CHAPITRE V
Noire corps contient en moyenne quatre kilogrammes de sang. Ce liquide parcourt incessamment un ensemble de tubes élastiques dont le centre est au cœur. Les artères qui portent le sang du cœur à la périphérie se ramifient de manière à atteindre tous les organes pour les nourrir. Lorsque les ramifications deviennent assez petites pour échapper à la vue, coiiime par exemple sur les lèvres, à Textrémité des doigts, sur les joues, aux oreilles ou en certains points de la peau, elles prennent le nom de vaisseaux capillaires. On les nomme ainsi parce qu'on en compare la finesse à celle des cheveux, mais ils sont encore plus fins. Ils forment un réseau inextricable qui donne à la peau le beau coloris qu'on appelle incarnat. Si ténus qu'ils soient, ils se divisent et subdivisent à l'infini et forment un système de canaux ayant leurs parois propres et fermés de toutes parts. Il faut une blessure, une coupure, une contusion pour en faire jaillir le sang qu'ils renferment.
Des capillaires, le sang passe dans des canalicules d'un diamètre plus grand, qui sont les veines. Celles-ci débouchent de proche en proche, l'une dans l'autre, et forment une veine plus grande; de même que les filets liquides donnent naissance à un ruisseau, les petits ruisseaux à une rivière, et celle-ci à un cours d'eau plus étendu, ainsi les veines recueillent peu à peu le sang, en courants de plus en plus
abondants et, finalement, le ramènent, par de grands troncs veineux, au cœur qui le répand dans les artères.
Les canalicules dans lesquels circule le sang sont revêtus de fibres musculaires, qui tantôt les dilatent et alors le volume du vaisseau devient plus grand, tantôt les contractent, et alors le volume intérieur des vaisseaux devient plus petit. La pâleur, effet caractéristique de la peur, résulte de la contraction des vaisseaux; la rougeur, qu'occasionne parfois la pudeur offensée comme la plus belle et la plus éloquente de toutes les révélations des faits psychiques, n'est autre chose que la dilatation des vaisseaux sanguins. Ces deux phénomènes opposés ne dépendent pas du cœur, attendu qu'il bat plus rapidement et plus fort dans l'émotion de la pudeur et dans celle de la frayeur. Des centres nerveux partent d'innombrables filaments qui accompagnent les vaisseaux sanguins dans toutes les directions. Ce sont ces nerfs, dits vaso-moteurs, qui, sans que nous les excitions, agissent sur les fibres musculaires des petites artères et des veines et les dilatent ou les contractent.
C'est surtout au visage que se montrent le mieux les effets de la passion par la pâleur ou la rougeur subite, parce que, dans aucune autre partie du corps, les vaisseaux ne sont aussi sensibles. Il en est ainsi pour deux raisons, d'abord parce que les centres nerveux exercent sur ces vaisseaux une action plus énergique, et ensuite parce que les vaisseaux sont plus délicats, se contractent et se relâchent plus facilement pour un léger trouble apporté dans la nutrition de leurs parois. En effet, si l'on respire les vapeurs d'une substance qui, comme le nitrite d'amile, paralyse les vaisseaux sanguins, immédiatement il se produit une vive rougeur de la face. Celui qui fait cette expérience sent qu'il lui vient en quelques secondes une sorte de flamme au visage. C'est le moyen le plus simple que nous possédions aujourd'hui de produire artificiellement les phénomènes externes causés par la pudeur.
Selon les personnes, on observe des différences très nolables dans la faciUté plus ou moins grande avec laquelle
se produit la rougeur ou la pâleur. J'ai fait une longue série de recherches pour voir à quel degré de température se produit la paralysie des vaisseaux sanguins de la main, quand on l'immerge dans Teau chaude, puis à quel degré et au bout de combien de temps les mains commencent à rougir, quand nous les plongeons dans Teau glacée ou dans la neige. J'ai trouvé des différences notables selon les sujets- Une personne âgée qui, dans sa jeunesse, laissait voir aisément les mouvements de son âme à travers ceux de son visage, ne rougit plus à la suite d'une émotion, non parce que la timidité a disparu avec l'âge ou que les dures épreuves de la vie l'ont aguerrie, mais seulement parce que les vaisseaux sanguins sont devenus avec le temps moins élastiques et plus rigides. Ne voit-on pas, pendant une promenade, les enfants rougir au soleil plus que les jeunes gens et ceux-ci plus que les mères et les vieillards?
Les personnes du même âge ne réagissent pas également aux causes extérieures ou intérieures qui tendent à dilater ou à contracter les vaisseaux. Ainsi, toutes les femmes ne rougissent pas ensemble du même badinage. La différence n'en doit pas être attribuée totalement à un sentiment de pudicité, mais à la manière diÛ^érente dont réagissent les vaisseaux sanguins de cette personne. Dans une même salle trop chauffée, toutes les femmes n'ont pas les joues rouges au même degré, et si, au sortir d'une .'éunion. nous saluons les personnes qui restent, en faisant attention au serrement de main que nous donnons à chacune d'elles, nous nous apercevons facilement d'une grande dilïérence dans la température de leurs mains. Avoir dans ces conditions les mains chaudes ou froides, cela ne signifie :>as autre chose que d'avoir les vaisseaux sanguins dilatés )U contractés.
