‹ La petite paroisse: mœurs conjugalesChapitre 4 sur 5 · TOI · texte numérisé non relu

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Laissant la voiture de Richard continuer sa route, Tabbé Cérès traversa la rue de Soisy où, de chaque seuil, s'échappaient des pétillements de bois vert avec une forte odeur de soupe à Toignon, et vint sonner à la porte de l'orphelinat.

(( Notre chère mère supérieure est toujours bien souffrante, lui fut-il répondu au guichet de la tourière ; mais si monsieur Tabbé désire voir sœur Martha, elle est justement dans la première cour. »

L'Irlandaise, après qui sautillait et gaminait une grappe de fillettes de toutes tailles, secoua sa jupe à deux mains pour accourir au-devant

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du vieux prêtre, tout essoufflée encore de sa bonne partie. Dès les premiers mots du vicaire, les grandes ailes de la cornette, si blanches sur le noir de la cour, eurent un battement d'heureuse surprise : «Venez par ici, monsieur Fabbé, personne ne saurait vous renseigner mieux que moi. » Et dans le parloir doucement éclairé et parfumé par le reposoir de roses blanches, dressé à l'occasion du mois de Marie devant la statue de la Vierge au long chapelet tombant, sœur Martha, d'un de ses brusques mouvements de frère ignorantin, prit aux rayons de la bibliothèque un long registre à dos vert, et l'ayant rapidement feuilleté :

« Voici la date exacte de l'entrée de notre petite Lydie à l'orphelinat... 28 octobre 1860. Bientôt vingt-neuf ans, la première année de mon noviciat, et voilà pourquoi sans doute j'ai présents à l'esprit les moindres détails de cette adoption. . . Huit heures, la prière du soir. Marie de Béthanie, notre sœur tourière, là même qui vient de vous ouvrir, s'approche de M"* de Bouron avec des gestes effarés. Elle venait de ramasser, devant son guichet, une fîUetle de dix-huit mois, deux ans, endormie, à moitié nue

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dans une couverture sur laquelle était piqué, comme un grand papillon, un papier blanc avec ce nom d'une grosse écriture maladroite : Lydia.

— Tout à fait cela, » répétait le vicaire penché sur Tin-folio. L'Irlandaise demanda, rayonnante : « Vous avez donc retrouvé sa famille ? J'en étais sûre... Des gens du pays, n'est-ce pas?

— - Non, ma sœur.

— Grande noblesse, sûrement?

— Oh I bien loin de là.

— Pourtant, je me rappelle, insista la reUgieuse... sur la couverture, une grande couverture de cheval, étaient imprimées une couronne et des armes parlantes. De cela aussi notre registre fait mention, voyez. •

— Une couverture volée^ je crains bien, »

dit le desservant de la Petite Paroisse avec un bon sourire. L'Irlandaise cria d'indignation: (( Volée ! mais d'où sort-elle donc, la malheureuse enfant? »

Le vicaire s'excusa de ne pouvoir révéler qu'à M'"'' Richard elle-même le mystère de sa naissance. Engagement pris avec un vieux

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grand-père qui, tout près de la mort, voulait revoir sa petite Lydie. <( Si je suis venu ici tout d'abord, ma sœur, c'est pour vérifier certains détails, certaines dates d'un récit bien confus, balbutié par une bouche sans dents, que déforr maient Tâge et la maladie, mais qui cepeiidaiit a dit vrai, je le vois. » Il se levait. La sœur fit comme lui, sans insister, approuvant d'autant plus cette réserve, disait-elle, que tout le monde chez les Fénigan comme à l'orphelinat gardait l'illusion d'une haute naissance pour la jeune femme.

« Qu'il s'en faut donc, pécaïre! » accentua Iç desservant, de son rude parler ariégeois...

Très tard dans la soirée, il suivait les berges de la Seine avec Lydie, experte en ces étroits chemins d'herbe tant de fois parcourus, quand elle accompagnait son mari pour jeter ou lever les verveux de leur pêche. Enveloppée d'un grand voile de blonde, elle précédait le prêtre» lui signalait un trou de terrier, l'anneau d'atr tache d'une barque, car il n'avançait qu'ei;i hésitant, les mains chargées du viatique^ Malgré la nuit claire, un épais brouillard iriQutant de l'eau confondait les deux rives, et par

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nappes légères s'étalait jusqu'à mi-hauteur du coteau. Comme ils approchaient du petit port, où les bateaux de Richard étaient amarrés, ils virent une lumière aux ais mal joints de la baraque. En même temps une ombre grêle se précipitait au-devant d'eux.

« C'est vous, mère Lucriot?

— Oui, monsieur l'abbé; mais vous nous apportez le bon Dieu bien tard. Le père Georges a cessé de vivre. »

S'agitant au milieu de ta brume, avec des gestes de marionnette derrière un papier huilé, la petite ombre mimait et racontait les suprêmes moments du pauvre vieux... Tout le soir il avait marmonné des choses incompréhensibles, guetté la porte de ses yeux de chat. Puis à l'entrée du médecin, dressé sur son Ut et ne voyant point paraître ce qu'il attendait, il était retombé, la bouche ouverte, sans plus souffler. Heureusement, la mère Lucriot avait une bouteille d'eau bénite, et depuis une heure elle faisait la veillée près du mort.

(( Merci, ma bonne, dit le vicaire... Maintenant attendez ici.. . je vous appellerai. »

Doucement, il poussa devant lui Lydie toute

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tremblanle. Dans un fouillis humide d'avirons, de crocs, de filels, de fiches, de cannes à pêche, deux chandeUers d'argent sur une caisse couverte d'un blanc napperon préparé pour le viatique faisaient un coin de lumière et de netteté au chevet mortuaire. Les mains, les bras, tout le corps du vieux besacier se perdait à partir du cou dans l'ombre informe avec les bardes dont le grabat était chargé ; seule, la tête émergeait, tranquille et superbe, non plus vineuse et vultuée, mais d'un blanc de cire où se figeaient les traits nettoyés des grimaces et des rides. La barbe elle-même, démêlée, débroussaillée, s'étalait majestueuse et faisait penser à un vieux roi Lear de grande route, foudroyé en attendant sa Cordélia.

D'abord suffoquée par cette indéfinissable odeur de fourmi qu'exhalent les vêlements et les taudis de vraie misère, V odeur de pauvre, Lydie fut tout de suite saisie par la beauté, la grandeur de cette effigie de vieux mendiant ; et devant la mort niveleuse, la honle qui l'écrasait depuis ce soir, depuis qu'elle se savait la petite-tille de ce coureur de routes, faisait place à une pitié tendre et respectueuse. Le prêtre

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l'avait entraînée presque malgré elle, révoltée, furieuse, prête à protester contre l'origine infamante, à crier à ce vieillard : « Vous mentez... )) Maintenant, penchée sur la pauvre figure qui, peut-être, lui reflétait quelque ressemblance, des larmes gonflaient ses yeux à la pensée de cette vie de dévouement et de naisère que Cérès venait de lui raconter.

... La route de Corbeil, un soir d'automne.

