‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 85 sur 161 · SW, III · texte numérisé non relu

SW, III

2. SW, VI, 108, « In dem raoralischen Gefiihl iat eine Alinung von Ewigkeit ! » — Cf. V, 80-82.

cience ! conscience ! immortel flambeau ! » Que de contemporains ont répété avec Rousseau son hymne enthousiaste ! Ils croyaient fermement que le sentiment moral est une révélation immédiate du bien, et qu'en le suivant il est impossible de s'égarer. Si les cœurs naturellement purs se corrompent, la faute en est aux préjugés sociaux, aux sophismes et aux systèmes. Les sages se détourneront donc d'une fausse science, pour revenir à la nature », seule bonne conseillère : tel le Paria de la Chaumière indienne, tels aussi les heureux Taï liens du Voyage de Bougainville. Rousseau sut revêtir ce paradoxe d'une éloquence si touchante que les gens de son temps ne pouvaient le lire de sang-froid. Kant lui-môme était troublé, et pour juger sans faiblesse un nouvel ouvrage de Rousseau, il lui fallait attendre de s'être ressaisi.

Toutefois, sans rien ôter à la puissance de séduction de Rousseau, le succès prodigieux qui accueillit sa doctrine morale, aussi bien en Allemagne qu'en France, donne à penser que les esprits étaient préparés à la recevoir. De fait, elle y était enseignée, sous une forme un peu différente, depuis le commencement du siècle. Sans remonter à Shaftesbury ni môme à Hutcheson, nous trouvons chez les moralistes anglais et allemands, contemporains de Jacobi et de Rousseau, la môme tranquille assurance qui fonde la moralité sur le sentiment spontané du cœur humain. Voyez par exemple comment s'exprime Ferguson, que Jacobi a toujours plaisir à citer : « Pouvons-nous expliquer en vertu de quels principes les hommes préfèrent un caractère a un autre, ou éprouvent les fortes émotions de l'admiration et du mépris ? S'il faut admettre que nous ne le pouvons pas,

1. SW, I, 187 [Allwill)- « Croyez-moi, chère et belle amie, le mieux pour nous est de rester d'accord avec la nature. Elle est l'innocence même, et si nous écoutons ce qu'elle nous chuchote à l'oreille selon les temps et les circonstances, nous nous en trouverons aussi bien qu'âme qui vive. 11 nous faut des sentiments

forts, des mouvements vifs, des passions Tu souris de pitié, homme

sage ? Que prétends-tu avec cette longue liste de mes fautes et de mes folies ? Dis, suis-je plus pervers, plus fou, moins heureux que toi ? »

le fait en est-il moins vrai? ou bien faut-il suspendre les mouvements du cœur jusqu'à ce que ceux qui s'occupent de construire des systèmes scientifiques aient découvert le principe d'où procèdent ces mouvements? Il est heureux, en ce cas comme en d'autres où s'exercent la spéculation et la théorie, que la nature suive son cours tandis que les curieux sont occupés à la recherche de ses principes1. » Les philosophes découvriront le principe de la morale quand ils pourront. S'il fallait les attendre pour distinguer le bien du mal, l'humanité serait fort empêchée. Par bonheur, la nature y a pourvu. L'homme le plus ignorant l'emporte peutêtre là sur le philosophe, parce que rien ne vient sophistiquer sa conscience8. Vouloir expliquer le sentiment moral, c'est risquer de le déformer ou de le faire évanouir. Il faut le prendre tel qu'il se manifeste dans la conscience ; il faut en respecter l'irréductible originalité. Jacobi retrouvait sa propre pensée, quand il lisait dans YAriste, « ouvrage moral » de son ami Hemstcrhuis : « Comment ces lois sontelles écrites dans nos cœurs, et dans tous nos cœurs? C'est une merveille (Wunder, dit de son côté Jacobi), que je n'entreprends pas d'expliquer. Il faut la mettre au rang de celles que le spectacle du monde offre à nos regards, et qu'il est plus salutaire d'admirer que de vouloir pénétrer. La bonne philosophie reconnaît des bornes : celle qui prétend rendre

raison de tout n'en mérite pas le nom Que m'importe

d'où me vienne cette voix intérieure qui me dit de ne pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu'on me fît 3 ? »

1. Ferglso.n, AnEssay on the History of civil Society, 1767, Edinburgh, p. 49-50.

2. Cf. une idée analogue chez Kant, Grundlegung zur Metaphysik der Sitten. SW, éd. Rosenkranz, VIII, p. 2.J-26.

3. Hemsterhuis, Œuvres philosophiques, publiées par Meyboom. Leuwarde, 1842, t. III, p. 13. Le passage cité est emprunté à un ouvrage qui ne figure pas dans l'édition des Œuvres philosophiques de 1790, ni dans celles de 1809 (Paris) et de 1826 (Louvain). L'authenticité en est contestée. M. Grlcker le considère comme apocryphe. (François HemsterhUJS, sa vie et ses œuvres. Paris, 1866;. — Il suffit, pour l'objet que nous nous proposons ici, que l'ouvrage soit, sinon d'Hemsterhuis, au moins d'un imitateur appartenant au même cercle, et professant les mêmes théories morales.

La morale théorique est ainsi réduite à sa plus simple expression. Pour mieux dire, elle est remplacée par un appel à l'intuition. Elle se borne à constater l'existence du sentiment moral, qui s'impose à l'action et se refuse à l'analyse. Toutefois Jacobi le représente comme étroitement lié au sentiment religieux. Il dit à plusieurs reprises qu'il ne croit pas à l'athée honnête homme, et il répète à la fin de sa vie que l'expérience l'a confirmé dans cette conviction1. De môme Hemsterhuis : a Le sentiment de la religion est universel : celui qui n'en a point est un homme dangereux, je dirais volontiers méprisable : il ne mérite la confiance de personne*. » Gardons-nous de prendre ceci au pied de la lettre. Jacobi appellera Spinoza athée, et reconnaîtra en lui cependant une des plus nobles âmes, et des plus pures moralement, dont l'humanité s'honore. Car si Spinoza a été conduit par son système à nier la personnalité de Dieu (négation qui, selon Jacobi, équivaut à l'athéisme), il n'en avait pas moins un sens admirable du divin, et c'est pourquoi il a été capable de désintéressement moral. Hemsterhuis lui-même est religieux, mais non chrétien. Il a traité la Bible de « livre insupportable 3 ». Jacobi en admire-t-il moins la morale d'Hemsterhuis ?

De môme donc qu'au fond il admet la religion naturelle, à condition qu'on avoue qu'elle est surnaturelle, en tant qu'elle repose, non sur l'exercice logique de l'entendement, mais sur une révélation mystérieuse de la conscience ; — de môme il tient pour la morale naturelle, à condition qu'elle se fonde sur un sentiment qui implique l'existence d'une réalité supérieure à la nature. En ce sens, la révélation du bien le sentiment moral) est inséparable de la révélation du vrai (du sentiment religieux). Qui ne croit pas à l'une n'acceptera pas l'autre non plus. Car celle-ci n'est pas plus démontrée que celle-là. Toutes deux s'imposent ensemble,

i. sw, VI, 174.

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