ÉTUDE DES TEXTES
SIXIÈME LEÇON
étude des institutions, de la vie privée, des arts, de la littérature et des sciences, dont nous avons reconnu la nécessité pour le philologue.
Est-ce à dire que, mis en présence d'un texte, après avoir étudié ces différentes sciences, on se trouverait muni de toutes les connaissances nécessaires pour le comprendre? Nullement. Avoir étudié une science, si bornée soit-elle, et certes la nôtre ne l'est pas, ce n'est pas en posséder tous les détails. Si bien qu'on connaisse sa grammaire, ses antiquités, son histoire littéraire, on n'aura pu loger dans sa mémoire toutes les particularités du langage de tous les auteurs, tous les faits les plus insignifiants auxquels un auteur quelconque peut faire allusion, ou qui peuvent éclairer une idée qu'il exprime. Ce qu'aura pu vous donner l'étude générale des sciences philologiques, c'est de savoir promptement vous orienter, de savoir où et comment vous renseigner, de savoir faire la recherche qui vous éclairera. Beaucoup des faits, soit de grammaire, soit d'antiquités, ou de quelque autre science , dont vous pourrez avoir besoin pour expliquer un passage, n'ont pas même encore été relevés. Vous les établirez ; et c'est ainsi que l'interprétation se trouvera souvent élargie par une recherche à faire sur l'emploi d'un mot, sur un événement, sur une institution.
C'est qu'en effet nous ne devons pas nous borner à affirmer. Nous devons donner des preuves, ou, à défaut de preuves, dans les cas très nombreux où il faut se contenter de probabilité, des raisons. Ces
preuves et ces raisons seront de nature diverse selon les cas. Tantôt il faudra montrer que l'auteur que nous expliquons a l'habitude d'employer une expression dans l'acception que nous lui supposons; tantôt, qu'il connaît la circonstance à laquelle nous prétendons qu'il fait allusion ; tantôt qu'on peut lui attribuer l'erreur que nous croyons trouver dans ses paroles, parce qu'il en a commis de semblables. Souvent aussi on devra recourir à d'autres auteurs pour préciser le sens d'un mot rare qui se trouve chez eux, ou pour voir comment ils ont entendu une idée qu'ils auront empruntée à notre texte, une expression qu'ils en auront imitée. Ailleurs , il faudra rappeler ou démontrer des faits historiques qui confirment Texplication proposée ; là aussi, à moins qu'il ne s'agisse de faits parfaitement avérés, il y aura lieu de remonter aux sources et de les citer. Cette nécessité de citer des textes dans beaucoup d'occasions trompe parfois les commençants, et non pas seulement les commençants. On croit bien faire en citant sans nécessité, en multipliant les rapprochements d'où ne résulte aucun éclaircissement. Gardez-vous avec soin de cette erreur. Pas d'explication que vous ne soyez en mesure de justifier, pas d'affirmation sans preuve. Mais pas de citations et de renvois superflus, pas de rapprochements inutiles.
11 va sans dire qu'en préparant une explication vous vous entourerez de tous les secours que vous aurez à votre portée. Vous lirez les commentaires, les mémoires, les articles de Revues, où votre texte
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aura été discuté. C'est un devoir élémentaire. En toute recherche, on doit commencer par prendre connaissance de ce qui a été dit sur le sujet, pour en faire son profit, pour ne pas refaire un chemin déjà parcouru au lieu de pousser plus loin, et aussi pour ne pas donner comme son invention ce que d'autres ont trouvé auparavant. Mais cette science très légitime que vous aurez acquise, ne vous croyez pas tenus de la mettre toute dans votre explication. Ne rapportez et ne discutez que des opinions qui en vaillent la peine. Et surtout maintenez votre indépendance vis-à-vis des savants que vous aurez consultés. N'acceptez aucune interprétation sur l'autorité de personne. N'estimez que les raisons qu'on vous donnera. Jugez par vousmêmes, et si les interprétations proposées par d'autres ne sont pas satisfaisantes, ce qui arrivera souvent, cherchez-en de nouvelles.
