Ozanam, LcUrrs» ^ (• X des Œuvres complètes
SM TKOMliMB PAETIB. — CHAPIiaB I.
liais la philosophie ne change pas pour cela de nature : elle ne reçoit pas ses principes de la révélation^ elle les cherche dans la libre réflexion, c'est son essence. Elle ne développe pas la parole sacrée, elle s'appuie sur la seule autorité de la raison. Autrement elle n'est plus la philosophie, elle est la théologie. Le besoin d'un savoir purement rationnel, besoin inné à l'esprit humain, n'est pas saUsfait, le rOle providentiel de la philosophie dans l'humanité n'est pas rempli, et la religion même est privée dos services que lui rendrait la philosophie si elle était indépendante. Elle souffre^ au contraire de toutes les fautes que commet cette prétendue philosophie, si imprudemment confondue avec elle.
La philosophie chrétienne, telle que je la conçois d'après Malebranche, a ses difficultés, j'en conviens. C'est une chose malaisée que d'unir à la soumission religieuse l'indépendance de l'esprit, et de porter dans les spéculations métaphysiques une' liberté qui se règle par le respect de Tautorité. De même que dans la vie morale, il y a des consciences trop timorées qui corrompent la sainteté même du devoir et le tournent à leur perte, par la crainte exagérée et servile qu'elles ont d'y manquer, de même aussi, dans la vie intellectuelle, il y a des esprits ombrageux qui se défient de toutes leurs pensées et voient partout des hérésies: la foi, qui
LÀ PHILOeOraiE ET LA MÉTHODE P«L060PH1QUE. 185
devrait être pour eux un stimulant et une règle, devient pour eux une gène; ils ont d'indignes peurs, et dans le soin qu'ils prennent de ne pas blesser le dogme, on sent moins la vivacité de la foi que Té* troilesse de Tesprit et la petitesse du caractère.
Un autre danger, c'est de se contenter trop facilement de preuves faibles pour appuyer les plus grandes vérités. Le philosophe chrétien ayant des convictions arrêtées sur les points essentiels, risque d'être peu sévère dans la démonstration qu'il tente. C'est oublier le caractère scientifique que la philosophie doit avoir. Les spiritualistes, même en dehors de la foi, tombent aussi dans ce défaut. Parce qu'ils sentent (fue la vérité est pour eux, ils affirment beaucoup et prouvent trop peu. C'est rendre à cette vérité, pour laquelle on combat, un bien mauvais service. Certes, il faut savoir affirmer, et s'il est vrai que de notre temps c'e^t une science qui se perd, ce n'est pas un bon signe pour notre temps, et je ne vois pas qu'il y ait Heu de s'en applaudir. Mais s'il faut avoir de ces affirmations nettes, énergiques, décisives, qui ne laissent aucune place à Féquivoque, il faut aussi regarder en face les problèmes, et en préparer la solution par des analyses minutieuses, par des recherches assidues, par des réflexions profondes, par des études bien conduites. La possession anticipée de la vérité ne doit pas engourdir celui qui veut la démontrer. II doit pousser
286 TROISIÉIIE PARTIE. — CHAPITRE I.
868 travaux avec d'autant plus d*ardeur qu*il travaille avec plus de sécurité. Je ne m'effraierais même pas d'une certaine audace. Néanmoins, il y a encore un écueil» et fort redoutable. Il peut se faire que, rassuré sans cesse par la foi, l'esprit se lance un peu trop à l'aventure dans les spéculations les plus ardues. Ici, la sécurité ne rend plus paresseux, elle rend téméraire : ou bien l'on veut expliquer les dogmes, et quoique les explications qu'on en donne manquent de sngesse, on s'y attache avec une confiance excessive, ou bien l'on résout parle dogme des questions purement philosophiques, et ainsi, la limitequ'on avait posée entre ta foi et la raison se trouvant franchie, toiït est confondu. A ce péril, les plus grands esprits n^échappent qu'à peine. Malebranche, qui a si bien connu la nature, le rôle, les devoirs de la philosophie chrétienne, n'a pas toujours été en garde contre ces sortes d'excès. Il a voulu trop savoir, trop expliquer. Engagé dans la délicate question de la grâce, par exemple, il a compromis la foi et la raison en des explications hasardées qui le séduisaient par de belles apparences, et, d'autre part, cherchant le fondement de notre croyance naturelle à Texistence du monde extérieur, il a invoqué bien à tort l'autorité de la foi. Voilà quels sont les dangers dont la philosophie chrétienne est environnée : ils sont très-grands, mais ils ne prouvent rien contre
LA PHILOSOPHIE KT LA MÉTHODE PaiLOSOPHIQUË. 987
la légilimîté de celte noble philosophie, et la pensée séparée de la foi court bien d^autres risques.
Si Ton entend bien les choses, le chrétien, dans ses recherches philosophiques, ne fait pas à chaque instant appel à la révélation et ne lui demande pas ses principes; mais il garde sa foi au fond du cœur, puise en elle une secrète force, lui rend ouvertement hommage quand il le fauf , soutient par elle sa pensée hésitante, et trouve dans les dogmes soit une lumière là où il ne voit plus, soit un frein là où il risque de s'égarer, soit un nouveau champ à explorer là où les enseignements de la foi ajoutent aux données rationnelles.
Ainsi, ni la liberté ne lui est ôlée, ni les nobles labeurs de la recherche ne lui sont épargnés. Là où Tobservation et Tanalyse sont nécessaires, il tâche d'observer avec exactitude et d'analyser avec précision. Là où le raisonnement doit étendre et dépasser les données expérimentales, il s'efforce de raisonner avec rigueur. Il sait qu'il y a dans le domaine philosophique deux paris : celle des vérités assurées et celle des opinions. Les vérités assurées, il les maintient vigoureusement et se propose d'en perfectionner sans cesse la démonstration en l'appropriant aux besoins de son époque. Les opinions, ce sont ces explications où l'hypothèse entre toujours quoiqu'on fasse; ces conceptions systématiques où, malgré la sévérité des analyses préalables, malgré
258 TROISIÈME FARTIE. — CBAPHIIB I.
la rigueur des raisonnements» malgré la lumière des dogmes révèles» toujours présente à Tesprit» malgré toutes les précautions que suggère la prudence, rintelligence la plus juste et la plus ferme met toujours beaucoup du sien, invente au lieu de découvrir^ arrangeant les choses dans un certain ordre qu*elle juge le meilleur et qui n'est pas tout à fait le vrai. Et pourquoi ? parce que nos vues, si larges qu'elles soient, sont toujours un peu exclusives ; parce que nos conclusions, si sages qu'elles soient, dépassent toujours un peu les données ; parce que ne connaissant qu'un coin du monde, nous aspirons à la science universelle, et avec le peu que nous connaissons, nous essayons de la faire. Ces opinions sont donc toujours des vérités incomplètes, très-mèlées d'erreurs, et par conséquent elles sont caduques.
