‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 100 sur 161 · SW, VI · texte numérisé non relu

SW, VI

tout système, toute doctrine dogmatique et démonstrative aboutit nécessairement au fatalisme, et que le seul moyen d'y échapper est de se fier à la certitude du sentiment.

Telle est la portée du célèbre entretien avec Lessing que Jacobi publia dans ses Lettres sur la Doctrine de Spinoza, et qui marque une date dans l'histoire du spinozisme en Allemagne '. Jacobi n'y rend pas seulement justice à la grandeur de ce système : il montre que le spinozisme est, en quelque sorte, un moment essentiel de sa propre doctrine. En effet, si une philosophie, quelle qu'elle soit, prétend expliquer tout le réel, elle doit conclure nécessairement, selon lui, au fatalisme. Là est l'aboutissement inévitable de tout effort pour rendre l'être intelligible, si cet effort est poussé jusqu'à son terme. Pour sortir du fatalisme (et il faut en sortir, puisque la conscience affirme éncrgiquement notre liberté*, il n'y a d'autre issue qu'un acte de foi : — le coup de désespoir du philosophe, dira plus tard Maine de Biran ; — un salto mortale, dit Jacobi. De même qu'un audacieux politique prétend «sortir de la légalité pour rentrer dans le droit», Jacobi veut « sortir de l'intelligible pour rentrer dans le vrai ». Ce sera une sorte de coup d'État philosophique. Mais, pour faire accepter cette démarche violente, presque désespérée, Jacobi doit avoir montré d'abord que toute autre solution est impossible. Costa quoi lui sert le spinozisme. Au lieu de critiquer à la suite les uns des autres les systèmes philosophiques, — énumération fastidieuse et toujours incomplète, — Jacobi les ramène tous au spinozisme, comme à leur forme parfaite et unique. Il les saisit là, pour ainsi dire, dans leur type idéal, qu'il regarde comme le plus puissant effort de l'entendement humain. Puis, par une volte-face soudaine, par le salto mortale, il s'élève au-dessus du spinozisme, et du mime coup, pense-t-il, au-dessus de tout dogmatisme métaphysique. .

I. SW, IV, :î2-7i. Voyez aussi V. Delbds. Le problème moral dans la philosophie de Solnoza et dans l'histoire du spinozisme, p. 237, aqq. Paris, Alcan, 1893.

JACOBI ET LE SP1NOZISME i4!i

Ne voyez pas là un artifice de méthode, plus ou moins ingénieux. Jacobi est aussi sincère quand il admire Spinoza que lorsqu'il refuse de le suivre. Souvent il s'exprime en ternies enthousiastes, que ne désavouerait point le spinoziste le plus convaincu. Il fait pressentir l'apostrophe fameuse de Schleiermacher dans les Discours sur la religion. « Sois béni, s'écrie Jacobi', sois béni, grand et saint Bénédictus ! De quelque façon que tu aies philosophé sur la nature de l'Être suprême, et quelque erreur qu'il y ait dans ton langage, sa vérité était dans ton âme, et son amour était ta vie! » Un des premiers, Jacobi a compris qu'il était absurde d'accuser Spinoza d'impiété. Il a bien vu que la doctrine était en même temps rationaliste et religieuse : l'essai le plus puissant peutêtre qui ait jamais été tenté pour satisfaire par la seule raison aux problèmes fondamentaux de la théologie. « La philosophie de Spinoza, dit-il, se présente comme une religion, c'est-à-dire comme une doctrine de l'Être suprême et des rapports de l'homme avec cet Être-. »

De là sans doute, pour une part, la vive sympathie que Jacobi, préoccupé des mêmes problèmes, lui a témoignée ; de là aussi, la comparaison qu'il institue entre Spinoza et Fénelon. Rapprochement ingénieux et non sans justesse, mais nouveau, et hardi pour le temps. Comparer à la doctrine mystique et chrétienne de l'archevêque de Cambrai le système naturaliste et « monstrueux » du juif d'Amsterdam : quel scandale ! Le mot de Malebranclie faisait autorité depuis un siècle. Avec Jacobi, le ton va changer, et l'injure fera place au respect. Sans admettre, comme lui que Spinoza est à la fois « athée et religieux », on rendra désormais pleine justice à la hauteur de son génie, et à la sainteté de son inspiration.

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