Outre cette action pour ainsi dire locale du chaud ou du froid, il y en a une autre centrale assez importante pour nous, celle qui produit la })àleur ou la rougeur à la suite des émotions. Les centres nerveux peuvent, au moyen des nerfs vaso-moteurs, modifier profondément la circulation
du sang dans les diverses parties du corps, et, comme conséquence, produire les changements continuels que subit le coloris de la peau.
Il n'est pas nécessaire de se reporter aux études faites sur les animaux, il suffit des . observations que Ton peut faire sur l'homme pour comprendre le mode du fonctionnement de ce mécanisme nerveux. Je connais telles personnes qui ont une sensibihté différente dans leurs vaisseaux sanguins à droite ou à gauche, et qui, pour cette raison, ressentent plus vivement les effets des émotions sur un seul côté du corps.
Au bal, sur la montagne, au soleil, il est facile, pour qui observe attentivement, de trouver une différence notable dans le coloris des deux côtés de la face. Cela se reconnaît à la sueur plus abondante sur une partie du front que sur l'autre. Ma sœur, par exemple, quand elle danse, présente un côté de visage plus rouge que l'autre. Chez elle, c'est à la partie droite du corps que se trouvent les vaisseaux les plus sensibles. La fatigue, la chaleur, les émotions les paralysent, les affaibhssent plus facilement, et, par suite, ce côté du visage devient plus rouge et contient une plus grande quantité de sang.
Il y a peu de jours, nous fîmes ensemble une promenade sur la colline. A un certain endroit, nous vîmes passer dans la vallée le convoi d'un enfant. Une jeune fille portait le cercueil sur sa tête comme une corbeille de fleurs. La cloche du village carillonnait; le cortège, le prêtre en tête, apparaissait et disparaissait tour à tour à travers la verdure des arbres, les enfants couraient devant et derrière portant des cierges et répandant des fleurs. C'était par un splendide crépuscule d'automne. Nous l'avions vue peu de jours auparavant, cette belle enfant, pleine de santé, joyeuse, avec des cheveux blonds, et maintenant, le petit ange allait reposer pour toujours sous les cyprès du cimetière. Notre servante le portait sur la tête, elle nous avait dit auparavant : « C'est à moi de l'ensevelir, parce que je suis sa marraine. »
En voyant cette scène, ma sœur me dit qu'elle frissonnait
comme si elle avait la chair de poule dans toute la moitié droite du corps, des pieds à la tète.
En général, l'excitabilité des nerfs vaso-moteurs est égale dans les deux côtés du corps. Après de fortes émotions, nous éprouvons une sensation de froid due à la contraction des vaisseaux répandus par tout le corps, comme si un linceul froid enveloppait les membres et gagnait le cœur; c'est un mélange d'impressions indéfinissables et variées comparables aux ténèbres, au froid, à une rumeur triste et profonde. La sensation est généralement plus vive à la tète et au dos qu'aux bras et aux jambes. Quelquefois, sans cause apparente, nous en ressentons de semblables. Le peuple dit que la mort passe près de nous. C'est quelque chose d'analogue aux contractions que nous faisons tout à coup au lit au moment où nous nous endormons.
On n'avait pas encore songé à étudier la circulation du sang aux mains et aux pieds, parce que l'œil, même le plus habile, ne peut y discerner avec certitude les petites variations de la couleur de la peau et le thermomètre appliqué à la surface du corps ne peut fournir une indication exacte. J'ai pensé que je pouvais y parvenir commodément en mesurant les variations de volume de la main. J'ai fait choix d'un vase long et étroit et j'en ai détaché le fond. J'y ai introduit la main et l'avant-bras, puis je l'ai fermé hermétiquement avec du mastic des vitriers. J"ai fermé le col au moyen d'un bouchon traversé par un tube long et mince» puis j'ai rempli le tout d'eau tiède.
Je pensais à part moi que, s'il venait une plus grande quantité de sang dans la main, les artères, les capillaires et les veines augmenteraient de volume et détermineraient la sortie du vase d'une certaine quantité d'eau, correspondant à la plus grande quantité de sang; par contre, si les vaisseaux sanguins se contractaient, la main devenant plus petite, l'eau contenue dans le tube devait rentrer en partie dans le vase.
La première expérience que j'ai faite sur mon frère m'a persuadé que je ne m'étais pas trompé. J'étais alors bien éloigné de supposer qu'il me serait bientôt possible d'élever mon humble appareil à la dignité d'une méthode scientifique et d'écrire grâce à lui un nouveau chapitre dans les traités de physiologie.
Je ne voudrais pas entraîner le lecteur trop loin, en lui faisant connaître les perfectionnements introduits dans cet appareil, auquel j'ai donné le nom de Pléthysmographe ou mesureur de changements de volume.
