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Ainsi, incapable de prévoir les effets politiques prochains de la Révolution française, Jacobi en comprend à merveille la portée philosophique. Il en suit le développement avec la passion d'un clinicien qui a rencontré un cas extraordinaire. Les nouveaux législateurs de la France se sont engagés dans une entreprise impossible : comment en sortiront-ils? Leur succès serait la chose du monde la plus invraisemblable, la plus contraire à tout pronostic réfléchi. Mais pourtant l'invraisemblable arrive. L'histoire est pleine de grands événements que, d'une voix unanime, les philosophes et les hommes d'Etat auraient déclarés impossibles : le triomphe du christianisme dans le monde ancien en est l'exemple le plus éclatant. Peut-être les révolutionnaires français réussiront-ils aussi, contre toute évidence? Jacobi en fait la supposition ironiquement. Il ne croyait pas si bien dire.
Vingt ans plus tard, après avoir assisté à la longue suite des guerres qui ont transformé l'Allemagne et l'Europe, Jacobi n'a point changé de principes, politiques. Il a déploré les erreurs et condamné les excès de la Révolution. Il a détesté la tyrannie de l'Empire. Mais il n'est pas moins alarmé, ni moins indigné, de l'esprit de la contre-Révolution qui triomphe après Leipzig et Waterloo. « Je vois ce que c'est, écrit-il le 21 octobre 181o à son ami Nicolovius; les gouvernements, la Prusse comme les autres, vont donner en plein dans la réaction. Le pouvoir absolu, voilà ce que tous désirent au fond du cœur : de la justice, ils se soucient fort peu. La représentation du peuple qu'ils ont promise, ils en feront un objet de moquerie, une pure farce, agrémentée de beaucoup de police, par devant, par derrière, de tous cotés. Aussi bien, je n'espère plus qu'en la France, et je ne trouve pas mauvais qu'elle conserve l'Alsace et la Lorraine. Mais si les royalistes absolutistes devaient l'emporter aussi en France avec l'aide secrète des alliés, alors c'en serait fait de la liberté de l'Europe et du progrès des peuples dans la civilisation1. » Jacobi n'a
i. Zoppritz, n, 124-5. — Cf. Meier, p. 148. Lettre du 14 juin 1814.
évidemment point de goût pour la Sainte Alliance. Il n'augure rien de bon de la réaction furieuse qui s'annonce. Il y voit avec raison une menace pour ce que la Révolution, malgré ses fautes, a pu créer de bon. Il craint que le despotisme ne fasse bon marché des droits imprescriptibles de l'homme. Il hait le régime de la violence, de la délation et de l'arbitraire. En un mot, il est resté libéral.
Pourtant, il n'aurait jamais dû l'être. C'était une inconséquence de sa part. Sa politique s'accorde mal avec le reste de sa doctrine, et Kant n'a pas manqué de le lui faire remarquer. Pouvait-il à la fois déclarer une guerre sans merci à la philosophie du xviu0 siècle, la déclarer fausse et « ignoble », et croire néanmoins comme elle à la théorie du droit naturel où elle aboutissait? Si les attaques de Jacobi l'atteignent, elles l'atteignent tout entière. Il ne peut pas en même temps admettre les conclusions et rejeter les prémisses. En bonne logique, ce n'est pas libéral, — centre-gauche, dirat-on plus lard, — qu'il devrait être. Sa place est marquée à droite, parmi les « conservateurs historiques ». Les idées que développeront Savigny et son école sont déjà nettement indiquées par Jacobi. Il a préparé le procès de son siècle. Il a dressé contre la philosophie « des lumières » un réquisitoire où les écrivains de la contre-Révolution viendront largement puiser. Avait-il alors le droit de s'indigner, quand la réaction l'emporta ? Etait-ce bien à lui de protester contre une politique qui procédait logiquement de sa propre doctrine?
Ne reprochons pas trop celte faiblesse à Jacobi. Elle est plus fréquente qu'on ne pense, et de plus grands que lui s'y sont laissé entraîner. On ne compte plus les philosophes dont les idées politiques n'ont pas été ce qu'aurait exigé une stricte logique. Dans son Introduction à la Science sociale, M. Spencer a fort bien expliqué cette anomalie apparente. Il en est lui-même un bel exemple après tous ceux qu'il rapporte. Mais, de plus, le libéralisme de Jacobi nous permet de fixer avec précision le rapport de sa doctrine à l'esprit général du xvme siècle. Jacobi a été, sans
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aucun doute, un précurseur de la réaction contre cet esprit, et il a commencé lui-même l'attaque sur plusieurs points avec une ardeur et une impétuosité singulières. Mais ce n'est pas encore une réaction qui s'en prenne au principe et à l'essence môme des idées, telle qu'elle apparaîtra plus tard chez les théoriciens de la contre-Révolution, chez les de Bonald, les de Maistre, les Haller. Jacohi est un enfant révolté du xviii0 siècle : c'en est encore un enfant. Il y lient, malgré qu'il en ait, par mille liens secrets dont il n'a pas conscience. Il l'aime toujours, en le haïssant, et les preuves n'en sont pas toutes dans sa politique. Pourquoi cet artifice qui lui fait appeler « rationalisme » sa doctrine de la croyance, et parer du nom de raison ce qui, de son propre aveu, est sentiment? C'était, sans doute, pour obtenir qu'on l'écoutàt. Mais c'était aussi un hommage rendu à l'esprit d'un siècle qui voulait que tout se légitimât devant la raison. L'équivoque a été ici un signe de déférence. Voyez encore, à côté de l'aversion de Jacobi pour la métaphysique dogmatique, son admiration pour les découvertes de la science positive, sa foi dans les progrès de l'esprit humain ', son goût pour l'idée de t perfectibilité ». Enfin, dernier trait significatif, il a le mépris et la haine du moyen-âge, quil connaît mal, tandis que la fois naïve et l'art impersonnel de ces temps oubliés vont bientôt charmer la génération des romantiques. Pour lui, le moyen-age est une époque « affreuse ». Et comment l'Europe en est-elle sortie? Par l'effort incessant de la raison, a Si imparfaite que se montre encore la raison chez l'homme, toujours est-elle ce qu'il a de mieux, l'unique ressource, l'unique secours qui soit à sa portée8. » Entendez « raison » dans le sens spécial que Jacobi donne à ce mot : il n'en reste pas moins un accent auquel on ne peut se méprendre, et qui décèle le contemporain de Rousseau, de Diderot et de Kanl3.