Une roulotte qui passe, chargée de ces bohémiens marchands de vannerie, aflïïteurs de faulx, jeteurs de sorts. Le pain qui manque, les roues qui grincent faute de graisse. Et voilà qu'à l'entrée de Soisy le bel orphelinat aux toitures neuves, aux rideaux clairs, donne à ces roulottiers l'idée de laisser là un de leurs petits brame-la-faim, le plus jeune, la fillette toute mignonne, tout angélique, que l'on dépose, au jour failli, sous le porche haussé d'une croix. La mère a pleuré, le premier soir, mais au milieu de tant d'autres à nourrir elle a trouvé que celle-ci au moins serait sauvée de la détresse. L'affaire de quelques tours de roues et personne dans la caravane ne pense plus à la gosseline, personne hormis le vieux grand-père resté

seul à mendier son pain autour du couvent de Soisy, pour voir si Ton accueillerait Tenfant abandonnée, et qui, pendant trente ans, jusqu'à sa mort, n*a plus bougé du pays, regardant passer, grandir, devenir jeune fille, jeune femme, la jolie petite bohémienne, sans qu'il ait une fois trahi le secret de son humiliante paternité.

Et Lydie se rappelle... Les jeudis de promenade, le vieux mendiant suit de loin les orphelines sur la route brûlante. « Lydie, ton pauvre I... » crient les petites. « Lydie, ton amoureux ! ... » chuchotent les grandes. Toutes montrent en riant le vagabond au crâne chauve traversé d'une grosse veine bleue que le soleil tuméfie... D'autres jours, le sol est inondé, de grands coups de vent éparpillent la pluie d'automne, tendent sur l'horizon l'immense filet gris aux mailles frissonnantes et serrées, entre lesquelles apparaît, assise sur une borne, la silhouette du père Georges levant vers le parloir de l'orphelinat sa barbe et ses yeux ruisselants... Et ce matin de l'hiver dernier, pendant sa convalescence au couvent, quand sous ses fenêtres on ramassait le vieux pauvçe enfoui

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dans la neige où il avait dormi toute la nuit... Et cet autre matin d'il y a deux ans, sinistre celui-là, malgré le clair soleil de juillet, lorsque Lydie s'évadant par la grille de la forêt a vu le père Georges se dresser tout à coup en travers de son chemin, en travers de sa fuite, comme s'il devinait sa folie et tentait de s'y opposer. Oh I oui, il savait que son enfant lui échappait, peut-être à jamais perdue, et le sanglot désespéré qu'il lui jetait en adieu aurait dû prévenir Lydie du dévouement héroïque et tendre qui battait sous cet amas de guenilles. . . Pauvre père Georges I Dire qu'après tant de souffrances, cette joie suprême de voir et d'embrasser son enfant une fois, rien qu'une fois, ce désir de son dernier souffle n'avait pu se réa" User. Elle était venue trop tard, sa Cordélia, et devant l'ancêtre couché pour toujours, se de; mandait comment, de quel prix reconnaître tant de renoncement et d'amour.

(( Fermez-lui les yeux, madame, c'est tout ce qu'il désirait de vous. »

Elle tressaillit à ces paroles du prêtre, et penchée vers le front du mort, déjà froid et durci comme un galet, elle y mit la caresse de ses

lèvres, rabattit les paupières inertes sur le regard vitreux, parti au loin. « C'est aussi tout ce que je pouvais lui donner, » murmura-t-elle ; puis s'adressant au vicaire : «Je vous en prie, monsieur Cérès, ne me croyez pas la femme orgueilleuse et sans cœur que je vais vous paraître en vous demandant de garder entre nous, tout à fait entre nous, ce qui se passe ici ce soir.

— J'allais vous le proposer, dit le prêtre froidement. Je me rends compte des considérations de famille... »

Mais elle l'interrompit :

(( Non, vous ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir. Les considérations dont vous me parlez ne m'auraient pas empêchée d'avouer ma naissance, et de faire au vieux grand-père des funérailles dignes de son courage, marchant moi-même en tête du convoi. Je lui devais bien cela... Mais des circonstances terribles, imprévues... On vient d'arrêter mon mari, monsieur Cérès... ce soir même, pour Taflaire du prince d'Olmûtz... Il y a eu mort violente, et c'est Richard, qu'on accuse. Ceci vous explique le trouble où nous étions tous au château et com-

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ment ma sortie a pu passer inaperçue. Quand vous êtes arrivé, nous venions d'apprendre la nouvelle ; vous vous figurez la stupeur, la désolation de ma belle-mère. Son fils prévenu d'assassinat, un Fénigan en prison... Et pour moi, paraît-il, à cause de sa femme I . . . Elle ne m'accuse pas, la malheureuse mère, mais je la devine. Et voyez-vous qu'à tous ses justes griefs vienne s'ajouter celui de mon origine, cette tare que j'apporte au nom deis Fénigan, devenus par moi les alliés du père Georges. Non, je n'aurais pas le courage de leur apprendre, pas plus à elle qu'à son fils... Même pour l'opinion publique et la conviction du juge, si l'on savait que Richard a pris sa femme dans une roulotte, dans une famille d'errants, diseurs de bonne aventure, la physionomie de mon mari y perdrait de son intégrité, par une apparence déclassée, déchue, qui pourrait le compromettre davantage. ))

L'abbé Cérès, dont les traits énergiques et mobiles faisaient tous les sentiments visibles, stupéfait d'abord, puis ému devant les aveux de la jeune femme, lui prit les mains d'un geste familier et bon :

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(( Vous avez cent fois raison, ma chère enfant ; mais soyez tranquille, c'est ici comme un secret de confession. Personne ne vous a vue entrer que cette mère Lucriot dont je réponds ; du reste on vous savait bonne pour les pauvres, et particulièrement pour celui-ci. Votre présence dans la cabane où vous l'abritiez paraîtrait toute naturelle, puisque votre mari lui-même s'est chargé des frais de sépulture. » Et comme Lydie s'étonnait, il lui dit sa rencontre sur la route avec Richard et le juge d'instruction.

« Cher ami... » soupira-t-elle, attendrie jus qu'aux larmes de ce qu'au milieu de son drame, en plein débat vital, il eût pensé au pauvre de Lydie. Le prêtre continua : « Je compte que l'enterrement aura lieu demain, très digne mais très simple. Je vous demande d'être d'intention avec moi, ainsi que dimanche prochain, à la messe de la Petite Paroisse, qui sera une messe de mort dont nous deux seuls connaîtrons le destinataire. Au cimetière de Draveil, nous ne le mettrons pas au coin des pauvres. Puisque j'y suis autorisé par M. Richard, je vais acheter un petit terrain, le plus près possible de la grande route où ce nomade a toujours vécu, et

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commander une large pierre noîre sur laquelle seront gravées les deux dates de sa mort et de sa naissance, avec le nom que j'ai trouvé dans le carnet que voici. »

11 prit au chevet du lit et passa a la jeune femme un petit cahier, moisi, crasseux, tout imprégné de la terrible odeur , ce qu'on appelle un certificat d'identité, où se lisait, parmi les timbres de mairies et des empreintes de doigts sales :

Georges Mendelsohn, dit père Georges.

