SW, III, 140-41. — Cf. IV
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naissable, soit reléguée par delà les frontières de la pensée humaine, cela est difficile à concevoir, non impossible à admettre. Mais que la réalité de notre être propre soit aussi dans ce cas, que nous ne connaissions que les phénomènes de nous-mêmes, que l'essence du sujet demeure à ses propres yeux un X problématique, Jacobi avoue que cela le passe. Sous peine de définir la conscience « un néant qui ne pense rien », il est impossible d'admettre que le sujet qui pense ignore tout de sa nature réelle. Il le faut pourtant, si l'on s'en tient aux principes de Kant : car nous ne nous appréhendons nous-mêmes que dans le temps ; sans les données de la conscience empirique, la conscience intellectuelle n'est qu'une forme vide. Et, pour comble, ce sujet lui-môme a besoin, pour se réaliser, des objets qu'il conditionne. Car si l'unité de l'univers repose sur les lois a priori de l'entendement, à son tour l'unité de l'entendement est solidaire de l'unité de l'univers. Toujours cette équivoque, qui, selon Jacobi, court tout le long de la Critique de la Raison pure : Kant louvoie entre un réalisme qui ne se tient pas et un idéalisme qui ne s'avoue pas.
Vient enfin la raison (Vernunft). C'est la faculté de l'absolu. Elle a pour objets, Kant l'a bien vu, Dieu, la liberté, l'âme spirituelle. Mais il a eu le grave tort d'appeler la raison la faculté des « idées », en lui déniant le droit de passer de ces idées à la réalité de leurs objets. Il a su distinguer l'entendement et la raison, et Jacobi, convaincu de la justesse de cette distinction, l'a adoptée. Mais pourquoi Kant reconnaît-il à l'entendement une valeur objective telle qu'il puisse fournir les principes constitutifs de l'expérience, alors que la raison, traitée en suspecte, n'est appelée qu'à fournir des principes régulateurs dans ce même domaine de l'expérience? Pourquoi est-elle rigoureusement exclue de la région du suprasensible, où seule elle pourrait trouver accès? « La théorie de la raison pure de Kant a pour but, dit Jacobi, de mettre l'entendement en garde contre la raison, cette trompeuse, et de le prémunir le mieux possible
contre ses séductions, en lui faisant toucher du doigt, pour ainsi dire, comme il est la dupe des idées. » Répondez-moi franchement, et en conscience, ajoute-t-il : une fois persuadés que ces idées de Dieu, de la liberté, de la spiritualité de l'âme n'ont pas de fondement objectif, une fois que vous en aurez vu l'origine et le rôle (qui est de régler l'usage des concepts de l'entendement), une fois que vous les aurez appelés avecKant « des fictions heuristiques, foci imaginarii », vous sera-t-il jamais possible, après cela, d'y revenir comme à des représentations objectives et vraiment réelles, d'y croire en toute confiance et de tout cœur » ? Non, évidemment, et c'est là le gros grief de Jacobi. Le kantisme a beau rétablir du côté de la raison pratique, sous forme de postulats, ce qu'il a retranché, en tant que connaissance, du côté de la raison théorique. Ce n'en est pas moins une philosophie ambiguë, infectée, elle aussi, de l'esprit du siècle. Son excès de confiance dans le raisonnement la conduit, comme les autres, à des conclusions qui contredisent les affirmations spontanées et irrésistibles du cœur humain. Et néanmoins Kant avait admirablement vu que l'absolu nous est, de sa nature, inconnaissable, sans que la science positive soit compromise par là. En un mot, « c'est une doctrine aussi malaisée à défendre dans ce qu'elle a de bon qu'à réfuter dans ce qu'elle a de mauvais ». Critique fine, et qui ne ressemble pas mal à un éloge.
Comment donc, se demande Jacobi , le kantisme a-t-il trouvé tant d'adhérents, et de si fidèles? — Précisément à cause de l'équivoque qui est à la base de la doctrine. Rien ne l'a mieux servi que son plus grand défaut, que cette couleur de caméléon qui passe constamment de l'apriorisme à l'empirisme, que ce flottement entre l'idéalisme et le réalisme. Quelque chose en nous proteste contre la doctrine de la subjectivité absolue, contre l'idéalisme total : mais on se rend facilement à un système séduisant qui sauve l'objectivité, ne
i. SW, III, 102-3.
fûl-ce que de nom. Et cette objectivité, l'appareil compliqué du kantisme a l'air de la garantir.
Coite explication du succès extraordinaire de la philosophie kantienne est un peu bien sommaire et insuffisante. Jacobi lui-môme en a mieux parlé en d'autres occasions. De môme, ses objections à la Critique de la Raison pitre sont de valeur fort inégale. Il en est de faibles, comme on a pu le voir, et Jacobi ne les aurait pas faites s'il s'était placé, comme il convenait, au point de vue de Kant. Il en est pourtant qui portent, dans le nombre, et plusieurs de celles qui comptent encore se trouvent déjà là1. Elles répondent bien à la tournure particulière de cet esprit primesautier, assez pénétrant, pas très compréhensif. Au plus profond de la réflexion psychologique et métaphysique, il ne perd jamais de vue l'intérêt moral qui l'y a amené, et sans lequel il ne s'y serait pas engagé. En somme, il goûtait peu la Critique de la Raison pure : il en jugeait la méthode ou dangereuse ou inefficace. Il en appréciait seulement certaines tendances, interprétées dans le sens de sa propre doctrine. « Quant à son esprit, dit-il, la doctrine de la croyance que Kant substitue à la métaphysique détruite par lui est aussi vraie qu'elle est suhlime2. » Ne nous arrêtons pas à ces épithètes hyperboliques. Kant ne souffrait pas que l'on séparât « l'esprit » de sa critique de la méthode qui l'y avait conduit, et il se refusait formellement à appeler sa philosophie une « doctrine de la croyance ». Jacobi de son côté n'a jamais été tout à fait d'accord avec Kant, pas môme sur ce qu'il nommait les « résultats ». Là où sa doctrine approche le plus du kantisme, elle ne coïncide pas exactement avec lui. Elle ne fait que le côtoyer : il y a un fossé entre les deux.
1. On sait que, bien avant Schopenhauer, Jacobi avait signalé la différence importante qui existe entre la première et la seconde édition de la Critique de la Raison pure. Il conseille de les comparer, et laisse entendre qu'à son avis la pensée de Kant s'exprimait plus complètement et plus ouvertement dans la première édition. SW, II, 291-92.