Vojcï supra, cil. 1, p
\ tÈre du penple à qui l'un va donner des lois, et qu'on le lilera comme s'il élail quelconque, tout neuf, sans passL^, BU lendemain de la cri^atiou. » Quant A l'Assemblée nationale, ajoute Jacohi, je la trouve inlininient conséquente dans sou fanatisme intellectuel, et je pense que tout homme en état d'apprécier les différenls efforts qu'elle a faits pour réaliser sa conception, ne saui'aitlui refuser l'hommage de son admiration. On pouiTait lui appliquer cette devise que Leibniz ^'trouva pour la pendule : Sofem dicere fahum atidet ' , ■ La convocation des Etats-Généraux avait donné à Jacobi s plus belles espérances. Si Louis XVI, dit-il, avait pu, d'aclord avec les représentants de la nation, élablir en France 1 régime de liberté et de justice, la face de l'Europe était Echangée. Bon gré mal gré, les autres souverains auraient dû Isuivre son exemple. Tous les peuples auraient ainsi pioûlé ■âe l'initiative prise par la France. Ils lui en auraient gardé une reconnaissance élernelle '. Malheureusement, les événements ont pris un autre cours, et les Allemands devront, semble-t-il, se contenter d'assister en spectateurs à ce qui se e chez leurs voisins. Jacobi ne se doute pas que le coutre- !OUp de la Révolution va retentir en Allemagne, et bouler le pays de fond en comble. Il se félicite de vivi'e à une BiSpoque où de grandes transformations se préparent. Comme El plupart de ses compatriotes, il n'a éprouvé d'abord qu'un ^ denliment de curiosité et de vive sympathie. Les journées se passent à attendre le courrier de France, comme dix ans auparavant on s'arrachait les lellres d'Amérique. Personne i presque ne réfléchit que le RJiin peut se traverser plus facilement que l'Atlantique. « Vous nous ravissez, écrit Jacobi, »8D autant {sic) que nous sommes philosophes; car le phénomène que vous venez de faire paraître sur l'horizon de la e est unique, et ses développements vont être tels que i rien de plus remarquable ni de plus instructif n'aura été offert à l'observation des hommes. »
Ainsi, incapable de prévoir les effets poliliques prochains i de la Révolution française, Jacobi en comprend à merveille -j la portée philosophique. Il en suit le tléveioppenient avec la | passion d'uu clinicien qui a rencontré un cas extraordinaire. Les nouveaux législateurs de la France se sont engagés dans ] une entreprisa impossible : comment en sortii'ont-ils? Leur ] succès serait la chose du monde la plus invraisemblable, la 1 plus contraire à tout pronostic réfléchi. Mais pourtant lin- | vraisemblable amve. L'histoire est pleine de grands évé- I nements que, d'une vois unanime, les philosophes et 1 hommes d'Etat auraient déclarés impossibles ; le triomphe | du christianisme dans le monde ancien en est l'exemple le ' plus éclatant. Peut-ûtre les révolutionnaires français réussi- ' ront-ils aussi, contre toute évidence? Jacobi en fait la supposition ironiquement. Il ne croyait pas si bien dire.
Vingt ans plus lard, après avoir assisté à la longue suite des guerres qui ont transformé l'Allemagne et l'Europe, Jacobi n'a point changé de principes poliliques. 11 a déploré les erreurs et condamné les excès de la Révolution. Il a délesté la lyrannie de l'Empire. Mais il n'est pas moins alarmé, ni moins i indigné, de l'esprit de la contre-Révolution qui triomphe après ] Leipzig et Waterloo. « Je vois ce que c'est, écrit-il le 21 octobre 1813 à son ami Nicoiovius; les gouvernements, la Prusse ' comme les autres, vont donner en plein dans la réaction. Le j pouvoir absolu, voilà ce que tous désirent au fond du cœur : de la justice, ils se soucient fort peu. La représentation du ' peuple qu'Us ont promise, ils en feront un objet de moque- i rie, une pure farce, agrémentée de beaucoup de police, j devant, par derrière, de tous cités. Aussi bien, je n'espère '. plus qu'en la France, et je ne trouve pas mauvais qu'elle conserve l'Alsace et la Lorraine. Mais si les royalistes absolutistes devaient l'emporter aussi en France avec l'aide secrète des alliés, alors c'en serait fait de la liberté de l'Europe et du progrès des peuples dans la civilisaliou '. » Jacobi n'a
Tz.n, 124-3.— Cf. Meiïr,ii, I4f
'u du lijulD ISU.
