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CHAPITRE XXIV

I . Tant qu'il y a eu des hommes dont la grande affaire était la satisfaction de leurs désirs terrestres, il s'en est trouvé aussi pour dire que l'âme n'était que de la matière ou une propriété périssable de la matière; il ne saurait dès lors être question d'une survivance de l'âme après la mort.

Démocrite, qui a vécu le rire constamment sur les lèvres et qui, dit-on, s'est suicidé par désespoir, enseignait déjà aux Grecs qu'il n'y a que des atomes et du vide ; le hasard et la force brutale, telle est l'origine du monde. La pensée et la volonté ne sont qu'un mouvement ascendant et descendant d'atomes sans direction et sans ordre. Epicure disait de même. Pline, sorti des bas-fonds du paganisme romain, disait : « La vanité humaine se ment à elle-même quand elle parle d'une vie après la mort, en croyant tantôt à l'immortalité de l'âme, tantôt à une métempsycose et tantôt à une vie dans les enfers ; comme si la vie de l'homme différait en rien de celle des autres animaux. » Lucrèce a mis cette philosophie en vers. Tous les siècles du christianisme ont vu de ces jouisseurs désespérés qui ont employé toutes leurs forces

;i la dclcnsc de telles idées. Aujourd'hui ils sont légion.

On pourrait se demander pourquoi tant d"hommes s'opiniàtrent à supprimer un autre monde. La réponse est facile. La Bruyère dit : « Je voudrais voir un homme sobre, modéré, chaste, équitable, prononcer qu'il n'y a point de Dieu; il parlerait du moins sans intérêt: mais cet homme ne se trouve point. » Dans le même sens, Kant affirme que jan.ais l'âme du juste n'a pu supporter la pensée que tout était fini avec la mort.

Ce sont les conséquences de la négation de l'autre monde qui décident la manière de voir de chacun et qui, relativement à la vérité en question, produisent le résultat dont parle le poète : « La vertu combat pour elle avec tous ses amis, le vice voit la lutte et prend le parti des ennemis. »

2. On peut dire de l'immortalité comme de toute vérité fondamentale de la vie morale : elle est assez lumineuse pour qu'un cœur pur et ami de la vérité la comprenne ; elle est assez obscure pour qu'un cœur corrompu puisse s'aveugler à son égard. Ce n'est pas l'intelligence, c'est la volonté qui décide du sort de l'homme. L'homme doit vouloir la vérité.

Cette tendance de la volonté à rejeter l'au-delà n'estelle pas, précisément, pour tout homme intelligent une preuve, quoique indirecte, du peu de consistance de la conception que le monde moderne se fait de la vie ? C'est chose digne d'attention. Quand bien même la véritable science ne serait pas en état de nous p'^rmettre, en partant de faits établis, d'avoir une idée de l'essence de l'homme, cette preuve indirecte suffirait à vider définitivement pour nous la question. Partout dans l'histoire nous voyons que cette négation de l'au-delà va de pair

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non point avec la science solide et profonde, mais avec la dépravation morale, tout au moins avec l'indifférence. Des hommes qui voudraient vivre comme la bête, des hommes fatigués des reproches de leur conscience, emploient leur intelligence à se soustraire à l'au-delà par des raisons spécieuses.

Mais une chose qui entraîne de pareilles conséquences ne peut être vraie. Donc la négation de l'immortalité et de l'au-delà est fausse. Cette preuve est irrécusable. Jean- Jacques Rousseau l'a compris. Il dit : « Jamais la vérité n"a été nuisible à la race humaine. C'est là pour moi une preuve qu'une telle doctrine n'est pas la vérité. »

3. Mais nous n'en sommes point réduits à nous contenter de cette preuve indirecte. L'essence de l'âme humaine se révèle directement dans les phénomènes de notre vie.

