‹ La philosophie de Malebranche (volume 2)Chapitre 99 sur 117 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES ATTRIBUTS DE DIEU ET* LA CRÉAnON.

Malebranche répète souvent que Tinfini est à la fois un et toutes choses, que dans sa rich^ simplicité il enferme tout, qu'il est TÊtre universel, TÊtre indéterminé, TÊtre sans restriction, l'Être tout court. Méditons un peu sur lesensmétaptiysique de ces mots. Toute chose réelle ou simplement possible, ayant en Dieu sa raison ou son idée^ suppose en Dieu connaissance et puissance : rien n'est intelligible que par Dieu, rien n'est subsistant ou susceptible d'être que par Dieu ; et si Dieu conçoit et peut faire les choses, c'est qu'elles répondent d'une certaine manière à ses perfections infinies. Ces choses sont donc éminemment en lui, parce qu'il les pense, parce qu'il peut les produire, parce qu'elles ont quelque analogie avec ses propres attributs. Elles

ne forment point son être par une sorte d'addition ; mais, au contraire, tenant de lui seul et leur intelligibilité et leur être, elles ont dans son indivisible unité leur vrai principe. En lui donc elles existent d'une existence supérieure, immuable, éternelle, distinctes les unes des autres, et cependant unies toutes entre elles, parce que c'est une même et unique pensée qui les conçoit toutes, comme c'est une même et unique puissance qui peut toutes les produire. En ce sens, l'infini est la richesse même aussi bien que la simplicité même : il est un et toutes choses. Et, comme aucune de ces choses qui sont par lui ne donne de lui une idée complète, comme toutes ensemble n'épuisent point son abondance, et que, pris en lui-même, il dépasse infiniment tout ce dont il est la raison et le principe, il ne faut pas dire qu'il est ceci ou cela, car c'est le limiter*; il ne faut pas prétendre déterminer ce qu'il est, en lui appliquant tel ou tel terme convenant aux êtres finis, car c'est le concevoir à l'image de ces êtres, lui donner les mêmes bornes qu'à eux, et, en lui attribuant telle chose, exclure de sa substance telle autre chose. Il ne faut pas dire qu'il est corps, ni même, au sens étroit de ce mot, qu'il est esprit ; car il est éminemment ce qu'il y a de positif et de parfait dans l'idée d'étendue, et, s'il est esprit, ce n'est point avec les défaillances, les limites, les imperfections que nous remarquons dans nos âmes. Àu-

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cunedesqualitéscréées ne réussità exprimer ee qu'il est; car il est ce qa*il y a de bon dans cette chose créée, et aussi ce qu'il y a de bon dans toutes les autres, et plus encore et mieux que cela. Craignons donc, quand nous parlons de lui, d'en faire une chose comme les antres, particulière, bornée, confinée en un lieu, se développant dans le temps, ayant telles ou telles qualités exclusives et limitées. Craignons de l'humaniser, c'est-à-dire de le faire à notre image, et de nous figurer qu'il pense et veut de la même manière que nous. Appelons-le l'Être indéterminé et universel, dont aucune détermination particulière ne peut égaler l'infinité. Immense, étemel, infini, il esi^ tandis que les autres sont à la fois et ne sont paç. Il est celui qui est. Il est l'Être tout court.

Assurément, il est difficile d'exprimer avec plus de force l'impossibilité où est notre pensée.de comprendre Dieu ou de s'en faire une idée adéquate. Il est difficile de mieux montrer que rien n'est que par Dieu et que Dieu n'est rien de ce qui est par lui, ou en d'autres termes, que tous les êtres sont par lui et même en lui, et que, par cela même, il n'est point l'un d'eux.

