‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 130 sur 161 · SW, V, 115. Voyez supra, ch. v, p · texte numérisé non relu

SW, V, 115. Voyez supra, ch. v, p

donne un motif d'y croire, sans que notre connaissance soit aucunement agrandie par là. Qu'importent à la conscience vivante et inquiète ces postulats, vraisemblables pour la raison qui ne connaît pas, et inaccessibles à la raison qui connaît, véritables « bouche-trou » de la raison pure ? Jacobi exige davantage. Dieu, la liberté, l'immortalité sont pour lui des objets de croyance. Mais non pas d'une croyance inférieure au savoir ; d'une croyance supérieure au contraire, type parfait de la certitude, et condition de la science ellemême. Comment se contenterait-il d'une métaphysique hypothétique, subordonnée à l'impératif catégorique? L'intuition immédiate, si elle vaut pour le bien (le devoir), vaut aussi pour le beau et le vrai, pour l'absolu, pour Dieu. A prendre à la lettre la doctrine de Kant, on peut être athée et honnête homme. On peut respecter la loi morale, qui ne suppose rien hors d'elle-même, et laisser là les postulats. Or c'est ce que Jacobi n'a jamais voulu accorder. A ses yeux, la croyance en Dieu est la première des vertus, condition de toutes les autres. Qui est vraiment et pleinement athée, ne saurait vivre en honnête homme.

Pour conclure, en dépit de l'admiration que Jacobi a cru devoir professer pour Kant, en certaines circonstances, sa doctrine n'est pas un affluent du kantisme. C'en est bien plutôt un contre-courant. Kant ne s'y est pas trompé un seul jour, et Jacobi l'a laissé voir lui-même plus d'une fois. Il trouve que Kant « oublie partout la matière pour la forme » ; qu'il a de la pénétration (Scharfsinn), non de la profondeur (Tiefsirm)*, c'est-à-dire, si nous comprenons bien, que la philosophie de Kant ne va pas jusqu'au fond ultime des choses. Elle s'arrête aux « formes » ; elle n'atteint pas l'être. Mais cette vérité absolue, que Kant déclare, avec raison, inaccessible à la pensée réfléchie et scientifique, Jacobi la trouve spontanément révélée dans son cœur. « Ce qui passe la géométrie nous surpasse. » Pascal l'avait dit avant Kant. Mais

i. Leitzmann, p. 94.

il avait dit aussi : « Les vérités divines sont infiniment audessus de la nature ; Dieu seul peut les mettre dans l'âme. Il a voulu qu'elles entrassent du cœur dans l'esprit, et non de l'esprit dans le cœur. » Voilà ce que* Kant n'a pas vu, et voilà pourquoi, avec tout son génie, il a manqué le but.

Dans une lettre du 20 juin 1790, Guillaume de Humboldt avoue à Jacobi que, pour un esprit comme le sien, la méthode de Kant, qui cherche à démontrer, est préférable à celle de Jacobi, qui invoque l'intuition immédiate et le sentiment individuel. La philosophie, ajoute-t-il, trouve son profit à l'une comme à l'autre, et il n'en voudrait exclure aucune. Seulement il lui paraît inexact de rapprocher Kant de Jacobi, comme on le fait souvent. « Car il n'y a pas entre vous et lui le moindre point de contact. Chez vous, toute connaissance est immédiate : révélation de l'objet et perception du sujet. Chez Kant, toute connaissance est médiate, et elle apparaît comme une conclusion imposée par la nécessité. Kant « admet » des choses en dehors de nous ; mais pourquoi ? Parce que, quand nous développons nos représentations, nous y trouvons pourtant quelque matière qui doit se rapporter à une réalité extérieure à nous. Il « admet » Dieu et une existence après la mort ; mais pourquoi ? Parce qu'autrement il resterait des besoins sans satisfaction et des injustices inexplicables. Il « admet» enfin la liberté de la volonté; mais pourquoi? Parce qu'autrement le principe de la moralité ne pourrait subsister... ' » Tout ce qui demeure ainsi pour Kant postulat ou supposition (Voraussetzung), est pour Jacobi objet d'intuition immédiate et certaine. Enfin, tandis que Kant cherche dans le sujet les conditions de la science, de la moralité et de l'art, Jacobi se place toujours au point de vue de l'objet. C'est l'objet qui s'impose à lui, et qui lui dicte, pour ainsi dire, sa doctrine. La vérité se révèle par son éclat propre : le philosophe n'a d'autre rôle que de la mettre dans tout son jour.

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