Rougegoatte (Alsace), 1802.

C'était tout ce qu'on avait trouvé sur lui, ce livret, et la clef de son cabane, comme il disait, une énorme clef qu'il portait au cou, à même la peau, précieusement attachée d'une chaînette. Le pauvre homme était si vieux, si malade, sa mémoire tellement incertaine pour tout ce qui ne regardait pas la bedide, que le prêtre n'avait rien pu savoir d'exact sur son pays, son nom, sa famille. L'univers pour lui commençait et finissait à Lydia ; le reste en pousçière.ou brouillard de grand chemin. Pourtant, comme le cer-

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tîficat datait de son arrivée dans Soisy, avant raffaiblissement de la maladie et de l'âge, cette dale de 1802 et ce nom de Mendelsohn pouvaient bien être véridiques.

(( Un nom illustre dans les arts, n'est-ce pas» madame?» demanda le vicaire, sans doute pour atténuer la blessure d'orgueil dont il la supposait plus atteinte qu'elle ne voulait le paraître. Elle approuva doucement et silencieusement, droite et sérieuse, à la main son petit livret de misère, où ce grand nom qui pouvait bien être le sien contrastait sur la page souillée et froissée, comme toute son élégante personne sur le sol boueux de la baraque, entre les murs noircis et goudronnés. . Le long sifflet d'un remorqueur, qui demandait l'écluse, tira Lydie de son rêve. La flamme des bougies s'enfumait; de grandes ombres passaient sur la pâleur mate du mort, pendant que le prêtre priait à genoux devant le grabat. Elle ne se sentit pas le courage d'en faire autant. Trop de choses grondaient en elle , plus agitée que vraiment émue, elle avait surtout besoin de se recueillir, de se reprendre. Un dernier regard à son pauvre, dont le sommeil profond lui fit envie, elle était dehors. ..

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« Madame veut-elle que je la raccompagne?

chuchota la femme Lucriot, assoupie, la tête dans ses jupes, à Tamère d*un bachot.

— Merci. . . )) et Lydie s'enfonça, avec la hâte d'être seule, dans le brouillard plus épais, plus obscur que tout à l'heure. Au loin l'écluse barrait tout l'horizon d'un sourd et continu roulement de tonnerre, dans lequel se perdgît le cri désolé de la remorque. Il lui semblait que c'était elle, sa vie en détresse qui appelait, criait secours. Il faisait si noir, si confus dans sa pauvre âme, après la tempête de cette longue journée I Lç matin ce mort sur la pelouse, puis l'arrestation de Richard, et pendant qu'elle essayait de comprendre l'étrange billet venu de la prison, l'abbé Cérès l'emmenant au chevet du père Georges ! . . . Voilà donc ce qu'il y avait sous cette couronne et ces armes parlantes, illusions dorées de son enfance, dont elle s 'enveloppait aux heures douloureuses, où elle réfugiait ses fiertés, ses inconscientes révoltes. La voilà fixée son origine de noblesse, expliqués ses instincts aventureux elnomades. Tristes chemineaux qui vous arrêtiez à la fontaine du coin de route, caravanes voyageuses dont elle suivait la fumée jusqu'à perle

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de regard, c'est pour cela qu'elle vous aimait tant. Vous étiez son pays, sa tribu roulante. Que n'avait-elle continué à vivre parmi vous ! . , . Et songeant à Richard et à sa mère, à ces existences droites et paisibles, que son sang bohémien avait dévoyées, affolées, Lydie regrettait sincèrement qu'on ne l'eût pas laissée mourir là-bas, à Quiberon. Un instant même, la rivière tout près d'elle, la berge à pic, l'eau profonde battant les piles du pont et s'emmêlant de longues herbes, chevelure éparse du gouffre, renouvelaient sa tentation de suicide. Elle se voyait remontant la côte, le lendemain, dans la charrette aux noyés... Mais tout à coup le souvenir de Richard si aimant, si dévoué, la pensée de ce qu'il avait fait pour elle, l'éclairaient sur ses vrais devoirs. Non, elle ne pouvait plus disposer de sa vie. N'eût-elle pas eu pour son mari le sentiment profond et doux qui lui remplissait la poitrine, elle se devait de le suivre, de l'assister jusqu'au bout de la voie désespérée où il s'était jeté par amour d'elle. Et tandis qu'en sa petite tête ardente et romanesque s'affirmaient tous les renoncements, tous les sacrifices, qu'elle se figurait reléguée, exilée avec lui sous un ciel

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de feu, dans la brousse des convicts, Tappel lointain du remorqueur qui traversait Corbeil, allait réveiller Richard Fénigan tout heureux de se trouver à la place de sa femme, dans la prison du bord de Teau.

Par un matin de lumière bleue immobile, sans un nuage, sans un souffle, on fauchait les (C françaises » de Grosbourg. Sur les longues pelouses embalustréesdemarbre blanc, décorées de vases et de statues, deux rangées de faneurs se courbaient, se relevaient dans le soleil, et pas un chant, pas une parole, pas même le grincement métallique de la faulx sur la pierre à affûter, n'accompagnait ce travail de nature qu'on eût pris pour la fenaison d'une colonie pénitentiaire, sans le cadre somptueux qui l'environnait.

Soudain un cri aigu, déchirant, une de ces bramées vides et mornes comme il en monte

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des jardins d'aliénés, courut, vibra d'un bouta Tautre de l'immense domaine, des terrasses du bord de l'eau jusqu'à l'entrée sur le pavé durci, la grille monumentale où des faisceaux de licteurs, dorés et emblématiques, rappellent les anciennes fonctions du grand-maître de la cavalerie impériale. Cette plainte éperdue, passant au-dessus des pelouses, ne fit pas lever une tête, laissant les travailleurs aussi impassibles que les statues. On eût dit un de ces bruits de la maison que les hôtes finissent par ne plus entendre. Pourtant, dans le petit salon d'encoignure aux soieries jaunes, où le duc d'Alcantàra causait avec le juge Delcrous, la conversation s'interrompit brusquement, quand le cri pénétra par les hautes persiennes entre-closes. ((Ecoutez-la, mon cher, est-ce horrible!...

Depuis le matin où malgré tous nos efforts elle s'est fait ouvrir le Fantôme; où son fils lui est apparu, sur un tréteau, avec ce masque de mort rongé par les bêtes, la duchesse n'a plus rien dit, plus reconnu personne, ce cri sinistre qu'elle pousse d'heure en heure est tout ce qui reste de vivant en elle. Miaiiitenant me voilà, dans mon fauteuil d'infirmCj entre ce mort et

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cette folle... Et vous venez me parler de relâcher l'assassin, m'enlever même la joie de ma vengeance I »

Les yeux du paralytique, foyer de sa vie nerveuse, étincelaient de fureur, pendant que le juge, très perplexe, se débattait, s'expliquait confusément. Monsieur le duc ne pouvait douter de son bon vouloir. . . mandat d'amener le soir même... au secret depuis trois jours... et rien, pas de résultat.

