‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 161 sur 161 · Roth, II 466-468. Lettre à Necb, du 30 mai · texte numérisé non relu

Roth, II 466-468. Lettre à Necb, du 30 mai

CONCLUSION »g

dur pour lui, do n'avoir créé que des abstractions. Aussi sYsl-il rapproché, dans ses œuvres postérieures, de la forme habituelle aux philosophes, mais sans jamais s'y astreindre tout, à l'ait. Faute de talent plastique et de génie créateur, il a renoncé a produire des œuvres d'art; mais il n'a pas renoncé du moins à former une philosophie qui fût bien sa philosophie à lui, sa solution personnelle des problèmes qui le passionnaient. Il est donc, en somme, resté ferme dans son propos. Son œuvre en a gardé cette harmonie intérieure sans laquelle il n'est point de philosophie qui compte. Dés lors, le jugement que les critiques porteront sur la doctrine de Jacobi dépendra surtout de cette question : « Que vaut cette philosophie personnelle de Jacobi comme solution générale des problèmes philosophiques? » Et ce jugement sera plus ou moins sévère, selon que ces critiques s'arrêteront à la forme ou au contenu de la doctrine. C'est ainsi que nous trouvons chez un même écrivain des appréciations très diverses, tantôt flatteuses, tantôt dédaigneuses, de l'œuvre de Jacobi. Cela est vrai de Fichte, de Hegel, et môme de Schelling. Quand ils ne séparent point la doctrine de l'homme, ils y trouvent beaucoup à louer. Ils reconnaissent qu'il fait penser, qu'il a des idées originales et qu'il les exprime fortement, qu'il a fait preuve d'un sens métaphysique bien supérieur à celui de ses prédécesseurs, et qu'enfin ceux qui sont venus après lui doivent plus qu'ils ne pensent. Faut-il voir dans son œuvre, au contraire, non pas un choix de pensées, nées de la libre réflexion d'un excellent esprit, mais une doctrine qui fasse corps, qui se défende et qui s'impose, Jacobi n'échappe plus à une condamnation rigoureuse. On lui reproche ses affirmations sans preuves, l'inconsistance de sa langue philosophique, son empresse*ment à tout accepter de Spinoza sans critique, pour tout en rejeter sans examen, son saîto mort aie, en un mot son aversion pour la recherche méthodique de la vérité métaphysique par la raison. Bref, on estimait fort Jacobi philosophe, mais beaucoup moins la philosophie de Jacobi.

Lui-même le voyait bien. Il écrivait en 1802, à propos des jeunes métaphysiciens tels que Fichte, Schelling et Hegel : « Leur antipathie contre moi ne vient pas de leur système particulier, mais de leur esprit de système en général, ou plutôt encore de l'esprit môme du siècle. Je l'ai observée, cette antipathie, chez des hommes qui non seulement m'estimaient et m'aimaient personnellement, mais qui prenaient

aussi plaisir à mes écrits * » Ce qui les indispose ainsi,

c'est que Jacobi prétende posséder la vérité avant de la chercher, et qu'il se borne à opposer cette « sienne » vérité à tout l'effort de la philosophie. Il place tranquillement sa doctrine, qui se vante d'être sans preuves, au dessus de celles qui tâchent de démontrer leurs thèses. Il fait plus. Il les déclare toutes incompétentes, et impropres à connaître des questions qu'elles se posent. De là le scandale. Si Jacobi se contentait de critiquer les doctrines de ses prédécesseurs, et s'il tirait de cette critique même les raisons qui le conduisent à préférer la sienne, il ne ferait que suivre en cela l'exemple ordinaire des philosophes. Personne ne lui en contesterait le droit, réserve faite de la valeur de ses arguments. Mais Jacobi tente une entreprise infiniment plus téméraire. Il attaque, non pas tel ou tel système, mais tous les systèmes ensemble, quels qu'ils soient, et pour cette seule raison que ce sont des systèmes. Il nie la possibilité d'une explication du réel. Dès lors il est, pour ainsi dire, un ennemi public dans la cité philosophique. Et puisque, tout en appelant sa doctrine une « non philosophie », il affirme pourtant qu'elle est la vraie philosophie, ne faut-il pas lui montrer qu'elle ne se soutient pas?

