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UN CHIFFONNIER GRINCHEUX
J'étais tranquillement occupé à trier dans ma hotte un certain nombre d’ordures ramassées dans les environs du boulevard Montparnasse (imprimerie Rochette), quand soudain se dressa devant mes yeux un personnage fantaisiste.
Sa figure rappelait vaguement celle de Cochinat, tandis que son costume flambant neuf sentait la Belle Jardinière et le Décrochez-moi ça. — Signe particulier : abondamment décoré.
— Ole- toi de devant ma Chandelle ! lui dis-je.
A ma grande stupéfaction le personnage me cria avec la voix de Marie Laurent :
— Dans mes bras, confrère! dans mes bras!
II ne dédaigna pas un petit verre de rhum, que je lui offris, et me confia qu’il avait fait du journalisme à Tombouctou.
Des événements, sur lesquels il passa légèrement, l’avaient porté, me dit-il, au pinacle de la fortune; il était attaché auprès delà reine Fatouma, en qualité de tire-bottes.
Je lui fis observer que ça n’était pas une profession.
— Mon cher confrère, me dit-il, les bottes de la reine m’ont coûté assez de peine pour que mon emploi soit sérieux. Une reine à chausser et à déchausser chaque jour u’est pas une petite affaire, et j’imagine, qu’en Europe, bien des grands hommes ont fait leur fortune en rendant à leur reine des services moins importants et plus malpropres.
La conversation devenait délicate et j* éprouvais [c besoin de contourner adroitement un sujet épineux.
Une minute de plus et nous étions en pleine vie privée.
Alors, qu’est-ce que vous voulez ?
- Mou cher... reprit-il (ah ça ! me dis-je à. part moi, est- ce qu’il va me lu loyer?) Paris ressemble exactement à Tombouctou. On y trouve comme à Tombouctou, des vélocipèdes, des chanteuses perfectionnées s. g. d. g., des marabouts, des rasoirs cémentés, du tapioca Feyeux, des « n’allez pas aux bains de mer sans Amélia ! » (1) On s<3 croirait en Afrique, chaleur comprise, si l’on n’avait point chez vous la liberté de la presse, et je viens en abuser.
Moi. — Etes-vous seulement de la force de Paganini, jeune présomptueux ?
— Paganini, me dit-il, ne connaissait que ses quatre cordes, et moi je connais toutes les ficelles.
A ces mots, je n’avais qu’une chose à faire, cl, m'armant d’une plume d’oie:
— Dictez ! lui dis-je.
( 1) G’esl pour les hommes.
Et il me dicta :
Los catastrophes tinaneières de ces derniers jours ont jeté un froid dans le monde de Tombouctou.
Et Sapajou s’en va criant partout que c’est immoral.
Sapajou a acheté à 70 francs des. actions, et, grâce au cousin du portier d’un marabout qui a fait voter pour le candidat du Gouvernement, Sapajou touchera bientôt une petite prime de 781,000 francs, — qui sera votée à l’unanimité.
Eli bien ! Sapajou a tort.
Sans doute, des actionnaires ont perdu quelques sous ;
Mais, pour 100 francs, ils toucheront au moins 37 centimes bien nets, bien quittes, et ne devant rien à personne.
Et ils font chorus avec Sapajou !
Autrefois, on ne sauvait rien du tout, et Sapajou nageait dans une satisfaction sans bornes kilométriques.
.le ne puis m’expliquer les critiques liellcuscs
de Sapajou sans me soutenir d'un vieil adage que me chantait ma nourrice,
— Mon enfant, disait cette femme aux puissantes mamelles, — de tous les sens donnés à T homme, le plus rare est le sens moral.
S'il est reconnu que le sens moral n'est pas autre chose que T irrésistible besoin d’obéir aux cris de notre conscience, il est certain que notre époque se dispose a offrira ces cris ce que, dans votre pays, la Chambre offre aux amendements de M. Glais-Bizoïn — c'est-à-dire, sa déconsidération Sa plus distinguée.
Voyons, entre nous, que nous dit tous les jours notre conscience?
— Mange, bois, et paie tes impositions.
Niera-t-on que celui qui suivra exactement ce précepte n'ait toutes les qualités requises pour faire un excellent administré?