S'imaginer que la philosophie, même chrétienne, puisse jamais être définitive, c'est ne pas comprendre ce qu'est par essence la philosophie. Il y a quelques points fixes, inébranlables ; mais autour de ces points chacun groupe à sa façon tout le reste, et chacun accomplit ce travail dans la mesure de ses forces, selon ses dispositions propres, avec une certaine nature d'esprit particulière, dans des conditions diverses de race, d'éducation, etc. De là ce tour individuel, personnel que prend la philosophie dans les divers esprits qui s'y appliquent: si ce
LA PHILOSOPHIE BT LA VÉTRODE PHILOSOPHIQUE. 2^9
sont de grands esprits, cette empreinte personnelle estroriginalité. Assurément, il ne faut pas se plaindre de cette diversité nécessaire. La philosophie est un effort ; si j^osais emprunter ici à la métaphysique d^Aristote une expression qui rendrait bien ma pensée, je dirais que la philosophie est un mou^ vement, elle n'est jamais faite, elle se fait; elle n'arrive jamais à un état stable et achevé, elle est toujours en marche, parfois s'égarant, parfois encore prise d'une lassitude qui semble mortelle, et néanmoins avançant malgré ces détours et ces défaillances, profitant de ses fautes mêmes et s'approchant ainsi peu à peu de cette explication des choses qu'elle n'aura jamais complète, jamais pure de toute erreur, jamais satisfaisante. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier, et alors on comprend que si les vérités fondamentales doivent être énergiquement maintenues, les opinions sont libres et doivent l'être, et que c'est à la fois nécessité et justice; on comprend cette étonnante variété des systèmes jusqu'au sein de la même foi philosophique et religieuse, et sans porter moins d'ardeur dans la spéculation, on se garde du moins de croire qu'on ait dans les mains toute vérité.
C'est là, si je ne me trompe, le meilleur moyen de se préserver de l'intempérance du dogmatismoi, et du découragement du scepticisme. On feit son œuvre, et si humble qu'elle soit, elle ne sera pas
260 TROISIKMË PARTIE. — CBAPITliE I.
inutile, si elle est consciencieusement faite; à tout le moins elle sera Taccomplissement d'un devoir, puisque tout homme qui en a la capacité, le loisir et le goAt, doit se rendre compte à lui-même de ses idées, y mettre de Tordre et essayer de résoudre par la réflexion savante le problème de Torigine ef de la fin des choses.
Dans cet essai, la philosophie chrétienne n'est pas moins libre que toute autre ; comme toute autre, elle peut faillir et s'égarer; mais chez elle la liberté étant réglée par le bon sens et la foi ou pour mieux dire par le bon sens chrétien, elle se relève bien vite et se défend des grands excès. Tel est le mélange de liberté et d'autorité que comporte la philosophie.
En résumé, j'espère avoir montré que la philosophie n'est pas seulement une science ; que pour celui qui n'a pas de foi religieuse elle est le moyen de résoudre ces grandes questions auxquelles l'homme ne peut rester indifférent, que i)our celui qui croit elle est la poursuite de la solution scientifique de ces mômes questions, que dans les deux cas elle est autre chose que la satisfaction d'une curiosité de savant, que dans les deux cas elle est vraiment une affaire d'âme, et que dans les deux cas encore, la pensée morale et religieuse qui anime les recherches n'ôte rien aux exigences légitimes de la science. Enfin, j'ai voulu mettre en
lumière la grandeur, la beauté et la force de la philosophie chrétienne qui naît de Tunion de la raison et de la foi. J'ajoute que là mèine où cette union n'existe pas telle que je l'ai indiquée, une séparalion complète entre la philosophie et la religion est encore chimérique et impossible. Le philosophe qui n'a pas la foi se garde bien de la mépriser, s'il est sage. Il ne doit pas la rejeter n priori sons prétexte qu'il n'en sent pas le besoin et qu'il est assez fort pour s'en passer. Cet orgueil n'est pas conforme au véritable esprit philosophique. La religion chrétienne, même à parler humainement, est une trop grande chose, elle forme un système trop bien lié, son établissement et sa perpétuité sont deux faits historiques trop graves, elle tient dans le monde et elle a eu, à de certains moments du moins, dans chaque âme, une place trop importante, pour qu'on puisse la traiter à la légère, et après l'avoir regardée à peine en passant, déclarer qu'on renonce à elle. Ce n'est pas assez de la ménager, ce n'est pas assez de la traiter avec respect, de faire môme à sa doctrine des emprunts qu'on ne déguise pas, de se plaire à reconnaître qu'entre ses dogmes et toute saine philosophie il y a accord. Tout cela ne suffit pas. Il faut la prendre pour ce qu'elle est, c'est-àdire pour une religion, l'examiner comme telle, sérieusement, et ne se décider qu'après de consciencieuses études à ne voir en elle qu'une doctrine
MB TMMtw TMin. — Tmimm )i.
