FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
L'auteur du livre que nous présentons au lecteur français jouit, dans son pays, comme professeur et comme écrivain, d'une notoriété étendue et du meilleur aloi. Sa réputation a même pénétré jusqu'en France, où les journaux et revues ont signalé à plus d*une reprise ses publications et où il compte un certain nombre d'amis distingués ou éminents. Mais, il faut bien en convenir, ce n'est qu'au prix de beaucoup d'efforts prolongés que les écrivains de matières spéciales — et la philosophie est au premier rang de celles-là — parviennent à ('ulr'ouvrir, en dépit de tout leur mérite, un petit coin de la lourde porte de fer qui donne accès sur la route royale de la célébrité. Voilà pourquoi le traducteur de La Philosophie de H. Taine a pensé que quelques renseignements sur l'auteur et sur ses ouvrages, en léte de son livre, ne seraient peut-être ynis tout h fait superflus. Une introduction de ce genre est une sorte d'aveniie <pii permet d embrasser d'un rapide coup d'œîl. h une courte dislancey.r^rcliitecturc d'un édifice cl rinq>urUuice de celui-ci.
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Né à Florence, M. Giacomo Barzellolli s'est voué de très bonne heure à la double tâche de renseignement et de la production littéraire. Successivement professeur de philosophie, à partir de 1868, pendant dix ans, au lycée Dante de sa ville natale, puis aux Universités de Pavie et de Naples, il enseigne, depuis 1896, l'histoire de la philosophie à TUniversité de
Rome.
Sa première publication (en dehors de sa thèse de doctorat, consacrée à Texamen des doctrines philosophiques de Cicéron) a pour titre : La Morale dans la philosophie positive (1871). Ce livre est surtout un(^ critique des doctrines de lethique anglaise, depuis Hobbes et Locke jusqu'à Herbert Spencer, et il établit en même temps la position historique de ces doctrines vis-à-vis de celles de la philosophie contemporaine et des traditions psychologiques de la peusée anglaise. Herbert Spencer le cita, en même temps qu'un ouvrage de iM. Th. Ribot, dans son Inlroduclion à la science sociale, ce qui contribua sans doute à lui valoir les honneurs d'une traduction anglaise publiée à Neu-York, en 1878, sous ce litre : The Ethics of Posilivism : A crilical Sludy.
La forme littéraire qui, de tout temps, a le plus attiré M. G. Barzellotti, c'est celle de \ essai. Elle lui . a toujours semblé la mieux faite i>our exprimer avec le plus de pénétration et de vérité les idées sur la vie et sur l'histoire, parce qu elle se prête assez peu au dogmatisme, à l'esprit de système et d'école, et qu'elle n'a i>as, pour tout dire, l'ambition et les exigences du livi-e proprement dit. Il a révélé ingénieusement sa pensée à ce sujet dans sa brochure : / Saijgi
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di GaeLanoAegri, un brillant essayiste italien contemporain. « L'essai, y dit-il, est un genre littéraire essentiellement moderne, né en Angleterre et en France, et qui exprime non seulement ce que l'esprit de nos jours renferme en soi peut-être de plus intime, — la mutabilité, l'instabilité, l'inquiétude critique avide de découvertes, — mais aussi la nouveauté extérieure <rune des nombreuses fonnes de manifestations littéraires qui lui sont le mieux appropriées ; et cette forme, que je nommerai fragmentaire, procédant par analyse toujours en quête du vrai, essaye celui-ci par toutes les voies et sous toutes les faces, et nous le fait comme entrevoir partie par partie, sans jamais prétendre nous le donner tout entier, dans un résumé total, dans une exposition complète... L'essai, en tant que genre littéraire au sens le plus élevé du mot, en tant qu'œuvre d'art, n'a fleuri et ne continue à fleurir aujourd'hui encore que là où, comme en France et en Angleterre, la philosophie, la morale, la critique, la littérature forment un tout et se sont complètement afl'ranchies de la tyrannie des traditions d'académie, d'école, de milieu, et ont eu le moyen de faire circuler les idées, les formes de l'art et de la culture, des plus hautes aux plus humbles, dans l'air respirable d'un grand public qui pense et qui lit ».
Cette définition de Vcssai revient à dire que ce genre littéraire, qui a fourni en France une si l>elle carrière de Montaigne et Pascal à Sainte-Beuve et à Taine, et, en Angleterre, de Bacon et Locke à Macaulay et à Walter Pater, a donné des fruits moins savoureux en Italie, où la littérature est encore trop fréquemment prisonnière des écoles, des systèmes et des coteries.
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M. G. Barzellotti, obéissant en cela à son tempérament intellectuel, a été conduit d'instinct à combler largement, pour sa part, cette lacune littéraire de son pays. Il a fourni de nombreuses et très importantes contributions, inspirées par la manière de voir qu'on vient de l'entendre si bien exposer, à un cerlniii nombre de revues tant italiennes qu'étrangères : la Filosofia délie Scuole italiane, fondée par Tillustre Terenzio Mamiani ; la Rassegna seliimanale, de Sidney Sonnino et Leopoldo Franchetti ; la Nuova Antologia, la plus connue en France des revues italiennes; la Bivista d'Ilalia, de Rome ; le Mind de Londres VI nier national Journal of Elhics, de Philadelphie, Vltalia, publiée 5 Leipzig, par Karl Hillebrand, etc. Ces divers essais sont tour à tour philosophiques et littéraires, ou plutôt ils participent à la fois de cette double tournure d'esprit. Leur auteur est en effet trop adonné au culte de l'idée, pour ne pas voir la puérilité et l'inutilité de la littérature qui ne serait que cela. Aussi, chez lui, la doctrine se trouve-t-elle toujours sous l'exposition des faits. Sa plume s'attache alternativement à des études descriptives d'après nature, à des recherches de psychologie sociale, et à des portraits intimes d'hommes tels que saint Augustin, Kant, Darwin, Manzoni, Garibaldi, Leopardi, Schopenhauer, etc. M. G. Barzellotti a été l'un des premiers à faire connaître celui-ci en Italie, et il a exposé et discuté, comme professeur et comme écrivain, les doctrines pessimistes, en les considérant en ellesmêmes et dans leurs rapports avec leurs antécédents historiques.