((Il vous roule... Vous n'êtes pas de force, grommelait le général.

— Mais au contraire, mon cher duc* il semble faire exprès de se charger, de s'acciabler. C'est inexplicable. J'ai la preuve à présent qu'il n'est arrivé que le lundi matin, deux jours après l'assassinat. . . Et à mesure que cette piste se dérobe, j'en découvre urne autre bien plus sûre, où tout coïncide, l'heure, le jour, les motifs, rapports de mes agents, lettres anonymes qui m'arrivent. »

Delcrous s'arrêta, en voyant un valet de pied paraître sur le perron, dans l' entre-bâillement de là porte-fenêtre. (( Qui est là? J'ai dit cju'on nous laisse, » gronda le général de sa voix de

commandement. Le domestique disparut, épouvanté. A sa place, une ombre géante obstrua tout le jour de l'entrée : « Faites excuse, monsieur le duc.

— Ahl c'est vous, Sautecœur.^ »

Vivement et sans bruit, Delcrous se rapprocha du général : « Je vous en prie, recevez cet homme, nous causerons quand vous l'aurez vu. ))

Le général haussa les épaules, et lui montrant la porte sous tenture qui communiquait aux pièces de réception : « Passez là, je vous appellerai. » Puis tourné vers le perron : « Entrez, Eugène. »

Maigri, tassé, les jambes molles, l'Indien semblait relever de maladie. Sa voix aussi avait perdu de son métal, quoiqu'il s'efforçât de parler ferme et de marcher droit, étant en grande tenue, sous les armes, et devant son maître. « Monsieur le duc, dit-il, debout, les yeux au tapis, je viens vous prier d'accepter ma démission.

— Pourquoi?

— Mon fils passe en Amérique avec sa femme. Les enfants me demandent de les ac-

compagner; mais seulement quand j'aurai...

quand j'aurai réglé mon compte avec la justice. »

Le duc s'agita sur son fauteuil : « La justice? Que t'arrive-t-il donc?

— Une sale aflaire.

— Explique.

— ... Sais pas si je pourrai, » dit le gardechasse tout bas. Il s'appuya contre la cheminée, tremblant si fort que le canon du fusil pendu à son épaule tambourinait sur le marbre. Il dut se remettre debout pour raconter son histoire. Simple et sinistre, cette histoire. Commandé dans la nuit du vendredi pour une battue au braconnage, il rentrait vers deux heures du matin, quand, d'une fenêtre de sa maison, un homme saute a quelques pas de lui dans la cour de l'Ermitage. Il faisait noir. Il croit à un voleur, tire au jugé, le boule, et quand il s'approche pour voir qui c'était...

Une voix bru laie le coupa :

(( Tu mens. »

Le garde se cabra sous l'insulte :

(( Mon général I

— Je te dis que tu mens. Ce n'est pas comme

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ça que tu as tué le prince. Je le sais, je sais ce que tu as fait, aussi bien que si j'étais ta conscience ; seulement, je veux te l'entendre dire à toi-même. Allons, parle... ou bien, non, attends. » Il appela violemment : « Delcrous. » Lorsqu'il vit entrer, ponctuel et grave, le juge au tribunal de Corbeil, devant lequel il avait souvent déposé en des affaires de braconnage, l'Indien sentit ses genoux fléchir, comme si l'exécuteur des hautes œuvres lui posait déjà la main sur l'épaule : (( En route. » Les méplats de ses larges joues blêmirent et se creusèrent. Vraiment, il n'aurait pas cru que ce serait si tôt.

« Eh bien, monsieur le juge d'instruction, dit le duc triomphant, j'avais — il me semble — quelque raison de croire que le misérable dont nous parlions pourrait bien ne pas avoir agi lui-même. Voilà l'instrument trouvé, et l'explication de tous les alibis qui vous déroutent... Allons, Sautecœur, si tu veux qu'on soit bon pour toi, dis-nous bien comment tout ^est arrivé... pas de tricherie, surtout. » Il crut que son garde hésitait, et pour lui éviter la honte de l'aveu, il l'aidait, lui fournissait les mots.

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(( Voyons, que t'avait-on promis? Qu'est-ce qu'on t'a donné? car enfin tu n'as pas travaillé pour ton compte? »

Sautecœur se redressa, les pommettes enflammées, les cordes du front tendues de l'effort qu'il faisait pour se contenir : (( Possible que des coups pareils «'exécutent pour de l'argent ; mais qu'après vingt-huit ans de bons services, treize à la Poste-aux-Lièvres et quinze à TErmitage, mon maître puisse me croire capable... Non!

— Tu ne vas pas nous dire que ton histoire de tout à l'heure était vraie? ricana le général, un peu troublé.

— Tout à l'heure, monsieur le duc, j'ai menti par un bête d'orgueil que je n'ai plus le droit d'avoir. Le bras est pris, faut que tout le corps y passe... Eh bien! qu'il y passe, tonnerre de Dieu I . . . la vérité ne me coûtera pas tant à avoùisr que ce que je viens d'entendre. » Il se campa, les poings serrés, et commença : « Il y a dix jours, en l'absence de mon garçon, m'arrivait à l'Ermitage un bout de lettre sans signature, m'avisant que la nuit suivante, entre trois et cinq heures, je pourrais voir de la porte Pacôme un homme sortir de la chambre de ma

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belle-fille, par la fenêtre. Faut dire que dans les temps, j'ai eu des malheurs de ménage. Une femme que j'aimais, et qui m'en a fait voirl Finalement, elle est partie avec un gendarme de Montgeron, et nous a laissés seuls, l'enfant et moi, dans notre désert de la Poste-aux-Lièvres. . . Une rien-du-tout, quoi I De cette aventure il m'est resté de la rogne contre toutes les femmes, et quand mon gars s'est marié, je me suis promis d'avoir l'œil à sa cambuse, bien décidé, si le cas se présentait, à venger du même coup sa misère et la mienne. C'était connu dans le pays, et ceux qui m'ont écrit savaient bien ce qu'ils faisaient. »

Delcrous demanda : « Vous avez conservé cette lettre anonyme ?

— Laissez-le donc finir, dit le duc impatienté.

— Justement, ce yendredi, on était tous sur pieds pour pincer quelques bédouins de M aiiiville qui nous tiraient nos plus belles biches... La lettre disait : de trois à cinq. Vers trois heures, je quittai mon poste dans l'allée du Gros-Chêne et vins m' embusquer vers la porte Pacôme. Aussi vrai que voilà mon fusil dans

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celte main, je ne savaîs pas qui ma gueuse de bru recevait dans sa chambre. J'avais bien eu connaissance que le prince tournait autour; mais après une scène avec la petite, je croyais que c'était fini pour cette fois, et la lettre, vous verrez, messieurs,' me mettait dans la tête un autre nom que celui-là. Depuis une demi-heure je me trempais jusqu'aux os d'une radée qui ne décessait pas, quand j'entends le bruit d'une espagnolette. Quelqu'un saute à dix pas de ma cache et se sauve. On voyait mal; j'avais des chances pour le manquer, s'il avait continué à courir. Malheureusement, il s'arrêta pour ouvrir une espèce de parapluie qu'il avait, et je lâchai mon coup. L'homme a marché quelques pas très vite, puis a roulé dans le fossé, sans plus bouger, comme une bête qui a son compte.