Peu de mois après cette première expérience, je retournai à Leipzig, chez le célèbre physiologiste Ludwig, pour lui faire part de l'idée que j'avais eue d'un instrument très simple avec lequel on pouvait obtenir le graphique des mouvements du sang chez Thomme. Je me rappelle toujours avec une émotion profonde le regard de satisfaction avec lequel il suivait sur le papier la figure que je traçais d'une main tremblante pour me faire comprendre, comme il s'en réjouissait au fond de l'âme, et la bienveillance avec laquelle il m'engagea à compléter mes études dans son laboratoire.
Je me mis vite au travail, je construisis deux appareils, un pour chaque bras, afin de pouvoir étudier la circulation simultanément dans les deux parties du corps. Le phénomène qui m'avait grandement surpris dans la première expérience, faite en Italie, était l'extrême sensibilité des vaisseaux de la main qui déterminaient un changement surprenant dans le volume de la main, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil, à la suite de la plus légère émotion. Peu de jours après mon installation au laboratoire de Leipzig, je fis une expérience dans une pièce voisine du cabinet du professeur. Mon compagnon, le professeur Luigi Pagliani, se prêta avec le dévouement d'un ami à toutes les expériences.
Je voulais d'abord établir les rapports de la respiration avec le changement de volume de la main. Pendant qu'il se trouvait devant l'appareil enregistreur, avec les bras dans les cylindres de vpire pleins d'eau, le professeur
Ludwig entra. Aussitôt les deux plumes qui indiquaient le volume du bras descendirent, laissant sur le papier une raie noire verticale d'une longueur d'environ dix centimètres. C'était la première fois que je voyais se produire, par TefTet d'une émotion en apparence légère, une diminution aussi considérable du volume de la main et de l'avant-bras. Le
Professeur Ludwig resta profondément étonné, et, avec affabilité qui le rend si cher à ses disciples, il prit une plume et écrivit sur le papier, au point où le pléthysmographe avait indiqué son entrée par le changement produit dans la circulation :
« Le lion vient. »
Pour montrer plus clairement le déplacement continuel du sang qui s'accumule tantôt sur un point du corps, tantôt sur un autre, j'ai construit une balance assez grande qui consiste en une longue et large table sur laquelle on peut étendre un homme, comme on le voit dans la figure cicontre. Au moyen du poids R qu'on peut faire courir sur le bord de cette sorte de lit mobile sur le point E. il est facile de maintenir un homme en équilibre quand le centre de gravité du corps est assez près du milieu de la balance. Afin que la balance ne trébuche d'un côté ou de l'autre pour toute petite oscillation, j'ai dû mettre un gros contrepoids en métal I qui peut être élevé ou abaissé à l'aide d'un pas de vis sur l'axe GH. Celui-ci, fixé verticalement au milieu de la table DC, est maintenu solidement par les tiges latérales ML.
De cette manière, le centre de gravité de la balance se irouve assez abaissé pour qu'elle ne soit pas folle, comme on dit, et ne chavire pas pour toute petite oscillation, car le contrepoids agit en sens contraire de lincliiiaison de la balance et la ramène à Ihorizonlalité. J'ai donné à celte balance un tel degré de sensibilité qu'elle oscille librement selon le rythme de la respiration.
Pendant qu'une personne parfaitement calme, étendue
horizontalement sur la balance, repose en équilibre, on lui adresse la parole, et la balance trébuche immédiatement et s'incline du côté de la tête. Les jambes deviennent plus légères et la tète plus lourde. El ce phénomène se produit toujours, lors même que le sujet soumis à Texpérience prend toutes les précautions pour ne pas se mouvoir, qu'il cherche à retenir sa respiration, à ne pas parler, à ne rien faire qui puisse déterminer un plus grand aftlux du sang au cerveau.
Le spectacle était toujours intéressant pour mes collègues quand ils me surprenaient pendant mes recherches, tandis qu'un ami ou une connaissance dormait sur la balance. Au moment de la sieste, qui est préférable pour ce genre d'observation, il arrivait souvent que quelqu'un se balançait assoupi par les oscillations uniformes de ce berceau scientifique. A peine touchait-on la porte pour entrer que la balance chavirait du côté de la tête et restait immobile dans celte position pendant cinq, six et même dix minutes, selon que le trouble se produisait pendant que le sommeil était moins ou plus profond. Souvent, s'il s'éveillait, le sang ne se répartissait pas comme auparavant, il était nécessaire de rapprocher le poids R des pieds, d'où s'était éloignée une partie du sang qui s'était dirigée vers le cerveau. Puis, peu à peu, s'il s'assoupissait de nouveau, la balance retournait à sa position inclinée du côté des pieds. Le sang s'éloignait, pour ainsi dire, des centres dactivité et se répandait plus abondamment dans les veines des pieds qu'il engorgeait. Il était nécessaire de diminuer le poids R, et finalement, pendant le sommeil profond, la distribution du sang se rétablissait, comme c'est le propre de cet état de notre organisme. Et, en même temps, les oscillations respiratoires se prolongeaient d'une manière continue.