Il en est qui n'ont pas, comme les matérialistes, la témérité d'affirmer, lorsqu'un moribond a rendu son dernier souffle : Maintenant tout est fini, derrière la mort s'ouvre l'abîme du néant! Non, ils fuient la pensée de la mort et disent : Qui sait? pourquoi me tourmenter de ce qui arrive après la mort? On ne vit qu'une fois. Pourquoi troubler mon plaisir par de semblables rêveries? C'est la sagesse de ceux qui — assis dans un wagon — voient une épouvantable catastrophe sur le point de se produire et ferment les yeux pour éviter l'émotion d'un moment. Une telle indifférence est moins de la folie qu'un crime. Pascal l'a dit avec raison : « L'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est. »

L'âme humaine est immortelle, puisque sa nature est

spirituelle. Par esprit on entend un être simple et immatériel, indépendant de la matière, doué d'intelligence et de volonté.

Les plus nobles penseurs de l'antiquité étaient convaincus de la spiritualité de l'âme humaine. « L'âme, dit Platon, se présente après la mort devant la Divinité, pour lui rendre compte de ses actions, ainsi que le dit la loi de nos pères; circonstance aussi consolante pour le juste qu'effrayante pour le méchant, qui à cette heure ne trouve aucune assistance. Puisqu'il en est ainsi, on ne doit pas s'ingénier à soutenir l'erreur que cette masse de chair que l'on conduit au tombeau est la personne même qui nous est si chère. » {De Leg., 1, 12.)

4. Ce sont tout d'abord les propriétés de l'intelligence humaine qui doivent nous prouver l'existence d'un principe vital spirituel dans l'homme.

L'animal ne connaît que les choses matérielles et les faits matériels : il les connaît isolément, individuellement. La connaissance de l'animal n'est donc qu'un acte sensitif; il est exercé par l'organisme, c'est-à-dire il provient d'une seule substance formée du principe vital et de la matière. Nous retrouvons, il est vrai, cet acte sensitif dans l'homme en tant que l'homme est animal. Mais il a en outre une connaissance qui le distingue de l'animal. Il perçoit l'essence des choses.

De plus l'homme reconnaît dans les choses l'être, l'unité, le vrai, le bien, le beau. 11 groupe les choses et les phénomènes par classes et selon des lois ; il conçoit tout d'après les rapports généraux de cause et d'effet, de but et de moyen; il observe partout ce qui est cause, ce qui conduit à la fin, le nécessaire, l'indéterminé, le contin-

De ce que l'homme a l'idée de l'universel, du spirituel, il suit qu'il possède des jugements d'une valeur universelle et qu'il est à même de déduire, d'après les lois strictes de la logique, l'inconnu du connu, jusque dans les régions où nulle expérience des sens n'est possible. 11 peut incarner sa pensée dans les sons de sa voix, et former ainsi une langue avec ses mille combinaisons de phrases admirables et variées.

L'homme s'élève jusqu'à ce monde supramatériel où régnent la vérité et la beauté. Là il prend les lois dont il s'inspire, lorsque l'activité de son esprit le pousse à rendre et à exprimer son idéal par le ciseau du sculpteur, le pinceau du peintre, le son de la voix et des instruments, et cela dans une proportion et une harmonie aussi variées et aussi illimitées que celles de la nature. Il est vrai, le rossignol chante lui aussi, mais il chante selon que la nature le lui apprend; il ne comprend pas la musique. L'hirondelle construit bien son nid avec un art merveilleux: mais depuis des milliers d'années elle le construit exactement de la même façon. Les instincts et l'habileté des animaux sont chose vraiment merveilleuse. Mais tout cela c'est la nature ou plutôt l'auteur de la nature qui l'a donné à l'animal dans une complète mesure afin de pourvoir à son existence. Il suit toujours les mêmes errements : tel l'orgue de Barbarie qui ne requiert pas un artiste pour rendre des sons mélodieux. Tout chez l'animal, en dehors de ces impulsions de l'instinct, est stupide et sans intelligence.

