‹ La petite princesseChapitre 6 sur 26 · LA TANTE DE WANDA · texte numérisé non relu

LA TANTE DE WANDA

A la gare de Fontainebleau, parmi les voitures qui

attendaient Tarrivée du train de cinq heures, un jour

de plein été, se trouvait un joli landau; le cocher et le

5 valet de pied portaient une livrée soignée; les deux

chevaux piaffaient.

Le train arriva; des voyageurs pressés, bousculaient dans leur hâte une ieime femme et une pe-

2S La Petite Piincesse

tite fille. Elles hésitaient, ne sachant de quel côté tourner. Le valet de pied s'avança et dit respectueusement :

— J'ai ordre d'attendre la Princesse Wanda Bo- 5 linska et sa gouvernante.

— Voici la Princesse.

Aussitôt, sur un signe du valet de pied, le joli landau vint se ranger le long du trottoir. Le valet de pied remarqua que la gouvernante monta la pre-

lo mière, ce qui le choqua fort.

Puis on partit au grand trot.

Wanda avait envie de rire, envie de pleurer, elle tremblait d'émotion et ne se rassura qu'en se pressant contre sa maman. Puis, la curiosité aidant, elle

15 se calma et regarda, regarda . . . comme si ses

yeux n'étaient pas assez grands pour tout voir. Elle

entrait dans son conte de fées à elle; il s'agissait de

n'en rien laisser perdre.

Après avoir traversé la ville, comme la côte à

20 monter était raide, le cocher fit prendre à ses chevaux une allure paisible. Bientôt, la côte gravie, on prit une route de forêt; les promeneurs se faisaient rares, on était en plein dans la belle solitude. Que les arbres étaient donc beaux! Wanda sentait avec dé-

25 lices la fraîcheur qui venait de toute cette forte verdure; elle aspirait les bonnes odeurs des plantes et de la terre. Parfois, elle se penchait et murmurait tout bas: « Je t'aime, maman, je t'aime. ...» Mme Bolinska alors, mettait le doigt sur les lèvres comme

30 pour la rappeler à la prudence, et l'enfant riait doucement en disant: «Sois tranquille . . . tu verras!»

Tout s'étaît fait si rapidement, si simplement aussi, que souvent Wanda n'était pas bien sûre d'être toutà-fait éveillée. La réponse à la lettre de sa mère était arrivée immédiatement. La gouvernante qu'elle 5 proposait, son amie d'enfance, et pour qui Wanda était comme une fille, serait bien la personne qui pourrait le mieux prendre sur elle toute la responsabilité de l'enfant. La princesse envoyait un trimestre des appointements en avance, et demandait que la

10 gouvernante fût convenablement mise; elle envoyait aussi une forte somme pour les premiers besoins de la Princesse Wanda. Tout cela avait été réglé comme une affaire, sèchement quoique poliment. Pas un mot pour la pauvre mère à qui l'on prenait son en-

15 fant!

Avant bien longtemps, on arriva à une extrémité de la forêt. Une grille ouverte laissa filer la belle voiture; le parc, très grand, semblait un bout de la forêt; les allées mystérieusement sombres enchan-

20 taient la petite fille. On fit encore un bon bout de chemin avant d'arriver à im jardin plein de fleurs, étalé devant le château. Wanda s'était attendue à un grand château-fort, tout hérissé de tourelles, de gargouilles et de flèches, et entouré d'un profond fossé,

25 parce que dans im de ses livres préférés se trouvait un

château de ce genre. En réalité, elle vit une grande

maison blanche, moderne, sans la moindre tourelle,

avec un large perron.

\A la porte, un domestique, très grave, salua la

30 petite fille et s'adressa à la gouvernante:

•rr- Madame la Princesse a une de ses mauvaises

migraines. Elle prie madame Richard d'installer la Princesse Wanda dans ses appartements. Mais elle est impatiente de voir sa nièce; elle la recevra seule pendant quelques instants. Sa femme de chambre 5 viendra prendre la petite Princesse dans une demiheure.

« Madame Richard » et Wanda, se tenant bien fortement par la main, traversèrent un inunense hall qui formait antichambre; elles suivirent le grave

lo domestique et montèrent un immense escalier. Au premier étage, il les conduisit à leur appartement et les laissa entre les mains de la femme de chambre de la « Princesse Wanda. » C'était une jeune fille au visage agréable. Mme Richard la renvoya sous un

15 prétexte quelconque. Il lui semblait que si elle ne pouvait avoir sa fille bien à elle, pendant quelques instants, au moins, elle étoufferait.