-hamaine dont on peut s'aider, mais à laquelle on ne •oamet pas son esprit. Peot*on jamais Toir cela clai* fement, et par soite nier en toute sûreté de con»eience que le christianisme soit vrai, comme religion? Tout ce que j*ai à dire ici,-c*est qnenier serait le dMtt de celui qui verrait cela; jusque-là fi iSrat ohercber et chercher en gémissant: on est dans le dtoiile, et quiconque est dans le doute n*a pas plus le droit 'de nier que d'affirmer. Tant qu*il reste au fond derAme ce soupçon que la religion chrétienne pourrait bien être vraie, on ne doit point se donner de repos que Ton ne se soit enfin convaincu de sa véritéou de son évidente fausseté. Il n'est donc pas permis de s'enfermer dans des recherches purement philosophiques, on plutôt la philosophie complète est celle qui ne fait pas abstraction du christianisme : en sorte que n'avoir pas la foi, et ne rien faire, j'entends ne rien faire de sérieux pour la retrouver, ou pour s'assurer qu'on a raison de s'en passer, ce n'est pas être entièrement philosophe. Aussi bien voyons-nous tous les esprits, àmotre époque, préoccupés de la question religieuse. J'ai eu raison de dire plus haut que le christianisme ne deimine plus chez nous toutes les intelh'gences, mais *il les inquiète. Il inquiète surtout les âmes. 9erait-1l<)0nc d'un philosophe de ne donner aucme ïWratiunà^oe grand mtsuvement? Y a-t-il besuo9Ufp #B tahiB plus 4iftéM88BntS'que cette «puissance^qu'a
byfcoOgIc
la religion chrétienne de remuer ainsi ceux qoi ne sont plus soumis à ses dogmes, et d^ètre si intimement mêlée aux âmes et aux choses que l'on ne peut soulever une question sans la rencontrer ni trouver un homme qu'elle ne touche par quelque endroit? Sur un fait pareil, le philosophe peut-il ne pas savoir à quoi s'en tenir? Là où tous ont des demivues, des soupçons, des lueurs indécises, ne faut-il pas qu'il tâche d'avoir une vue nette, claire et ferme? Il faut donc qu'il aborde la question religieuse, non pas k tout propos, non pas dans ces études spéciales, études de savant dont nous parlions plus haut; mais dans sa pensée intime, mais dans Tensemble de sa philosophie il faut que la question religieuse ait une place, et je dirai même que pour son honneur il est bon que l'on sache où il en est de ce côté-là. Ainsi, dans quelque hypothèse que nous nous placions, la philosophie ne peut jamais être entièrement séparée de la religion. Ou la religion est douteuse, ou elle est reconnue fausse, ou elle est acceptée comme vraie. Douteuse, elle est Tobjet des recherches du philosophe; fausse, elle n'est pas pour lui un objet de foi, c'est tout clair, mais elle reste une grande doctrine qu'il étudie et consulte; vraie, elle l'anime et l'inspire, le soutient et le retient, ou encore l'excite et le pousse. Il y a donc ceux qui cherchent, ceux qui nient et ceux qui croient.
164 TROISIÈMB PARTie. — CUAPITKB I.
En dehors de ces trois sortes d*état, je ne connais que rindifférence, et l'indifférence en matière de religion n'est permise à personne, et au philosophe moins encore qu'à tout autre. Quand on cherche, on a une philosophie indépendante de la foi, mais qui marche vers elle ; quand on nie, on a une philosophie qui se fait sans la foi, mais qui ne dédaigne pas de profiter librement de ses enseignements; quand on croit, on a une philosophie qui se fait avec la foi, mais qui demeure distincte d'elle, c'est la philosophie chrétienne : nous avons expliqué sa nature, montré sa légitimité, déterminé enfin à quelles conditions elle est vraiment ellemême.
Chaque siècle, et par là je n'entends pas précisément un intervalle de cent années bien comptées, chaque siècle a sa physionomie à part, son esprit, son rôle. En chaque siècle, une idée domine, qui inspire tout ce qui se fait. Sous cette inspiration les esprits travaillent librement, et les grandes œuvres sont d'ordinaire celles où l'idée du siècle, reçue dans une intelligence puissante, et fécondée par elle, se montre avec une éclatante netteté et une incomparable vigueur. Le caractère propre du
xvii'' siècle, c'est la prédominance de Tidée de Dieu ; et, en plûiosophic, je ne la vois nulle part plus apparente et pins entière que dans les écrits de Malebranche. Tout plein de Dieu , Malebranche n'use de la réflexion que pour découvrir dans une plus vive lumière et montrer aux autres cette action de Dieu qu'il expérimente en lui-même et qu'il affirme avant de philosopher. Au nom et par le moyen de la philosophie que Descartes a restaurée, il veut établir la conception chrétienne de Dieu et montrer qu'elle est la seule vraie, la seule rationnelle. Par là, il est, en philosophie, le représentant le plus fidèle de l'esprit de son époque. Tandis qu'au même moment un autre penseur, puissant et original, obéissant aussi à l'idée dominante du siècle, en abuse et la pervertit, lui la développe, si hardi et si téméraire qu'il semble souvent près de se per^dre, mais toujours soutenu et ramené par ce boa^ sens chrétien qui corrige heureusement son système.
De notre temps, s'il y a une idée principale et dominante en philosophie, c'est l'idée de l'activité, de la fécondité, de la vie de l'univers. La nature ' apparaît au penseur ou comme un ensemble de forces vives, ou comme une force universelle trèsréelle et très -puissante. En nous-mêmes ce que nous saisissons le mieux, ce que nous proclamons le plus haut, c'est cette activité interne dont nous
^fB6 nduién paatie. - chapitei i.
a¥0ii8 l^ënergique sentiment. Je remarque qu*an àm mots le plus souvent répétés, c*est le mot d'organisme, un organisme vivant qui porte, cachés au dedans de soi, pour ainsi dire, et le principe et les lois de son développement, qui ne reçoit du dehors ni sa forme, ni la force vive, mais seulement des rieooars, des stimulants ou des limites, qui, en subissant une action étrangère, agit encore et se nsodifie en même temps qu'il est modifié ; enfin qui, bien différent d'un ouvrage d'art ou d'une machine, r productions nH>rtes d'une cause transitive, est à la fois, pour ainsi dire, l'œuvre et l'ouvrier. Car, c'est 4ine force qui se déploie et s'épanouit par un déva- j loppement tout spontané, en vertu d'une sorte de nécessité intérieure, inhérente à Tètre même. Voilà Je type le plus familier pour nous de l'existence et de l'activité.
Cette idée, on l'applique à tout, aux individus «t à l'univers, aux choses de l'esprit comme à civiles j de la matière, au génie, aux langues, aux insti\tu- j tions, aux systèmes philosophiques, que sais-je cUcore? Il n'est rien que Ton ne se représente soujp ( cette image, rien que Ton ne pense expliquer par là. Empruntée aux sciences naturelles, cette idée ^ montre bien la prédilection de notre époque pour ces^sortes de sciences et la tendance A en transporter piottontles applications; mais, ce qui meparatt plus remaiiquable,^'est l'énergie avec laquelle cette
LÀ PHILOSOPHIE ET lA MÉTHODE PHILOSOPHIQCE. 267
idée atteste que nous sommes profondément colfivaincus de la réalité et de la vie des êtres qui composent la création. D'ailleurs, le spectacle du monde de la conscience nous suggère la nième conviction. S'il est vrai que le philosophe naturaliste, expliquant la force intelligente et morale a sa manière, renverse la personnalité, et méconnaît ou nie le libre arbitre par sa dynamique matérialiste, le philosophe mieux avisé qui consulte avec une plus docile attention la conscience, le vrai guide dans le monde intérieur, ce philosophe reconnaît un autre type d'activité, plus parfait que le premier; et, non content de voir dans Tâmc humaine un organisme comme les autres, vivant et doué de spontanéité, mais soumis après tout à un développement fatal, il y voit une force consciente et maîtresse de soi, capable de commencer une série d'actes dont elle est la vraie cause, ce qui est assurément la manière la plus haute de concevoir l'activité : car c'est ajouter à l'activité la liberté, et tant qu'on n'en est pas arrivé là, il y a toujours du mécanisme dans le dynamisme même : la véritable cause tnotrice et efficiente, celle qui est vraiment initiale, c'est celle qui pense et qui veut, celle qui est douée d'intelligence et de liberté. Voilà comment l'idée de la liberté, mise dans une vive lumière par les analyses des philosophes spiritualisrtes, tempère les excès oti peut entraîner l'idée d'organrsnrïc, si répandue.