L'homme embrasse l'unité et la pluralité, il contemple les conditions immuables et variées d'un nouveau monde de merveilles et s'élève jusqu'aux mathématiques les plus transcendantes. La bête est satisfaite quand ses appétits sont apaisés; comment l'animal aurait-il jamais atteint le

royaume des nombres, pour y trouver une jouissance quelconque?

Grâce à ces connaissances, l'homme acquiert l'indépendance où il est du monde extérieur, sa supériorité sur la nature et sur ses forces : c'est par là qu'il est « homme », et qu'il se révèle comme le roi de la création.

L'homme considère ce vaste monde visible, et ces questions se posent à lui avec une force inéluctable : « D'où vient tout cela? Pourquoi tout cela? D'où viennent ces choses qui s'enchaînent et se suivent avec tant d'harmonie, sinon d'un être de qui tout dépend, sans que lui-même dépende d'aucun autre? D'où vient cet ordre magnifique dans une variété si multiple dont toutes les parties ont leur objet, sinon d'un être qui est la raison de cet ordre et qui a voulu le monde? » Ainsi l'homme qui réfléchit arrive à Dieu. 11 trouve encore Dieu dans les lois de son être; il reconnaît Dieu comme son créateur et son seigneur, comme son législateur, comme le but de sa vie et de ses efforts. Ce mouvement de la pensée suffit à convaincre tout homme réfléchi de l'existence d'une âme et d'une âme spirituelle.

5. Où serait donc dans l'homme le suppôt de cette vie rationnelle si étendue, s'il ne possédait pas en dehors de la matière un principe spirituel d'activité ? Une agglomération de milliards d'atomes serait en même temps le principe unique et de la conscience unique, et de chaque pensée, de chaque jugement, de chaque raisonnement particulier. Une matière qui relève essentiellement de l'étendue serait le principe d'activités qui n'ont rien à faire avec les relations d'étendue. La simple matière s'élèverait jusqu'à créer des idées immatérielles, elle se proposerait des fins idéales pour lesquelles cette simple matière n'a

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aucun intérêt en raison même de sa nature. Donc en dehors de la matière il y a certainement une âme dans l'homme. Mais ce n'est pas tout.

Ce principe vital qui est dans l'homme possède une essence particulière, propre à lui seul, indépendante de la matière. Cette essence, on la nomme spirituelle, car le principe d'une activité doit ressembler à son activité propre. Si l'activité est spirituelle, sa cause doit l'être aussi. Or il suffit de considérer les facultés de la connaissance en l'homme pour voir que la matière des organes humains ne peut d'aucune façon participer intrinsèquement à la production de la vie rationnelle. L'activité rationnelle n'est pas, comme l'activité sensible, organique, elle est supra-organique. Ce qui est organique se meut conformément aux relations de l'étendue, se rapporte au bienêtre de l'organisme. Mais l'activité rationnelle se meut au-dessus de l'étendue et vise à un bien-être supérieur à tout organisme. Là nous rencontrons des choses simples et indivisibles. Est-ce que par hasard l'idée de justice, de sagesse, de vertu, de simplicité, de péché, de Dieu, serait composée de parties? Que l'on songe à l'idée d'être expressément contenue dans toute pensée humaine, que l'on se souvienne des différentes relations de l'être et de la pensée ; et l'on verra aussitôt que la connaissance humaine a trait à des choses qui dépassent essentiellement la représentation sensible. Nous sommes donc scientifiquement contraints d'admettre que ce qui dans l'homme met en mouvement et exerce l'activité rationnelle n'est pas un organe quelconque, mais bien le principe vital, l'âme seule.

C'est ce que confirme le fait de la conscience personnelle. Sans doute une faculté de connaissance organique peut bien avoir le sentiment de sa propre activité ou de

ceit;nns états, mais seulement à l'aide d'une seconde activité que la première met en mouvement. Mais jamais elle ne peut agir sur elle-même de façon à se reconnaître comme le principe de sa propre activité.