136 LA PlllLOSOPniE DE JACOBI
éïidemniCDt point de goût pour la Sainte Alliance. Il n'augure rien de bon de la réaclion furieuse qui s'annonre. Il y voil avec raison une menace pour ce que la Révolution, malgré ses fautes, a pu créer de bon. Il craint que le despotisme ne fasse bon marché des droits impresciiplibles de l'bommc. Il bail le régime de la \iolence, de la délation et de l'arbilrairc. En un mol, il est resté libéral. Pourtant, il n'aurait jamais dû Tôtre. Celait une inconséi-quence de sa pari. Sa politique s'accorde mal avec le reste I de sa dociriue, et Kant n'a pas manqué de le lui faire rcmar- I quer. Pouvait-il à la fois déclarer une guerre sans merci ù la ■ philosophie du sviii" siècle, la déclarer fausse cl « ignoble u,. r etcroii'e néanmoins comme elle à la théorie du droit uatu- L rel où elle aboutissait? Si les attaques de Jacolii l'atteignent, elles l'atteignent tout entière. U ne peut pas en même temps admettre les conclusions et rejeter les prémisses. En ' bonne logique, ce n'est pas libéral, — centre-gauche, dira- [ t-on plus lard, — qu'il devrait être. Sa place est marquée à droite, parmi les « conservateurs historiques ». Les idées que développeront Savigny et son école sont déjù noilement indiquées par Jacobi. Il a préparé le procès de son sii>cle. U a dressé contre la philosophie « des lumières •• un réquisitoire où les écrivains de la contre-Révolution viendront largement puiser. Avail-il alors le droit de s'indigner, quand ta réaction l'emporta ? Etait-ce bien à lui de protester contre une politique qui procédait logiquement de sa propre docliine?
Ne reprochons pas trop celte faiblesse à Jacobi. Elle est plus fréquente qu'on ne pense, et de plus grands que lui s'y sont laissé entialner. On ne compte plus les philosophes dont les idées politiques n'ont pas été ce qu'aurait exigé une stricte logique. Dans son Introduction à la Science sociale, M. Spencer a fort Inen expliqué celte anomalie apparente. Il en est lui-même un bel exemple après tous ccui qu'il rappoj'te. Mais, de plus, le libéralisme de Jacobi nous permet de fixer avec précision le rapport de sa I doctrine à l'esprit général du xvm' siècle. Jacobi a été, sans
aucun doule, un prccursenr de la n'tacLion conlre cet esprit, et il a commencé lui-mCmc l'attaque sur plusieurs points avec une ardeur et une impOluosît^ singulières. Mais ce n'est pas encore une réaction qui s'en prenne au principe et à l'essence mCme des idées, telle qu'elle apparaîtra plus tard chez les théoriciens de la contre-Révolution, chez les de Bonald, les de Maistre, les Haller. Jacobi est un enfant révolté du xviii" siècle ; c'en est encore un enfant. Il y lient, malgré qu'il en ait, par mille liens secrets dont il n'a pas conscience. Il l'aime toujours, eu le haïssant, et les preuve? n'en sont pas toutes dans sa politique. Pourquoi cet artifice qui lui fait appeler « [ralionaiisme » sa doclrine delà croyance, et parer du nom de raison ce qui, de son propre aveu, est sentiment? C'était, sans doute, pour obtenir qu'on l'écoutât. Mais c'était aussi un hommage rendu à l'esprit d'un siècle qui voulait que tout se légilimàt devant la raison. L'équivoque a été ici un signe de déférence. Voyez encore, à côté de l'aversion de Jacobi pour la métaphysique dogmatique, son admiralion pour les découvertes de la science posifivc, sa foi dans les progrès de l'esprit humain ', son goûL pour l'idée de « perfectibilité .). Enfin, dernier trait significatif, il a le mépris el la haine du moyen-âge, qu'il connaît mal, tandis que la fois naïve et l'art impei-sonnel de CCS temps oubliés vont bientôt charmer la génération des romantiques. Pour lui, le moyen-âge est une époque " affreuse )j. Et comment l'Europe on est-elle sortie"? l'ar l'effort incessant de la raison, a Si imparfaite que se montre encore la raison chez l'homme, loujoui's est-elle ce qu'il a de mieux, l'unique ressouixe, l'unique secours qui soit à sa portée*. ■ Entendez « raison » dans le sens spécial que Jacobi donne à ce mot : il n'en reste pas moins un accent auquel on ne peut se méprendre, et qui décèle le contemporain de Rousseau, de Diderot et de Kant'.
). SW, V, Appendice, p. 20-21.