Les principaux de ces essais ont été reproduits dans
les deux volumes intitulés : Santi, Solitari e Filosofi (1886), et Sludi e Ritralii (1898). L'un d'entre eux, publié d'abord dans Vltalia de Karl Hillebrand, et qui a pris place depuis dans VAntologia délia nostra Criiica letteraria moderna, un excellent et très utile recueil dû aux soins de l'honorable Luigi Morandi (il est député) (1), fit du bruit et provoqua une assez forte irritation dans certains milieux. Il porte ce titre : La Lelteralura e la Rivoluzione in llalia avanti e dopo il 1848 e 49. Le côté neuf de cet écrit consiste dans le rapprochement qu'y faisait l'auteur entre les phases principales de la littérature qui, en Italie, a précédé et préparé le mouvement national, et les périodes de ce mouvement. Il y fait cesser la littérature patriotique à l'avènement du ministère Cavour, en i852. Il y explique comment presque toute la littérature de la première moitié du siècle avait déjà perdu, au moment où il écrivait (en 1874), toute action et tout attrait pour les lecteurs italiens, et pourquoi les seuls véritablement grands écrivains de sa nation, les seuls qui ont survécu et qui y occupent une place durable, sont Manzoni et Leopardi. Ajoutons-y Giosuè Carducci, qui a surgi depuis eux, en héritier authentique dont la veine intellectuelle ne charrie que du sang véritablement italien. Tout cet essai, marqué au coin d'idées très originales, est fort suggestif. L'irritation assez vive du premier moment, qu'il avait soulevée, ne tarda pas à faire place à une appréciation plus calme et plus sage des choses ; on comprit même bientôt que le jeune publiciste avait dit à son pays
(1) Depuis i885, date de la première édition, il est parvenu à la douzième.
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des vérités utiles, cl sa manière de voir sur ce point est aujourd'hui généralement acceptée. Comme Ta dit un de ses compatriotes, « ce sont des fossiles esthétiques pour nous,... les héroïques rugissements de 1848 (1) ». M. Luigi Morandi apprécie en ces termes, dans une note dont il Ta accompagné, l'article de M. G. Barzellotti : « Quel plus grand titre de gloire pour un écrivain, que celui d'avoir puissamment contribué à sauver sa patrie ? Une épée qui, en tuant l'ennemi, se brise dans la blessure, ne vaut pas moins, à mon avis, que celle qui repose, objet d'admiration, dans un arsenal »k
A cet écrit fait pendant un autre essai inspiré par un esprit analogue : La Philosophie en Italie, publié en 1878 dans le journal anglais le Minci. Cette histoire particularisée du mouvement intellectuel italien est de nature à intéresser les Français, qui ne la connaissent que d'une façon vague, simplement dans ses grandes lignes, et par h peu près. Des travaux de ce genre ont, pour les étrangers, presque la valeur de sources.
L'attention du public italien ne fut pas moins vivement attirée par deux autres essais postérieurs : L* Italie mystique et l'Italie païenne [Nuova Antologia^ 1891), celui-ci écrit à propos du livre sur Vltalie mystique, de M. Emile Gebhart, le brillant et délicat écrivain qui enseigne en Sorbonne, et Le Sentiment religieux et le problème moral en Italie (1898), qui n'est guère, d'ailleurs, que le résumé condensé, et, par endroits, la paraphrase du premier. Dans ces deux essais l'auteur recherche et établit, au cours
(i) Mario Pilo, La Psychologie du Beau et de PArty traduction Auguste Dielricl), p. 66; 1895, Félix Alcan.
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des siècles, les caractères traditionnels de la conscience religieuse des Italiens, telle qu'elle s'est révélée et continue à se révéler aussi bien dans leur manière atavique de sentir et de comprendre le fond des idéals moraux du christianisme, que dans l'histoire du catholicisme italien et de la papauté, qui est, suivant lui, le produit immédiat et nécessaire du génie latin, et, plus particulièrement, de la tradition religieu.se et politique ainsi que du caractère italien lui-même. Il entra en polémique à ce sujet avec son collègue Raffaelc Maiiano, alors professeur d'histoire des religions à rUniversité de Naples, qui avait publié un peu auparavant, dans la même revue américaine [International Journal of Ethics) où avait paru le second essai de M. G. Barzellotti, un article important : L Italie et la Papauté, auquel avait répondu, toujours dans la revue en question, Mgr Satolli, délégué du pape aux Etats-Unis. Les deux savants collègues se combattirent vivement, chacun soutenant une thèse opposée. C'est à ceux qui ont suivi avec soin la discussion de dire si, de son choc, a jailli la lumière (1).
En 1885, M. G. Barzellotti mit q\\ tête du livre d'Her-
1; Les <l(Hi\ (\s.srt/s iii(li<iués feront pailio. avec une série d'autres études, les unes religieuses, les autres relatives à Schopenhauer, à Lcopardi et au pessimisme contemporain, d'un nouveau volume <|iie M. G. Barzellotti |»répare sous ce titre : Saggi di sioria délia Cullura. Panni ces essain jCc\u\ intitulé : Le Pessimisme rontemporain en Allemagne et le problème moral de noire époque, est l'un des travaux les plus étendus et les plus approfondis de notre écrivain. D'autres travaux de lui relatifs ù l'histoire de la philosophie contemporaine, spécialement à Técolc néo-criU<iue, et quelques discours d'ouverture universitaires ainsi que diverses conférences, pourront fournir matière à deux autres volumes.
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des vérités utiles, cl sa manière de voir sur ce point est aujourd'hui généralement acceptée. Comme Ta dit an de ses compatriotes, « ce sont des fossiles esthétiques pour nous,... les héroïques rugissements de 1848 (1) ». M. Luigi Morandi apprécie en ces termes, dans une note dont il Ta accompagné, l'article de M. G. Barzellotli : « Quel plus grand titre de gloire pour un écrivain, que celui d'avoir puissamment contribué à sauver sa patrie? Une épée qui, en tuant l'ennemi, se brise dans la blessure, ne vaut pas moins, à mon avis, que celle qui repose, ol>jet d*admiration, dans un arsenal ».
A cet écrit fait pendant un autre essai inspiré par un esprit analogue : La Philosophie en Italie, publié en 1878 dans le journal anglais le Mind, Cette histoire particularisée du mouvement intellectuel italien est de nature à intéresser les Français, qui ne la connaissent que d'une façon vague, simplement dans ses grandes lignes, et par h peu près. Des travaux de ce genre ont, pour les étrangers, presque la valeur de sources.
L'attention du public italien ne fut pas moins vivement attirée par deux autres essais postérieurs : L'Italie mystique et l'Italie païenne [Nuova Antologia^ 1891), celui-ci écrit à propos du livre sur Vltalie mystique^ de M. Emile Gebhart, le brillant et délicat écrivain qui enseigne en Sorbonne, et Le Sentiment religieux et le problème moral en Italie (1898), qui n'est guère, d'ailleurs, que le résumé condensé, et, par endroits, la paraphrase du premier. Dans ces deux essais l'auteur recherche et établit, au cours
(i; Mario Pilo, La Psychologie du Beau et de tArt, traduclion Auguste Dielrich, p. 66; 1895, Félix Alcan.