Nous voyons donc dans l'homme, en dehors et au-dessus de l'activité sensible, une autre activité qui n'est pas produite par un organe, mais par l'âme seule sans que la matière y ait part. Or, les propriétés d'une activité quelconque révèlent les propriétés de l'être qui est le principe de cette activité. Si l'âme seule, sans les organes, exerce par elle-même une activité, il est prouvé qu'elle possède une existence qui est indépendante de son union avec un organe. L'âme possède donc aussi par elle seule la faculté d'exister; elle peut subsister par elle-même, alors même que le corps périt.

La science conclut donc que l'âme humaine est une substance spirituelle. Les raisons qui le prouvent sont bien plus convaincantes que celles qui nous forcent à admettre la substantialité de la matière. Qu'est-ce donc à proprement parler qu'une substance spirituelle ? demandent les matérialistes. Les insensés ! Comme s'ils savaient plus clairement ce qu'est une substance matérielle !

6. A cette première raison tirée des caractères distinctifs des facultés de la connaissance, s'en ajoute une seconde : les conditions spéciales des facultés appétitives. Chez tout être capable de connaître, le désir est en rapport avec la connaissance. Chez l'animal, la connaissance ne dépasse pas le domaine des sens ; il en va de même pour le désir. L'animal reçoit ses impressions sensibles ou d'objets extérieurs que ses sens lui font percevoir, ou d'instincts intérieurs qui ne visent qu'au bienêtre des sens. Chez l'homme, au contraire, la connais-

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sancc ne se borne point aux objets matériels ni les impressions aux impulsions sensibles. L'homme connaît l'être sans limites de temps ni d'espace; il ne s'arrête pas aux individualités. Aucun idéal n'est si haut, aucune vulgarité n'est si basse, rien n'est si pur, rien n'est si ignoble qu'il ne puisse être l'objet de la volonté humaine. On voit par là qu'en définitive l'objet du désir de l'homme n'est pas telle ou telle chose qui semble digne de désir sous un point de vue indéterminé, mais plutôt le bien pris en lui-même. Mais comment une faculté organique pourrait-elle être dirigée vers le bien universel?

De plus, l'homme reconnaît que le fleuve de l'être, sorti des abîmes de l'être, inonde tout dans le monde, que ce torrent retourne à cette source première, laquelle, terme de toutes choses, porte, embrasse et ramène tout à elle-même.

A cette connaissance répond dans l'homme l'impulsion qui le pousse a se soumettre à Dieu, son créateur, à chercher son repos et son bonheur en Dieu, source et terme de tout être. C'est pourquoi aucun bien terrestre, aucune jouissance des sens ne peut satisfaire l'homme: l'homme n'est jamais satisfait jusqu'à ce qu'il arrive au bord de la tombe. Et quand la vie lui aurait tout donné, il doit finalement s'écrier en mourant : A quoi tout cela me sert-il à présent?

Ces faits montrent on ne peut plus clairement que le désir de l'homme n'est pas un désir organique, qu'il est infiniment supérieur à tout ce à quoi peuvent prétendre la matière et l'animal.

Le terme du désir de l'homme, ce sont les idées : Dieu, l'âme, l'éternité, la loi morale, la moralité, le droit, la vertu, le péché. Et ces idées ne se rapportent pas en définitive à la prospérité matérielle de l'individu ou de la

race, mais elles empruntent leur force à un ordre de choses où la matière n'a rien à voir. De la connaissance de Dieu qui s'est imposée à lui, découle, pour l'homme, une loi qui lui ordonne de se soumettre volontairement à la voix sacrée de sa conscience, alors même que le bien et l'existence du monde matériel tout entier seraient en jeu.

C'est pourquoi tous les hommes consciencieux, tous les martyrs qui ont donné leurs biens, leur vie, pour ne pas souiller leur conscience, sont autant de témoins irrécusables de l'existence de l'âme spirituelle.