Alors j'ai couru à la maison. La petite faisait semblant de dormir, son drap remonté sur ses yeux : « Lève-toi et prends la lanterne, que j'y ai (( dit, j'ai tué ton amant, viens m'aider à le « terrer. » Elle avait peur, elle ne m'a pas fait répéter, je vous en réponds. . . A ce moment-là, je ne me doutais pas encore de ce que j'allais trouver au bout de mon coup de fusil. La

preuve, c'est que tous deux dans le fossé, près du corps immobile, j'ai demandé à ma bellefille : <( Qui est-ce? — Regardez-y, » qu'elle m'a dit tout bas en baissant la lanterne... Ahl monsieur le duc, quand j'ai vu ce que j'avais fait. . . » Avec la manche de sa veste d'ordonnance, il essuya son froniqui ruisselait. Le duc, . épiant l'effet du récit sur Delcroûs, dit à son garde du ton le plus calme : (c Avec quoi as-tu» tiré?

— Des chevrotines. ...

— Et tu l'as touché, où?

— Toute la charge n'a pas porté... Un trou seulement, là, vers la tempe. »

Il y eut une pause de silence, horrible, où lecri de la mère s'entendit de nouveau,, comme si elle venait devoir la blessure, le trou, là, vers la tempe. Après, l!interrogatoîrereconimença : « Tu dis qu'il est tombé .près de l'Ermitage. Pourtant ce n'est pas là qu'on l'a trouvé?

— Nous l'avions d'abord déposé dans le fond d'une uzelle, comme il y en a tant de. ce côté du bois, avec des ronces et des feuilles par-. dessus. Rentrés chez nous tout transis, l'idée nous est venue de le tirer de Vuzelk et de le

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mettre sur la pelouse, contre le parc Fénigatn. La petite tenait la lanterne ; moi, je portais le mort à bras comme un enfant, je suis très fort. Cela s'est passé tel que je vous le dis. »

Le juge, de son coin, prit un air futé : « Pourquoi ce parasol ouvert sur la tête ?

— Je me suis souvenu d'une femme qu'on a trouvée morte sous son ombrelle, dans. la forêt de Fontainebleau, et qui était restée huit jours à la même place sans qu'on la dérange.

— Et pourquoi près du parc Fénigan.^^ )) Sautecœur balbutia, en allongeant la nuque:

(( Une mauvaise pensée, . ça, monsietu* Delcrous... une pensée de lâche dont je liie punis en vous la confessant. Après les histoires entre le prince et M"*" Richard, il y avait des chances pour qu'on accuse le mari. . . Seulement, je dois dire que cette idée-là ne nous serait jamais venue à ma belle-fille ni à moi, sans une lettre que le prince avait sur lui. . .

— Enfin, nous y voilai... cria le duc avec une impétuosité farouche... Avoue donc que tu lui as barboté les poches pour reprendre des ' papiers que voulait le mari... Avoue ça, et nous te laisserons tranquille. »

A.a8 LA PETITE PAROISSE

Le garde, sans répondre, tira de sa vesle une lettre et un carnet. « Le prince d'Olmûtz, dit-il gravement, avait sur lui, en plus des objets qui vous ont été remis, un porte-cartes que voici, avec cette lettre non cachetée qu'il était en train d'écrire à un de ses amis. Il attendait pour l'envoyer de savoir si sa nuit serait bonne. . . Bien sûr que je n'aurais pas dû lire... mais j'avais la tête tellement perdue, et ma bru qui me répétait tout le temps : « Peut-être qu'il y a a là dedans de quoi nous faire prendre. » C'est vrai que cette lettre est la preuve de tout ce que je viens de dire. Vous verrez en la lisant que je n'ai pas menti, et aussi que le malheureux jeune homme avait dressé de ses propres mains le piège où il a trouvé la mort. »

Il posa près du fauteuil, sur le pupitre y attenant pour le service de l'infirme, la dernière lettre à Vallongue avec un petit carnet d'écaillé.

« Et l'avis anonyme que vous avez reçu...

où est-il.»^ questionna Delcrous pendant que le duc lisait.

— Je l'ai la... Si M. le juge d'instruction veut en prendre connaissance.

— Voyons... Une écriture de femme, et de

femme pas distinguée... Ahl diantre... » Il tressaillit et parlant au garde à mi-voix comme s'il craignait que le père entendît : « Vous avez donc cru tirer sur Alexandre.»^

— Oui, » fit le forestier d'un mouvement de tête. Le général, qui tortillait sa moustache avec fureur, releva les yeux de la lettre à Vallon gue : « Il y a tout de même des choses que je ne m'explique pas. . . la démarche que tu fais en ce moment, dans quel but?... Et pourquoi ne Fas-tu pas faite plus tôt?

— Ah! les femmes, monsieur le duel... J'ai cédé aux prières de ma Bru qui craint son mari comme le feu et voulait tout lui cacher. Ça fait que le pauvre garçon a vécu tous ces jours au milieu de nous, sans se douter de rien. Il allait à son magasin, parlait de l'affaire en wagon avec tout le monde.., moi, vous pensez si je me faisais vieux I L'idée qu'un innocent supportait de la prison à cause de moi, qu'on le condamnerait peut-être.- . Enfin, hier, à dîner tous les trois, mon fils m'a vu repousser mon assiette sans manger, comme ça m'arrivait souvent depuis quelques jours, « Voyons, père, qu'est-ce (( que t'as? » J'ai pas pu me tenir, ça m'étouffait

43o LA PETITE PAROISSE

trop, j'ai tout dit... Ah! le pauvre enfant, j'ai cru qu'il allait tomber raide du coup que je lui portais. Sa femme s'est mise à genoux devant lui, il l'a pas seulement regardée ; il oubliait son malheur à lui : « Non, non. . . occupons-nous du (( père d'abord. Le père a manqué, il faut qu'il (( répare. » Âhl ce sont des moments, ça, dans les maisons. . . Nous nous sommes pris tous deux à pleins bras en sanglotant. Je lui ai juré de venir vous trouver ce matin... et je suis venu.

— Tout cela sonne la vérité, murmura Delcrous.

— Et s'accorde avec ce que je viens de lire, dit le général comme à regret. Il n'y a que ce coup de chevrotines dont les médecins n'ont pu retrouver la trace sous la décomposition du visage... pourtant le corps n'est resté que deux jours en forêt.

— Un truc de braconnier j monsieur le duc, répondit Sautecœur en frissonnant^ mais j'aimerais mieux m' arracher la langue plutôt que de... »

Plutôt que de raconter à ce pète que, pour rendre son enfant méconnaissable, on l'avait laissé toute une nuit pendu à un bouleau, les

pieds en l'air, la tête jusqu'aux épaules dans le monticule d'une fourmilière.