S68 TROISIÈME PARTIE. — GHAPITRC 1.
grice aux progrès des sciences iiatiii*elles, el au Tond, ces deux idées prouvent également la conviction où nous sommes que les êtres iJe l'univers, spirituels ou matériels, sont réels et actifs. Ainsi, nous ne sommes nullement disposés à diminuer la créa-tore, à la réduire à une sorte de demi-existence; die n'est pas pour nous une ombre, nous entendons bien qu'elle soit un èti*e, un être véritable, un être vivant, actif, agissant.
Mais, d'un autre côté, il ne faudrait pas croire que dans ce monde dont nous affirmons ainsi la réalité, nous ne cherchions rien que le monde même. Nous l'étudions avec ardeur et nous le connaissons chaque jour davantage; chaque jour de nouvelles découvertes nous attestent en même temps l'inépuisable fécondité de la nature et l'admirable puissance du génie humain. Eh bien, quoi qu'on en dise, dans cette ivresse où le commerce de la nature jette les esprits, ils n'oublient pas entièrement le monde supérieur, et ils ont du moins des rêved^où des apparitions idéales et de divins fantômes séduisent encore. Les siècles qui attaquent truisent peuvent être athées; mais dès qu'on veut édifier et refaire, on ne peut se passer de Dieu. De ^ notre temps, le sentiment et le besoin de ce qu'on j appelle maintenant le divin, se retrouve partout: ^ sentiment vague, j'en conviens, besoin dont l'objet est mal défini, je l'avoue, et ce mot même, le divin.
tomes les int et do-
LA nilLOSOPHIE £T LA MÉTHODE PHILOSOPHIQUE. 269
mis à la place du vieux mot clair et décisif, n'attestet-il pas que Tidée aussi est flottante et vaporeuse? mais du moins c'est un fait que les choses divines causent aujourd'hui à la phipart des esprits ou des i*egrels, ou des désirs, ou des inquiétudes; presque tous ont des réminiscences qui survivent à la négation ou des pressentiments qui y résistent. Alors qu'arrîve-t-îl ? ayant un très-vif sentiment de la réalité de l'univers et n'ayant du divin qu'une trèsvague idée, beaucoup d'esprits absorbent Dieu dans la nature ou dans l'humanité ; et il y en a môme qui ne voient plus en Dieu qu'un idéal, terme parfait de la pensée, sans existence réelle. Dans un tel état de choses, le devoir de la philosophie spiritualiste est tout tracé. Notre siècle est convaincu de la réalité des êtres matériels, elle y croit ; notre siècle I parle sans cesse de l'activité et de la liberté hu- I insLine/j elle en parle, et à meilleur escient que d'autres philosophies ; enfin notre siècle aspire au divin , et elle travaille à rétablir l'idée de Dieu dans les esprits en montrant la présence et l'action divine cjans cet univers réel et vivant, ensemble harmoiiieux de corps et d'esprits qui agissant véritable- : ment et continuellement sur eux-mêmes et les uns sur les autres, produisent, ceux-là par un dévelop- / pement fatal, ceux-ci par le libre exercice de leurs / facultés, les mouvements et les actes dont se composent la vie de la nature et celle de l'humanité.
270 TBOisiiMB WÂKnm. — ghapitu i.
Ainsi, tandis que dans Malebranche, le monde créé semble se retirer devant Dieu pour lui faire honneur, et finit presque par s^évanouir, nous, c'est par la foi la plus entière à la réalité positive et à l'activité vivante de la créature que nous prétendons raffermir la notion de Dieu ; nous n'avons pas peur que la souveraineté du Créateur soit diminuée, parce qu'au lieu de peupler son empire d'êtres amoindris, nous y mettons des êtres véritables, pleins de vigueur et capables d'une vraie liberté. Si le bon sens du genre humain et le cri de (a conscience, les progrès des sciences naturelles et les analyses des psychologues ne mettaient point hors de doute l'activité des êtres créés, il semble qu'à défaut de ces témoignages qui rétablissent en fait, il faudrait la supposer, car ce serait l'hypothèse la plus propre à faire éclater les souveraines perfections de Dieu. Voilà comment, poursuivant le inême but que Malebranche, nous partons, pour l'atti^indre, de principes tout à fait opposés. Et nous pensons que chasser de sa philosophie le dogme de la passivité des créatures, ce n'est pas la détruire, c'es au contraire en extirper un germe de mort; e\ qu'y ramener la notion de la force active, c'est i rendre aux grandes idées qu'elle contient leur vrai ^ sens et leur salutaire beauté.
hX PHILOSOPHIE BT LA MÉTHODE PHILOSOPHIQUE. 271
Telle nous parait être la tache de la philosophie en ce temps. Pour l'accomplir, quelle méthode faut-il suivre? Il faut tout d'abord étudier les faits de conscience* C'est la vraie méthode philosophique, et partant elle convient à toutes les époques. Mais il y a des temps où il y a plus de danger à s'en écarter. Aujourd'hui assurément l'homme se répand si volontiers au dehors, qu'il risque fort de se méconnaître lui-même : sentant en soi l'activité et la vie, il lui arrive de n'en pas trouver la source au fond de son être; et il ne veut voir là qu'un flot de la vie universelle. Il nie qu'il y ait en lui d'autres forces que les forces physiques, et c'est à leur jeu harmoK^ieux qu'il attribue son intelligence et sa volonté. Quand il se confond ainsi avec la nature, qu'il vienne à philosopher : dans cette philosophie nécessairement incomplète et fausse, il néglige, altèjre ou renverse les principes mêmes de l'existence, de la science et de la moralité. Veut-on réagir couture ces excès ou les prévenir, il faut ramener la pensée de ce monde extérieur où elle se dissipe et , se perd, au monde intérieur, où elle se recueille et / se retrouve. Voici des faits, aussi positifs, aussi in^ contestables que les phénomènes sensibles. Ces faits.
