CHAPITRE VI
L'exemple n'est pas rare, dans l'histoire de la littérature, d'écrivains médiocrement goûtés de leur temps, et qui, mieux jugés par la postérité, sont entrés lentement dans la gloire durable. L'histoire de la philosophie est moins riche en cas de ce genre. Il n'arrive guère qu'un' système sorte de l'oubli ou de l'obscurité après un long temps écoulé. Pourtant, une exception mémorable se présente aussitôt à l'esprit. Spinoza, mal connu pendant sa vie, et à peu près méconnu après sa mort, s'est trouvé exalté tout d'un coup, à la fin du xvii0 siècle, au premier rang des métaphysiciens. Il n'en est point redescendu. C'est vers 1775 environ, et surtout en Allemagne, que cette « réhabilitation » a commencé. Jacobi en fut un des principaux auteurs. D'une part, en effet, sa querelle avec Mendelssohn, au sujet du spinozisme de Lessing, contribua à attirer l'attention sur ce système ; et d'autre part, pour des raisons à lui particulières, il tenait à présenter cette doctrine comme la philosophie la plus rigoureuse et la plus conséquente qui eût jamais paru.
Dire qu'auparavant Spinoza était ignoré des philosophes allemands du xvnr3 siècle ne serait pas exact. Au contraire, ils avaient l'habitude de le combattre. La philosophie de Wolff comprenait une réfutation en règle du spinozisme. La
descendance de Wolff, qui, vers le milieu du siècle, occupait les chaires des universités, avait cette réfutation dans ses cahiers, et la transmettait religieusement à ses élèves. Mais il est arrivé qu'on réfutât une doctrine sans la comprendre, voire sans la bien connaître. Il semble que tel ait été le cas- Maîtres et élèves ne savaient guère du spinozisme que le signalement traditionnel. Spinozisme : système qui nie la personnalité de Dieu, la distinction de Dieu et du monde et la liberté de l'homme. Se définit: un cartésianisme immodéré. Se réfute par les principes du leibnizianisme.
Nous saisissons ici une des différences essentielles par où l'époque à laquelle appartiennent Mendelssohn, Garve, Lambert, Baumgarten et Kant se distingue de la génération qui les a immédiatement suivis. Celle-ci, représentée par Goethe, par Herder, par Jacobi, admire Spinoza, et l'étudié avec passion. Elle ne subit pas seulement son influence : elle s'y offre, elle s'en pénètre avec une ferveur enthousiaste. Spinoza devient pour eux l'objet d'un véritable culte. Leurs aînés, au contraire, le connaissaient assez peu, et, sauf exception, ne se souciaient pas de le connaître davantage. Nous en trouvons la preuve, ou pour mieux dire, l'aveu dépouillé d'artifice, dans les lettres de Hamann à Jacobi '. « Kant a dit l'autre jour à Kraus qu'il se trouvait précisément dans le même cas que Mendelssohn. Il ne comprend pas plus l'exposition du spinozisme par Jacobi que le texte même de Spinoza. » Et Hamann ajoute que a appeler Spinoza un esprit clair, lui paraît un jugement assez fantaisiste ». Il y Revient à différentes reprises -, « Kant m'a avoué n'avoir jamais vu Spinoza de très près. Occupé de son propre système, il n'a ni le goût ni le loisir de s'engager dans une élude approfondie des autres. » Il se peut bien que Kant, pressé de prendre parti dans la querelle entre Mendelssohn et Jacobi, qui l'intéressait peu, exagère à dessein son ignorance du spinozisme. Il reste vrai cependant que rien dans son œuvre
i. sw, IV, 89.