Eh bien! pour payer ses impositions, il faut avoir des objets à imposer ; — et, ce n'est pas avec les 1,800 francs que rapporte un travail manivelle qu’on arrive à se poser eu contribuable sérieux.
Qu’un gu plusieurs messieurs , fassent fraternellement en seize ans de temps, une fortune de 142 millions, il est évident que ces messieurs ont ' le droit de répondre aux cris de leur conscience et de remplir les conditions de bons patentés; mais il est certain aussi qu’ils n’ont pu arriver à celte modeste aisance qu’en cueillant ce large pécule dans les poches de ceux qui le possédaient.
Car, enfin, je ne peux pas admettre quils aient fait de la fausse monnaie, puisque les procureurs impériaux n’ont jamais songé à faire une enquête à ce sujet, t
Par conséquent, au grand jour du règlement des comptes, il est évident qne les 142 millions ont changé de destination : ils ne se trouvent plus dans les poches de ceux qui les possédaient,
G’est un résultat prévu, normal, licite, auquel Monginot lui-même ne trouverait absolument rien à redire,
U est donc certain qu’on ne peut attribuer les cris de Sapajou qu’à une forte déviation de son Sens moral.
On parle d’économie; je veux citer un exemple
frappant de l’esprit qui anime, en la matière, ceux qui nous gouvernent.
Cet exemple, à lui seul, démontrera que les gaspillages prétendus no reposent que sur des allégations fausses et mensongères , — comme dit votre M. Communiqué.
Un haut fonctionnaire de Tombouctou (si haut si haut, qu’ auprès de lui un conseiller d’h ta t de chez vous ferait Tefet d’une colonne Rambuleau auprès de la colonne Vendôme) était en a oyage (1) - A la station de Son-Ben -Ouat, rencontre de trains — choc — déraillement.
L’événement est immédiatement annoncé par le télégramme suivant (2) :
a Coup de tampon, — 2T tués seulement. »
A la réception de ce télégramme, la femme du haut fonctionnaire se jette à genoux et s'écrie :
— Si mon mari n’est pas détérioré, ô sainte
(1) Aux frais do l'ÉtaL
(2) Aux frais de l’État,
Vierge, je promets de te bâtir une cathédrale d'ici à quinze jours dans ma ville natale !
Sensation prolongée parmi les témoins de lu scène.
Une heure après, nouveau télégramme (3) :
« Ma chère femme, moi être intact. »
— * Oh ! oh ! dit un familier, votre vœu de bâtir une chapelle a produit son effet.
Chacun se regarde, et la femme du haut fonctionnaire dit avec énergie :
— Elle sera bâtie dans trois mois, cette chapelle !
Nouveau télégramme (4) ;
« Ma ehcre femme, choc a guéri migraine â moi. »
— .Décidément, dit le familier, l’autel que vous avez voué à la Vierge produit des résultats mer» veiHSux.
— ïl sera installé avant six mois! s'écrie la femme du haut fonctionnaire.
(3 J Aux frais de l'Etat.
(A) Aux frais de P Etat.
Deux heures après, le haut fonctionnaire débarquai t en personne à Tombouctou.
Accolades* embrassades* etc.
— Ab ! mon ami, s'écrie la femme, y ai fait un vœu, et il faudra le remplir. J’ai promis de dédier - d’ici à deux ans — un bénitier à là sainte Vierge, si tu me revenais sauf.
\jh bénitier reniflé le haut louclionnau e,
c’est au moins une affaire de 37 francs,,. Tant pis ! c’est promis, le vœu sera rempli,
L’ürUditoiTS, — Bien ! bien ! très bien ï (5,;
Et sur-le-champ, saisi d'une noble ardeur, le haut fonctionnaire rédige une lettre (6) qu il adresse (7) à son collègue chargé des secours aux mosquées communales,
(5) Aux frais de l’Etat*
(G) Aux frais de l’Elat.
(1) Aux frais de l'Etat.
Et, deux ans après, îa commune de T* jouissait d'un bénitier, avec cette inscription ;
VŒU riütïE ÉPOUSE ÉPLORÉE pw FAVEUR Q*UN EPOUX ADORE*
Oji ne sait pas pourquoi un inconnu a gravé grossièrement au-dessous ;