‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 114 sur 161 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Au moment où la querelle entre Jacobi et les représentants de la philosophie populaire devenait aiguë, un événement d'une importance capitale s'était produit, qui allait en diminuer vite l'intérêt aux yeux du public. La Critique de la Raison pure avait paru en 1781. Trop originale pour ne pas déconcerter d'abord des lecteurs accoutumés à une tout autre méthode, elle s'imposait peu à peu à l'attention des philosophes. Mieux comprise, surtout après les Proléf/omènes, elle provoquait, en particulier dans la jeunesse, un éclatant réveil du sens métaphysique longtemps assoupi, mais déjà sollicité par le spinozisme renaissant. Qu'allait penser Jacobi de cette nouvelle doctrine? Ce n'était pas, sans doute, un dogmatisme selon la formule des Wolflens : mais c'était encore moins un appel au sentiment et à l'intuition immédiate. Si Jacobi s'était trouvé en présence de Kant seulement, il se serait très probablement déclaré contre la Critique de la Raison pure, et plus tard contre la Critique de la Raison pratique : nous en verrons la preuve dans ses lettres intimes. Mais devant déjà faire face à Mendelssohn et à ses amis, il usa de prudence, et temporisa. Tout en faisant ses réserves, il rendit hommage au génie de

Kant, et il se plut à insister sur les points où cette nouvelle philosophie s'accordait avec la sienne.

Bien avant que la Critique de la Raison pure n'eût paru, Jacobi avait appris à en estimer l'auteur. A l'affût de tout ce qui pouvait l'aider à combattre la philosophie régnante, il avait applaudi aux travaux antérieurs où Kant avait commencé la critique du wolfianisme. Surtout l'opuscule intitulé De l'unique preuve possible de l'existence de Dieu l'avait charmé. Un compte-rendu de ce travail, peu favorable d'ailleurs, lui était tombé sous les yeux. Il fut si impatient de se procurer l'ouvrage, que, pour être plus sûr de le recevoir vite, il le demanda à deux libraires en même temps. « Et je n'eus point à me repentir de mon empressement. Déjà la première partie : « De l'Être, en général » me parut révéler le même homme à qui j'étais si fort obligé pour son travail sur L'Evidence. A mesure que je lisais, mon ravissement ne faisait que croître : bientôt j'en eus des battements de cœur, et avant d'être parvenu à la fin de la troisième partie, j'avais dû plusieurs fois m'interrompre, pour attendre que je fusse de nouveau capable d'une attention tranquille ». » Et Jacobi se compare lui-môme à Malebranche, qui découvre sa vocation dans le Traité de l'Homme de Descartes, rencontré par hasard chez un bouquiniste. Ce récit est de 1787 (dans le dialogue intitulé David Hume) : d'une époque, par conséquent, où Jacobi ne pouvait se méprendre sur les profonds dissentiments qui le séparaient de Kant. Car il avait eu tout le temps d'étudier de près la Critique de la Raison pure et les Prolégomènes ; et d'autre part l'article de Kant « Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée ? » visiblement dirigé contre Jacobi, avait paru en octobre 1786 dans la Revue mensuelle de Berlin ».

La vérité est qu'à ce moment Jacobi avait intérêt à se rapprocher de Kant, afin que, dans sa lutte avec les philosophes de Berlin, la haute autorité du maître de Kœnigsberg

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