Kant's Silmmtliche Werke, éd. Rosenkranz, I, p
un sentiment mal défini ; — mais en donnant à ce mot sa signification pleine et entière. Lorsque Kant a nommé « raison pratique » ce que l'on appelait jusqu'alors « conscience morale », il a voulu précisément prévenir l'équivoque. Il a insisté avec force sur les caractères d'universalité et de nécessité de la loi morale, afin de faire entendre qu'elle est la raison môme, et qu'elle s'impose à toute activité capable de la comprendre. S'il ne la déduit pas, dans le sens où il a déduit les catégories, au moins a-t-il essayé une autre méthode de légitimation, très originale, en montrant que seul le devoir donne un contenu à l'idée de liberté.
Rien, par suite, ne répugnerait plus à Kant que d'abandonner la règle de la morale à l'arbitraire du sentiment individuel. Aussi condamne-t-il les morales du sentiment avec autant de sévérité que les morales de l'intérêt. Les effusions des « belles âmes » ne sont pas moins suspectes à ses yeux que les calculs des utilitaires. La loi veut être observée uniquement par respect pour elle-même. C'est assez dire que la morale de Jacobi n'est pas une morale à ses yeux. Tout sentiment qui ne provient pas de la conscience du devoir, Kant le flétrit du nom de « pathologique ».
Jacobi, à son tour, ne méconnaît pas la sublimité de la morale kantienne, mais il refuse nettement de s'y ranger. Il en a deux raisons principales. D'abord le bien doit agir par attrait, et non par contrainte. Jacobi est choqué de l'aspect rébarbatif que Kant donne à la vertu. Sans nier que l'effort soit essentiel à la moralité, Jacobi veut que cet effort s'accorde avec la tendance de l'âme qui s'élance spontanément vers la perfection. Exclure le sentiment de la moralité, comme un élément de corruption, n'est-ce pas un véritable « fanatisme » de la raison, pour renvoyer à Kant un reproche qu'il fait à ses adversaires? Pourquoi le devoir serait-il une consigne aveugle, qui exige l'obéissance passive ? Parce que Kant croit nécessaire de définir le bien par le devoir, et non pas le devoir par le bien? Mais Jacobi rejette ce para-
doxe, qui rappelle ceux des stoïciens*. Il admet, comme Platon, l'existence d'un bien en soi, d'un bien absolu. Et de ce bien, nous avons, comme du vrai et du beau, le pressentiment et l'amour, encore qu'il soit, comme eux, inconnaissable. Si nous sommes capables de vertu, c'est par cette tendance vers la perfection ineffable. Le devoir ne se définira donc plus, comme chez Kant, la nécessité d'obéir à la loi par respect pour la loi. Ce sera le sentiment impérieux qui exige que toutes nos tendances se subordonnent à notre aspiration vers le bien absolu, comme le corps à l'âme.
En second lieu, Jacobi proteste contre le caractère formel de la loi morale chez Kant. L'universalité de la loi qui s'impose a tout être raisonnable avec la môme rigueur, et qui ne souffre d'exception sous aucun prétexte, compromet la moralité môme. Selon Jacobi, la vertu de chaque personne est son œuvre propre, porte la marque de son caractère, a pour ainsi dire son style. Comment la plus haute moralité consisterait-elle en une obéissance passive à une loi rigide? Ce serait là, au contraire, le dernier degré de l'impersonnalité morale. L'idéale vertu, c'est l'activité la plus libre, la plus personnelle, la plus originale d'une grande âme, qui ne s'inspire que d'elle-môme. Comme l'art, la moralité a ses chefs-d'œuvre *, qui ne sont produits que par le génie. Il y a des Shakespeare, des Raphaël et des -Michel-Ange du bien. Mais il n'est pas de procédés ni de règles qui permettent de les imiter ou de les égaler à coup sûr. Ici encore l'esprit de système, kla fureur d' « expliquer » le réel, conduit à des formules vides : on méconnaît le véritable principe de la moralité. « Dans l'intérêt du développement de la science, dit Jacobi, vous êtes obligés — impossible de faire autrement ! — de soumettre la conscience à une abstraction mort-
1. SW, III, 318-19. « Les qualités qui font le caractère vertueux... dépendent aussi peu de l'idée du devoir que du désir du bonheur... elles existent pour elles-mêmes. »