Le naturalisme et l'anthropomorphisme méconnaissent la radicale et essentielle distinction qui existe entre ce qui est fait et ce qui est par soi. Malebranche la rappelle énergîquement. Ils sou-

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mettent Dieu aux conditions d'existence de la créature* Malebranche établit que celui qui est le principe et la raison des créatures est précisément en dehors de ces conditions, ce qui constitue pour cet être à la fois singulier et universel une existence supérieure à toute autre, vraiment souveraine, très-réelle, et même, si Ton veut, la seule qui soit tout à fait réelle, en ce sens qu*il n*y en a pas d'autre qui soit absolue, originale, indépendante, pleine comme celle-là. Mais combien dans ces choses si délicates et si peu connues les plus séduisantes formules ne sont-elles pas à craindre ! Alors qu'elles écartent un péril, elles en font nattre un autre. Appeler Dieu l'Être universel, dire qu'il est un et toutes choses, c'est parler un langage hardi qui a besoin d'explications, d'éclaircissements, de commentaires; et quand, d'ailleurs, le système ôtantaux créatures toute réalité propre avec toute efficace véritable, expose l'esprit à les confondre avec l'Être infini à force d'exagérer la différence qui les en distingue, alors ces sortes d'expressions deviennent tout à fait dangereuses. Dieu est un et toutes choses : quoi donc ! L'être des choses, est-ce donc l'être de Dieu même, et la substance infinie est-elle l'unique substance? D'un autre côté, dire que Dieu est l'Être indéterminé, c'est laisser la suprême existence dans le vague, et cela ne vaut rien. La notion de Dieu est mystérieuse, et doit toujours l'être : elle

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ne doit pas être yague. Si nous croyons pouvoir embrasser Dieu dans notre pensée finie et le faire tenir dans une formule, nous nous trompons grossièrement. Mais est-ce une raison pour n*avoir aucune pensée distincte dans i*esprit quand nous voulons parler de Dieu d'une manière digne de lui? Songeons-y : direqu*il est l'être tout court, ce n'est rien dire, si par être on n'entend pas l'être parfait ; et dès qu'on parle de perfection, on sort de l'indétermination absolue, on énonce quelque chose de positif.

Malebranche le sait bien, et c'est pour cela qu'il dit sur les attributs divins des choses nettes et précises. Néanmoins, quand il parle en métaphysicien pur, il en revient toujours à l'être indéterminé ; et il semble alors qu'à ses yeux Dieu soit indéterminé, par cela même qu'il est parfait, ou parfait, en cela même qu'il est indéterminé. N'est-ce pas ici encore la notion d'activité qui fait défaut à notre philosophe? Si en prononçant ces mots: c l'Être > ou c l'Être infini, > il entendait ce qui agit, et ce qui agit de soi et par soi et sans limite aucune, le fantôme insaisissable de la substance indéterminée, ce reste de matérialisme abstrait qui l'obsède, disparaîtrait pour toujours.

Au lieu d'être partagé entre deux tendances contraires, l'une qui le porte à donner à Dieu toutes les perfections positives, sans lesquelles Dieu n'est

plus rien poar la morale et la religion, l'autre qui le pousse à ne laisser en Dieu que l'existence nue, de peur de ravaler la perfection infiniment parfaite en la déterminant, il comprendrait que c l'Actif suprême S > comme dit Leibnitz, est esprit, qu'il l'est nécessairement et excellemment ; que, s'il ne l'était pas, il ne serait plus l'être par soi. Le mot esprit, en efiet, ne désigne pas comme le mot matière quelque chose de resserré et d'imparfait ; et la notion de l'esprit n'est point négative, elle est trèspositive. Pour l'appliquer à Dieu, il n'y a pas à raffiner, il n'y a qu'à suivre le sens le plus naturel. 11 faut un détour pour découvrir en Dieu quelque chose de positif qui réponde à l'étendue ; il ne faut qu'aller tout droit pour dire que Dieu est esprit, et en voici la raison :

Une chose est essentiellement dépendante : ce qu'elle a d'intelligible ou d'aimable ne vient pas d'elle : elle ne le connaît même pas, son être est pour elle comme s'il n'était pas, et, obéissant à des lois que non-seulement elle n'a pas faites, mais qu'elle ignore, elle se développe sans avoir ni la conscience, ni la direction de ce développement forcé. Celui qui la connaît, et qui la connaissant, peut en disposer, celui-là lui est de beaucoup supérieur ; et elle dépend de lui de toutes les manières.

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