CHAPITRE DEUXIEME
Le sous-lieutenant de maréchaussée de Bourgoin, de Rivais, avait appris peu après son arrivée « que ce n'était qu'une terreur panique qui s'était emparée de tous les esprits : qu"il y avait cependant des brigands du côté du Bugey qui avaient voulu entrer en Dauphiné, mais qu'on avait repoussés ». Il avait aussitôt écrit un billet rassurant, et l'avait confié à quelques-uns de ses hommes '.
Ceux-ci arrivèrent à Bourgoin vers onze heures : mais la municipalité se borna à préparer des lettres rassurantes pour Lyon, Grenoble et Vienne, et résolut d'attendre la confirmation de l'heureuse nouvelle \ Quelques notables se mirent à parcourir les groupes des paysans, que la pluie avait de nouveau forcés à se rassembler sous la halle, et leur apprirent la fausseté de l'alarme. Dans certains groupes, des voix s'élevèrent aussitôt, criant : « C'est une trahison ! ' » Le directeur de la poste, se promenant à la halle avec le brigadier de maréchaussée, entendit « plusieurs paysans qui disaient que, en tout cas. leur journée ne serait pas perdue, propos qu'il fit remarquer au brigadier de maréchaussée, comme supposant des projets pernicieux 4 ». Les g-ens des campagnes étaient mécontents de s'être dérangés et fatigués pour un péril chimérique. Certains, songreant peut-être au rôle joué par l'agent de Madame de Vallin, disaient déjà : « Seraient-ce les seigneurs qui en seraient la cause, et qui voudraient nous faire du mal? » On murmurait confusément « sur ce (pie l'on n'avait point mangé, et qu'on avail quitté son travail avec zèle et activité ' ».
A minuit, un commis des postes, qui axait poussé à
i. Procès-verbal du sous-lieutenant de maréchaussée de Rivais (Bibl. de Grenoble, rass., <). 880).
2. Procès-verbal des officiers municipaux de Bourgoin, Arch. nal , D xxix^i», i, 3e dossier.
3. Déposition Pierre Mollard, Houx, p. iii. Mollard signale parmi les notables, qui allèrent rassurer les paysans, le notaire Lavorel, qui avail
été à la Tour-du-Pin. Cf. déposition Lavorel (et non I.avarcllc), Houx, p. 2~ 4- Déposition Joseph Benoit, Houx, p. 67. 5. Déposition Fr. Lagnat, Houx, p. 'ii.
(>. Déposition Tranchant, Houx, p. 3o-3i.
cheval jusqu'au Pont-de-Beauvoisin, revint et rapporta que tout était tranquille dans ce bourg, et que l'alarme y avait pris fin depuis longtemps. Les officiers municipaux se hâtèrent alors de faire partir leurs lettres aux échevins de Lyon, aux consuls de Vienne et de Grenoble : ils allèrent remercier les paysans, en les engageant doucement à repartir \ Ils ne leur supposaient pas de mauvais desseins : le souslieutenant de maréchaussée ne redoutait pas d'autres « événements » que des querelles, et, après avoir ordonné à ses cavaliers de « veiller pour qu'il n'en arrivât aucun de fâcheux et que ces gens-là ne se battissent pas entre eux », il alla tranquillement se coucher s. Les paysans restèrent sous la halle et dans les cabarets, devisant entre eux des faits extraordinaires de la journée : le maire, vers une heure du matin, évaluait leur nombre à plus de trois mille. Et il arrivait encore du monde de paroisses très éloignées \
En effet, pendant que, à Bourgoin, on se préparait à la défense, l'alarme s'était propagée dans le Viennois : durant la première partie de la nuit, elle avait couru de village en village 4. Dès six heures du soir, les habitants de Biol, avertis du danger par un envoyé de Saint-Victor, avaient pris les
i. Procès-verbal des ofliciers municipaux de Bourgoin, Arch. nat., D xxrxkis, i, 3e dossier. Les lettres aux trois villes voisines se trouvent dans le recueil déjà mentionné (Bibl. de Grenoble, mss., O. 885). Dans celle qui fut envoyée à la municipalité de Lyon se trouve une phrase, qui montre bien dans quel état d'énervement inquiet on se trouvait depuis les événements des ii, 12, i3 et 14 juillet à Paris : « La crainte d'une tentative contre la liberté publique, quoique chimérique dans cette occasion, nous impose le devoir de vous proposer une correspondance qui contribue à la tranquillité et à la sûreté respective de nos concitoyens ».
2. Procès-verbal du sous-lieutenant de maréchaussée de Rivais (Bibl. de Grenoble, mss., O. S8o); cf. Mémoire à Messieurs les Commissaires des Etats du Dauphiné, dans Fochier, p. i37 : « On ne pouvait prévoir les désordres qui allaient succéder à cette espèce de calme ».
3. Procès-verbal des ofliciers municipaux de Bourgoin : ce document signale, entre autres, à deux heures du matin, l'arrivée des paysans de Chozeau.
4- « Par une combinaison horrible, il se répandit de proche en proche, que tel et tel bourg et village était incendié. ...» Délibération des curés et des notables du marquisat de Virieu, n septembre 1789, Bibl. de Grenoble, mss., O. 962.