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(les siècles, les caractères traditionnels de la conscience religieuse des Italiens, telle qu'elle s'est révélée et continue à se révéler aussi bien dans leur manière atavique de sentir et de comprendre le fond des idéals moraux du christianisme, que dans l'histoire du catholicisme italien et de la papauté, qui est, suivant lui, le produit immédiat et nécessaire du génie latin, et, plus particulièrement, de la tradition religieuse et politique ainsi que du caractère italien lui-même. Il entra en polémique à ce sujet avec son collègue Raffaelc Manano, alors professeur d'histoire des religions h l'Université de Naples, qui avait publié un peu auparavant, dans la même revue américaine [International Journal of Elhics) où avait paru le second essai de M. G. Barzellotti, un article important : L Italie et la Papauté, auquel avait répondu, toujours dans la revue en question, Mgr Satolli, délégué du pape aux Etats-Unis. Les deux savants collègues se combattirent vivement, chacun soutenant une thèse opposée. C'est à ceux qui ont suivi avec soin la discussion de dire si, de son choc, a jailli la lumière (1).
En 1885, M. G. Barzellotli mit ou lêtc du livre d'Her-
1, Les <l<*ux (\s.s«/s iinli<iués leronl |)ailio. nvcc une s«'rio d'autres études, les unes religieuses, les autres relatives à Schopenhauer, i\ Lcopai'di et au pessimisme contemporain, d'un nouveau volume «pie M. G. Barzellotti prépare sous ce litre : Sagtji di storia délia (UiUura. Parmi ces cssa/s, celui intitulé : Le Pessimisme rontemporain en Allemagne et le problème moral de noire époque, est l'un des travaux les plus étendus elles plus approfondis de notre écrivain. D'autres havaux de lui relatifs ù l'histoire de la philosophie contemporaine, spécialement à l'école néo-critique, et quelques discours d'ouverlure universitaires ainsi que diverses conférences, pourront fournir matière à deux autres volumes.
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bert Spencer, L'Individu et lÉtal (traduit en italien par Sofia Fortini-Santarelli), une Préface de juste cent pages, qui forme un nouvel essai des plus solides et des plus intéressants. Il y agite toutes les graves et redoutables questions que soulève le travail du grand publiciste anglais, et porte en chacune d'elles une vive lumière. Ce sont là de fortes pages inspirées par un penseur, et qui à leur tour font penser. L'homme à qui on les doit est incontestablement un esprit capable des plus sérieuses spéculations intellectuelles.
L'année précédente, l'écrivain avait publié un livre de nature à surexciter à un très haut degré la curiosité d'un grand nombre de lecteurs italiens, qui connaissaient plus ou moins vaguement le personnage assez mystérieux et passablement énigmatique dont il retrace la vie : David Lazzaretti di Arcidosso, detio il Santo : i suoi seguaci e la sua leggenda. Le livre était dédié à la mémoire de Karl Hillcbrand. Quel est donc le héros de cette histoire?
David Lazzaretli, né en i835 à Arcidosso, dans le Monte Amiata, province de Grosseto, sur les confins des anciens États pontificaux, non loin de la maremme toscane, était un simple paysan, merveilleusemenl doué sous le double rapport intellectuel et physique, qui devint un illuminé, un fondateur de religion. Marié à vingt-deux ans, il prit part au combat de Castelfidardo, puis passa huit années à la Chartreuse de Grenoble et dans les environs de Lyon. En Italie, le bruit de ses visions miraculeuses ne tarda pas à rallier à ses idées de réformateur politique et religieux une véritable armée de partisans. On l'avait surnommé « le saint ». Mais, comme il arrive d'or-
dinaire dans ces cas qui ressortissent toujours plus ou moins à la pathologie, l'exaltation de David atteignit peu à peu à la folie. Après de nombreux incidents qu'on trouve narrés dans le livre, son histoire eut ce dénouement. Un jour, à la tête de plusieurs centaines d'hommes et de femmes vêtus de robes symboliques et chantant des psaumes, qu'il avait exaltés pendant quatre jours et quatre nuits par toutes sortes d'exercices pieux et de pénitences, il descendit du Monte Labro, où il s'était établi avec ses fidèles, et se mit à parcourir les villages en compagnie de son étrange cortège. Il projetait d'aller avec les siens jusqu'à Rome. Cette bande de fanatiques excita les craintes de l'autorité, qui n'avait su ni prévenir ni empêcher leur exode du Monte Labro, où on les aurait sans doute laissés mener en paix leur étrange existence. Le chef de la police régionale alla à leur rencontre avec ses carabiniers, et leur fit les trois sommations légales. A la dernière, David répondit : « Si vous voulez la paix, je vous apporte la paix ; si vous voulez la miséricorde, vous aurez la miséricorde; si vous voulez du sang, me voici ». En même temps il montrait l'image de Jésus, peinte sur une bannière que l'un des siens agitait au-dessus de sa tête. Puis tout à coup, au comble de l'exaspération, on le vit brandir un bâton qu'il tenait à la main, on l'entendit adresser à ses fidèles quelques mots qui furent salués par un cri immense de : Vive la République ! et aussitôt une grêle de pierres se mit à pleuvoir sur les représentants de l'autorité. Ceux-ci ripostèrent à coups de fusil. Plusieurs des rebelles furent tués ou blessés. Le prophète, atteint do trois
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balles à la tète, expira quelques heures après, entouré de sa femme et de ses enfants, au milieu du désespoir de la population. Cela se passait le 18 août 1878. David avail donc quarante-trois ans.