272 mOISlÈllE PARTIE. — CHAPITRE I.
chacun les porte en soi, ces faits on ne les connaît point par le deliors, il nV a pas de sens qui les atteigne ; ils sont intimes, connus par le dedans, on en a conscience ; ils sont u vrai dire nous-mêmes dans les divers états où nous pouvons nous trouver, nousmêmes modifiés ou agissant de diverses façons. Les étudier, mais sérieusement, mais scientifiquement, c*est le premier devoir du philosophe. Malebrancho parle très-bien du recueillement.de Tâme en ellemême, et il excelle à en montrer la nécessité, à en recommander la pratique, à en déterminer les conditions. C'est de plus un admirable moraliste, et nous avons recueilli précieusement les vues si fines répandues dans tous ses ouvrages, et surtout dans la Recherche de la vériie. Mais si ses préceptes moraux et ses conseils mystiques ont une grande valeur, si ses descriptions et ses analyses doivent être mises à profit par le philosophe, toujours esi-il que Tétude de l'âme telle qu'il la faite n'est pas suffisaihment scientifique. Son amour pour la géométriev les tendances idéalistes de son système, son préjugé sur l'obscurité de l'âme inintelligible à elle-même, to^t l'empêchait de voir dans la psychologie une vérf^ table science, et au moment même où ses réflexions morales, si justes et si vives, attestaient en\ lui une connaissance de lui-même très-profonde, il V se refusait à regarder la conscience comme une \ connaissance au sens exact du mot. Pour nous.
nous avouons sans doute que Tâme ne se con-* natt point à la façon d'une vérité géométrique; nous avouons que dans ce sentiment intime qu'elle a d'elle-même, elle ne se saisit jamais comme un objet séparé d'elle-même ; et comment le pourraitelle? qu'elle ne se voit pas comme Dieu peut la voir, et qu'enfin elle n'a la connaissance ni de son fond ni des raisons dernières de son existence. Tout cela est incontestable, et si c'est là ce que Malebranche veut dire quand il parle de la substance ténébreuse de l'âme, nous n'avons rien à répliquer. Mais qu'à cause de cela l'observation des faits intérieurs ne puisse pas fonder une science véritable, c'est ce dont nous ne saurions convenir. L'opposition que Malebranche établit entre la connaissance des corps et celle de l'âme est chimérique. 11 croit que nous connaissons mieux les corps que l'âme. Il dit que l'essence de celle-ci nous échappe entièrement, tandis que l'essence des corps nous est parfaitement connue. Mais Malebranche ne voit pas que ce qu'il connaît si bien des corps, ce sont leurs qualités mathématiques. Les corps réels avec leurs qualités /réelles nous sont aussi profondément inconnus dans leur essence que l'âme même, ou plutôt, je me trompe, l'âme ayant conscience de soi, se saisissant non point seulement dans ses effets, mais dans la cause même qui les produit, l'âme en sait sur sa nature intime beaucoup plus que sur les
T. ir. 18
274 nomtMB fâetis. — gaamteb i.
corps. Voilà la grande diff^nce à remarquer entre la connaissance de la matière et celle de Tesprit, et elle est à Favantage de Pesprit. Hors de là les con- l ditions de la science sont les mêmes. Des deux côtés ' ce qui est donné, ce sont des faits, des faits sentis, faits particuliers et fugitifs ; et des deux côtés il s'agit de former avec la connaissance de ces faits une ^ science, c'est-à-dire de découvrir Tessentiel et le général sous Taccidentel et le particulier, c'est* à-dire encore de transformer le fait en une notion, |
le sensible (intérieur ou extérieur) en intelligible, les données variables de la perception individuelle . en un principe fixe ayant une valeur scientifique. Ce qui importe au physicien, ce ne sont pas les sensations en elles-mêmes, mais elles sont pour lui comme le signe de rapports intelligibles qu'il découvre en appliquant son esprit aux données des sens. Ce qui importe au psychologue, ce ncKsont pas non plus précisément les. perceptions de la conscience : tous ces détails où les poètes, les moralistes et les romanciers se complaisent, ne sont pour lu^ que les éléments de la science ; s'il les recueille soi-f gneusement, c'est pour tâcher de connaître l'âme^ en général, c'est-à-dire la nature et l'essence de.^ Tàme. Ainsi, ou il faut refuser à toutes les sciences \ de fait le nom de sciences, ou il faut accorder que l la connaissance de Tàme peut devenir une science \ elle aussi, dès qu'elle est méthodiquement acquise
LA PHILOSOPHIE ET Là MÉTHODE PHILOSOPHIQUE. 275
à l'aide de procédés analogues à ceux qu'emploient les savants dans leurs recherches. Or, c'est cette science régulièrement faite qui est le point de départ le plus sûr et même le seul légitime de la philosophie.
L'observation des faits n'est point chose facile. ' L'esprit étant faible, il n'y a point de connaissance distincte sans analyse ; l'analyse isole l'objet à étudier, et dans cet objet même isole les différâtes parties, les divers éléments. C'est la condition même de la science. Mais d'un autre côté, il ne faut pas, sous prétexte d'isoler un objet pour le mieux connaître, tellement changer ses conditions d'existence qu'il ne soit plus cet objet réel qu'il s'agit d'étudier, mais je ne sais quelle fantastique création de notre esprit ; car alors l'étude, au lieu d'être simplifiée, se trouve faussée d'avance. N'est-ce pas ce qui nous arrive souvent en psychologie ? L'âme qu'on étudie est-jelle bien l'âme réelle? La place-t-on dans son vrai milieu? N'altère-t-on point singulièrement ses conditions d'existence ? Ne lui substitue-t-on pas peu à peu un fantôme d'âme, fort simple, trèscommode à étudier, mais enfin un fantôme? Par exemple, c'est un fait que j'ai un corps, que je connais ce corps tout autrement que les autres, que je le sens à tout instant et que je ne fais pour ainsi dire qu'un avec lui. Commencer par supposer que ce corps n'existe pas, et me considérer moi-même
276 TftOlSIÉMB PARTIE. — CHAPITU K
comme an par esprit, n'est-ce pas me placer tout d^abord en dehors des conditions de Thumanitë? C'est également un fait que je vis en société et que rinfluence de mes semblables sur le développement de mes facultés intellectuelles et morales est très^rande: m'étudier comme si je me développais tout seul, comme si je devais au seul travail de mon esprit toutes mes idées, comme si la parole et Taction d*autrui ne jouaient pas dans Téveil de ma raison, dans la formation même de ma personnalité, un rôle important, n'est-ce pas considérer, au lieu du vrai homme, un être inventé à plaisir, et n'est-ce pas m'exposer à de graves erreurs en exagérant ou en méconnaissant la vraie portée de mes facultés, que je n'ai pas voulu examiner dans le milieu oà elles sont placées et dans les conditions d'existence qui leur sont faites?
