‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 2 sur 161 · PRÉFACE VU · texte numérisé non relu

PRÉFACE VU

rase de tout ce qui a été écrit et pensé avant lui. Il ne gardera aucune des opinions qu'il a jadis reçues en sa créance, avant de l'avoir ajustée au niveau de sa raison. Il n'admet pas la vérité fragmentaire et flottante : il ne l'accepte que justifiée et mise en sa place par la méthode, qui est la science, môme. Sa physique construit l'univers a priori, géométriquement, et il affirme l'identité de cet univers idéal avec le monde réel. Il espère de la science les résultats les plus merveilleux ; il ne doute pas qu'un jour l'homme ne puisse lutter contre la mort môme. Et enfin, les principes de cette science découlent d'une métaphysique qui n'est pas moins certaine. Descartes n'a-t-il pas démontré l'existence de Dieu et la nature spirituelle de l'âme avec plus d'évidence, s'il est possible, que les propositions de la géométrie? Néanmoins, à côté de cet enthousiasme scientifique et de cette foi superbe en la raison, nous trouvons déjà chez Descartes des réserves significatives. II avoue qu'il a besoin de la véracité divine pour garantir la certitude de la déduction ; il parle aussi, à diverses reprises, de la « faiblesse de son esprit ». Il distingue les objets qu'il peut atteindre, et d'autres qui lui échappent; il dit môme expressément qu'il faut, une fois en sa vie, s'ôtre posé cette question : « Quelle est la portée de notre esprit? » Dans sa théorie de l'erreur, Descartes, décrivant les caractères de l'entendement et de la volonté, trouve celle-ci aussi ample qu'il peut la concevoir. Son entendement lui paraît au contraire imparfait, borné et faible. Si donc Descartes pose ce principe : « tout ce que je conçois clairement et distinctement est vrai », il ne soutient pas la réciproque : « rien n'est vrai que ce que je conçois clairement et distinctement. » Il y a sans doute des vérités auxquelles je n'atteindrai jamais. Cela tient, il est vrai, non pas à la structure de mon esprit, mais à sa faible portée. Sans espérer d'ôtre jamais achevée, la science peut se promettre un progrès indéfini. Ce n'est pas encore la relativité de la connaissance : c'en est le pressentiment chez un dogmatique. Entre Descartes et Kant, l'idée a fait du chemin. Chercher

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quelle est la portée de nos facultés ; la Critique de la Raison pure n'a pas d'autre objet, et la distinction du connaissable et de l'inconnaissable occupe le centre môme de l'œuvre. Or, l'enquête instituée par Kant se clôt sur cette conclusion : L'objet de notre science, c'est-à-dire l'univers connaissable pour nous, est relatif à notre esprit, et dépend de sa structure. Il n'en est pas pourtant le pur produit. Il a son fondement dans une réalité absolue, dans la « cbose en soi ». Mais cette « chose en soi », de par la nature môme de notre faculté de connaître, nous est à jamais inaccessible. Ainsi notre science n'est plus seulement limitée, comme chez Descartes : elle est à la fois limitée et relative. Un esprit infiniment plus puissant que le nôtre, mais de môme structure, ne sortirait pas plus que nous de la sphère des phénomènes. Il en connaîtrait mieux les lois, il n'en ignorerait pas moins l'essence. La chose en soi n'est pas un objet trop ardu, trop difficile à atteindre pour notre esprit : elle n'est pas un objet du tout. C'est, dit Kant, une inconnue, un x absolument inaccessible par définition. S'il était le moins du monde connu, c'est donc qu'il serait tombé sous les formes de notre sensibilité et de notre entendement. Il ferait partie de l'univers pensable pour nous. Il serait devenu phénomène, il ne serait plus « chose en soi ». En nous, comme hors de nous, l'absolu nous échappe.

Maintenant, que Kant lui-môme ait cru à la possibilité d'une métaphysique après la Critique, le titre môme des Prolégomènes le donne à penser. Dans ses derniers ouvrages, Kant a essayé, en effet, d'en construire une. Mais ces œuvres de vieillesse ne comptent guère. Elles n'ont eu d'action ni sur les contemporains, ni sur les successeurs de Kant. La direction générale du kantisme, quand on l'estime comme il convient, non d'après la seule Critique de la Raison pure, mais d'après l'ensemble des trois Critiques, va évidemment à un compromis entre la science et la morale. Ce n'est pas la morale qui y fait les plus grands sacrifices. Sans doute Kant garantit à la science le déterminisme inflexible des phéno-

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