Ce personnage curieux offrait une matière des plus heureuses î\ une étude psychologique telle qu'un esprit aussi fin et aussi aiguisé que M. G. Barzellolti était en état de la faire. Celui-ci, dont la famille est originaire de la contrée où se sont déroulés les exploits de David Lazzaretti et des siens, s'est empli de bonne heure les yeux de Paspect du paysage, alpestre, boisé, pittoresque, magnifique, et a eu d'autre part à sa disposition les manuscrits du prophète et des siens, ainsi que tous les documents relatifs à leur rôle. Nul mieux que M. G. Barzellotti n*était capable, par conséquent, de bien se tirer de sa tâche. La « thèse » qu'il traite est l'élude de ce qu'il appelle « l'éternel religieux » de l'âme humaine. 11 aborde une question de « morphologie religieuse », recherchant la façon dont prennent naissance et se développent les formes, môme embryonnaires, des phénomènes religieux. Le livre contient en outre une étude de la psychologie du « millénarisme ». De plus, sans se préoccuper autrement de savoir si David a été plus ou moins un fou, un paranoïque, conmie Taffirme Lombroso, ce que l'auteur a voulu mettre en relief, en opposition aux idées contraires de rillustre psychiatre et de son école, c'est la partie sérieuse et intéressante, et saine aussi, de Tétat d'âme et d'esprit de la foule ingénue et sincère qui le suivait; il a essayé de montrer qu'il n'est pas vrai que Viini(/iie éléiiKMii (|ui s'agite dans 'les mouvements
religieux, grands ou petits, soit un élément de folie. C'est là, selon le biographe de David Lazzaretti, Terreur capitale et puérile de son illustre compatriote Lombroso. Quoi qu'il en soit, il est intéressant de noter que, dans les aventures du « saint » et dans celles de ses disciples, il ne fut jamais question ni d'argent ni de femmes. Quelques-uns y perdirent leur patrimoine en entier, et ne se plaignirent pas. C'étaient et ce sont — car le prophète d'Arcidosso a conservé des adeptes fidèles — des âmes chrétiennes comme on en trouvait au moyen âge, des âmes naiuraliier christianœ, suivant le mot de Tertullien. David, en effet, protesta toujours de son dévouement au catholicisme et était enthousiaste de Pie IX, qui Fécouta, l'^ bénit, et le congédia en paix. Mais, comme le dit finement son biographe, « Rome a toujours regardé d'un œil soupçonneux ces natures mystiques, imaginatives, dominées par une seule idée, les moins propres de toutes à servir les desseins patients de sa politique, qui, surtout depuis le concile de Trente, n'a été au fond qu'une série d'habiles compromis avec le pouvoir laïque auquel elle s'appuyait. Elle s'est toujours servie des plus grandes et des plus fortes de ces âmes, quand elle a pu les faire siennes et les discipliner à ses propres fins ; celles dojit elle douînit, elle les a toujours repoussées loin d'elle. David... devait apparaître ce qu'il était en réalité : une âme rebelle à tout frein, prête à tout, excepté à ce reniement de soi-même qui est la première condition pour servir efficacement quelque grande idée impersonnelle. Un tel homme aurait été, aux premiers siècles du chrisiianisme, un hérésiarque ardent, le chef de quelque
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secte religieuse, disposé à subir le martyre pour sa « gnos^ ». En plein moyen-âge, il serait devenu un « millénaire », un « flagellant », et, s'il était né en Allemagne, un « frère de T Esprit saint », un adepte de maître Eckart ou de Jacob Bœhme. Italien du dixneuvième siècle, il ne pouvait rester longtemps sous la discipline de la propagande catholique cléricale dirigée par l'Église romaine. C'est ce que Rome comprit immédiatement ».
David Lazzareili a eu beaucoup de succès; il s'en vendit plusieurs milliers d'exemplaires en quelques mois, et c'est l'ouvrage de M. G. Barzellotti qui a été le plus lu, en dehors du public spécial qui s'intéresse aux questions philosophiques (i). C'est, en même temps qu'une étude d'histoire religieuse, une œuvre de style et d'art. 11 fut l'objet d'un très grand nombre de comptes rendus tant dans la presse italiennne qu'étrangère. Guy de Maupassant lui consacra un premier-Paris de trois colonnes dans le Figaro, M. Perrens, le savant auteur de Yllisioire de Florence, chercha à deviner, à l'aide d'une enquête psychologique subtile, dans la Nouvelle Revue, l'énigme de l'âme du « Savonarole rustique », comme il le nommait. Miss Mary Robinson, la poétesse distinguée, future épouse du très regretté James Darmesteter, caressa de sa plume délicate et presque éthérée la figure de David. Ruggero Bonghi, l'illustre publicisle
(i) Le livre a élé mis à l'Index. I! se trouve d'ailleurs en excellente compagnie sur ce gros catalogue, qui marque d'un doigt prohibitif tous les flambeaux de l'esprit humain, depuis Abélard, qui ouvre alphabétiquement la série, jusqu'à VolUire, qui la clôt à peu prèi^, en passant par Descartes, Montesquieu et Renan.
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napolitain, si grand ami de la France, l'étudia au point de vue critique dans la Cultura de Rome et VAlhenœum, de Londres. Ernest Renan adressa à l'auteur cette lettre qu'il est intéressant de reproduire : « Je vous remercie bien vivement de l'envoi que vous avez bien voulu me faire de votre précieux volume sur Lazzaretti. Vous avez parfaitement vu l'intérêt des faits d'Arcidosso, et votre livre est un modèle de m la manière dont ces sortes d'enquêtes doivent être faites. C'est un document infiniment précieux pour ^ l'histoire critique des religions. En particulier, le ™ mouvement galiléen du i^"" siècle de notre ère et le mouvement ombrien de François d'Assise en reçoivent de très vives lumières. Pour faire scientifiquement l'histoire des religions, il est presque aussi important de bien connaître les tentatives avortées que celles qui ont réussi. Dans le passé, les documents sur les tentatives avortées sont très rares. Un fait de ce genre, se déroulant au grand jour de la publicité et analysé avec le soin et la sagacité que vous y avez mis, constitue un phénomène unique et de la plus haute valeur ». Enfin, M. Maurice Vernes, dans un article de la Revue philosophique de M. Th. Ribot, conclut en ces termes au sujet de ce livre : « La monographie de M. Barzellotti est un petit chef-d'œuvre en son genre. Le talent du narrateur, le soin donné à la description du paysage où se développent les principales scènes, le rapprochement essayé avec les diverses tentatives mystiques du moyen âge italien, tout cela fait de son étude un des documents les plus attrayants, les plus captivants par places. Il est à désirer que cette œuvre si délicate, si achevée.
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trouve un traducteur ». Le traducteur de La Philosophie de H. Taine se propose de réaliser ce vœu et de faire connaître au public français Tétrange et captivante biographie de ce Joachim de Flore contemporain, de ce nouveau prêcheur attardé de Y « Évangile éternel » : David Lazzareili. Celui-ci a en effet écrit un livre, Les Fleurs célesles, qui est bien d'un joachimite.
Le travail le plus considérable de notre auteur, depuis celui-ci, est son livre sur la vie et les écrits de Taine, qui a paru en iSgS. Le seul historien français un peu complet de la littérature italienne contemporaine, M. Amédée Roux, Tapprécie en ces termes : « Notre illustre et regretté compatriote a mis, on le sait, dans tous ses ouvrages, quelque chose de ses systèmes philosophiques, dont M. Barzellotti nous ilonne une fort exacte analyse, ce qui n'était pas chose facile. Il a pénétré jusqu'au fond ces théories subtiles sur lesquelles les meilleurs critiques se méprenaient presque toujours ; ils y trouvaient une affinité avec le matérialisme, et l'auteur se défendait vivement contre ces assertions qui le blessaient cruellement. Le docte professeur... a sondé avec beaucoup de délicatesse et de tact ce système un peu flottant, et en jugeant Taine sur ses œuvres il a tracé de lui, on peut le dire, un portrait des plus vivants et des plus sympathiques ». L'éloge, on le voit, est sans restrictions. M. Alfred Fouillée, d'autre part, a qualifié ce volume de « magnifique ». Les corrections et les additions très importantes qui ont trouvé place dans la traduction française rehaussent encore considérablement la valeur du livre. C'est certainement le travail le plus im-
portant consacré jusqu'ici, en aucun pays, à Taine. Nous avons éprouvé d'autant plus de satisfaction à le traduire, que nous avons connu ce dernier et que nous avons été heureux de devoir refeuilleter son œuvre, qui a été le bréviaire des intelligences réfléchies de notre génération. Esprit original et puissant, Taine a laissé sa trace partout où il a passé, et il a rendu au monde ce suprême service de chasser à jamais la banalité du domaine de la Critique, de l'Esthétique et de l'Histoire. Depuis lui, en effet, il n'est plus permis de les traiter à l'aide des procédés à priori et poncifs trop fréquemment en usage jusque-là.