Ainsi il faut prendre l'homme tel qu'il est, et l'étudier tout entier. La conscience bien consiïjltée nous apprend elle-même à ne pas nous renferiror dans le cercle étroit des connaissances directeip qu'elle nous fournit. Chaque fait de conscience presque m'invite à sortir de moi. Car si c'est dC moi que j'ai conscience, c'est de moi déterminé^^ d'une certaine façon, de moi modifié par toutes *\ sortes de causes extérieures à moi et agissant sur \ moi. La sensation est un fait de conscience; mais ^^ la cause de la sensation est en dehors de moi. Me j
voilà par la sensation mis en relation avec quelque chose d'autre que moi, avec mon corps, et, par mon corps, avec une foule d'autres corps. J'accepte le fait, sauf à l'expliquer plus tard, si je puis; j'ajoute foi à ce monde extérieur, sauf à mieux déterminer plus tard les conditions de la certitude sur ce point. Je me prends tel que je suis, c'està-dire en rapport avec un corps qui est mien, et, par suite, avec le monde physique. Je ne m'épuise pas à rechercher s'il ne se pourrait pas que cela ne fût point, pour m'épuiser ensuite à prouver que cela est. Non, mais je reconnais tout d'abord que cela est, et je travaille à éclaircir, à étendre cette connaissance première. Le champ est assez vaste pour ma curiosité. De même, il me suffit d'un regard sur moi-même pour reconnaître que par la conception de la vérité qui me domine, par la conception de la loi morale qui s'impose à moi, par ridée de l'infini et de la perfection qui me dépasse, et surtout par les sentiments divers que ces objets, uon encore déânis par moi, produisent en moi, je /me trouve en communication avec un monde supérieur, et qu'il y a là une action tout intime, mais certaine, s'exerçant sur mon esprit, sur mon cœur, sur ma volonté. Ici encore, que de choses obscures à éclaircir, que de choses vagues à préciser ! Mais parce que cette connaissance première est trèsimparfaite, je me garde bien de rompre tout d'a-
S78 TROisiin fàrtib. — aupim i.
bord les liens qui m'attachent à € Tinyisible divin ; » je me garde bien de supprimer en moi la foi à la yéritë, au bien et à la perfection. Ce serait méconnaître ma nature d*ètre fait pour la science, d'être moral I d'être religieux; et si je me plaçais volontairement en dehors des conditions d'existence qui me sont faites, serais^'e sûr de pouvoir ensuite y revenir? Enfin je vis dans la société, et, bien loin de supposer par une fiction gratuite que je puis me passer d'elle, bien loin de m'étudier comme si en j
effet je me passais d'elle^ j'observe l'action réelle que la société exerce sur moi et je tâche d'en mesurer la portée.
Mais c'est, dira-t-on, de la métaphysique. Je ne le nie pas, et je n'ai pas peur de la métaphysique. En toute science, il y a des principes, des données qui s'acceptent et ne se discutent pas. En philosophie, ce sont les principes mêmes du sens.commun apparaissant dans les faits de conscience 6pmplets. C'est la foi naturelle à l'existence et du m^i, et du monde extérieur, et des choses divines, et d autres hommes. Pourquoi rejeter cette foi pour donner ensuite le plaisir d'établir entre le moi et lê^ non-moi, comme on dit, un passage infranchissable? Non: fidèle en cela au témoignage de la ^ conscience, je me prends tel que je suis, c'est-à-dire \ en rapport avec mon corps et par là avec le monde extérieur, en rapport avec ce que j'appelle le monde
divin, en rapport avec mes semblables. J'apprends de la conscience à dépasser les limites de la conscience, et la métaphysique est ainsi mêlée à la psychologie dès le premier pas, parce que je ne veux pas scinder la synthèse primitive, mais Taccepter, pour Téclaircir ensuite au moyen de Ta-
La conviction de notre existence propre n*est donc pas la seule qui nous soit donnée avant tout travail de Tesprit. L'existence des corps, celle du monde divin, celle de nos semblables se révèlent aussi à nous, sans effort, sans raisonnement, par expérience. En effet, avant d'avoir de ces objets une connaissance nette, nous les sentons en tant que causes agissofit sur nous. Voir une chose quelconqjue avec les qualités essentielles qui la constituent, c'est en avoir la notion^ c'est connaître rationnellement. Subir l'action d'une cause et par là être averti de l'existence de cette cause, c'est sentir et connaître expérimentalement. Or, dans le intiment que j'ai de mon existence et de mon acti- Ivité interne se trouve indivisiblement la conscience de l'action exercée sur moi par les causes étrangères avec lesquelles je suis en relation : ne pouvant être un seul instant séparé de moi-même, je ne suis pas non plus séparé de ces agents, dont l'influence continue se fait sentir en moi. Je ne sais pas encore si ces actions diverses sont toutes nécessaires à mon
280 TROISlftMB PARTIE. — CHAPITRB I.
existence, si parmi ces liens il y en a dont la rupture anéantirait en moi l*ètre même, tandis que d*autres venant à être brisés, je pourrais continuer d*exis* ter, mais dans des conditions différentes de celles où je suis maintenant. Je ne puis pas, pour le moment, décider ces questions. Ce que je sais, c*est que ces relations diverses existent en fait, que ces actions diverses sont subies et senties par moi, que les causes qui les produisent se révèlent à moi par là, que c'est vraiment une expérience, et que ces données de Texpérience ne doivent pas être uû seul instant contestées : elles sont le point de départ de toute science.
Malebranche a très-bien vu qu'il fallait dès le début entrer dans la métaphysique, c'est-à-dire affirmer Texistence et en nous et hors de nous. Dès qu'il a dit : je pense j il est dans la métaphysique : en effet, Repense quelque choses voilà les idéesy voilà Dieu. Mais il fallait ne pas supprimer Taction^humaine et ne pas douter de l'existence des corbs. Il fallait ne pas poser d'abord des principes hypc^ thétiques : c Tout ce que l'esprit aperçoit immédiatement existe. L'esprit doit être uni immédiatement à son objet. » Quoi qu'il en soit, Malebranche a eu ce mérite de voir que l'esprit ne peut jamais être complètement isolé en lui-même.
Ce n'est pas assez de ne pas mettre en doute
Inexistence du inonde matériel, celle du monde divin, celle de la société. Ce n*est pas assez d'accepter ainsi tout entières les données de la connaissance humaine au lieu de faire entre ces données un choix arbitraire et périlleux. Il faut encore travailler à mieux connaître ces objets divers et en faire la science parallèlement à celle de Tâme.