Dès qu'elles furent seules, la mère et la fille se tinrent longuement embrassées. Mme Richard —

20 nous l'appellerons comme les autres — sentit trembler tout le petit corps de l'enfant. Il fallait la calmer, lui faire oublier toute émotion pénible. Aussi dit-elle gaiement:

— Voyons comment est logée la Princesse Wanda!

25 Emerveillées, amusées aussi conune deux enfants véritables, elles regardèrent autour d'elles. Elles se . trouvaient dans le boudoir, une jolie pièce, très gaie, avec ses meubles Louis XVI, des petits canapés, des fauteuils minuscules, un joli bureau de l'époque,

30 déjà garni de papier à lettre au chiffre de Wanda, surmonté d'une mignonne couronne; une bibliothèque

était remplie de livres. Curieuse, Wanda ouvrit la porte d'une armoire et jeta un cri triomphant. L'armoire était habitée par une famille nombreuse de poupées, dont la plus grande faillit lui tomber entre 5 les bras. Wanda la prit avec une sorte de respect. Alors elle vit que Tarmoire, qui était fort grande, renfermait, outre les poupées, des meubles pour ces demoiselles, des jouets de tout genre, des balles, des jeux. ... La petite j&lle, sans lâcher sa poupée

10 merveilleuse, trop heureuse pour parler, les joues en feu, regardait, touchait. . . .

— Si tu allais m'oublier au milieu de toutes ces belles choses? . . .

Wanda regarda sa mère, et la voyant triste, elle se

15 jeta dans ses bras — sans lâcher la poupée pourtant — et l'embrassa si fort que cela valait toutes les protestations.

A droite du petit salon se trouvait la chambre de Wanda, toute tendue de cretonne à fond crème, semé

20 de petits bouquets de roses; le lit, les meubles, les rideaux, tout était à bouquets de roses sur fond crème. Un cabinet de toilette avec une baignoire, une énorme table de toilette basse, faite exprès pour une petite fille, garnie de brosses, de peignes, d'autres

25 objets encore dont Wanda ne connaissait pas l'usage, le tout en ivoire, séparait la chambre de Wanda de celle de sa gouvernante. Celle-ci était bien meublée aussi, mais quelle différence avec la jolie chambre tendue de cretonne ! C'était la première fois qu'xm

30 fait matériel faisait comprendre à l'enfant le sacrifice de sa mère.

— Ah! Maman, s'écria-t-elle, c'est moi quî coucherai ici; toi, tu auras ma chambre! . . .

— C'est alors, ma chérie, que je serais bien vite forcée de te quitter pour toujours. . . .

5 A ce moment, la femme de chambre vint prendre la petite Princesse pour la conduire à sa tante.

Cette femme, d'un certain âge, était habillée presque comme une dame et ne souriait pas. Mais Wanda avait une façon à elle de se faire des amis lo partout. Elle mit sa petite main dans la main osseuse de la femme de chambre.

— C'est si grand ici que je suis sûre de me perdre plus d'ime fois. Et puis, on n'entend aucun bruit. C'est comme au château de la Belle au Bois Dormant,

15 Connaissez- vous cette histoire-là ? Elle est bien jolie.

— Je ne connais pas beaucoup d'histoires. Mademoiselle. Mais pour ce qui est du bruit, Mme la Princesse ne peut le supporter. Et, à ce propos, je prierai Mademoiselle de vouloir bien entrer tout

20 doucement. Je ne dois la conduire que jusqu'à la porte.

— Ah! n'ayez pas peur; je connais ça, la migraine. Maman en a quelquefois, quand elle s'est trop fatiguée à courir pendant la journée à donner ses le-

25 çons. Mais elle dit que je sais très bien la calmer au lieu de lui faire du mal. Ce n'est que lorsque je joue que je fais du bruit. . . . Oh! alors. ...