A chaque page de son livre apparaît la sympathie de M. G. Barzellotti pour la France et pour ses idées. Cette sympathie n'a d'ailleurs rien d'aveugle et ne va pas jusqu'à se dissimuler les défauts de la cuirasse morale et surtout politique de notre pays. C'est ainsi qu'il faut aimer les nations étrangères, sans parti pris ni en bien, ni en mal. Lors de la fête commémora tive que le « Comité permanent franco-italien de propagande conciliatrice » célébra à Rome, le lo mai 1897, en riionneur de Jules Simon, mort l'année précédente, M. Barzellotti consacra à la mémoire du doux philosophe un éloquent discours, où s'affirme chaleureusement cette sympathie pour la France que nous venons de signaler, « C'est parce que le génie de la France, y disait-il, a été l'éloquent interprète de la conscience humaine et de ses droits dans la vie des nations modernes, que sa voix a toujours eu en Europe et au dehors, dans la grande âme des foules de tout pays, une résonance que n'a certainement jamais atteinte la voix du génie d'aucun autre peuple.
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Aujourd'hui que les excès et les fautes de la grande ^ Révolution ont été suffisamment mis en lumière, il est temps de lui rendre justice ; on peut dire d'elle ce que Giordano Bruno disait de lui-même : elle a éveillé les âmes qui sommeillaient. Elle nous a éveillés nous aussi, ne l'oublions pas. Il y avait en Europe des États et des nations, il n'y avait pas encore, à part les Anglais, de peuples qui eussent conscience d'euxmêmes. La Révolution donna aux peuples de l'Europe cette conscience. Dans la répartition du travail civilisateur assigné aux nations, cette part aussi est échue à la France ». M. Trarieux, sénateur, répondit à ces nobles paroles. Il donna également la réplique, le lendemain, au banquet en l'honneur des délégués français, aux paroles de bienvenue de Tardent et généreux Felice Cavallotti, qui devait périr si tristement, peu de temps après, dans un duel absurde. La part prise par M. G. Barzellotti à la fête commémorative de Jules Simon et son beau discours lui valurent la croix de chevalier de notre Légion d'honneur.
Arrivé au terme de ces notes introductives, nous prendrons la liberté de faire ici une courte pause, en vue d'une dette de reconnaissance que nous tenons à payer. Nous avons cité plus haut le nom de Karl Hillebrand, et David Lazzaretti, on l'a vu, est dédié à sa mémoire. Ce nom se retrouvera plusieurs fois dans La Philosophie de H. Taine, M. Barzellotti a écrit en outre, sur Karl Hillebrand, une étude de cinquante pages qui fait partie de ses Stadi e Rilralli, et que Renan a déclarée « pleine d'élévation et de sens critique ». Karl Hillebrand a été l'un des esprits les plus
•hauts et Tun des essayistes les plus distingués de la génération précédente. Né à Giessen, dans le grandduché de Hesse, d'un père professeur à l'Université, il prit en 1849, n'ayant guère que dix-neuf ans, les armes pour la défense de la liberté, échappa à grand'peine aux sbires qui le recherchaient pour le livrer à la cour martiale, c'est-à-dire à la mort, et finit par gagner la France, où il passa ses examens universitaires, fut quelque temps secrétaire de Henri Heine, et devint successivement professeur à la Faculté des lettres de Bordeaux, puis à celle de Douai. Celui qui écrit ces lignes l'eut pour maître dans cette dernière ville, où il préparait sa licence en droit et sa licence es lettres. Avec un dévouement d'autant plus méritoire qu'il était tiraillé entre de nombreux labeurs professionnels et littéraires, Karl Hillebrand fit trois années de suite chez lui (en dehors de son cours officiel), tout à fait bénévolement, à l'usage de deux ou trois privilégiés, dont nous étions, des conférences successivement consacrées à la langue et à la littérature allemande, anglaise et italienne, qui, étant donnée sa haute compétence, ne pouvaient qu'ouvrir de nouveaux et larges horizons devant les yeux de ses auditeurs, et être fécondes en résultats. Ah ! nous nous le rappelons, avec quelle impatience, avec quel feu sacré — le feu sacré de la vingtième année ! — nous nous rendions à la leçon du maître, qui nous lisait et nous faisait comprendre tour à tour Lessing, Herder et Gœthe, Spencer, Shakespeare et Milton, Dante (tout entier), l'Arioste et Machiavel! Ce furent là, sans conteste, les meilleures joies de notre jeunesse. Dans la Préface d'un livre qu'il publia en français vers ce temps-là. Études ita- Barzellotti. 6
XXH
AVANT-PllOPOS DU TRiVDUCTEUR
tiennes^ réminent professeur voulut bien rendre hommage à notre assiduité, ce qui, on le concevra sans peine, fit agréablement battre notre cœur d'adolescent studieux. Karl Hillebrand occupait dans notre pays une situation intellectuelle déjà enviable. Il se rendait chaque semaine de Douai à Paris, et fréquentait les salons les plus distingués de la capitale, entre autres celui de la comtesse d'Agoult, plus célèbre sous son pseudonyme de Daniel Stern ; il collaborait à la fievue des Deux Mondes et au Journal des Débals, et était lié avec Sainte-Beuve, Philarète Chasles, Renan, Taine, etc. ; il était aussi, comme ce dernier, examinateur à Saint-Cyr. En i865il fut avec M. Alfred Mézièresl'un des deux délégués du ministère de Tlns- Iruction publique aux fêtes du sixième centenaire de la naissance de Dante, célébrées en grande pomjxe à Florence. Malheureusement, la guerre franco-allemande rendit son séjour impossible en France : la grande majorité de nos compatriotes voyait alors en tout Allemand d'origine un traître et un espion, alors que le vrai coupable était le gouvernement impérial, avec son ignorance de Tétat des choses de TAllemagne, avec son impéritie criminplle. L exprofesseur de la Faculté de Douai alla s^établir à Florence, où il fonda, un peu plus tard, une revue, Vllalia (elle s'imprimait à Leipzig), destinée à établir un lien entre la patrie de Dante et celle de Gœthe, et qui acquit bien vite une ti*ès grande importance. C'est à Florence qu'il mourut, à cinquante-cinq ans, le 18 octobre 1884. Le fruit des principaux travaux de Karl Hillebrnnd, depuis 1870, est renfermé dani* les sept volumes de ses Zeilen, Volker und Afenschea
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{T€mps, Peuples et Hommes), où il étudie tour ù tour la France, TAUemagne, l'Angleterre, l'Italie, dans leurs périodes historiques les plus caractéristiques, telles que la Renaissance et la Révolution, et dans leurs personnalités surtout représentatives et typiques. Quelques critiques voient en lui le premier essayiste de TAllemagne. « Moins neuf et hardi que Taine, dit M. G. Barzellotti, mais aussi moins systématique et moins hasardé que lui, il le dépasse sinon par Tampleur de la toile critique, du moins par la Hncsse et par la variété du travail, par l'absence de tout artifice de système et d'école ». Son œuvre la plus importante devait être son Histoire de France sous le règne de Louis- Philippe, dont il n'a publié que les deux premiers volumes. L'abondance documentaire de ces deux tomes, la vigueur de jugement et la finesse psychologique qui s'y révèlent, en particulier dans les portraits, font vivement regretter les trois autres, qui auraient complété
l'œuvre.