Autant il est dangereux de confondre des études dont Tobjet est différent et le domaine distinct, autant il est fâcheux de les tenir séparées complètement. Toutes choses étant liées dans Tunivers, il y a une foule de points où les sciences les plus nettement limitées se rencontrent et doivent se prêter un mutuel secours. Il en est des sciences comme des êtres: chacune a son individualité propre, mais entre toutes il y a harmonie. La difficulté est précisément, là comme ailleurs, de maintenir ces distinctions nécessaires et naturelles, et de retrouver cependant Taccord non moins naturel que cette variété cache et suppose. S*il en est ainsi, l'étude <simultanéedes sciences maintenues distinctes, mais junies, est un point essentiel de la méthode philosophique.
D'abord pour ce qui est de la connaissance des corps, c'est une chose certaine, et aujourd'hui généralement reconnue, qu'elle est nécessaire à la science de l'homme. Quand on exclut de parti pris toute recherche concernant l'organisme, qui cepen-
t82 TiUHf'iin PÀRTn. — chapitei i.
dânt compose avec l'âme le vrai homme, comme le disait si bien Descartes, peut-on se flatter de connaître jamais la nature humaine telle qu'elle est? Est-on compétent dans toutes ces questions mitoyennes pour ainsi dire oà le corps et Fàme sont engagés, si» très-familier, je le veux bien, avec la science de Tàme, on est entièrement étranger à celle du corps? Malebranche, en cela fidèle disciple de Descartes, alliait, comme nous dirions de notre temps, la physiologie à la psychologie. Lui qui par son doute spéculatif ébranlait notre foi naturelle à Texistence des corps sans bien réussir ensuite à la raffermir, lui qui, par son préjugé métaphysique sur rinactivité des créatures, niait toute action réelle du corps sur Tàme et de Tàme sur le corps, il ne croyait pas cependant qu'on pût bien expliquer les opérations de l'esprit sans tenir compte des faits physiologiques, quelles qu'en fussent d'ailleurs la nature et la cause. Nous pouvons donc lui reprocher d'àyoir supprimé, par une fiction arbitraire et fort dange* reuse, l'une des données primitives de la connaissance humaine; nous pouvons remarquer qu'eti niant toute réciprocité réelle d'action entre le corps et l'âme, il s'est condamné à remplacer par des { hypothèses téméraires un fait certain: mais du 1 moins nous devons reconnaître qu'il n'a point mé- \ prisé la physiologie, et qu'il nous donne en cela un ^ salutaire exemple. Ne partageant ni ce doute spé- \
culatif ni ce préjugé métaphysique qui l'égarent, acceptant les faits tels qu'ils sont, ayant de plus à notre service les admirables travaux de la physiologie moderue, et pouvant profiler de ces grandes découvertes inconnues à Malebranche, ne sommesnous pas, en ce temps, placés dans les conditions les plus favorables pour rendre féconde Talliance des deux sciences qui traitent de Thomme? Entrer sincèrement et résolument dans cette voie, c'est comprendre la vraie nature des choses, les intérêts de la science et les nécessités de Tépoque actuelle. Toutes les autres sciences, mathématiques ou physiques, doivent être connues du philosophe, je ne dis pas dans leurs détails (quel esprit y pourrait suffire?), mais dans leurs principes, dans leur méthode, dans leurs résultats généraux K Ici encore, Malebranche nous donne le précepte et Texemple. Seulement il a pour les mathématiques une prédilection que je crois dangereuse. Ce qu'il dit de leurs avantages est excellent sans doute, et il parle, en homme qui s'y connaît, de leur rôle dans l'éducation de l'esprit et dans l'initiation aux spéculations ^métaphysiques. Mais quel danger n'y a-t-il pas pour le philosophe à demeurer trop volontiers dans le pays des abstractions ! Il y perd le sens de la réalité et il y prend le goût d'une méthode que la
1. G*est ce que montre très-bien le P. Gratry dans sa Logique, et surtout dans le dernier livre, les Sources.
284 TEOIftlÈMB PARTIE. — OUPITRI I.
science des choses réelles ne comporte pas. Qu*aux mathématiques il joigne donc Tétude du monde physique, non pour en déduire, comme le fait Malebranche, les lois générales de conceptions a priori^ non pour se donner le spectacle intérieur d'un mécanisme admirablement imaginé, mais pour connaître les choses telles qu'elles sont avec leurs lois telles qu'une sage induction les découvre^ et pour avoir Fintelligence de ce Cosmos dont la science contemporaine pénètre chaque jour davantage la secrète ordonnance et la merveilleuse harmonie. Leibnitz, dans ses lettres à Wolf , parle de la nécessité pour le philosophe de connaître et d'approfondir les sciences, afin de porter dans la philosophie plus de rigueur, ses^rhrem quamdam philoso^ phiamy et il déclare que lui-même a été amené par ses considérations scientifiques sur le mouvement à la grande théorie philosophique des mooades. Leibnitz a raison. Jamais la philosophie ignorante de la nature et des sciences qui Tétudient ne s^ grande et forte. )
Dans Tordre moral et divin, Malebranche e^t un bon guide. La nécessité pour Tàme d'aimer les choses divines, pour les mieux connaître, est admi-\^ rablement démontrée par lui; et la méthode mo-'\ raie, si je puis dire, est très-bien décrite et pra- i tiquée dans ses ouvrages : il apprend à l'àme à se v recueillir en elle-même et à monter vers Dieu. C'est
du mysticisme, si l'on veut, mais ce mysticisme-là est nécessaire et bon. C'est celui de Platon et de saint Augustin qui, sans doute, furent de fermes esprits, en même temps que de grandes âmes. Il consiste d'abord à ne pas briser les liens naturels de Tâme avec la vérité et le bien, c'est-à-dire avec Dieu, puis à les resserrer, ces liens, par l'amour, la prière et la vertu. Assurément, s'il est utile et même nécessaire, pour bien philosopher, d'avoir la science de la nature, c'est une plus sainte, et si je puis parler ainsi, une plus indispensable nécessité d'avoir la science de ce monde divin avec lequel nous avons à notre insu même un continuel commerce.