La chambre à coucher de la Princesse se trouvait à l'autre extrémité du château, aussi loin que possible

30 de l'appartement de Wanda. La petite fille, oppressée par l'immensité de l'espace parcouru ne di«

sait plus rien. A une porte, la femme de chambre frappa doucement, et, tout d'un coup Wanda se trouva dans une demi-obscurité où elle ne distingua presque rien. Elle eut un peu peur, car elle aimait

5 surtout le soleil, le grand air, la belle lumière, le mouvement et le bruit.

Mais si Wanda ne voyait pas encore sa tante, sa tante la voyait fort bien; pour elle, cette demiobscurité semblait presque la lumière. Justement

10 Wanda, hésitante, n'osant bouger, se trouvait dans la partie la moins obscure de la chambre, là où un peu de jour venait d'une fenêtre entr'ouverte. La malade remarqua que Wanda, assez grande pour son âge, était une beUe enfant; des cheveux presque

15 noirs, très frisés, une peau singulièrement blanche et des yeux bleus aux cils noirs et recourbés, lui donnaient un air un peu étrange. Wanda tenait de son père; c'était une vraie Bolinska; un type aussi peu français que possible.

20 L'examen ne dura qu'un instant.

— Viens de ce côté, mon enfant. Tu ne me vois donc pas du tout?

— Je commence, ma tante. C'est que j'ai les yeux pleins de soleil. Ah! oui, maintenent, je vous vois.

2$ Bonjour, ma tante; si je parle trop fort, vous me le

direz.

La petite fille s'approcha du lit, où maintenant elle

distinguait vaguement une forme blanche. Sans

hésiter, elle offrit ses deux joues aux baisers de la 30 malade. Puis, quand elle se fut assise, elle ne sut

plus que dire. Elle se sentait regardée, et cela la

gênait. . . . Alors, elle se hasarda à regarder sa tante, car maintenant ses yeux, habitués à la pénombre, voyaient distinctement. La Princesse Jean Bolinska, qu'on appelait généralement la Princesse

5 Thérèse, devait approcher de la cinquantaine; elle était très maigre, très blanche, et les sourcils étaient rapprochés par la souffrance. Certes, elle ne pouvait jouir beaucoup des splendeurs qui l'entouraient. Cette pensée remplit de compassion le bon petit

lo cœur de Tenfant.

— Ma tante, fit-elle, voulez-vous me laisser faire, comme je faisais pour maman ?

— Que faisais-tu ? Elle a donc aussi des migraines, elle?

15 — Ah! oui; et, c'est dur, allez, de courir tout de

même et de donner des leçons à des petites filles qui

ne sont pas toujours sages. ...

La princesse frissonna légèrement. Elle qui ne

pouvait supporter le bruit d'un pas, que ferait-elle «o s'il lui fallait travailler?

Wanda avait aperçu un flacon d'eau de Cologne

sur une table. Elle en prit quelques gouttes, humecta

le front de la malade, et, doucement souffla dessus.

C'était enfantin, mais fait si gravement, avec une 25 telle conviction que cela devait guérir le mal, que la

tante se mit à sourire.

— C'est très agréable. . . .

— N'est-ce pas, ma tante ? Oh ! je savais bien. . . . Cela vaut mieux que de rester dans une chambre

30 toute noire . . . moi je voudrais toujours vivre au soleil.

— Je suis contente que tu sois venue, lui dit sa tante après quelques instants de silence, pendant que la douce petite main imprégnée d'eau de Cologne reconmiençait son manège.

S — Moi, je suis contente aussi de vous voir, ma tante, très contente. Seulement, voyez-vous, ce n'est pas tout-à-fait la même chose: moi j'avais une maman, et vous n'aviez pas de petite fille.

— Oh! je m'en passais très bien; comme toi tu te 10 passeras très bien de n'avoir pas de maman. . . .

Cela fut dit un peu durement. Wanda ne répondit

pas parce qu'il ne faut jamais contrarier les malades,

mais ses yeux se remplirent de larmes; elle ouvrit les

paupières tant qu'elle put, afin d'empêcher les larmes

15 de tomber.

— Je ne veux pas te faire de la peine, mon enfant, mais puisque c'est une chose décidée, puisque ta maman t'a donnée, il vaudrait mieux tout de suite prendre l'habitude de ne pas parler d'elle et d'y

20 penser le moins possible. . . .

Wanda qui soufHait pour faire évaporer l'eau de Cologne s'arrêta tout d'un coup, et regarda sa tante bien dans les yeux.