Kari Hillebrand, homme d'une distinction exquise et d'un charme sympathique irrésistible, un beau type d'Allemand blond, élancé et de haute allure, aux yeux bleus à la fois pleins de bonté et pétillants de malice, a laissé, môme après la guerre, plus d'un bon souvenir en France, et je n'oublierai jamais en quels termes élogieux et émus Renan et Taine — pour ne rien dire de M. Gabriel Monod — m'ont jadis parlé de lui. Je suis heureux d'avoir trouvé enfin l'occasion, depuis longtemps cherchée, de payer à mon cher maître disparu le tribut de ma bien sincère gratitude. Et cette page même, à tout prendre, n'est pas ici un hors-d'œuvre,
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
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puisqu'elle renseignera brièvement le lecteur sur rhomme à la mémoire duquel M. G. Barzellotti, son ami de plus de dix ans, qui le voyait presque tous les jours et qui lui fit les adieux suprêmes sur le lit de mort, a dédié le plus lu de ses livres.
Il nous reste à résumer l'impression d'ensemble qu'a produite sur nous la lecture des écrits de M. G. Barzellotti. Ses premières publications montrent l'influence qu'avait d'abord exercée sur son esprit la tradition philosophique des écoles italiennes, celle en particulier de l'école des « ontologistes platoniciens ». Mais déjà La Morale dans la philosophie positive et les travaux un peu postérieurs indiquent une direction bien différente, et avant tout psychologique et critique. Le besoin qu'il éprouva d'entrer en un contact intime avec la pensée et la culture de son temps, l'in suffisance trop constatée de la tradition philosophique italienne à satisfaire les exigences de l'esprit moderne, Tétude comparée approfondie des principales langues ainsi que des philosophies et des littératures européennes, et enfin le penchant naturel de l'écrivain à la critique philosophique et à la psychologie historique, dans le sens où l'entendit aussi Taine, tous ces facteurs donnèrent alors un nouveau pli à l'esprit de M. Barzellotti et ont fait de lui ce qu'il est devenu et ce qu'il restera probablement, sous la rubrique d'histoire de la culture où sera à l'avenir consigné son nom : un écrivain et un critique philosophe. Plutôt que de suivre et de professer une philosophie proprement dite ou un système de doctrines philosophiques et scientifiques, il a toujours visé à porter la pensée et
Vespril philosophique dans l'art d'écrire, dans la critique psychologique et historique. Il croit en effet que la psychologie, appliquée à l'histoire, est, avec l'observation intérieure, l'unique voie qui nous permette d'établir solidement et une fois pour toutes cette science de l'esprit humain et de la société, que les systèmes fermés et les écoles philosophiques ont jusqu'ici ébauchée en vain. Le résultat le plus sûr de la philosophie qu'il professe, et qu'admettent désormais tous ceux qui vivent de la vie intellectuelle de notre temps, dit-il dans la Préface de Sanli, Solilari e Filosofi, « c'est la démonstration critique de l'impossibilité d'enfermer l'esprit humain dans une forme systématique d'interprétation de l'univers qui puisse être dite définitive pour la science. Cette philosophie, dont la valeur intime réside tout entière dans la pénétration, par son esprit critique, des méthodes et de la partie la plus élevée des sciences naturelles et mathématiques non moins que des sciences morales, est l'unique résidu de la doctrine réformatrice de Kant, on est en droit de l'affirmer, qui soit passé, en suc et en sang, dans notre esprit ». Et ailleurs, dans un Mémoire sur le professeur Luigi Ferri (iSgô), il développe ainsi sa pensée : « Non que pour le critique, aux yeux duquel la vie de la philosophie est inséparable de celle de tout l'orffanisme du savoir humain, les systèmes qui l'ont dominée n'aient une grande valeur historique. Us ont toujours été et seront peut-être encore les cintres immenses sur lesquels les grands architectes de la pensée posent, l'un après l'autre, l'édifice idéal de la science de leur temps ; ils ont pour cette raison un
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haut rôle historique, mais celui-ci est {provisoire. A un cintre en succède un autre, à mesure que le dessin de Tédifice s'agrandit et que d'autres architectes y mettent la main. D'autre part, la philosophie n'a pas |>erdu pour cela sa fonction dans la science. Elle nous donne la critique de la science. Mais elle ne peut être plus, elle n'est plus dc^sormais, elle aussi, qu'une £*:rande collaboration même dans la recherche de ce vrai que j'appellerais humain, et qui n'est, lui aussi, que le produit d'une sublime collaboration des esprits et des civilisations humaines, le produit d'une conscience sociale, historique, collective, qui se développe, se fail dans le temps. Sur ses données, aussi sûres que sont vagues et incertaines celles de la conscience individuelle, où se renfermait la vieille psychologie, s'élève aujourd'hui une donnée nouvelle, qui, si pour le moment elle n'est pas entièrement de la science, est cependant une promesse certaine de science. Le système métaphysique, entendu comme tentative de pénétrer l'essence de l'univers, s'il sort, comme chez Platon, de l'œuvre créatrice d'une âme géniale, est de l'art, et de l'art des plus grands et des plus vrais , s'il sort de la foi inspirée et de toute l'âme d'un peuple et d'une race, il est religion. Et rien ne dit que l'art et la religion n'expriment pas chacun en soi, comme fait de son côté la science, une forme du vrai irréductible aux autres formes ». En un mot, acceptant les conclusions de la critique de Kant, M. G. Barzellotti croit impossible la construction d'un concept et d'un système définitif de l'univers; il pense, au contraire, qu'il est possible, et conforme aux exigences de l'esprit de notre temps, de
fonder sur les données de la conscience morale les idéals religieux humains. D'une façon générale et tout à fait résumée, on pourrait dire que, à ses yeux, l'histoire de la philosophie est inséparable de l'histoire de la civilisation.
