PRÉFACE XXV
Rien n'est donc plus significatif que les efforts faits par Kant pour présenter sa morale comme purement rationnelle. C'était un moment nécessaire dans l'évolution des doctrines morales. Les prédécesseurs de Kant avaient été surtout préoccupés de détacher la morale, une et universelle par essence, des dogmes et des croyances religieuses, variables avec les temps et les lieux. De là les morales tirées déductivement de principes rationnels, chez Spinoza, par exemple, et chez Leibniz. De là les développements sur la morale naturelle, où le xviii0 siècle s'est complu si longtemps ; de là enfin les considérations interminables sur la morale des Chinois, des Hindous, des sauvages môme, qui vaut bien la nôtre. Kant reprit le problème en philosophe, et le débarrassa des lieux communs où toute idée morale un peu nette menaçait de se noyer. Le principe de la moralité ne pouvait plus reposer sur une révélation positive ; ce point était acquis. Mais Kant ne pouvait pas non plus fonder ce principe sur une métaphysique dogmatique, puisque l'absolu est, selon lui, hors de la portée de notre esprit. D'autre part, il voyait trop la faiblesse des morales fondées sur le sentiment pour s'y arrêter, bien qu'elles fussent à la mode. Précisément parce qu'elles trouvaient faveur auprès de ses contemporains, il jugeait nécessaire d'en dénoncer le laisseraller et les dangers. Et enfin, partir de l'expérience pour établir une morale lui eût paru un contre-sens, l'expérience ne pouvant jamais témoigner que de ce qui est, et non de ce qui doit être. Un seul parti restait possible : rapporter le principe moral à la raison, mais à la raison qui ordonne, et non pas, comme on avait fait jusqu'alors, à la raison qui connaît. Kant va donc proclamer que si l'absolu nous est et nous sera toujours inconnaissable, il suffit néanmoins de la présence du devoir dans la conscience morale pour donner à l'action une règle fixe, obligatoire, et aussi certaine que si elle reposait sur la science. Plus certaine môme : car, dans ce dernier cas, toute critique qui ruinerait le savoir renverserait du môme coup la morale. Pour être absolument
inébranlable, il faut que celle-ci ait son fondement propre et indépendant dans les principes de la raison pratique.
L'effort de Kant était puissant ; mais cette doctrine n'estelle pas le coup de désespoir du philosophe ? La loi morale, avoue Kant, est « suspendue entre ciel et terre », sans qu'on voie par où elle se soutient. Peut-elle rester ainsi flottante et en l'air ? Ou l'impératif catégorique suppose une métaphysique latente, et alors la morale redevient, comme dans les théories antérieures, sinon dépendante, au moins solidaire de celte métaphysique. Ou le principe de la morale ne repose réellement que sur lui-même : mais alors, comme M. Fouillée l'a bien montré, le règne de la moralité constitue une sorte de domaine à part si bien distinct du monde où nous vivons, que l'on ne voit plus par où ils pourront se rejoindre. La morale kantienne perd le contact du réel. L'idéal moral, placé trop haut ou plutôt trop loin, hors des conditions de la vie, éblouit la conscience, mais ne l'éclairé pas.
Or Kant n'aurait jamais accepté de pareilles conséquences. Il prétend, au contraire, que sa morale est parfaitement d'accord avec la conscience commune, et qu'elle dégage simplement les principes d'après lesquels nous jugeons tous de la valeur des actions. C'est donc, quoi qu'il en dise, qu'il ne s'en tient pas à la pure forme de l'universalité de la loi. C'est donc qu'il a, au fond, quelque idée d'un bien où tend cetle loi, et même d'un législateur divin qui la symbolise pour l'esprit. Et, en effet, la métaphysique latente dont nous parlions affleure un peu partout à la surface de son système moral. Elle finit par se manifester ouvertement avec les postulats de la raison pratique. La morale de Kant ne pouvaitelle se passer de l'immortalité de l'âme, et d'un Dieu de sagesse et de justice ? Elle le pouvait si bien, qu'elle en aurait paru plus rigoureuse et plus fidèle à son principe. Mais pourtant, en rattachant ces postulats à sa morale, Kant a obéi à une logique plus profonde. Il nous a révélé le lien caché de cette morale avec l'idéal métaphysique et théologique de la philosophie moderne. Il en a montré l'affinité intime