FAR
ACHILLE DE SECONDIGNÉ
Jeudi* 1U juillet i SOS *
De tout temps il a existé des insensés capables de commettre les plus grands forfaits pour un peu de renommée.
Eiostrate — racontent les auteurs anciens — ■ brûla le temple d’Ephèse pour se rendre immortel. Et A vin b in, dont toutes les chroniques chantèrent naguère le cynisme et le mépris de la mort, s’en est allé sur 1 échafaud avec un brin de popularité, — popularité de courte durée, il est vrai, — car je n’affirmerais point
qu’à cette heure on se souvienne encore de cet assassin anatomiste, tant il est vrai que tout passe et s’oublie P
Mais voilà qu'au jourtThuî, deux ou trois iusuUeurs brevetés . ■ ■ . ï • * ■ * .
exécutent tour à tour un cavalier seul d'Injnm et de diffamations, dont l'exemple ne s’est jamais vu dans les annales littéraires. Ils s'a* cliarnent, — ils ont juré de l’assommer, — après im écrivain de talent et d'esprit qui, — s'il n’a pas les sympathies de Monsieur Tout le Monde, — peut se flatter au moins de posséder celles des gens de cœur, et ils sont nombreux, quoi qu'on en dise.
De même que la faim fait sortir le loup du bols, de même l’opinion publique s'élève de \ dégoût contre ces diffamateurs qui vivent pensent, écrivent, agissent avec liberté, en plein' soleil, en plein dix-neuvieme siècle, sous Tà^sauvegdrde d’une loi qui donne à ces forbans de lettres une impunité sans bornes.
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Je voudrais 1 ïen savoir en vertu de quelle protection occulta ces vilains pamphlets, ces diatribes malpropres^ arrivent jusqu’aux vitrines des libraires? Je voudrais bie 1 savoir égal em eut ce q 1 1 e le a t 1 e si su r C o 1 p o rt âge si dépareilles saletés étaient dirigées contre un écrivain du gouvernement? >
Ces insu! tours puVies veulent isoler leur victime, paro is à e s voleurs de grands chemins qui, après avoir nés !a main sur un riche voyageur j dise ut à scs compagnons de route, en leur mettant le pistolet sur la gorge :
— Nous allons étrangler votre ami pour le dépouiller plus à notie a se; ne l ongez donc pas, ou sinon vous êtes morts*
Ce procédé d ’irUîmicI ition, — qui réussit quelquefois sur les grandes routes, au coin d’un bois, quand on n’a ni a me h feu, ni poignard à sa dispos! don, — ne réussira pas aujourd’hui dans les lettres, u’en déplaise à ces insnlteurs.
Qu’ils cherchent à isoler leur victime, soit;
qu’ils menacent de biographies Fausses et erronées les gens auxquels de telles impunités arrachent des cris de mépris et de dégoût, ils ne réduiront pas au silence les p'umes qui ne se sont jamais vendues à aucune puissance et qui auront toujours le courage, — si courage il y a, — d’écrire :
« fton , M. Rochefort n’est pas un
vendu, un proxénète, vous êtes des diffamateurs qui outragez le sens commun, en essayant de salir un homme dont les opinions et la vie ont toujours été sur la brèche Tout beau, messieurs; ne prêtez pas vos qualités aux autres. »
M. de Saînt-Paul — qui vient de publier une recette efficace contre la rage des chiens, — devrait bien, ce me semble, trouver un re mède énergique contre la rage des insulteurs.
Ce sera} t.r je croîs, un acte qui marquerait dans son ministère.
Vendredi, iOjuil'et 1868,
L'Administration des Postas aime beaucoup faire parler d'elle, et comme* ces derniers jours, îe public était complètement absorbé par la lecture d'un tas de sa! tés, elle a inventé V A ffritncki^emn/. double qui est le pen ant de îa surtaxe après six heures du soir.
Oh! mo.i Dieu! c'est bien simple ;
* M. X, „ reçoit une h fbe de faire part divisées en deux colonnes* ainsi que cela se pratique maintenant. D’un côté, les parents du fiancé fon i leur petit boniment, de l'antre côté ceux de la demoiselle présentent le leur. La poste réclame un affranchissement double* prétendant que ce paquet contient deux ht très ^
Est-il assez ingénieux M, Yandal? Ainsi Mlle Nimpprquoi écrit à son pro ecteur : « Mon gros phoque, je t'attends ce soir sous Je quinzième arbre de l'avenue des Champs-Elysées
(côté gauche), * et ajoute en P* S : Tu sais bien que te terme est celle fo $ „ Je quinze, »
Cracï voici deux I et' res bien distinctes qui s'adressent Tune au phoque aîmêt Poutre au phoque payeur.