Ainsi donc, kantien en principe, M. G. Barzellotti s'est moins préoccupé d'être un philosophe dogmatique et systématique et un simple savant ou érudit, qu'un essayiste philosophe et psychologue. Écrivain sobre, élégant et fin, quoique en même temps très ferme de pensée et de style, il nous semble avoir atteint le but qu'il se proposait. Plus d'une de ses pages descriptives et morales a été reproduite dans les anthologies. En notre qualité de traducteur, nous ne voudrions pas faire un éloge trop chaud de l'auteur traduit, éloge qui, sous notre plume, serait peut-être un peu suspect. Disons donc tout simplement qu'un commerce prolongé pendant plus d'une année avec les ouvrages de M. Barzellotti a fait apparaître à nos yeux leur auteur comme une des intelligences les plus solides et les mieux équilibrées de l'Italie contemporaine. Aussi comprend-on très bien que Renan ait terminé par ces mots la lettre où il le remerciait do l'envoi de David Lazzaretti : « Je regrette que l'âge et de nombreux devoirs rendent maintenant phis rares mes voyages en Italie ; vous êtes un des esprits avec lesquels j'aurais le plus aimé
à m'enlretenir •».
Auguste Dietrich.
Paris, aMi. i<.»oo.
PRÉFACE
La traduction française de ce volume sur Hippolyle Taine forme une seconde édition du livre italien, public en iSgS. Cette seconde édition a non seulement été revue avec soin, mais considérablement augmentée. Les quatre parties primitives s'élèvent ici à cmq, et les deux premières, par suite des additions et des modifications qu'on y a faites, peuvent être dites à peu près nouvelles. J'ai cru devoir y introduire un exposé assez large des années d'apprentissage de Taine et de la période de formation de sa vie intellectuelle, sur laquelle ont été mis en lumière, depuis la publication de mon livre, des faits et des détails biographiques de beaucoup d'importance.
J'ai accepté très volontiers la proposition que m'a faite M. Félix Alcan de publier en français ce livre dans sa «Bibliothèque de philosophie contemporaine » si répandue; mais, au lieu du simple titre: Hippolyle Taine, que porte l'original italien, je l'ai inti-
Barzellotti. *
lulé : La Philosophie de H. Taine, afin d'en exprimer exactement le but et le dessein. J'ai cru devoir donner, dans la deuxième partie, un plus grand développement à ce qui concerne les affinités entre la doctrine du philosophe français et les doctrines de Benoît Spinoza et de Georges Hegel. Ce qui m'a fourni Toccasion de mieux éclaircir les idées, déjà exprimées par moi, sur ce point si vital de la pensée de Taine, c'est le vigoureux ouvrage de M. Victor Delbos : Le Problême moral dans la philosophie de Spinoza et dans ïhisioire du spinozisme (1898, Félix Alcan). Sans être toujours et en tout d'accord avec Tauteur, je crois cependant que la lumineuse démonstration, faite par lui, delà façon dont les doctrines de Y Éthique se sont transformées en passant h travers l'âme germanique, est la meilleure preuve de l'influence profonde exercée, à mon avis, par le spinozisme de Gœlhe sur celui de l'auteur de V Histoire de la Littérature anglaise.
Pour mettre bien en lumière les divers aspects sous lesquels peut être examinée la figure intellectuelle du philosophe français, j'avais tenu compte, lorsque j'écrivis mon livre, des principaux jugements que des écrivains de valeur, en France et à l'étranger, avaient portés sur l'œuvre de Taine, de son vivant et au lendemain de sa mort ; de ceux de ses adversaires les plus décidés (il suffit ici de nommer E. Caro), aussi bien que de ceux de ses amis et de ses adeptes. La bibliographie des critiques de ses doctrines s'est accrue spécialement dans ces tout derniers temps. Ce qui mérite d'être noté, c'est qu'aux regrets provoqués dans tous les pays par la mort du grand écrivain et dont la presse se fit Técho, et aux deux ou trois
ouvrages qui parlèrent alors longuement de lui, succéda pendant plusieurs années, surtout en France, un silence presque absolu. A ce propos, M. le vicomte Melchior de Vogué m'écrivait, au mois de juin 1896, une lettre dont je me permets de détacher ce passage : « En vertu d'une loi étrange et constante, il se fait un silence absolu sur nos grands morts, au lendemain de leur disparition. Vous ne trouveriez pas vingt lignes dans nos journaux et revues sur Renan,. Taine, Alexandre Dumas, et on ne les trouvera pas de longtemps. Hugo lui-même n'est pas encore ressorti de la tombe. On dirait qu'il y a une période d'incubation nécessaire pour préparer leur seconde vie ; la discussion et la glorification recommencent ensuite, témoin Lamartine. Mais tant que cette période dure, l'attention publique demeure réfractaire à tout essai prématuré pour ranimer leur souvenir. Les critiques ont conscience de ce phénomène et n'abordent pas les sujets ainsi réservés ».
Pour Taine, cette période de retour semble actuellement s'ouvrir, comme je le disais; la critique revient à l'étude de ses œuvres et de ses idées, et l'attention du public est ramenée sur lui. Cela provient, pour une bonne part, de l'intérêt toujours nouveau qu'éveillent dans l'esprit contemporain les problèmes moraux et scientifiques qui ont été agités par sa psychologie historique; et cet esprit paraît, depuis quelque temps, vouloir prendre une direction SifTérente, pleine de grandes expectatives.
La publication récente de quelques-uns de ses écrits inédits, par M"'*' Taine, permet de juger mieux encore le penseur et l'homme. Quels motifs d'examen et de
ij LA PHILOSOPHIE DE H. TAINE
recherches la pensée et la personne morale de ce « frère abstrait de Hugo » peuvent suggérer à la critique contemporaine, c'est ce que nous montrent un assez grand nombre d'écrits qui lui ont été récemment consacrés en France et à l'étranger. Bornons-nous à signaler les suivants : \ Essai sur Taine, son œuvre et son influence, que M. Victor Giraud, professeur à Fri- . bourg, a commencé à publier dans la Quinzaine ; le Grundriss der Geschichle der Philosophie, de F. Ueberweg, Berlin, 1897 ; la large analyse critique que le professeur W. Wetz, de Giessen, fait dans la Zeiischrift fur franzœsische Sprache und Lilleralur, dirigée par M. Behrens, des principaux travaux récents relatifs au philosophe français [Uber Taine, aus Anlass neuerer Schrifien) ; les belles pages sur celui-ci que renferme le livre de M. E. Courtenay Bodley : France (Londres, 1899) ; enfin rexamen pénétrant qu'un critique de la valeur de M. Emile Faguet, s'inspirant de principes et de critériums divers et opposés, nous donne des idées, de l'art et du fon;l même de la doctrine professée par l'historien des Origines de la France contemporaine [Politiques et Moralistes du xix« siècle, 3*^ série, 1900, pp. 237-814).