Le juge, la lettre de Charlexîs à la main, parlait à l'oreille dû général : « Quand je vous le disais que la piste était mauvaise. . . Evidemment cet homme est l'assassin ; et si vous tenez à vous venger

— Me venger de ce rustre I. .. non, mon cher, c'est à Fénigan que j 'en avais . . . mais celuilà...

— D'autant qu'avec cette lettre au dossier, la condamnation serait difficile. »

Le duc réfléchit, puis résolument :■« Je pense comme vous", Delcrous. Le bon renom du prince et de notre maison n'aurait rien à gagner à l'ébruitement de l'affaire, ïion plus qu'aux cyniques confidences de ces deux jeunes gentilshommes... Voici plus que jamais l'occasion d'un de ces propices noh-lieiix. , . »

Le magistrat aux dents de loup, aux rigides favoris architectures par Le Nôtrej l'interrompit vivement, et s'adressant à Sautecœur, immobile et droit, la casquette au poing ■: « Vous entendez, fit-il, M. le duc ne veut pas donner suite à cette désolante aventure; Quittez le pays au

plus tôt, sans rien dire à personne ; il dépend de votre prudence qu'aucun désagrément ne vous arrive. »

Le garde s'inclina : « Merci, messieurs. )) A la porte, avant de sortir, il demanda en hésitant : « Et M. Richard?

— Soyez sans inquiétude... M. Richard rentrera aux Uzelles avant ce soir. »

A cette affirmation de Delcrous, le général l'interpella, de mauvaise humeur : « Avant ce soir.î^ et pourquoi?... Il vous tarde donc bien que cette brute rentre en possession de sa femme? »

C'était le cri de sa haine, de sa jalousie d'infirme qui lui échappait, même à travers de plus cuisants soucis et toutes les tortures de son désespoir paternel.

Aux Uzelles, dans la soirée. M""* Fénigan mère et le vieux Mérivet, assis sous le grand paulownia de l'entrée, échangeaient quelques derniers propos mélancoliques, entrecoupés de longs silences et de ces interjections pareilles aux étincelles d'un feu qui s'éteint, tandis que jardiniers et filles de ferme prenaient le frais sur

la route pleine de lune, devant le portail ouvert. L'heure immuable du couvre-feu était sonnée depuis longtemps, sans que personne y prît garde, peut-être à cause de l'exceptionnelle beauté de la nuit, ou parce que la maison sinistrée, bouleversée, se dérobait aux minuties de la discipline. Mais quel contraste du silence de ce vaste rez-dechaussée allumé et désert avec la joie bruyante du service, de ces gros rires indifférents avec l'intonation navrée des deux voix qui chuchotaient dans l'ombre de l'arbre endormi.

« Comme l'air est sonore, cette nuit!... On entend marcher sur le pont de Ris, disait le propriétaire de la Petite Paroisse, qui, depuis son retour, ne quittait guère la mère et la femme de Richard.

— Sans doute quelqu'un venu de Corbeilpar le dernier train, et quelqu'un de pressé... » répondit M"* Fénigan, écoutant aussi ce pas insolite et rapide. Le vieux Mérivet reprit : (( M"" Richard était bien triste ce soir, plus encore que d'ordinaire. La mort de ce mendiant me paraît l'avoir vivement impressionnée.

— Quand on a le cœur gros, tout est prétexte pour les larmes, soupira M*"' Fénigan. Songez,

aZh LA PETITE PAROISSE

mon ami, depuis trois jours, depuis larrestation, pas d'autres nouvelles de son mari que ce mystérieux petit billet. . .

— Qui vous prouve la certitude où il est de son prochain élargissement. Une méprise, madame, je vous répète que c'est une méprise... Je l'ai compris tout de suite en me trouvaiit en face de ce Delcrous, son air gêné, désolé... Croyez-moi, vous reverrez bientôt votre cher enfant... Tenez, d'ailleurs, regardez.. . mais regardez donc, madame FéniganI y> cria Napoléon Mérivet debout, d'une voix retentissante.

Sur la route blanche et bleue, en face le portail large ouvert, se hâtait une silhouette bien connue. Sans la force de bouger, la mère appela dans l'ombre : « Richard!

— Vous êtes là? » répondit une voix qui se faisait vaillante et se brisa dans un sanglot. Puis, sitôt qu'il put parler : « Et Lydie ? vous avez de ses nouvelles ?

— Lydie? mais elle est chez toi, chez vous, au Pavillon. »

Richard, stupéfait, sans écouter les explications de sa mère, s'élança sous la voûte des

charmilles toute bruissante de noir feuillage et parfumée de tilleul fleuri, au bout de laquelle une lumière brillait, lui faisait signe.

En peignoir, ses beaux cheveux tordus pour la nuit, Lydie écrivait dans la pièce du bas, devant le bureau de son mari. Elle ne se retourna pas, croyant que c'était Rosine qui entrait, et ne leva la tête que lorsque Richard se trouva tout près d'elle. Ce fut une explosion de surprise, de joie folle, oii les mots haletaient, coupés de baisers, d'étreintes : « Libre I ... tu es libre I

— Oui, le vrai coupable est découvert. »

Elle le regarda, anéantie : ce Comment... le

vrai coupable ? »

L'émotion, l'expression de ses yeux arrachèrent ce cri à Richard : « Tu croyais donc que c'était moi?

— Oui, » fit-elle tout bas, sans trouver la force de mentir. Et son mari, aussi troublé qu'elle ; (( Dire que j'ai eu la même pensée sur toil »

Lydie releva le front : (( Est-ce possible? » Puis subitement éclairée : « Oh I je comprends maintenant pourquoi tu m'écrivais de partir... pourquoi tu laissais croire à ce juge... Tu vou-

lais te faire condamner à ma place... Mon mari I . . . mon cher mari ! ... »

Elle se jeta dans sa poitrine en sanglotant. Richard ébloui sentait le bondissement des seins, l'émoi du jeune corps sous le peignoir de dentelle. « Viens me dire que tu m'aimes, et je serai payé de tout, » murmura-t-il en l'entraînant doucement.

« Lydie... Richard... Allons, paresseux... le dernier de la messe qui sonne. »

Cousine Elise, aux Uzelles depuis deux jours, appelait et tourbillonnait sous les croisées du Pavillon, pendant que la cloche de la Petite Paroisse éparpillait ses notes claires dans le silence du dimanche matin et que M*"' Fénigan apparaissait au fond de la charmille, avec sa démarche majestueuse de grande bourgeoise, un paroissien doré d'une main, de l'autre son sac de soie tintinnabulant de clefs et d'anneaux.

(( Et Richard.^ demanda la mère, voyant Lydie descendre seule, élégamment vêtue de noir,

en contraste aux couleurs vives et voyantes du petit Chaperon-Rouge.

— Nous avons lu très tard, je n'ai pas osé le réveiller, » répondit la jeune femme toute vermeille de son mensonge et gagnant bien vite la chapelle en achevant de se ganter.