Yods voyez donc bien qu’il faut deux timbres et que M.Vandal est un homme précieux*
St
Mystère ï
« Il paraîf que M. de Guilloutet avait perdu sa canne, le so:r ou il fut alüiqué par des malfaiteurs sur l'esplanade des Invalides. Cette canne, solide et flexible, est armée d'une calotte dont la masse plombée se dissimule sou s an réseau de filigranes d’argenf. Chose curieuse* ce joli bâton fut trouvé par un des huissiers du Corps législatif qui le remit à M- Àigoîn, chef de cabinet de M, le président Schneider. M. Algol n invita le garçon de salle à présenter la carme à M, do G uillouM; êeïui-ci, au lien de se jeter avec expansion à la rencontre de son rotin, se montra assez visiblement contrarié de Tin aident.
« Pourquoi M. Guilloutet n’a t-il pas Voulu reconnaître sa canne?
Encore un mystère î
Voulez-vous savoir dans quelle proportion affligeante (proportion qui prouve surabondamment combien le public aime le scandale), ces pamphlets odieux, dont je parlais tout à l'heure, se répandent dans les masses? Lisez ces quelques lignes que j’emprunte à la chronique de M, Sarcey, au Gaulois :
«Ces ignominies se tirent à quarante, cinquante, soixante mille exemplaires. Je ne voulais pas le croire; mais je tiens d'une personne très compétente que ces factums ou Fodieusse dispute au ridicule, se sont répandus dans toute la France.
» J'en appelle d’ailleurs à vous tous qui me lisez. Qui de vous n’a mis le pied dans ces ordures? qui n'en a au morns senti Todeur monter jusqu'à lui? Toute la clientèle du jou réalisme contemporain (et cela ne fait point son
éloge) } a mis le n z dans ces fouilles noircies par un Basile de mauvais lieu.
Les uns ont reculé de dégoût* les autres ont souri avec oédain, Mais combien se sont dit h part eux : u Tout n'est pas vrai; mais il n y a pas de fumée sans feu ! et puis ils ontl air joli* ment sûr de leur fait, »et les autres ne répondent rien* »
Samedi il juillet*
Il est, au fond de Üatignolles-Mcmceaux et tout près de la voie ferrée d'Àuteuil, une impasse qui a nom : Cité des Chasseurs,
C'est un coin perdu de Paris qu'au crime récent amis au rang des lieux les plus mauvais et les plus mal famés de la capitale, Etloag-
temps encore je l’aurais ignoré, je l’avoue, si î un de ses habitants, — un dépeceur de chair humaine, — ne l’avait signalé à l’attention p oblique.
Aussi voulant me rendre compte, de visu, de l'aspect redoutable que Ton prête à cette cité, Je m’y suis transporté.
Voici ce que j'ai vu :
Un couloir long de deux cents mètres environ, étroit, puant et malsain, bordé des deux co Lés, sans symétrie aucune, de cabanons à U aspect repoussant.
Des tint tes, liantes e^ larges de deux mètres
- abri ant chacune eu moyenne, cinq ou six personnes, — composes de planches pourries et fend Lies, incapables de protéger l’intérieur contre Je regard, la pluie ou les rayons du soleil !
Point de cheminée,,, un simple frou pour y passer un tuyau de poêie à l'occasion.
Par-ci j par-là, autour de ces misérables cabanes, des tas d’os, de vieilles guenilles, de vieux papiers, des monceaux de verres cassés,* , puis une nichée de roquets aux poils souillés et de bambins fouillant, à fenvi, dans ces détritus ce toutes sortes.**
Puis, au milieu de l'impasse, dans la terre, un trou qui, par son odeur toute particulière, dît assez son utilité dans Incité. Enfin, à droite, en entrant, un puits profond, dont la margelle béante et crasseuse rase le sol.
C’est tout.
C'est tout; mais c'est là que vivent et habitent, pendant le jour, une grande parîie des philosophes du crochet. C'est sur ce terrain vague, orné de baraques é ventrées, décoré du nom pompeux de cité, que grouillent les amis de la hotte et de la lanterne \
Dès la nuit, hommes, femmes, vieillards, enfants, — tout ce qui peut, en un mot, marcher ou se traîner, — descend dans la ville, par les rues, éplucher les las d'ordures, fouit-
1er les ruisseaux. Les petiots senfè restent au logiSj confies à la garde des chiens* Et quand vient le marin et que les paniers sont pleins, à rfaenre °ù chacun va commencer sa journée, à l’heure où îe ba'aj se promène dans Paris ainsi que la hou ri déguiogondée et démaquillée au sortir d'on souper, les chasseur#, regagnent leurs dieux lares, pour vider et trier leur butin nocturne*
Ils ont fait leur nuit*
À m.div ils font la sieste, tandis que les petits enfants et les chiens s’ébattent et font k partie en plein air.