Le jugement sur Taine philosophe, historien et écrivain, que je me suis toujours efforcé de faire marcher de front avec l'exposition de ses théories, m'a été suggéré par une critique qui sort du fond du sujet traité par elle, et qui cherche dans ce sujet seul les raisons l'autorisant à l'envisager sous quelque point de vue supérieur. Si j'accepte entièrement la féconde et géniale application de la psychologie à l'histoire, inaugurée par la méthode de Taine, je ne suis pas d'accord
sur plus d'un des postulats fondamentaux de celle-ci ; mais je n'ai pas cru devoir leur opposer d'autres doctrines, qui peut-être auraient paru non moins discutables que la sienne. Je me suis efforcé avant tout de le comprendre et de le faire comprendre aux lecteurs, conformément à la devise des deux grands hommes qu'il aimait et suivait le plus, Spinoza et Gœthe. Cela m'a paru, outre la meilleure méthode à employer, un devoir de respect que m'imposait mon admiration pour un adorateur du vrai aussi sincère, aussi désintéressé et aussi héroïque que se montra Taine dans tout le cours de sa vie.
Je nourris l'espoir que mon étude pourra, tout au moins, aplanir la voie à une critique qui, sans rien enlever à l'originalité du génie de Taine, le placera sous le véritable jour où il convient de l'envisager, dans le milieu intellectuel où il se forma, et dans le groupe des penseurs contemporains auquel il appartient. Je regarderais mon travail comme non dénué de toute utilité, î.i, des divers points d'examen vers lesquels doit s'orienter une semblable critique, j'avais pu en faire ressortir nettement un au moins, mais qui est d'une importance capitale : le contraste qu'opèrent entre eux, dans le fond de la pensée et de l'art du philosophe français, son intuition métaphysique et poétique de l'unité vivante des choses, en laquelle il se rencontre avec Spinoza et Gœthe, et la forme logique et systématique de rintelligence française, dans laquelle il en jette et en modèle le contenu idéal. Un autre point que j'ai voulu établir dans mon livre, c'est la correspondance, indéniable, à mon avis, entre cette duplicité d'éléments et de pro-
recherches la pensée et la personne morale de ce « frère abstrait de Hugo » peuvent suggérer à la critique contemporaine, c'est ce que nous montrent un assez grand nombre d'écrits qui lui ont été récemment consacrés en France et à l'étranger. Bornons-nous à signaler les suivants : V Essai sur Taine, son œuvre et son influence, que M. Victor Giraud, professeur h Fri- , bourg, a commencé à publier dans la Quinzaine ; le Grundriss der Geschichle der Philosophie, de F. Ueberweg, Berlin, 1897 ; la large analyse critique que le professeur W. Wetz, de Giessen, fait dans la Zeitschrifl fur franzœsische Sprache und Lilleralur, dirigée par M. Behrens, des principaux travaux récents relatifs au philosophe français [Uher Taine, aus Anlass neuerer Schrifien) ; les belles pages sur celui-ci que renferme le livre de M. E. Courlenay Bodley : France (Londres, 1899) ; enfin l'examen pénétrant qu'un critique de la valeur de M. Emile Faguet, s'inspirant de principes et de critériums divers et opposés, nous donne des idées, de l'art et du fond même de la doctrine professée par l'historien des Origines de la France contemporaine [Politiques et Moralistes du xix« siècle, 3^ série, 1900, pp. 2^7-3 1 4).
Le jugement sur Taine philosophe, historien et écrivain, que je me suis toujours efforcé de faire marcher de front avec l'exposition de ses théories, m'a été suggéré par une critique qui sort du fond du sujet traité par elle, et qui cherche dans ce sujet seul les raisons l'autorisant à l'envisager sous quelque point de vue supérieur. Si j'accepte entièrement la féconde et géniale application de la psychologie à l'histoire, inaugurée par la méthode deïaine,je ne suis pas d'accord
sur plus d'un des postulats fondamentaux de celle-ci ; mais je n'ai pas cru devoir leur opposer d'autres doctrines, qui peut-être auraient paru non moins discutables que la sienne. Je me suis efforcé avant tout de le comprendre et de le faire comprendre aux lecteurs, conformément à la devise des deux grands hommes qu'il aimait et suivait le plus, Spinoza et Goethe. Cela m'a paru, outre la meilleure méthode à employer, un devoir de respect que m'imposait mon admiration pour un adorateur du vrai aussi sincère, aussi désintéressé et aussi héroïque que se montra Taine dans tout le cours de sa vie.
Je nourris l'espoir que mon étude pourra, tout au moins, aplanir la voie à une critique qui, sans rien enlever à l'originalité du génie de Taine, le placera sous le véritable jour où il convient de l'envisager, dans le milieu intellectuel où il se forma, et dans le groupe des penseurs contemporains auquel il appartient. Je regarderais mon travail comme non dénué de toute utilité, d, des divers points d'examen vers lesquels doit s'orienter une semblable critique, j'avais pu en faire ressortir nettement un au moins, mais qui est d'une importance capitale : le contraste qu'opèrent entre eux, dans le fond de la pensée et de l'.art du philosophe français, son intuition métaphysique et poétique de l'unité vivante des choses, en laquelle il se rencontre avec Spinoza et Gœthe, et la forme logique et systématique de l'intelligence française, dans laquelle il en jette et en modèle le contenu idéal. Un autre point (jue j'ai voulu établir dans mon livre, c'est la correspondance, indéniable, à mon avis, entre cette duplicité d'éléments et de pro-
cessus mentaux, particulière à l'œuvre de Taine, et celle, démontrée par Thistoire de la philosophie moderne, de ses directions principales. Elles sont marquées, surtout au xviii* siècle, l'une par les écoles germaniques, l'autre par les écoles françaises, et leurs lignes opposées se croisent dans les divers courants de la pensée et de la littérature contemporaines, auxquelles l'esprit de Taine s'ouvre de toutes parts. La constatation de ces deux points, qui me paraissent fondamentaux dans une étude historique et psychologique de son œuvre, donne la base de tout mon travail.
Ceci dit, il ne me reste plus qu'à signaler aux lecteurs les appendices dont l'édition française de mon livre s'est enrichie. Les deux premiers sont la reproduction, gracieusement autorisée par M*"® Taine, de8 notes Sur les éléments derniers des choses^ les dernières pages que Taine ait écrites (elles ont paru dans la Bévue philosophique du mois de juillet 1890), et des curieux et superbes sonnets dédiés par Taine à ses chats. Le troisième est une série d'observa tioiîs que notre éminent critique de l'histoire de Fart, M. le professeur Adolfo Venturi, a faites, sur ma demande, au sujet des critériums esthétiques et historiques appliqués par l'auteur de la Philosophie de l'A ri et du Voyage en Italie, plus spécialement dans ce dernier ouvrage. La liberté des jugements critiques qui y sont exprimés ne peut en rien porter atteinte à l'estime profonde que M. Adolfo Venturi professe, comme moi-même, pour la hauteur du talent et pour la valeur de l'œuvre du grand écrivain français.
Rome, le i5 janvier 1900, ^' ^«
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