Nous n'avons nul besoin, du reste, d'aller si loin, il suffit d'interroger nos adversaires eux-mêmes, et ils nous répondront que la règle qui les fait juger un homme « bon » ou « mauvais » n'est pas du domaine de la chimie ou des corps organiques, mais bien d'un domaine plus élevé, du domaine de l'esprit.

7. A cela s'ajoute le libre-arbitre. « De la raison découle la liberté », dit Bossuet. « L'âme élevée par la raison audessus des objets corporels ne se laisse pas entraîner par les impressions qu'ils produisent ; elle demeure libre et maîtresse des charmes objectifs autant que d'elle-même. Elle se porte vers ce qui lui est agréable et réfléchit sur ce qu'elle veut atteindre, afin de se servir, pour atteindre ce but, des moyens qu'elle choisit. »

L'homme seul peut dire : Je veux. En bien des circonstances il est privé de la liberté, il est malgré lui contraint d'agir de telle façon plutôt que de telle autre. Le prisonnier qui languit dans les fers est tenu de rester enchaîné. L'homme n'est pas libre de voler ou de marcher. L'aveugle n'est pas libre de jouir de la lumière. Nul n'est libre d'avoir en vue le mal dans ce qu'il cherche à

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atteindre; tous sont naturellement nécessités à tendre au bien dans tout ce qu'ils s'efforcent d'atteindre. Mais c'est un fait que tout homme qui a l'usage de son intelligence et de sa raison se sait, dans beaucoup de ses actes, de ses paroles, de ses pensées, libre non seulement d'une contrainte externe, mais aussi d'une nécessité interne. Cela ne veut pas dire que l'homme soit indépendant de toute influence. Non, il peut faire, dire, penser ce qu'il veut, il dépend toujours d'influences internes et externes.

II suffit, pour constater ces faits, de consulter la statistique.

Mais sa conscience dit toujours clairement à tout homme que ce qu'il fait, dit et considère, il le fait, il le dit et i le considère en pleine connaissance de cause, qu'il pourrait abandonner ou faire autrement ce à quoi il se décide.

L'animal suit toujours né:essairement ses instincts sensibles, qu'ils aient leur origine dans les objets extérieurs ou dans les appétits intérieurs ou encore dans les images que lui montre son imagination. L'animal domestique, si on le blesse, exprime nécessairement la douleur qu'il en ressent. Nécessairement lorsqu'il a faim, il court à récuelle ; le chien qui a été battu fuit nécessairement lorsqu'il aperçoit le bâton; nécessairement la poule défend sa couvée contre ceux qui l'attaquent. Puisque les animaux ont une faculté appétitive qui leur est propre, ils doivent agir comme ils agissent, ils ne sauraient faire autrement. Et lorsqu'ils sont sollicités par des impulsions diverses — lorsque, par exemple, à un chien affamé et qui a reçu des coups, on montre d'une main le bâton, et de l'autre un morceau de viande, — ils doivent obéir à la plus forte de leurs impulsions, bon gré mal gré.

II n'en est pas ainsi de l'homme. Notre conscience nous atteste très clairement que nous pouvons dissimuler

ESPRIT ET MATIÈRE I }Cj

notre douleur et notre joie, que nous n'obéissons pas nécessairement à limpression qui est la plus forte en elle-même, mais que nous pouvons en toute liberté donner la prépondérance à l'impression que nous voulons. Par un jugement libre, l'homme peut, en présence de différents biens, se représenter comme le plus désirable celui qu'il veut atteindre. La raison dernière de sa détermination, c'est sa volonté. Plus les avantages entre deux biens sont égaux, plus la volonté de l'homme est libre et le rend capable de choisir le champ de son action. Ce libre-arbitre, l'homme peut en user à l'égard de tous les biens : puisqu'ils sont bornés, ils ne lui paraissent pas désirables sous tous rapports, et il ne les juge ni foncièrement bons ni foncièrement mauvais.