Restent nos rapports avec la société. A prendre ce mot dans son sens le plus large, la société se compose, non pas seulement des hommes avec qui nous avons des relations directes, mais de tous ceux qui sont actuellement sur la terre et de tous ceux qui nous ont précédés. La science de la société embrasse donc trois choses. D'abord il s'agit d'examiner l'influence de nos semblables sur le développement de nos facultés: c'est une question à la fois ' psychologique et historique. Ensuite il s'agit d'étudier les grands faits sociaux et de découvrir les lois qu'ils supposent : c'est la question sociale proprement dite, à laquelle se rattachent tous les problèmes économiques, politiques, etc. Enfin, il s'agit de connaître le développement de l'humanité dans
f 286 TROISIÈMB PÀtTIB. — CHÂPITRI I.
les temps qui nous ont précédés et, en particulier, la marche de Fesprit humain en philosophie : c*est la question historique. Toutes ces connaissances, Malebranche les néglige ou les méprise. 11 s'enferme et s*i8ole dans Thomme individuel. Sa foi de chrétien toute seule le fait sortir de cette enceinte étroite. Parce qu*il est chrétien, il admet que renseignement du dehors exerce sur Fesprit une grande influence, et à Fexpérience intime il ajoute Fexpérience de la foi. Parce qu'il est chrétien, il considère Fhomme comme faisant partie de cette grande société qui s'appelle FÊglise, et cette sociétélà, il en remarque le rôle providentiel et les lois générales, tandis qu'il tient à peine compte des autres sociétés et n'en parle qu'en passant. Enfin, parce qu'il est chrétien, il n'est pas complètement indifférent à tout ce qui Fa précédé : il y a un grand fait historique qui arrête ses regards, c'est la naissance et l'établissement du christianisme ; il ne dédaigne pas non plus entièrement tout ce que les phildisophes ont pensé avant Descartes, et avant lui ; ca'or, étant chrétien, il aime, il vénère, il étudie sain^ Augustin, et par saint Augustin il retrouve la tradition platonicienne. Ainsi, grâce à sa foi, il rentre^ en société eten communion avec les autres hommes. \ Mais ôtez-lui sa foi, il restera seul avec sa propre \ pensée. En dehors du christianisme, quelle impor- M tance attache-t-il à renseignement ? presque aucune. )
S'il n*était pas chrétien, il ne verrait pas que la raison, parole du maître intérieur, trouve dans la parole sensible de ces moniteurs que nous appelons nos maîtres, un secours nécessaire et mystérieux, il remarquerait à peine le rôle de la société dans réveil et le développement de notre intelligence. Voyez encore quel dédain il affiche pour tout ce qui i*egarde les sociétés terrestres : commerce, industrie, législation, gouvernement, tout cela Toccupe fort peu. S*il n'était pas chrétien, TÊglise n'étant pas là pour attirer et arrêter -ses regards au dehors, rien ne ferait exception à son injuste mépris. Enfin, comment traite-t-il Thistoire? Elle est pour lui sans intérêt; il ne fait grâce qu'à l'histoire du christianisme. S'il n'était pas chrétien, tous les faits historiques seraient enveloppés dans le même oubli, que dis-je, dans la même proscription. La marche de l'esprit humain à travers les âges, ses progrès et ses défaillances, les divers aspects d'une même question aux époques différentes où elle a été étudiée, la transmission de la vérité philosophique, tour à tour
2minuée et obscurcie, ou au contraire agrandie et laircie, tout cela ne l'inquiète pas. Il ne soupçonne pas que dans cette société des grands esprits de tous les siècles, il puisse y avoir pour l'intelligence un secours et une force en même temps qu'un plaisir. S'il n'était pas chrétien, n'ayant aucune raison de connaître ou d'aimer saint Augustin plus
; f88 nomtiiB part». — chaprm i.
qu*an autre, avant Descartes il ne verrait oa ne voudrait rien voir. Que lui importe de savoir ce que Platon ou Aristote ont pensé? Ainsi, Malebranche manque entièrement du sens historique. C'est bien là Tesprit cartésien. Je n*ai pas à répéter ici comment cette brusque rupture avec la tradition philosophique et, en général, avec les choses humaines, a pu être utile et même nécessaire après la longue domination du péripatétisme scolastique et au sortir des folies de la philosophie érudite de la Renaissance. Je constate seulement le fait, et j'ajoute qu'aujourd'hui nous devons bien nous garder de suivre, sur ce point, l'exemple de Malebranche. Nous ne devons pas oublier en psychologie l'influence de la parole sur la pensée et, en général, l'action de nos semblables sur notre développement* Malebranche a beau se moquer de la maxime d'Aristote, elle est juste dans de certaines limites : da ydp m^tàta xh lAMfBcbayxa. Nous devons réagir contre cette funeste erreur qui consiste à regarder l'àmc comme \une sorte de tout isolé ou de petit monde se suffisaïKt à soi-même. Maintenons fermement Tindividualit^; mais condamnons et rejetons YindividuaUsme. En second lieu, nous ne devons pas être indifférentes aux questions sociales qui s'agitent de notre ^. temps. L'humanité dont nous faisons partie vaut \ bien la peine que nous tâchions de la connaître. Si les philosophes anciens, imbus des idées de leur \
temps, se trompaient en regardant Tindividu comme un rouage, comme un ressort dans le mécanisme de rÊtat, du moins ils avaient ce mérite de ne pas faire abstraction de la société dans leur philosophie. Aujourd'hui que les sciences sociales ont fait tant d'efforts et de progrès, serait-ce donc être philosophe que de les négliger comme si elles n'existaient pas? Ne faut^il point leur demander Tintelligence des problèmes économiques et politiques les plus graves, et s'emparer de leurs résultats les plus assurés, pour en tenir compte dans la solution de la grande question philosophique? Enfin, ce n'est pas dans un siècle où l'histoire est si fort en honneur, qu'il serait permis de partager le mépris de Malebranche pour les recherches historiques. Il nous importe de savoir ce qu'a été l'humanité avant nous, ce qu'elle a fait, ce qu'elle a pensé. A part l'intérêt qu'offre en lui-même ce grand spectacle de notre passé, nous croyons que rien n'est mieux fait pour nous instruire ; car, là comme ailleurs, l'isolement ne vaut rien.
/ En résumé, nous pensons que, pour bien philosopher, il faut rentrer dans l'âme et y trouver Dieu, comme l'a fait si admirablement Malebranche; mais qu'il faut étudier l'âme d'une manière plus méthodique qu'il ne l'a fait, et surtout avec plus de confiance dans la valeur scientifique de cette étude; puiSy qu'il faut sortir de l'âme pour connaître la
290 noisitn pabtib.— ghapitek i.
nature, qu'il n'a guère considérée qu'en mathématicien, et l'humanité, qu'il a presque entièrement négligée. Une psychologie complète qui embrasse la synthèse primitive tout entière, et puis la science comparée, afin de descendre par l'analyse dans la connaissance des diverses parties de l'ensemble, voilà, selon nous, les deux points essentiels de la méthode : alors la métaphysique pourra travailler à la synthèse définitive.