Et ainsi de sjfite.
H y avau enterrement le jour où j’y suis alM, Trois employés des pompes funèbrès cloua, ent un tout petit coin de drap noir à la porto d’une hut e où tremblottaU une lumière. Point de cha telle ardeme, le drap noir indiquait seulement qu’il y avait un mort.
A mon approche, un chien se mita aboyer,
puis un, puis àux, et tons hurlèrent à la fois Au bruit île ce vacarme, tout ce que la cite comptait d hommes et de femmes se pt aux portes, en haillons, pieds nus.
Après quelques tours et détours, je ni arrêtai à l’ext- cmité de 1 impasse, en lace d une hutte un peu plus coquette que les autres Su r une plaque de cuivre clouée au-dessus de U porte, je lus ces mots t
Pâte de guimauve .
Si i’en achetais? me dis7je en apercevant le marchand qui sortait. Et, m’approchant aussitôt. de ce dernier :
Je voudrais pour vingt-cinq centimes de pâte de guimauve, mon brave !
L’homme à la guimauve, — qui «'était autre que le savetier de la cité, durant les loisirs que lui laissaient la hotte el la lanterne, - me regarda et se prit à rire.
— De la p A te de guimauve? Je n’en vends pas. Ah ! je comprends, vous avez été trompe sans doute par cet écriteau que notre gars, un
arif to rni méprise lecroch t, a pincé là comme omet] eut, Dame! que voulez-vous? il tr- me que ça clecore notre mahon... Ma'ss vousvou* lez réellement de la pâte de guimauve, il y a uu épicier dans la rue à côté.
— Je vous remercie beaucoup, fis je en me retirant.
— Pardon, faites excuse, mais je croîs que ce n’est pas le véritable motif qui vous amène ici. Vous avez voulu, comme tant d'autres, voir la maison qu'habitait ce gredin d’Avenain; tenez, îa voilà,.*
Et il me montra du doigt, à l'entrée de la cité, une petite maisonnette blanche dont le YOlet était fermé, et qui contrastait fortement, par sa propreté relative, avec les autres habitations.
— Ce gredin, ce pas grand chose, continuat-il, nous a complètement perdus dans 1* opinion pudique, on nous prend pour des mangeurs de chair humaine. Je vous assure que c’est à tort car nu us ne sommes pas méchants, et, à part quelques soulards qui ahcÂent leurs femmes, il n'y a jamais de bruit ici...
Somme toute, la cité des Chasseurs est lug libre et sinistre, mais elle ne ressemble point à an repaire de brigands. Elle m'a paru, — surtout à l'heure où je l'ai visitée, — s’épanouir d a ns 1 e far n ien tv le plus corn plet * S es habitants, qui sont as>ez misérables par euxmêmes, ne sont pas responsables d’un crime commis par un des leurs, il est vrai. Ce ne sont point des mangeurs de chair humaine, mais bien des êtres dégradés qui vivent sans souci et par habitude au milieu de la malpropreté la plus évidente,
Il y aurait, je crois, un grand ac^e d'humanité à accomplir en essayant de relever ces créatures tombées dans le dégoût et ta fange, se contentant de loger dans des tandis immondes qu’ils paient 2 francs 50 centimes par semaine, — pour deux moires carrés, — soit ISO francs par an! La statistique, si éloquente parfois, prouve que le propriétaire de ce boyau de terrai h vague, q u i a no m ci tè es ( kass e urs , tire nn bénéfice annuel d environ sept mille francs et avec des locataires en guenilles!
Heureux industriel, va, qui trouve, comme Vespasîen, que l’argent n’a pas d'odêurl
Gomme j'allais me retirer, j'aperçus les trois employés des pompes funèbres qui emportaient un cercueil,
— Vous avez donc perdu un des vôtres?
dis-je à un chaleur*
— Oui, répondit- il, c'est Je père Chique- Toujmrs qui a cassé sa pipe. Un vieux soiffard qui a traîné la hotte et le crochet pendant près de soixante ans. Ça n’est pas une perte, et puis, vous savez, e'était Garni d'Àvmain,
ta
Je quittai la cité des Chasseurs en même temps que le corps du défunt. Personne ne l'accompagnait à sa dernière demeure, pas même un chien, comme dans le convoi du pauvre,
— Il paraît, me dis-je en partant, que celu qui a cassé sa pipe n'avait pas beaucoup d'amis, .. pas même on ehUm...
Et je suivis machinale ment le convoi du père Chique- Toujours,
Il 1 m anche, 1 2 juillet i 868 .