Sans dormir précisément, Richard, étalé dans le grand lit, les j)aupières lourdes d'une lassitude délicieuse, se laissait bercer à fleur de sommeil au carillon de Sainte-Irène entrant par la fenêtre ouverte avec le ruissellement de la fontaine au coin de la route et le cliquetis de son gobelet... Comment n'avait-il pas accom pagné sa mère et sa femme à la messe P Sans doute la crainte d'être ridicule, Tennui d'entrer là, de se montrer après tous ces événements.

Et pourtant, dans cette humble église au bord du chemin, sa mère avait senti la grâce, la pitié humaine ; et c'est de là qu'elle était partie pour reprendre et ramener la fugitive. Oui, il lui devait de la reconnaissance, à la Petite Paroisse; et, bien qu'il en coûtât à son orgueil^ sûrement qu'un de ces prochains dimanches...

... La cloche espaçait ses derniers coups.

Dans rembroussaiiiement du demi-sommeil.

Richard entendit la voix éraillée de Chuchin le garde-pêche lui rappelant qu'ils avaient un coup d'épervier à donner vers File des Moineaux, avant que le soleil fût trop monté. Il sauta du lit bien vite, et, sur la porte, en s'en allant, se heurta à une vieille toute décrépite qui se sauvait en emportant une gerbe de fleurs superbe, que venait de lui donner Rosine Chuchin. L'allure gênée, mystérieuse de cette grande fille l'intriguait depuis quelque tempa. Il revint sur ses pas et demanda, soupçonneux : c( Qu'est-ce que c'est que cette femme?

— La mère Lucriot, de Draveil.

— Et ces fleurs? pourquoi faire? »

Rosine l'ignorait. M"' Richard avait commandé de remettre un bouquet à la Lucriot tous les matins ; rien de plus. Richard n'en demanda pas davantage, trouvant plus digne de s'adresser à Lydie ; seulement il se sentit redevenu tout triste. Au tournant.de la grande route, il rencontra la sortie de la messe, souliers craquants et frôlements de soie. Dans le groupe des dames Fénigan, le petit Chaperon-Rouge parlait avec agitation, secouant son ombrelle et ses rubans : «Tout ce que vous voudrez, cousine. Je n'aime

44o LA PETITE PAROISSE

pas prier pour des gens que je ne connais pas. . . Et puis, si j'avais su assister à une messe de mort, j'aurais mis une toilette moins voyante, je serais venue en noir, comme Lydie.

— Mais je... je n'étais pas avertie... » murmura Lydie que le regard de son mari à sa robe sombre embarrassait. Richard demanda : « En l'honneur de qui, l'office funèbre de ce matin .►^

— Personne ne le sait. Pas même M. Mérivet, répondit Élise, tandis que Fénigan prenait sa femme à part pour lui dire très bas, très vite :

— Et toi, le sais-tu?

— Oui.

— Est-ce le même à qui tu envoies des fleurs ? »

Elle eut un tressant de surprise, et résolument : (( Le même... oui... le père Georges. » Et ce fut tout.

Ils étaient si heureux depuis quelques jours, là vague qui les berçait remuait tant de soleil d'un mouvement si doux, chantait une si enivrante musique, qu'elle avait craint de jeter dans ce plein bonheur sa piteuse et humiliante aventure. S'il allait ne plus l'aimer, fille de ces roulants, d'une race nomade et ennemie. Avant

tout elle redoutait l'explication avec sa bellemère, bien changée pourtant, bien tendre et maternelle, mais d'un orgueil encore plus allier que celui de son fils. Et elle renvoyait à plus tard cette explication inévitable, comptant sur l'influence de l'abbé Cérès. Malheureusement, les paroles et l'air préoccupé de son mari l'avertissaient que son secret ne serait plus longtemps pour elle seule.

Au. lieu de descendre à la pêcherie, Richard continua tout droit sur la roule; son coup d'épervier ne l'intéressait plus. Il pensait à celle messe, à ces fleurs, à ce deuil surtout, d'une démonstration vraiment excessive pour le vieux besacier. Non, c'était invraisemblable qu'il s'agît du père Georges ; on n'y aurait pas mis tant de mystère... Alors, qui? L'autre, celui qui dormait au fond du parc de Grosbourg, dans l'orgueilleux mausolée de famille .^ Seraitil possible -qu'elle y pensât encore? Pour s'en assurer, en tout cas, il n'avait qu'à entrer chez les Lucriot qui nichaient à tas, passé Draveil, dans une ancienne guérite de cantonnier ; ii interrogerait la vieille... Et tandis que ses pas le traînaient presque inconsciemment de ce

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côté, la route autour de lui déroulait son train paisible du dimanche. Napoléon Mérîvet, qui venait de fermer sa chapelle, le menaçait de loin avec la grosse clef; et Richard furieux songeait en lui-même... Oh! non, il n'y mettrait jamais les pieds dans cette église du pardon à tout prix, où Ton priait pour ceux qui vous font du mal... Ensuite c'était le salut ôbséquieux et félin de ^M . Alexandre qui passait, équipé et vêtu en chasseur de Robin dés Bois, bien que la chasse ne fût pas encore ouverte. Il revenait de tirer des lapins toute la matinée dans les réserves de Grosbourg ; et son carnier, son fusil, ses guêtres montantes, tout était neuf, luisait,' craquait. Même le chien qui le suivait, peureusement blotti contre lés houseaux de son maître, semblait après ses cinq heures de battue un chien de carton, frais sorti d'une boîte. « Bonne chasse, monsieur Alexandre.»^ » criaient les filles de la ferme. La boulangère, penchée sous la bâche de sa voiture, demandait aussi en passant : « Bonne chasse, inonsieur Alexandre? » A tous et à toutes Alexandre répondait, le ton détaché, négligent, comme il avait entendu dire au château : « Non, je "n'aî

rien vu. » Le chien, non plus, n'avait rien vu. Mais ils avaient dû, son maître et lui, faire tant de fois la même réponse, qu'une des filles du cantonnier, en traiii de servir le déjeuner de son père sur la brouette renversée, ayant jeté de loin : (c Bonne chasse, monsieur Alexandre.^ Avez-vous quelque chose pour moi? » le vieux larbin ôe retourna comme si un aspic Teût mordu et grinça d'un air galantin et enragé : « Quelque chose pour toi, ma petite? J'ai touours quelque chose pour toi. » L'intonation était si amusante que Richard ne put s'empêcher de rire; mais là rencontre qu'il faisait presque aussitôt le rejeta dans ses sombreurs et ses rbngements.

