‹ La philosophie de GassendiChapitre 1 sur 178 · TÉMOIGNAGE DE RESPECT ET DE RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

TÉMOIGNAGE DE RESPECT ET DE RECONNAISSANCE

P.-Pélix Thomas.

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Sapere aude.

(Devise de Gassendi.)

Les premiers travaux philosophiques d,e Gassendi. — 1. Gassendi et Aristote. — 2. Gassendi et Fludd. — 3. Gassendi et Descartes. — 4. Gassendi et Épicure. — 5. Le syntagma philosophicum, — Raisons principales de son impopularité.

Malgré les efforts qui ont été faits à plusieurs reprises, de nos jours S pour réhabiliter la doctrine de Gassendi ', il ne sepible pas que ce philosophe ait encore obtenu la place qui lui appartient et dans l'histoire générale de la pensée humaine et dans rhistoire particulière de la philosophie française. Tandis que

1. Les principales études, publiées en faveur de Gassendi philosophe, sont celles de : Damirou, Mémoire sur Gassendi, 1839; — de Gérando, Histoire comparée des systèmes de philosop/iie, Paris, 1847; — A. Martin, Histoire de la vie et des écrits de Gassendi, Paris, Lagrange, 1854; — L. Mandon, Étude sur te Syntagma phitosophicum de Gassendi, Montpellier, 1858; — De la Philosophie de Gassendi, par le même, 1861; — Jeanne), Gassendi spiritualiste, Montpellier, 1859; — Lange, Histoire du matérialisme, — Ch. Barneaud. Étude sur Gasssendi, (Ces études, dues à l'un des admirateurs les plus sincères de Gassendi, sont malheureusement restées inachevées : elles ont paru dans les Nouvelles Annales de philosophie catholique, 1881.) — Consultez également les études de Brucker, de M. F. BouiUier, souvent citées dans cet ouvrage, de Bordas-Démoulin, Renouvier, Paul Terris, J. Soury, etc.

2. Gassendi est né le 22 janvier 1592 et mort le 24 octobre 1655. Les principaux auteurs à consulter sur la vie de Gassendi sont : Samuel Sorbière, de Vita et morihus P. Gassendi, Cette étude se trouve en tête des œuvres complètes de Gassendi, Lyon, 1658; — Nicolas Taxil, Oraison funèbre de

Thomas. — Oasseodi. 1

Descartes, Bossuet, Malebranche, voire Condillac, sont dans toutes les mains, interprétés et commentés par nos maîtres, Gassendi, exclu des écoles, ne compte parmi ceux qui le connaissent qu'un petit nombre de défenseurs et beaucoup d'ennemis. Or, dans ce demi-ostracisme, il y a plus que de l'injustice, il y a de l'ingratitude. Il y a de l'injustice, car nul penseur n'a recherché la vérité avec autant d'ardeur et de désintéressement que Gassendi; de l'ingratitude, car les services qu'il a rendus, aussi bien aux historiens de la philosophie qu'aux philosophes dogmatiques de son temps et du nôtre, sont beaucoup plus considérables qu'on ne le pense d'ordinaire et surtout qu'on ne l'avoue. L'histoire sommaire de ses travaux philosophiques et l'exposition de sa doctrine en seront la meilleure preuve.

I. — Le premier écrit de Gassendi fut une éloquente protestation en faveur de la liberté de pensée et une déclaration de guerre ouverte à la philosophie « officielle » de son époque. Persuadé que la méthode chère aux péripatéticiens, non moins que leur doctrine, plat pastiche des théories d'Aristote, étaient un obstacle sérieux au progrès, il les attaque avec une fougue presque juvénile et une verve toute méridionale. Il apporte d'autant plus de feu et de passion dans la lutte que les péripatéticiens sont de leur côté plus passionnés et plus exclusifs. Plusieurs, avant lui, ont déjà, il le sait, combattu le même combat, mais leur victoire est encore indécise. Les adversaires de l'aristotélisme sont suspects ; la Sorbonne et les académies les condamnent, la religion les tient à l'écart. Gassendi veut triompher de ces dernières résistances, rompre définitivement les liens qui enchaînent les esprits et les empêchent de penser par euxmêmes.

Dans une préface *, pleine de franchise et de bonne humeur.

P. Gassendi, rééditée par M. Tamizey de Larroque, Bordeaux, 1882; — Bugerel, Vie de Gassendi, 1737 et 1770; — Tamizey de Larroque, différents mémoires dans lesquels sont recueillis avec un soin pieux tous les documents qui intéressent la gloire du philosophe provençal; — Firmin Guichard, Paul Terris, etc. — Signalons encore une étude consciencieuse de Saverien, Histoire des philosophes modernes, Paris, 1763, t. 111, p. 107 et suiv.

1. Prxfatio in Exercitationes, Couvres de Gassendi, Lyon, 1658, t. III, p. 98. — Toutes nos citations étant extraites de cette édition, nous nous bornerons, dans nos notes, à indiquer le tome et la page où elles se trouvent.

il nous apprend comment il fut conduit à une telle entreprise, cependant grosse de périls. Bien qu'élevé dans la philosophie de l'École, rompu à la dialectique scolastique et tout imprégné par ses maîtres des doctrines d'Aristote, il en aperçut, nous ditil, de très bonne heure les lacunes et les défauts. Plus tard, lorsqu'il commence à réfléchir davantage par lui-même, ses doutes sur Tinfaillibilité d'Aristote ne font que grandir, mais il craint encore de s'y abandonner et de se séparer ainsi de l'opinion généralement admise par les plus illustres savants. C'est alors qu'il lit les œuvres de Vives S celles de Charron qui le séduisent, celles de Ramus, de la Mirandole. Il constate avec joie qu'il n'est point seul à suspecter la philosophie régnante, et aussitôt tombent ses dernières hésitations.

Il était dans cet état d'esprit lorsqu'à la suite d'un brillant concours *, il fut chargé d'enseigner à Aix la philosophie et natureïlement la philosophie d'Aristote. La tâche était, pour lui, délicate; cependant il sut, tout en remplissant son mandat, rester fidèle à sa conscience et à ses convictions ^. Dons ce but, il divisa son cours en deux parties distinctes : l'une qui était exclusivement consacrée à l'exposition des doctrines du maître; l'autre à des remarques critiques, données à propos, et qui permettaient aux élèves d'en apprécier exactement la valeur.

C'est de ce cours, professé pendant six années, que sont sorties ses Exercitationes adversus Arlstoteleos. On conçoit aisément ce qu'elles durent lui coûter d'efforts et de courage. Pour pouvoir les écrire il fallait, en effet, s'être dépouillé de tous les anciens préjugés contractés à l'école de ses maîtres; avoir secoué le joug humiliant d'une autorité universellement admise ; être prêt à braver et le mépris et les sifflets de tous les savants du jour; il fallait en outre, étant connue la puissance jalouse

i. Vives (1492-1540) fut l'un des plus violents adversaires de la philosophie d'Aristote.

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