Alors, tout étant plongé dans le silence, l'un de nous faisait un petit bruit, toussait, ou remuait les pieds, ou déplaçait une chaise; aussitôt la balance chavirait, s'inclinait du côté de la tête et restait immobile pen<lant (jualre ou cin({ minutes sans que la ])ersonne soumise à l'expérience sen n])erçCit. Quand tout était silencieux, pendant la nuit
OU au moment paisible de la sieste, j'observais souvent que, sans aucune cause externe, des oscillations se produisaient par suite d'un déplacement pour ainsi dire spontané du sang, qui dépendait d'un rêve ou d'un phénomène psychique, qui agissait sur les nerfs vaso-moteurs et modifiait la circulation du sang sans la participation de la conscience ou au moins sans qu'il restât aucune trace de ce travail dans la mémoire.
Ma balance démontre que la plus légère émotion détermine l'afflux du sang au cerveau, mais cela ne m'a pas suffi. J'ai voulu analyser plus en détail ce phénomène et j'ai construit d'autres appareils pour étudier dans toutes ses particularités la marche du sang fuyant des mains, des pieds et des bras vers le cerveau.
J'ai observé le pouls pendant des heures de suite, non sur un seul point, mais sur tous les points du corps, au cerveau, aux mains, aux pieds, épiant, pendant la veille et le sommeil, les plus légères modifications que l'activité de la pensée, les impressions externes, les bruits, les songes produisaient dans les vaisseaux sanguins.
On sait que le nombre des battements du cœur augmente pendant la digestion, mais personne n'avait observé les modifications que subit la forme du pouls. Je les ai trouvées si caractéristiques que, maintenant, je me fais fort, en voyant le tracé d'une seule pulsation de la main ou du pied, de dire si la personne était à jeun ou non. Et même, à la vue de deux pulsations, je distinguerai celle de l'homme qui réfléchit de celle de l'homme distrait, celle de l'homme éveillé et celle de l'homme endormi, celle de celui qui a chaud de celle de celui qui a froid, celle de celui qui est agité de celle de celui qui est calme, celle de celui qui a peur de celle de celui qui est tranquille.
Un de mes amis qui s 'occupe de littérature vint un jour me voir dans mon laboratoire, afin de s'assurer par se^ propres yeux de ces faits qui lui semblaient peu croyables. Je lis sur lui une expérience afin de voir s'il se produirait
(fuelque différence dans la Urcme de son pouls, selon qu'il lirait un livre italien ou un livre grec. D'abord, il se mit à rire. Nous en vînnnes à la preuve et il se trouva que le pouls de sa main se modifiait profondément lorsqu'il passait d'un travail léger à celui plus intense de traduire à livre ouvert un passage d'Homère.
La vie est d'autant plus active que la circulation du sang est plus rapide, et le mouvement du sang s'accHère par suite de la contraction des vaisseaux sanguins. Il se passe dans notre appareil circulatoire ce que nous voyons dans le cours d'un tleuve où le courant devient plus rapide dans les points où le lit est plus resserré. Quand nous sommes menacés d'un péril, quand nous ressentons une Iraveur, une émotion, et que l'organisme doit rassembler ses forces, une contraction des vaisseaux sanguins se produit aulornaliquement et celte contraction rend plus actif le mouvement du sang vers les centres nerveux.
C'est parce que les vaisseaux se contractent à la surface du corps que nous devenons pâles à la suite d'une vive, émotion. J'ai mesuré exactement quelle quantité de sang fuit des mains et des pieds pendant la plus légère émotion et combien de secondes s'écoulent entre le moment où se produit l'émotion et celui où se produit la pâleur, mais ce n'est pas le lieu de donner des chitfres.
Une personne me racontait que, dans un accès de peur, elle avait vu se dégager de son doigt une bague qu'auparavant elle n'aurait pu enlever sans un grand elfort. Et elle avait remaniué que le doigt était devenu réellement plus petit et la sortie de l'anneau plus aisée toutes les fois qu'elle avait une forte émotion.
Le proverbe main froide, cœur chaud est l'expression populaire de ce fait que les mains se refroidissent réelle- \ment quand, par l'etfet d'une émotion, le sang se retire des /extrémités du corps pour gagner le cœur.
Mosso. —La Peur.
CIIAPIÏRE VI
De tout temps et chez tous les peuples, le cœur a été considéré comme le centre des affections, des sentiments et de la force. Le nom même de courage vient de cœur. Il y a environ deux mille ans que les physiologistes ont démontré que le cœur n'est pas le siège de la sensibilité et néanmoins les poètes et la plupart des hommes continuent à regarder cet organe comme la partie la plus sensible de notre corps.
Au mois d'août 1879, Biffi présenta à l'Institut Lombard le cœur d'un jeune homme appartenant à une famille distinguée, dans lequel il avait trouvé, à l'autopsie, une aiguille enfoncée dans la paroi gauche. C'était un malheureux qui, atteint du délire lypémaniaque, avait tué son père, puis avait cherché à plusieurs reprises à se suicider et, finalement, était mort fou à Thôpilal. Quand il était encore dans sa famille, environ deux ans avant sa mort, il avait dit qu'il s'était percé le cœur avec une aiguille pour se donner la mort, mais personne n'avait ajouté foi à ses paroles. Pendant toute la durée de son séjour à l'étabhssement, les mouvements de son cœur furent toujours calmes et réguliers, son pouls normal, sa respiration très libre, son sommeil paisible ; il pouvait se coucher dans toutes les positions et ne s'était jamais plaint d'aucune douleur dans la région précordiale. A sa mort, on trouva effectivement dans sou
cœur une aiguille avec une partie de la tète rouillée et enveloppée d'une gaine qui s'était formée tout autour, la pointe brillante et aiguë se voyait dans la cavité. L'irritation produite par la piqûre avait déterminé la formation d'une excroissance «harnue vers la pointe où le cœur était constamment égratigné.