L'explication ne doit laisser dans l'ombre aucun mot, si humble soit-il. Il n'est pas de pronom, pas d'article, pas de particule, dont la valeur ne doive être exactement déterminée. Mais il ne faut pas que l'explication s'absorbe dans les mots. Les mots n'ont d'importance que pour autant qu'ils constituent ou modifient le sens d'une phrase. Chaque phrase à son tour n'est que la partie d'un tout, et c'est le tout encore plus que la partie qu'il s'agit de comprendre. Ce tout, ce n'est pas seulement un chapitre d'histoire, ou une tirade dans un drame, un de ces morceaux que Tusage des versions et les nécessités des examens nous ont beaucoup trop
habitués à détacher. C'est le tout que l'auteur luimême a voulu donner; c'est un ouvrage historique, c'est une harangue, un drame, une épopée entière. Ce n'est que dans une œuvre entière qu'apparaîtra l'intention de l'auteur, son plati, sa pensée. Ce n'est qu'en présence de l'œuvre entière que l'on comprendra l'impression qu'il a voulu produire, et qu'on éprouvera cette impression. Aussi l'interprétation devra aller constamment du détail à l'ensemble, de l'ensemble au détail. L'un ne se comprend qu'au moyen de l'autre. De là le devoir pressant d'étudier vos auteurs à plusieurs reprises. Commencez par prendre connaissance de l'œuvre entière par une lecture rapide. Étudiez ensuite plus spécialement chaque partie, ainsi que nous sommes forcés de le faire dans nos leçons trop espacées ; mais sans perdre de vue l'ensemble. Enfin, revenez sur l'ensemble, après vous être assurés que vous avez compris chaque page et chaque ligne. Cherchez alors à saisir le but que l'auteur s'est proposé, l'effet qu'il attendait de son œuvre. Laissez-la agir sur vous, pénétrez- vous en. Puis demandez-vous quels moyens il a employés, dans quelle mesure et comment il a réussi. Rappelez-vous dans quelles conditions étaient placés les premiers lecteurs, ou les premiers auditeurs, et essayez, par un effort d'imagination, de réaliser ces conditions pour vousmêmes. C'est ainsi que vous approcherez enfin de cette intelligence parfaite qui doit être le but de l'interprétation , qui ne peut se traduire tout entière en paroles, dont la meilleure part peut-être
l'étude des textes.
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reste le secret de chacun et la récompense de son labeur. Mettez-en du moins tout ce que vous pourrez dans les explications destinées à ouvrir à* d'autres cette parfaite intelligence, ou à prouver que vous l'avez cherchée pour vous-mêmes.
Il suffit d'un peu de réflexion sur ce que nous venons de dire, pour sentir que l'intelligence parfaite d'une œuvre quelconque ne peut être obtenue à la première lecture, ni à la seconde, mais qu'elle suppose, outre toutes les connaissances que nous avons énumérées dans ce cours, une longue intimité avec l'auteur. 11 n'est donc guère possible, dans la brièveté de cette vie , et au milieu de beaucoup d'autres occupations, d'acquérir une si parfaite intelligence d'un grand nombre d'œuvres. Mais rien n'en fait approcher , rien n'exerce à l'explication, comme d'être arrivé à posséder complètement au moins un auteur. Aussi, c'est le conseil par lequel je voudrais terminer ces quelques remarques sur l'étude des textes, ayez chacun un auteur grec et un auteur latin qui soient vos auteurs, que vous connaissiez à fond, que vous relisiez cependant toujours, qui forment le centre de vos études et à l'explication desquels vous rapportiez tout ce que vous observerez et apprendrez ailleurs. Choisissez, cela va sans dire, des auteurs qui vous soient sympathiques, qui vous intéressent, en compagnie desquels vous pensiez avoir du plaisir à vivre pendant de longues années. Lisez d'eux tout ce qui en est conservé. Lisez tout ce qui a été écrit sur eux. Tenez- vous au courant desf
publications nouvelles qui les concernent. Ainsi munis, cherchez vous-mêmes à les comprendre mieux encore que personne ne l'aura fait avant vous. Corrigez-en le texte où il est fautif, éclaircissez-le où il reste obscur. Contribuez pour votre part et sur ce terrain limité à l'impaense travail collectif qui fait que de génération en génération on réussit mieux à pénétrer la pensée de ces grands hommes du passé et à la faire fructifier dans le sein des générations suivantes. En même temps qu'une réelle satisfaction et un plaisir délicat pour vous-mêmes — car vous verrez la jouissance grandir en raison directe de votre travail — vous aurez trouvé le plus sûr moyen de vous rendre toujours plus capables de bien remplir votre utile et noble tâche, et de contribuer pour une part, si modeste qu'elle soit, à l'avancement de la science. Vous aurez réalisé précisément ce que j'ai essayé dans ces quelques leçons de vous représenter comme étant le but de nos études.