Une telle liberté prouve que la volonté n'est pas une fonction organique. Tout désir organique est simplement déterminé par les impressions reçues. C'est ce que nous voyons très clairement chez les autres êtres. Dans l'homme, il y a quelque chose qui n'est pas simplement déterminé par un objet extérieur, mais qui se détermine de lui-même. C'est l'âme libre de l'homme échappant à toutes les influences déterminantes, et dominant les forces de la nature. Quand bien même les influences externes ou internes seraient plus fortes encore, il est à même de les surmonter et de les combattre. Rien dans la nature ne peut le nécessiter à vouloir ce qu'il ne veut pas, et à ne pas vouloir ce qu'il veut. Un être qui domine ainsi la nature ne peut pas être soumis dans son essence aux influences de la nature. Pas plus les forces mécaniques que les forces chimiques ne peuvent agir sur lui. Cicéron a donc raison de dire : « L'homme sent qu'il est déterminé par lui-même et non par une force étrangère, et c'est ce qui fait son immortalité. »{TiiSiiil., 1. 1.)

8. A mesure que progressent les études psychologiques et les sciences naturelles, on arrive à se convaincre plus fortement qu'à côté du domaine des phénomènes sensibles, il est un autre monde extra et suprascnsilîle, le monde sprirituel, aussi réel que le premier; on arrive inévitablement à reconnaître que c'est l'esprit, qui, selon ses propres lois, divise, unit et forme les phénomènes dont les faits physiques ne sont que la matière; qu'ainsi la raison de la certitude de la vie externe se trouve dans le monde extra et suprasensible des faits spirituels; que par conséquent ce monde supérieur est réel.

S'il est, dans la science, un axiome démontré, c'est bien celui-ci : l'âme humaine est simple et parfaitement indépendante de la matière ; et par sa nature même, elle est impérissable. Si la fonction de l'âme n'était autre que d'animer la matière, elle ne pourrait agir qu'unie aux organes matériels, puis elle disparaîtrait avec ces organes, de même que la forme de la montre disparaît sous les oups du marteau. Mais elle possède, outre sa fonction organique, une fonction indépendante de la matière, par conséquent une existence indépendante de la matière. Par conséquent elle ne peut pas périr par le fait que le corps devient incapable d'activité vitale.

9. Par sa nature, l'âme est spirituelle, simple, indestructible, immortelle. Subsistera-t-elle donc réellement après la mort ? Celui qui l'a créée peut l'anéantir : le fera-t-il ? Pour répondre à cette question, il suffit de rappeler ce fait, que nulle part dans la nature une substance capable d'exister ne périt ; pourquoi l'âme formerait-elle précisément une exception ? Pourquoi périrait-elle après avoir vécu un court espace de temps, alors que tous les atomes survivent ? Qu'est-ce qui me forcera d'admettre que l'âme

est, SOUS le rapport de la durée, plus mal partagée que le dernier brin de paille?

Mais en outre tout homme intelligent voit clairement que si le Créateur infiniment sage a donné à ses créatures des perfections, ce n'est point pour les frustrer de leur fin naturelle.

10. Nous en avons fini avec la preuve psychologique. Mais que valent ces sortes de preuves pour qui n'admet que ce qu'on peut palper, saisir, compter, peser, monnayer ?

« Ce que vous ne palpez pas est à mille lieues de vous ; ce que vous ne saisissez pas vous manque absolument : ce que vous ne comptez pas n'a, croyez-moi, aucune réalité ; ce que vous ne pesez pas n'est pour vous d'aucun prix ; ce que vous ne monnayez pas, tenez-le pour rien. »

Non seulement ces esprits superficiels qui eftieurent simplement la nature n'entendent rien aux raisons que peut leur fournir une intelligence sérieuse, mais ils s'ettbrcent encore d'obscurcir la vérité qu'ils haïssent en alléguant de prétendus faits naturels.