Cet exemple est très propre à démontrer l'insensibilité du cœur, ce qui n'empêche pas les poètes et la voix populaire de continuer à regarder le cœur comme le centre de la passion et des sentiments, parce que dans la peur, et dans les circonstances les plus émouvantes de la vie, nous sentons résonner ses coups contre le thorax, comme ceux d'une machine cachée dans la poitrine. Ses battements retentissent dans les oreilles et dans la tète, en nous causant une oppression extraordinaire que nous croyons produite uniquement par cet organe rebelle qui se déchaîne.
Le cœur n'est autre chose qu'une pompe placée au centre des vaisseaux sanguins et qui, par le jeu de ses valvules et la contraction de ses muscles, détermine la circulation du sang des artères aux veines et lance ainsi, dans toutes les parties du corps, le sang indispensable à l'entretien de la vie.
Quand on étudie une machine, on cherche tout d'abord quelle en est la partie essentielle et sans laquolle elle ne pourrait fonctionner. Or, dans notre organisme, c'est le cœur qui, de tous les organes, entre le premier en fonction et cesse le dernier de fonctionner.
Le développement du cœur n'a été nulle part mieux étudié que dans l'œuf de la poule où il est visible dès le second jour de l'incubation. Dès son apparition, chez Ihomme comme chez les autres animaux, c est un cordon délié, ondulé en forme d'S. Â la fin du second jour et au commencement du troisième, si l'on ouvre un œuf dérobé à la couveuse, on voit déjà les premiers rudiments du cœur qui bal. Vers la fin de la quatrième semaine après la con-
coption, le cœur de l'homme a déjà à peu près la forme qu'il conservera toute la vie. C'est chose merveilleuse de voir comment, dès son apparition, le cœur lutte contre toutes les causes qui pourraient compromettre la vie. Pfliiger raconte qu'un embryon humain, d'environ trois semaines, ayant été laissé toute la nuit sur un verre de montre, dans un cabinet froid, son petit cœur battait encore le matin avec des intervalles de vingt à trente secondes. Il put encore observer ces mouvements pendant une heure, puis ils se ralentirent peu à peu jusqu'à la mort complète de l'embryon.
Chez les animaux qui ne sont pas coniplèlement développés, aucune émotion ne saurait modifier le rythme des battements du cœur. Dans une série d'expériences que j'ai entreprises sur le cœur, au début de son apparition dans l'œuf de poule, je n'ai obtenu aucun effet en appliquant le plus fort courant induit supportable avec les mains. Il y a de quoi être surpris et intéressé en voyant la ténacité et la résistance inattendues d'un tout petit cœur à peine visible, qui bat tranquillement sous Faction d'une décharge électrique qui aurait tué le cœur d'un cheval ou d'un bœuf.
Gela nous prouve combien les organes sont bien adaptés à leurs fonctions. Le rôle du cœur chez le poussin es^ en effet de travailler aveuglément et incessamment à mettre en circulation les atomes qui servent à l'édification du corps de l'animal, en utilisant les matériaux accumulés dans l'œuf depuis que la fécondation lui a communiqué l'étincelle de la vie. L'embryon n'a nul besoin de sentir les impressions externes, aussi manque-t-il des organes qui lui seraient nécessaires à cet effet; les nerfs ne se montrent pas encore, le cœur seul fonctionne librement au sein de îa matière qu'il organise.
Le cœur adulte possède une innervation notablement plus compliquée que les autres muscles ; aussi, tandis /ju'un bras, une jambe détachés du corps cessent immédiatement de se mouvoir, le cœur continue à palpiter long-
temps encore après avoir été enlevé du corps de l'animil. Ceux qui fréquentent les salles d'anatomie découvrent quelquefois, non sans surprise, sur un cadavre, de petits mouvements à la base du cœur, tandis que le corps est depuis plus d'un jour froid et immobile. Le cœur doit cette persistance de la vie à la structure de ses parois, baignées de san?, et, plus encore, aux petits centres nerveux nommés ganglions qui se trouvent dans ses parois. Il n'est pa? pour cela à l'abri de l'influence du cerveau et de la moelle qui peuvent, dans certains cas, modifier le rythme et l'énergie de ses battements. Notre orijanisme est un merveilleux exemple de cette heureuse autonomie danslaquelle la liberté et les fonctions de chacun des organes sont subordonnés à l'intérêt et à l'avantage de tous les autres, tandis que l'ordre général maintient la vie et la prospérité de chacun des organes.
