‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 9 sur 161 · PRÉFACE XXI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXI

procurée ici par le cœur, par le sentiment, par la conscience morale, par la raison pratique. Le nom seul diffère selon les doctrines. Rejeter ainsi le libre arbitre dans l'inconnaissable, c'est se donner en réalité le moyen de l'affirmer, sans entrer en conflit avec la science. Telle était bien la préoccupation de Kant, qui ne l'a point cachée. Il accorde sans hésiter à la science le déterminisme des phénomènes dont il croit qu'elle a besoin. Il lui suffit que, dans la réalité absolue et inconnue, la liberté demeure possible. Que la raison théorique laisse seulement la question ouverte : la raison pratique la tranchera — sans l'élucider d'ailleurs — par des motifs qui lui sont propres. C'est donc une croyance, et Kant l'avoue luimême, tout en faisant observer qu'il s'agit ici d'une croyance « rationnelle ». C'est si bien une croyance, qu'un grand nombre de partisans du libre arbitre ont jugé que Kant concédait beaucoup trop au déterminisme. Ils ont cherché s'il n'était pas possible de concilier à moins de frais les exigences de la science et les besoins de la morale. Ils ont discerné dans les lois mêmes de la nature un élément de contingence. Cette conciliation est un chef-d'œuvre d'ingéniosité métaphysique; mais n'est-elle pas inspirée, elle aussi, par le désir de justifier une certaine interprétation de l'univers?

Ce qui est vrai de la question du libre arbitre, qui intéresse si fort la morale, l'est encore davantage de la morale elle-même : l'effort ici ne va pas tant à chercher une solution, qu'à justifier celle que le philosophe a par avance. A mesure qu'il a paru plus malaisé de fonder rationnellement la morale, à mesure aussi les préceptes essentiels, cessant d'être objets de démonstration et de science, sont devenus objets de conviction et de croyance. C'est un nouveau cas de la loi de compensation. Non que la difficulté de fonder la morale sur une base rationnelle fût moindre autrefois. Mais elle était moins sentie, et cela suffisait. La morale dépendait étroitement de la métaphysique, s'établissait sur elle, et participait de sa rigueur apparente. Ainsi,

dans les systèmes antiques, la morale découle do la conception générale de l'univers ; ainsi, dans les grandes philosophes du xvii9 siècle, la morale tire ses principes de la métaphysique. Sans doute, elle ne tient pas toujours une place également importante. Descartes se propose surtout la science pour objet, et Spinoza la béatitude. Mais tous, s'ils construisent une morale, s'ils reconnaissent mômeMans l'art de bien vivre une fin essentielle de la science, sinon sa fin unique, - tous conçoivent que cette morale doit se fonder sur la connaissance de Dieu, de l'homme et de l'univers. La raison est législatrice, mais législatrice par l'application de

sa science.

Tout autre est le point de vue de Kant, à la fin du xvm" siècle. La Critique de la Raison pure a porté, selon lui, le coup mortel aux métaphysiques dogmatiques. Il est donc impossible que la morale procède, d'une de ces doctrines. Édifiée sur ce fondement ruineux, elle tomberait avec lui. D'autre part, la conscience exige une morale. Il ne saurait être question ici de « suspendre son jugement ». Il ne s'agit pas de juger, mais d'agir. Il faut vivre ; il faut môme bien vivre. Et si l'on peut, à la rigueur, se passer d'une métaphysique, on ne saurait, semble-t-il, se passer de règle de conduite. C'est donc, dit Kant, que la raison a des principes pratiques, indépendants du savoir. Et, en effet, l'impératif catégorique qui se révèle à la conscience donne tout ce qui est nécessaire à la morale pour se constituer a priori, sans recourir à une métaphysique. Car le devoir se manifeste immédiatement à toute âme humaine, sans supposer rien d'autre que lui-môme, et sans erreur possible sur sa signification. Il commande, et dans ce commandement apparaît son droit à être obéi. Chacun l'avoue, môme en le violant. Que la « chose en soi » demeure ou non inaccessible à notre faculté de connaître, il faut faire notre devoir. Si l'absolu est inconnaissable, en savons-nous moins qu'une bonne volonté a seule une valeur absolue, et que l'homme ne doit jamais être traité comme un moyen, mais toujours comme une fin?

PRÉFACE XXIil

Le devoir nous révèle que nous n'appartenons pas seulement à cet univers de l'espace et du temps, où nous sommes soumis aux lois inflexibles de la nature. En tant qu'ôtres raisonnables et libres, nous sommes aussi concitoyens d'un monde supérieur, que Leibniz nommait le règne de la grâce, que Kant appelle le « royaume des fins », et dont l'ordre moral serait l'unique loi.

Morale non moins admirable par la rigueur de sa structure que par la pureté de son inspiration ! Une fois admis le principe du devoir s'imposant par sa seule forme à l'être raisonnable, tout s'en déduit. Mais ce principe lui-même, d'où vient-il ? Est-il vraiment et absolument a priori ? Ne pourrait-on en expliquer l'origine par l'hérédité, par le développement des tendances altruistes et de l'instinct social, par renseignement de la religion, par l'éducation morale transmise des pères aux enfants ? Ce devoir, cet impératif catégorique devant lequel Kant s'arrête avec un respect religieux, Schopenhauer l'appellera tout à l'heure un « vieux reste du Décalogue ». Et pour qui connaît l'éducation sévèrement piétiste que Kant avait reçue, cette boutade irrévérencieuse ne paraît pas sans justesse. Même en laissant de côté les objections faites du point de vue évolutionniste, Kant n'est-il pas bien prompt à déclarer le devoir un mystère, dont nous ne pouvons rien comprendre, sinon que l'ordre est absolu, et qu'il faut obéir ? N'y a-t-ii pas quelque artifice dans la distinction, si largement utilisée, de la raison théorique ot de la raison pratique ? Il faut pourtant que ce soit, dans son fond, une même et unique raison. L'unité se retrouve, il est vrai, dans la forme de l'universalité. La loi morale apparaît, dans la conscience, comme valable pour tout être raisonnable et libre. Elle ne saurait donc venir que de la raison législatrice. Mais elle n'en est pas pour cela plus intelligible Précisément parce qu'elle participe de la nature de l'absolu, elle n'oblige que par sa seule présence. Le devoir s'impose parce qu'il est le devoir, et doit être accompli par respect pour le devoir. Il y a beaucoup de conséquences

Page 1