Tout d'abord ils disent : C'est un fait que l'homme n'est autre chose que de la « matière », n'est autre chose qu'un « animal ». En effet, il est évident qu'entre l'homme et l'animal il existe une analogie frappante. Nous répondons : « Un homme intelligent a-t-il jamais douté que par un côté de sa nature — le corps et la vie physique — il appartenait entièrement au règne animal ? S'il en est ainsi, l'homme sera donc semblable en beaucoup de points à l'animal. Que s'ensuit-il ? Un sac d'or n'a-t-il pas plus de valeur qu'un sac plein de cailloux, parce qu'un sac ressemble de quelque ûiçon à un autre sac ? »

On dit ensuite : « L'homme descend de l'animal, il est donc un animal. » D'après le témoignage unanime de tous les savants, l'origine animale de l'homme est à reléguer au rang des fables. Mais n'arrivcra-t-il pas avec le temps que le singe se transformera en homme ? Voici notre réponse : « Cette chose est aussi peu possible qu'il est possible que d'une pièce de dix sous il sorte une pièce de vingt francs. Un cheval peut sortir d'un poulain, mais jamais d'un ânon. Encore moins un homme peut-il sortir d'un simple animal. En effet, autant l'homme ressemble à l'animal par un côté de sa nature, autant il s'en distingue par un autre côté. »

11 n'arrive jamais à éteindre en lui la conviction qu'entre l'homme et l'animal il y a une différence essentielle. Lorsqu'il lâche la bride au plaisir brutal de la sensualité, il souhaite d'être un pur animal : « Puissé-je vivre sans souci ! puissé-je n'avoir ni raison qui sent qu'on la dégrade, ni conscience qui m'épouvante, ni responsabilité qui m'accable ! » Il proclame ainsi sa conviction que l'homme est séparé de l'animal par un abîme infranchissable.

On dit : « Nul médecin, nul savant n'a encore trouvé l'âme ! » Mais où l'ont-ils cherchée ? Dans le cadavre que l'on dissèque ? Cherchez donc l'âme là où elle est : dans la vie. Et qu'on ne la cherche pas, non plus, comme on le fait d'un muscle ou d'un éclat d'os, mais bien comme le principe vital des phénomènes spirituels de la vie. L'homme établit des syllogismes, forme des jugements, a des pensées, des idées, se sent guidé par l'idéal, par des prescriptions de la conscience, auxquelles il obéit ou se soustrait par une libre détermination de sa volonté, en dehors de l'impression sensible et dans un monde supérieur à celui des sens. C'est là qu'il faut chercher l'âme, et non pas dans une morgue !

Nos adversaires disent encore : « On ne peut pas se représenter l'àme, donc elle n'existe pas. » Etrange science ! On pourrait dire à ces gens-là : On ne peut pas « se représenter » la force d'attraction, donc cette force n'existe pas. Bien mieux : On ne peut pas se faire une idée de l'intelligence, de la conscience, de l'honnêteté, donc tous les hommes sont des êtres irraisonnables, sans conscience, malhonnêtes. Pouvoir se représenter l'âme, mais ce serait le matérialisme le plus fou. En effet, on ne peut se représenter que des objets matériels, des choses qui aient une étendue dans l'espace, que les sens puissent saisir. Puisque l'àme humaine n'est ni carrée, ni triangulaire, ni verte, ni bleue, ni douce, ni amère, ni retentissante, ni murmurante, on ne peut sans aucun doute se la représenter.

Aujourd'hui, dans les milieux scientifiques, on fait grand cas de l'importance des « faits ». Eh bien ! nous nous trouvons sur le terrain des ûiits. Nous avons vu comment l'existence d'une âme spirituelle et immortelle se déduit par une nécessité scientifique du fait notoire de la connaissance humaine et du fait manifeste du désir humain.

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