Le centre des nerfs cardiaques est dans la moelle allongée, dans cette partie si importante du système nerveux, voisin de ce point où la piqûre d'une épingle peut déterminer immédiatement la mort, parce qu'il est le point où concourent les voies les plus essentielles du système nerveux.
Des deux nerfs qui portent les ordres au cœur, l'un sert principalement à ralentir les battements, et a reçu le nom de modérateur, parce qu'il agit comme un frein, l'autre sert au contraire à les accélérer comme une sorte d'aiguillon, et se nomme accélérateur. L'est à Galvani que nous devons d'avoir démontré le premier qu'une irritation de la moelle produisait un arrêt, ou, comme il dit, une incantation du cœur. Les fonctions des nerfs cardiaques, qui peuvent être ainsi représentées comme des mécanismes très simples, sont, en réalité, beaucoup plus complexes.
Les poètes ont décrit les effets des passions sur les mojvements du cœur. On se souvient de l'anecdote rapportée par Plutarcjue sur la manière dont le médecin Erasistrate
avait reconnu dans les inégalités et les mouvements tumultueux du pouls qu'Antiochus était amoureux de Stratonice (1).
Nous touchons là à un des problèmes les plus importants que se proposera dans Favenir la science criminelle, quand elle demandera au physiologiste ce qu'il pense de cet homme qui demeure impassible en présence des preuves de son crime, et si dans son corps rien ne palpite plus, d'humain ni de bestial?
J'ai dans mon laboratoire un chien qui me sert pour quelques études sur la fatigue. C'est un animal assez doux que j'ai depuis des années avec deux autres chiens. Ils me sont attachés et finiront par rester toujours avec moi, comme de vieux amis, tant qu'ils ne trouveront pas un protecteur qui me les demande, comme il arrive souvent des chiens affectueux et doux qui ne trouvent que dans les laboratoires de physiologie le moyen d'échapper à la morl sûre et cruelle à laquelle les condamne la municipahté. Comme c'était un chien paisible, un beau jour, j'eus la pensée de voir quel effet produirait sur lui un grand bruit. Je me servis d'un petit appareil nommé cardiographe parce qu'il transmet les battements du cœur à un style qui les inscrit sur un cylindre de papier enfumé. J'appliquai cet appareil, grand comme une pièce de monnaie, sur le point où le cœur bat entre les côtes et je le fixai au moyen d'une bande élastique étroite autour de la poitrine. J'obtins d'abord le tracé fig. 3, reproduit par la photolypie : je regrette de présenter ces graphiques au lecteur, mais lorsqu'on peut voir ce qu'écrit le cœur lui-même, on serait impardonnable de vouloir traduire par la parole le langage propre et caractéristique de ses battements. Du reste, il n'y a aucune difficulté à se rendre compte de ces tracés. La ligne T représente le temps; elle est écrite par une horloge électrique, qui, à chaque seconde, soulève une plume et trace une dent. C'est pour ainsi dire une ligne de contrôle, indispensable dans l'étude graphique du pouls. La
(1) Plutarque, Vie de Démétrius. xxvii.
LLS BATTE.MENÏS DU COEUR
ligne T indiiiue ici 18 secondes, et le nombre des battements du cœur est pour ce même temps de 29. Si l'on avait appliqué le cardiographe sur la poitrine de Thomme, on aurait obtenu un tracé analogue avec des battements moins nombreux. A chaque battement du cœur, la plume
FiG. 3. — Tracé des battements du cœur d'un chien tranquille.
s'est élevée et abaissée rapidement, puis elle a écrit au bas une ligne tremblante qui répond à Tabsence de battements. Comme la poitrine se soulève et se dilate pendant l'inspiration, la plume suit le mouvement et il en résulte les quatre ou cinq battements qui se produisent pendant que la poitrine se dilate, et qui viennent s inscrire successivement plus haut, puis, au moment de l'expiration, la plume s'abaisse de nouveau, formant une sorle d'ondulation Dans ce tracé, obtenu pendant que l'animal était parfai tement tranquille, on voit, comme cela a lieu du reste poui l'homme, que le cœur bat plus fréquemment à l'inspiration qu'à l'expiralion. En eflet, les batlements du cœir sont plus voisins de la partie de la courbe qui va en s'élevakl et l»lus éloignés de la partie inférieure qui correspond à la fin de chaque expiration.
Pendant que Tanimal était profondément tranquille, je fis signe à mon ai(K' de tirer un coup de fusil; le coup manqua. C'était un vieux fusil de chasse, on l'avait peut-être mal chargé, et la poudre n'avait pas pris, mais l'animal chercha subilemeiit à se soulever, eU à ma grande surprise, se montra très agile. J'avais la main sur ra[)i)arcil et je seQ-
tais que les battemenls étaient devenus beaucoup plus rapides et plus forts. Environ une minute après nous obtînmes le tracé B, fig. 4, où Ton voit combien les battements sont plus fréquents. L'animal était devenu si inquiet que je dus le laisser aller en liberté. Quand il fut sur pieds, il fit un tour dans le laboratoire, flaira partout, puis je recueillis le tracé G, fig. 4, qui montre que Témotion n'a pas encore cessé, si on le compare au tracé normal, fig. 3.