On annonce que J \ûy-Bîü$ sera joué bientôt à la Gaîté. Pour moi, je suis comme saint Thomas je voudrais voir pour croire.
1830, époque glorieuse en*re toutes, nous avait donné de fort belles espérances : la ïittérature, la musique, la peinture, etc,, y étaient dignement représentées. Les Hugo, les Balzac, les Lamartine, les Rossi ni, les Delacroix et tant tTautres, avaient donné à ces diverses branches une telle impulsion, qu’on était en droit de présager encore de beaux jours pour Part en France*
À cette époque, un génie profond entassait drames sur drames, chefs-Pœuvre sur chefsd’œuvre : Victor Hugo, avec sa grande puis-
— Si —
sauce de conception, dépensai' tout son génie à créer une école nouvelle.
Victor Hugo a créé cette école. Il a doté le théâtre d'une foule de chefs-d'œuvre, d’une foule de drames, où les passions sont fouàUlêes et mises à nu de main de maître. Mais il paraît que cela constitue un gâteau trop épicé pour les masses et échauffe les esprits, Aussi nous a-t-on enlevé la joie de voir jouer les pièces du maître au théâtre. On a frappé de l'index tous ses chefs-d’œuvre, et je crois, Dieu me pardonne, qu Ànastasie, la pudique, voudrait encore glisser un voile devant nos yeux pour nous en empêcher la lecture.
Qu’on nous rende Ihrnam et Ruy-Blhs7 mais avec leurs te^œs primitifs!
L’année dernière, quand Ihrnam fit une courte apparition au Théâtre-Français, — apparition qui amena pourtant l'aisance dans la
eaisse, — la censure retrancha certains mots de r œuvre du grand poète.
Le mot (c concubine, * par exemple, a été impitoyablement rejeté comme impropre an théâtre.
Ces rigueurs m’ont paru beaucoup trop arbitraires, quand je songe que Les pièces de Molière — qui appelle un chat ou chat — sont jouées sans aucun changement dans le texte.
Et pourtant elles fourmillent de mots qui pourraient choquer autant les oreilles que l'expression « concubine. »
Lundi, 13 juillet lâftS.
Ma dépêche, qui arrive en droite ligne de
C Et hors j annonce la mort de M, Paulin Limayrac en ces termes :
Cahors* iO juillet,
« Limayrac est mort subitement ce matin, onze heures, en s’habillant. — Rupture anévrisme. — Malade depuis son arrivée. — II allait beaucoup mieux ces derniers jours et s'occupait d’affaires* — Laisse grands regrets à Cahors. »
Cette nouvelle affligeante se répand avec la rapidité de l'éclair.
On se questionne. On apprend que M* Limayrac est mort co Time le plus simple des mortels, — comme vous et moi mourrons peutêtre, — de la rupture d’un anévrisme I
— C’est la joie qui Ta tué, disent les uns*
— Non, c’est le gouvernement qui Ta fait mourir par imprudence, répondent les autres. On ne transplante pas comme cela un homme habitué a lancer, du fond de son cabinet, des foudres d'éloquence et de polémique.
La mort de M, Limayrac ressemble beau
r^oup à celle de ces soldats qui, après avoir affronté tons les dangers de la guerre, s en von! dans leurs foyers pour cause d infirmités ût meurent un beau jour en ramant des poïst
C'est égal, la France est en deuil!
On prétend que la mort éteint les haines ; mais je ne savais pas encore qu’elle changeât les défauts en qualités.
On trouve chez M, Limayrac mort des vérins que Ton n'avait même pas soupçonnées chez M. Limayrae vivant. D’üîl venaient ces miracles, et pourquoi ceux qui levaient continuellement plaisanté, alors qu’il n’avait pas succombé à la rupture d’un anévrisme, l’accablent d’éloges après aa mort?
Paix et respect aux morts ! direz-vous.
Il est vrai que certaines gens emploient le procédé contraire, — comme à l’égard de M. Yieimet* par exemple,, — en éreintant,
mortes, les personnes qu’ils avaient louées vivantes*
Lequel de ces deux procédés vaut le mieux?
C’est égal, la France est en deuil 1
Yoici un petit bout de biographie qui se trouve dans le Figaro, sous la taison sociale : Alexandre Duvernois et Comp.
«Né en 1817, h Caussade, où sou pere exerçait la médecine, il débuta, en 1840, à la ftevûe de Paris, puis h la Revue ces Deux- Mondes Il avait alors le libéralisme bulozop bique, comme dirait M. Veuille!. Main après avoir passé comme feuilletoniste à la Prose, il en tui en 1850 à la rédaction politique du Construit muet: depuis, il n’a plus quitté les journaux o.ficieux, ratr.e, Pays et Constitutionnel. »
J’ai sous les yeux une petite brochure appe-