— Ma tante, ça, voyez-vous, ce n'est pas possible. 25 J'ai promis d'être bien sage, de ne pas pleurer, et de

vous aimer beaucoup. Mais, si c'est pour me faire promettre d'oublier ma petite maman que vous m'avez donné cette poupée ... et tous les joujoux et les livres, et le joli appartement ... il vaudrait 30 mieux les reprendre tout de suite. Ce serait vous voler que de les garder.

— Bah ! avec le temps. • . • Et tu verras, chaque jour tu auras une nouvelle surprise. Et puis, si je te promettais de t'aimer, moi, comme une maman?

— Vous m'aimerez, ma tante, je le sais bien. On 5 m'aime toujours. Même la petite bouchère, ainsi

voyez plutôt!

— Comment! la petite bouchère?

— Oui! c'était mon ennemie. Elle trouvait qu'à l'école c'était toujours moi, toujours la « petite Bo-

10 linska » comme on disait, qui menait les jeux. Alors elle m'a fait des misères. Mais ça n'a pas duré. Un jour qu'elle boudait je l'ai embrassée — et cela a été la fin. Quand maman était si malade, et que nous n'avions pas d'argent pour acheter de la viande, elle

15 est venue, en courant, et m'a donné une côtelette — la plus grosse de la boutique — parce que le médecin avait dit à notre maîtresse que c'était plutôt de la viande qu'il fallait à maman que des drogues. Son père trouvait que des côtelettes, ça se vend, ça ne se

2o donne pas: mais il avait cédé. Aussi, c'est ma meilleure amie.

— Tu as de jolies connaissances, toi!

— Je voulais lui écrire, et elle le voulait aussi. Mais son père m'a dit: «Ma fille n'a pas de sous à

25 jeter par la fenêtre. Si vous voulez qu'elle vous réponde, faudra mettre un timbre dans votre lettre; je lui donnerai bien le papier, mais le timbre — ^ah non. ...» Aussi, si vous le voulez bien, ma tante, je lui enverrai un timbre; je ne voudrais pas qu'elle

30 me trouvât fière et dise que je tourne le dos à mes amies parce que je suis princesse. Ça peut arriver à

tout le monde, n'est-ce pas? de se trouver tout d'xm coup princesse, sans avoir rien fait pour cela? C'est comme une tuile qui vous tombe sur la tête, comme disait Ma'me Gringoire, notre concierge. . . . 5 — Encore une de tes amies, Ma'me Gringoire ?

— Je ne sais pas si une petite fille peut avoir une personne âgée comme amie; mais nous causions beaucoup ensemble. Et elle avait un chat! . . . Oh! ma tante un si beau chat! Vous n'avez pas de

10 chat gris ? C'est bien dommage. . . .

— Je crois, Wanda, que tu me feras positivement rire, et que cela vaudra encore mieux que l'eau de Cologne. Maintenant, tu peux t'en aller; tu dîneras ce soir avec ta gouvernante. Quand je ne serai

15 pas malade, tu dîneras toujours avec moi; mais tu déjeuneras et tu te promèneras avec Mme Richard. Adieu, embrasse-moi; il me semble que nous allons être très bonnes amies. . . .

— Pour sûr! dit l'enfant avec conviction.

20 Elle allait sortir, puis hésitant, elle revint sur ses pas.

— Ma tante ?

— Quoi?

— Je voudrais appeler ma poupée, la grande, 25 « Toute-Belle. » Vous voulez bien?

— Pourquoi pas ?

— Et je peux la garder honnêtement?

— Comment honnêtement ?

— C'est que je ne peux pas promettre d'oublier ma 30 petite maman.

— Garde ta poupée tout de même.

— Et quand je serai grande, tout-à-fait grande, et que j'aurai mes deux brevets, j'irai rejoindre maman, et nous donnerons des leçons, toutes les deux.

— Nous verrons, nous verrons. Va!

5 La porte se ferma alors, tout doucement. La "Princesse Thérèse se tourna dans son lit, un drôle de sourire aux lèvres. La Princesse Wanda Bolinska pourvue de ses brevets, et courant le cachet! . . . C'était du plus haut comique.

xo Décidément la migraine était moins forte. La présence de Wanda ne l'avait nullement augmentée; au contraire.

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