Fig. 4. — Battements du cœur du même chien pendant une émotion.
Nous étions là plusieurs personnes quand eut lieu cette expërieLce : les élèves, mes assistants et le professeur Corona, et tous restèrent frappés du fait. Un des assistants dit alors que ce devait être un chien de chasse. Nous l'avions toujours regardé comme un chien de garde ^ parce qu'il était trop gras et qu'il n'avait nullement l'aspect d'un chien de chasse. Je songeai donc à faire une expérience décisive le jour suivant.
Après avoir attendu que l'animal fût dans un élat de
LES BATTKMENTS DU CXLil
tranquillité complète, on lui montra le fusil, à la distance de quelques pas et sans le menacer en aucune façon. Aussitôt ranimai ^reconnut l'arme et s'agita de nouveau, tandis qu 'un changement notable se produisait dans le tracé de ses battemeirts cardiaques.
Mais la preuve la plus évidente qu'il s'agissait bien d'un chien de chasse, ce fut son émotion profonde et sa vive agitation dès qu'il sentit monter et lâcher le ressort po'ir armer le fusil. Même quand il n'apercevait rien et qua
FiG. 5. — D. BatteH>ents du cœur normal écrits par ie cardiiogaphe appliqué sur la poitrine de l'animal tranquille.
le bruit était produite une certaine distance, les battements du cœur se modifiaient subitement et l'animal cherchait à se lever et à flairer dans l'air.
A un certain moment, j'ai fait signe de l'œil à une personne, que le chien ne pouvait voir, d'armer le fusil. A peine l'animal avait-il entendu la détente qu'il s'est agité immédiatement et, pendant plusieurs secondes, il n'a pas clé possible de recueillir les battements. Une minute après environ, nous avons pu obtenir le tracé E, fig. 6, où Ton voit que la respiration ainsi quehi fréquence et la force de l'impulsion cardiaque sont modifiés.
Après, j'ai voulu m assurer que cette modification du
pouls était moins forte pour des bruits diiïcrenls de celui de la détente du fusil, et qu'elle ne résultait pas de la peur de Tarme. Le jour suivant, le chien fut ramené au laboratoire, et, pendant qu'il était couché sur la table, et que Tappareil
FiG.G. — Modifications des battements du cœur par l'elTet d'une émotion
inscrivait les battements du cœur, une personne a passé devant lui avec le fusil sur l'épaule. L'animal reconnaît aussitôt l'arme, s'agite, cherche à se lever, son cœur bat plus fort, il remue la queue et cherche à suivre d'un œil satisfait le chasseur qui passe.
Dans le cas d'émotions vives comme la peur, il faut prendre ]ilus de précautions pour écrire le pouls parce que l'animal f^,'agite beaucoup et cherche à fuir. Ayant à traiter d'un sujet peu étudié en physiologie, je rappellerai quelques expériences que j'ai faites à cette intention. La ligure 7 représente le pouls de l'artère carotide d'un chien. La ligne F se rapporte à l'animal calme, le pouls est quelque peu irrcgiilier, ce qui est un fait physiologique chez le chien. Dans la ligne G, on remarque cinq pulsations normales, puis, en A, on voit l'effet d'un coup de fusil tiré à deux pas du chien. L'explosion a fait trembler la plume, comme on le voit par le profd irréguHer des deux premières vibralions. L'effet de la peur sur le cœur est immédiat, les
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ballemenls deviennent subitement trois fois plus nombreux qu'auparavant.
Nous attendons que le chien soit de nouveau calme. Après un quart d'heure, nous obtenons le tracé H qui repi'ésente la ligne normale du pouls, ptiis, immédiatement après viennent les six pulsations de la ligne I, puis en S se voitl'etfet d'un autre coup, et aussitôt le pouls devient plus fréquent.
Mais pourquoi la peur fait-elle battre le cœur plus rapidement ? Pour avoir la raison de ce fait, je dois rappeler rhes observations sur le pouls et sur la circulation diisang dans le cerveau de l'homme pendant le sommeil.
Rappelons qu'au moindre bruit, au plusléger frôlement, le pouls d'une personne endormie devient subitement plus fréquent sans qu'elle s'éveille. Ce changement est indispensable pour activer la circulation et tirer le plus grand profit de la force de l'organisme en le préparant à la résistance. Notre machine est ainsi faite qu'elle se modifie automatiquement, selon le besoin, sans que notre volonté ait à intervenir. Les battements du cœur pendant la peur sont l'exagération d'un fait que nous voyons se produire toutes les fois que l'organisme doit acquérir une plus grande énergie et renforcer la circulation vers les centres. Il ne travaille pas pour lui, mais pour le cerveau et pour les muscles qui sont les organes de la lutte, de l'attaque, de la défense et de la fuite.