Nous ne reviendrons pas sur les très graves défauts que les adversaires de Jacobi y ont signalés. Sa méthode arbitraire, son réalisme et son dualisme trop naïfs seraient difficiles à défendre. Insoutenable aussi, sa théorie de la croyance, qui manque de netteté et de franchise, et qui

i. Roth, II, 303. — Mfjeh, p. 20. Lettre à. Bouterwek du 3 nor. 1802.

passe par tous les sens que peut prendre ce mot trop complaisant, depuis les piétistes jusqu'à Hume ; plus insoutenable encore, sa théorie de la raison « pressentiment du vrai », où il fait violence au langage pour paraître obtenir, entre le mysticisme et le rationalisme, une conciliation qu'il repousse au fond. Mais il avait du moins le sens très net des questions essentielles. Il avait bien vu que le problème capital peutêtre de la philosophie allait ôtre de fixer les rapports de la science et de la morale. Certes, il est loin d'avoir pénétré, comme Kant, dans les profondeurs de ce problème. Il n'était pas capable d'un tel effort spéculatif. Mais ici encore le sentiment a fait chez lui l'office de la clairvoyance. « Philosophie de la liberté, dit-il souvent ; voilà le nom que je choisirais pour ma doctrine, si elle valait la peine qu'on lui en donnât un. ». Il abonde en formules ingénieuses pour faire comprendre que démonstration, nécessité et relativité sont des termes inséparables et solidaires, que l'absolu et la liberté ne peuvent d'aucune façon ôtre objets de science, et que le mécanisme et le fatalisme sont, comme on l'a dit depuis, « l'ombre portée » de l'entendement humain.

La doctrine de Jacobi apparaît donc, en dernière analyse, comme intermédiaire entre la philosophie de Pascal et celle de tel criticiste contemporain. De Pascal, il lui manque ce qui ne s'emprunte pas, le génie, le style, et l'ardente logique : mais que ne lui doit-il pas, pour la direction générale et pour le détail de son œuvre ? Selon lui, comme selon Pascal, le cœur « a son ordre », le cœur « connaît la vérité », on ne peut « connaître Dieu que par le cœur ». Comme Pascal encore, Jacobi pense que l'homme « est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature », participant, d'une manière incompréhensible, au règne de cette nature et au règne du miracle, et trouvant, dans la réflexion sur sa propre essence, le secret de sa nature et de sa destinée. Car, en s'efforçant de se comprendre lui-même, l'homme est infailliblement conduit à Dieu. Mais où Jacobi s'éloigne de Pascal, et porte la marque de son siècle, c'est lorsqu'il consi-

dère toutes les théologies comme également fausses en un sens, et comme également vraies en un autre ; c'est lorsqu'il cherche à donner à ses convictions une forme philosophique, et qu'il appelle sa doctrine le « vrai rationalisme ». D'autre part, son insistance à déclarer la liberté réelle et indémontrable à la fois, ses efforts pour établir la relativité de la science, et pour mettre en lumière le caractère abstrait et symbolique de toute nécessité, annoncent plus d'une philosophie de notre temps. Mais celles-ci se présenteront avec une justification psychologique ou logique qui, chez Jacobi, fait presqu'entièrement défaut. Tout, dans sa doctrine, paraît plus arbitraire, parce qu'elle est en effet ce qu'il a voulu qu'elle fût : « l'expression de son individualité. »

Personne aujourd'hui ne reprocherait à Jacobi de s'être fait sa philosophie. On lui reprocherait plutôt la façon dont il se l'est faite, avec un singulier mélange de hardiesse et de timidité, de passion et d'indifférence. Il va jusqu'au bout de certaines questions, il s'arrête au seuil de certaines autres. Il revient sans cesse à deux ou trois problèmes qui l'obsèdent, il en néglige d'autres qui sont étroitement liés aux premiers, et cela, sans autre raison que ses besoins personnels d'esprit et de cœur. « On croyait rencontrer un philosophe, et l'on trouve un homme. » Jacobi n'eût sans doute pas refusé pour son œuvre cette épigraphe, qui en exprime à la fois l'originalité et le plus grave défaut. Non que cette œuvre soit simplement l'histoire de son esprit, et comme un chapitre de ses Mémoires. La philosophie de Jacobi, pour être <* personnelle », n'en a pas moins une portée générale. Pour mettre au dessus du doute les vérités que son cœur proclamait les plus certaines de toutes, il a voulu les mettre au dessus du savoir. Il a été conduit ainsi à une conception nouvelle des rapports de l'entendement et de l'intuition ; il a montré, en termes heureux et parfois saisissants, que les conditions de la science ne s'appliquent pas à des objets transcendants, et qu'il est donc permis de séparer l'idée de la vérité métaphysique de l'idée de la démonstration. Il

ouvrait ainsi la voie à de nouvelles théories de la croyance et de la certitude, dont les conséquences s'étendent loin en métaphysique et en morale. Par là, par la sincérité de cet effort, Jacobi a mérité de laisser une trace durable, et de nôtre pas confondu dans la foule un peu indistincte et effacée des philosophes du sentiment.

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