‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 148 sur 161 · Zoppritz, I, 260-61. Mai · texte numérisé non relu

Zoppritz, I, 260-61. Mai

3. Lettre de Schleiermacher à Brinkmann, citée par Dilthey, Das Leben SchleiermacJur's, p. 331.

tures. Il aime à parler de sa vieille affection pour lui, et de « son accord avec la façon de penser de Jacobi sur l'homme en général ». C'est aussi par Jacobi qu'il avait d'abord connu Spinoza. Il avait étudié les Lettres sur la Doctrine de Spinoza avec un tel soin, qu'il avait pu rectifier l'exposition de Jacobi sur quelques points, d'après elle-même, et avant d'avoir vu le texte de Y Ethique '. Enfin, les Discours sur la Religion, avec une dialectique plus forte et une virtuosité plus riche, reflètent en maint endroit la pensée môme de Jacobi.

Ces discours, dit Hegel presque aussitôt, sont « du Jacobi à la seconde puissance * ». Et en effet, si Schleiermacher se renferme moins jalousement que Jacobi dans les données de sa conscience individuelle, s'il s'approche davantage d'un sentiment ou d'une intuition proprement philosophique de l'univers et de l'être absolu, il n'en persiste pas moins à placer, comme Jacobi, le centre de gravité de sa doctrine dans la spontanéité du sujet sentant. C'est le môme genre de mysticisme, c'est la môme confiance dans les certitudes du cœur en face de la science, c'est enfin la môme affirmation du réalisme, dont la conscience morale croit avoir besoin pour contrebalancer les progrès de l'idéalisme spéculatif.

Tous ces points de contact entre Schleiermacher et luimême, Jacobi ne les ignorait pas. Mais précisément, plus Schleiermacher avait compris et senti où était le « vrai », et moins Jacobi pouvait lui pardonner de soutenir en môme temps les pires erreurs. La plus grave est de rejeter l'anthropomorphisme. Le jeune théologien s'en détourne avec une telle antipathie que, dans ses Discours sur la Religion, il paraît souvent éviter le nom môme de Dieu ! Aveu inconscient d'athéisme, puisque Jacobi appelle athée quiconque n'admet pas la personnalité de Dieu. Et d'où vient ce déplorable égarement? De Spinoza, sans aucun doute, par qui Schleiermacher s'est laissé séduire. Il n'a pas su résister à

i. Dilthey, Leben Schleiermacher' s. — Denkmale, p. G4-G9. 2. Hegel's, Werhe, I. Glauben und Wissen (1802), p. 112-113.

l'ivresse métaphysique. Fort de son sentiment religieux, il a cru pouvoir s'élever à une conception des rapports de l'absolu, de l'univers et de l'âme humaine. Vaine tentative, dont le résultat ne pouvait être qu'une accession plus ou moins déguisée à la métaphysique par excellence, au panthéisme fataliste et athée, en un mot, au spinozisme. Jacobi admire Spinoza, mais il s'en éloigne. Schleiermacher admire Spinoza, et se livre à lui. Il y perd, dirait Jacobi, et son Dieu, et lui-même.

Jacobi ne prit même pas la peine de protester contre le rapprochement que Hegel indiquait entre sa doctrine et celle de Schleiermacher : pourtant il avait dû en être vivement choqué : « Qu'il n'en dise rien, écrit Schleiermacher, cela me paraît le signe d'un très profond mépris pour mes Discours. J'en suis peiné, car je l'aime beaucoup1. » Jacobi, dira-t-il plus tard, a été presque le seul exemple dans sa vie d'une affection qui n'ait pas trouvé de réponse. Avec le temps, sans changer de sentiment à l'égard de Jacobi, il comprit que ses Discours avaient été à la fois trop spinozistes et trop romantiques pour lui plaire. Dans une lettre importante du 30 mars 1818, il explique au vieux philosophe en quoi il est d'accord avec lui, et où il s'en sépare. Il rend hommage à l'esprit qui anime la doctrine de Jacobi. Il trouve bon que le sentiment y joue un rôle capital. Mais l'entendement n'est-il pas trop vite et trop radicalement sacrifié? « Païen par l'entendement, chrétien par le cœur » : formule profonde, mais non définitive * ; opposition réelle, mais que Schleiermacher veut résoudre par une conciliation plus haute. IL ne s'arrête pas au dualisme qui est demeuré pour Jacobi le dernier mot de la sagesse humaine. « Chez moi aussi, l'entendement et le sentiment sont à la fois juxtaposés et distincts; mais le contact s'établit entre eux, comme entre les pôles d'une pile galvanique. La vie la plus

Page 1