui, aj( uta-t-il... qni m'a appelé goujat ! moi» d'Encolure ! »

Petites Folles

MADAME vARiNOis. à part. — Ah! Seigneur Dieu !

DEXoizicAU. - — Qu'avez-vcus ?

MADAME VARiNOis, féhrih. — Continue2, continuez...

DENOizEAU. — « Je lui ai jeté ma carte au visage, — c'est toujours le baron qui parle, — mais le &ro\e sest échappé. Si jamais je le retrouve !... »

MADAME VARiNOis. — Ah ! mon anû !...

DENOIZEAU, regardant M^^ Varinois qui s'est laissée tomber sur un fauteuil. — Mais, qu'avez- vous donc ?

MADAME VARINOIS. — Ah ! mou ami, quelle histoire !

DExoizEAi?. — Qu'y a-t-il ?

MADAME VARINOIS. — C'est mon gendre \qui a appelé le baron o goujat » !

DENOIZEAU. — Qui ça ?... Bridel ? Estce possible ?...

MADAME VARINOIS. — C'est l'affreuse vérité ! Le baron, — pouvais- je soupçonner que c'était le baron ? — m'empêchait de voir un tableau. Je l'ai un peu bousculé, machinalement... Il ma appelée « toquée » !

DENOIZEAU, protestant. — Oh ! Vous ■devez avoir mal entendu... Jamais le baron n'a traité ainsi une femme, surtout une femme chez qui il doit dîner le samedi suivant.

MADAME VARINOIS. — Il ne le savait pas encore.

DENOIZEAU. — Je vous affirme que vous vous êtes trompée. Jamais le baron...

Il fait des gestes de dénégation.

MADAME VARINOIS. — Oui, VOUS avez raison... J'ai dû me tromper. Au fait, pourquoi m'aurait-il appelée « toquée » ? Mais ce qui n'est que trop exact, mon ami, c'est que mon gendre, lui, la appelé « goujat » !

DENOIZEAU. — Ça, c'est grave.

MADAME VARINOIS. — Et que le baron lui a lancé sa carte à la figure.

DENOIZEAU. — Bridel ne lui a pas remis la sienne, en échange ?.. D'habitude, entre gens du monde ..

MADAME VARINOIS. — Est-cc que BridcI «et un homme du monde ?

DENOIZEAU. — Avant tout, il faut trouver un prétexte pour décommander le baron ..

MADAME VARINOIS. — Jamais !

DENOiZEAU. — Mais, ma pauvre tâatCj

il vous reconnaîtra, il reconnaîtra Bridel. Ce serait un scandale abominable.

MADAME VARINOIS. — Arrangez l'affaire d'ici là, d'une manière ou d'une autre !

DENOIZEAU. — Ce n'est pas commode.

Le baron est très susceptible

MADAME VARINOIS. — Allez le trouver...

Avouez-lui tout.

DENOIZEAU. — Il exigera au moins des excuses...

MADAME VARINOIS. — Je lui en ferai.

DENOIZEAU. — Pas de vous... de votre gendre.

MADAME VARINOIS. — Mou gendre lui fera des excuses, je vous en répends... Nous lui en ferons tous.

DENOIZEAU. — Et si Bridel s'y refuse ?

MADAME VARINOIS. — Je l'y forcerai...

je vous jure que je l'y forcerai...

DENOIZEAU. — C'est que le baron lui enverrait immédiatement ses témoins.

MADAME VARINOIS. — Devant cette perspective, mon gendre n'hésitera pas... (Réfléchissant.) S'il allait se battre, pourtant ?

DENOIZEAU. — Ce serait très chic.

MADAME VARINOIS. — Croycz-vous quo si le baron blessait mon gendre légèrement, à la main par exemple, il viendrait tout de même dîner samedi prochain ?

DENOIZEAU. — A plus forte raison. Il y m ettrait même de la coquetterie.

MADAME VARINOIS. — MaîS UOUS u'eU

arriverons pas à cette extrémité. Pas un mot de ceci devant M Bridel Je me charge de le prévenir tout doucement, quand ce sera nécessaire. J'entends quelqu'un de nos invités. Parlons d'autre chose.. M'avez-vous apporté les derniers romans parus?

DENOIZEAU, allant prendre le paquet qu'il a placé précédemment sur une table. — Les voici. (Il ouvre le paquet.) Le Feu au cœur...

MADAME VARINOIS. — C'est beau ! Et l'autre ?

DENOIZEAU. — Phis que Vierge !

MADAME VARINOIS — C'est délicicux !

DENOIZEAU. — On ne parle qjie de ça dans les salons.

LouiSETTE, annonçant. — M. Edmond Toury !

DenoizEhU. — Mais,

qu'avez- vous DONC?

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