Au coin du raidillon qui descend vers le pont de Ris, une charrette pleine de meubles était, arrêtée. Deux hommes, deux géants s'activaient autour, serrant le frein, rajustant les cordes détendues, puis la voix dé la femme Sautecœur commanda de l'avant : « Hue, Blanchette! » et l'équipage s'ébranla lourdement, suivi par les deux hommes marchant l'un près de l'autre sans se parler. Richard, qui s'était écarté pour ne pas gêner les pauvres gens, les regarda s'éloi-

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gner sur la pente cahoteuse secouant leurs hautes épaules de frissons pareils à des sanglots. A Tâge du vieux garde, quel arrachement que ce départ; sa forêt, son Ermitage, toute sa vie rasée, brûlée, et pour un caprice de gamin. Il est vrai que le petit misérable avait payé cher sa fantaisie... Si jeune, un grand nom, le plus riche majorât de France, c'était pitié qu'une destinée pareille ; et l'attendrissement de Lydie, ses bouquets, ses prières n'avaient rien de coupable en somme. Cela valait-il l'enquête dégradante qu'il allait tenter chez ces Lucriot, à même la calomnie et les loques .►^ D'autant que le petit cimetière était proche et qu'en cherchant la tombe du père Georges, il saurait aussi bien si sa femme lui avait menti. Comme il se hâtait dans cette direction, l'orphéon de Draveil qui faisait sa promenade du dimanche passa près de lui, bannière en tête. Sur quatre rangs serrés, ils s'en allaient en pleine campagne, soufflant dans le cuivre des trompettes avec leurs bonnes joues villageoises, rases et noiraudes, que dorait le galon des casquettes, marquant le pas d'un rythme héroïque qui faisait se lever des volées de perdrix dans les javelles.

Déjà Richard voyait au delà d'un grand mur, à l'entrée du village, pointer les ifs et les tombes blanches, quand, repris de ses incertitudes, il s'assit au bord du chemin, sur un banc de pierre. Eh bien I non, décidément, cette recherche avait quelque chose de trop misérable après sa réconciliation avec Lydie; il ne s'y absûsserait pas. Pourquoi ne pas dire à sa femme simplement : (( Je me croyais guéri, je ne le suis pas. Je croyais tout fini avec la mort, et me voici j^jIoux de la mort même. Je t'en prie, puisque cette pitié posthume dans ton cœur me déchire, renonces-y... Je suis trop malheureux. » En songeant ainsi, il s'apaisait, i^e détendait, et peu à peu de ce grand repos du dimanche qui l'entourait, de ces ombres immobiles, de ces plaines immenses et désertes, champs de colza et de blé noir dont la houle argentée et jaune d'or se mouvait jusqu'à la Ksière des bois, lui venait une douceur rafraîchissante, comme à un blessé qu'on ferait boire après l'avoir défublé de sa cuirasse aux dures attaches.

Combien de temps resta-t-il à cette même place .^ La fanfare de l'orphéon avait passé et repassé, étalant au soleil ses cuivres et ses me-

dailles; puis le troupeau de la ferme, quelques routiers, le facteur, « ChiObns, ferrailles à vendre », et son cri mélancolique ^ le petit bossu marchand de chaussures, toutes les figures du jeu de l'oie. Soudain Tangelus soilna dans vingt petits clochers se répondant l'un à l'autre, les cloches du déjeuner vibrèrent en écho dans les cours des châteaux et des villas ; et seulement alors, en se relevant, Richard s'aperçut qu'il était assis sur le soubassement d'une haute croix de fer commémorant la place où l'apoplexie avait foudroyé l'ancien notaire de Draveil, M* Fénigan. Un souvenir, plus superstitieux que tendre, lui évoqua l'image lointaine, atténuée, de ce père qu'il av^it peu connu. Estce de lui qu'il tenait cette brûlure intérieure, l'affreux mal de jalousie entré dans sa chair et son sangp Était-ce héréditaire chez les Fénigan, comme l'orgueil? up de ces legs mystérieux que les testaments ne mentionnent pas. ccAhlpère... père. . . soupirait le pauvre Poum-poum revenant chez lui avec le chantonnement des mauvais jours, moins de moulins, de futaies, de prairies, et pas cette horrible blessure dont je sens bien que je ne guérirai jamais complètement. . . »

Jusqu'au soir, un malaise pesa sur les Uzelles, malgré les cris de joie du petit Chaperon-Rouge. Accourue sit^t la catastrophe, la brave fille s'était précipitée chez le juge d'instruction, et Richard lui ,devait sa prompte levée d'écrou. A Draveil, à Soisy , on n'avait pas manqué de dire : « Ces Fénigan sont si riches... pas de danger que la justice les lambine, ceux-lk. » En réalité, Delcrous se sentait en faute avec ses amis.

N'importe! l'amour aidant et une forte dose d'impudence, il avait annoncé sa visite pour ce dimanche soir; et vous pensez si elle fut commentée à l'office et chez les Clément. Quant à Rosine Chuchin, — cause de tout le drame avec sa lettre anonyme, — lorsqu'elle entendit à la nuit le timbre de l'entrée, elle courut s'enfermer dans l'isbà et n'en bougea plus. Au salon, ouvert sur le silence odorant du parc, l'homme aux durs favoris noirs trouva pour chacun le mot qui convenait. Ses dents de loup étincelaient devant les chairs satinées et replètes du petit Chaperon, et pendant qu'il suppliait Lydie de se mettre au piaiio, il faisait lire à Richard et à sa mère un article dithyrambique en faveur des Fénigan, paru le matin en tête du Journal

de CorbeiL Signé Verax, cet article avait des rondouillements de phrases flasques et vides, à grands gestes et à grandes manches, dont il était facile de deviner Tauteur. Le même numéro contenait malheureusement les lignes suivantes :

Ce matin, dimanche, dans la petite chapelle de Grosbourg, ainsi que dans les principales églises du territoire, Draveil, Soisy, Ris, Athis, Morangis, une messe a été célébrée pour le repos de l'âme du prince d'Olmùtz. Au sortir de loflice, le duc et la duchesse d'Alcantara, très malades tous les deux, sont partis pour TEngadine, avec le docteur Jean Metzer.

Richard, les yeux longtemps sur cet entrefilet, comme s'il Tépelait ou le traduisait, s'approcha du piano et posa sur le pupitre devant Lydie le journal plié, sabré d'un coup d'ongle: (( A présentée suis renseigné. . . Voilà celui pour qui tu priais ce matin, dit-il à voix basse... Les fleurs pour lui aussi, probablement.^ »

Elle leva ses beaux yeux angoissés : « Oh !

Richard... » sans cesser déjouer, ses larmes tombant à larges gouttes sur les touches et ses longues mains blanches ralenties. Puis d'un

geste emporté : (( Tu vas tout savoir... viens, » dit-elle en se levant.

(( Où allez-vous, les enfanls?» cria la mère surprise ; mais déjà ils avaient quitté le salon.

A l'heure de la messe, le dimanche suivant.

Napoléon Mérîvet, chevalier de Tordre de Saint-Grégoire, debout au seuil de son église dont il faisait les honneurs gradués et mesurés h tous venants, eut la surprise et la joie de voir arriver Richard Fénigan avec sa femme à son bras, sa chëre petite Mendelsohn toute en bleu comme la sainte du vitrail. Pendant qu'ils entraient, des ramiers battaient de l'aile en tourbillonnant autour du clocher, et le bon vieux, souriant et doux, s'inclinait un peu plus cette fois, avec un geste de tendre et satisfaite bienvenue.

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