La fréquence plus ou moins grande du pouls pendant les émotions dépend de l'excitabilité plusou moins grande des centres nerveux. Les femnies et les enfants, qui sont deL leur nature plus sensibles, sont aussi celles qui éprouvent des palpitations plus vives. Quand nous disons que les femmes ont le cœur plus tendre, nous voulons dire que leur cœur réagit contre des excitants auxquels le cœur de l'homme reste insensible. De telle personne qui pâlit et rougit facilement, qui pleure et qui s'atïecte vivement ou rit aux éclats, nous disons qu'elle a un bon cœur et un caractère ouvert. Mais les hommes froids, sceptiques, égoïstes, impassibles, deviennent eux-mêmes sensibles et laissent voir l'état die leur âme comme des enfants, Ibrs-
qu'ils sont affaiblis par la mairie, ou qu'une cause quelconque augmente chez eux rirrltabiKté nerveuse.
Le médecin est à même de voir l'homme le plus courageux devenir pusillanime à la suite d-une simple hémorngie, ou un homme timide faire des prodiges de courage à la suite d'un afflux de sang au cerveau plus abondant qu'à l'ordinaire. La faiblesse rend les battements du cœur plus fréquents, même sans aucune cause d'émotion. Tout le monde sait qu'on se garde d'entretenir un convalescent de choses qu'en toute autre circonstance on n'hésiterait pas à lui dire.
Un de mes collègues fut malade d'une angine pendant huit jours; quand il se leva et vint au laboratoire, j'allai le voir, je le trouvai pâle et défait, assis dans un fauteuil. Je lui demandai comment il allait, il me répondit qu'il allait très bien, mais que, pour une chose insignifiante, il avait grondé son g'arçon, et, en le grondant, il s'était senti pris d'une telle difficulté de respirer qu'il avait dû s'asseoir. Alors je lui tàtai le pouls et je trouvai plus de cent pulsations. Lui-même en rit et ajouta : « Je ne me serais pas figuré que mon corps si robuste fût devenu une baraque si faible pour quelques jours d'abstinence. »
Comme tous les muscles, le cœur a be^in de nourriture, mais chez lui le besoin est particu/ièrement impérieux, car il ne se repose jamais. Le travr/il continu auquel il est condamné explique comment tout changement dans la composition et la quantité de san^ se manifeste aussitôt en altérant sa nutrition, et, par suite, sa force. On pourrait croire que le cœur, continuellement eu contact avec le sang et le distribuant à toutes les parties du corps, dût prendre pour lui la meilleure part et la plus abondante ou que la naturo lui eût permis de ne mettre aucun frein à son appétit. Loin de là, la ration de chaque organe est calculée selon ses besoins. Ainsi se trouve réalisée une
grande économie dans l'alimentation, car si quelque partie du corps travaille plus que les autres et consomme, par conséquent, davantage, la ration des autres se trouve diminuée. Les nerfs vaso-moteurs sont chargés de la distribution des vivres, si j'ose m'exprimer ainsi. Comme les autres muscles, le cœur prend la quantité de sang qui lui est nécessaire pour sa nourriture, hors de sa cavité, par les artères coronaires qui se détachent de l'aorte. Il existe aussi par le cœur un régulateur, et les nerfs vaso-moteurs pourraient diminuer sa ration, si c'était nécessaire, en lui laissant tout juste assez de force pour accomplir ses fonctions.
Les physiologistes se sont évertués en vain dans ce dernier siècle à chercher le maximum et le minimum de nourriture du cœur, la cause de ses mouvements plus ou moins rapides. Une des doctrines les plus hardies fut celle de Giovanni Lancisi, le grand archiâtre romain, un des plus \ grands p1îy^î(5îngîflës de l'Italie. |
Dans son livre des Mouvements du cœur (1), imprimé ! à l'imprimerie de l'Université de Rome, en 1728, il expose une doctrine si franchement matérialiste stn*— ia~tîause des battements du cœur pendant les émotions, qu'on a peine à croire que ce livre ait été dédié à la mémoire de Clément XI, et imprimé avec le sceau pontifical et avec l'autorisation du Sacré-Collège. La curie romaine ne prévoyait pas que ce premier pas pourrait conduire la physiologie assez loin de ges dogmes, et ne soupçonnait pas que des idées les plus simples sur les fonctions de la machine humaine naîtrait le principe novateur de la philosophie moderne, puisqu'elle laissait parler librement son grand archiâtre, lui fournissait les moyens de poursuivre ses recherches physiologiques, le comblait d'honneurs et transmettait à la postérité, dans une splendide édition, son livre immortel.
Après avoir établi dans un premier postulatum, de la partie anatomico-mécanique du cœur, que les corps des animaux sont des machines soumises aux mêmes lois que celles construites par la main des hommes^ Lancisi se met à traiter, dans la proposition LV, de Finfluence extraordinaire des nerfs du cœur dans les émotions violentes.
(1) De motu cordis
D'après lui, les fonctions de l'âme sont eii rapport et dans une étroite dépendance des nerfs, des gan.2:]ions et des vaisseaux du cœur. Ce sont les organes matériels qui influent sur les mouvements de l'âme. La fougue des passions et la vivacité des affections ont dans le cœur les engins mécaniques qui les modèrent et les régularisent. Les nerfs y et les ganglions du cœur, en lançant avec plus ou moins de force le sang au cerveau, pourraient susciter les instincts; le caractère et les dispositions de Tâme dépendraient de la structure et des modifications physiques du corps.