Ibid., II, ch. III
que d'avoir montré Tinsuffisance et le vague de certaines formules métaphysiques très-séduisantes, et d'avoir su résister à la chimère par la force du bon sens appuyé sur la tradition thcologique. Il y a plus : Arnauld a résisté aux entraînements de sa propre nature et de ses propres opinions. Le janséniste a trouvé pour parler de la liberté humaine, du droit des créatures à notre amour, et de la bonté de Dieu, des paroles dignes d'admiration. 11 a vu que dans un système où l'esprit est^déclaré incapable de se mouvoir, on ne peut conserver la liberté sans inconséquence; et appuyé sur le décret si net, si précis, si énergique du concile de Trente, il a rejeté la passivité de l'âme *. 11 a vu que défendre aux
1. Arnauld est ici plus décidé et plus explicite que dans le Livre des vraies et des fausses idées, — Au moment où parurent les Ré^ flexions philosophiques et théologiques , la théorie des causes occasionnelles fut combattue dans deux livres remarquables, provoqués par la polémique d'Arnauld et de Malebranche. Fontenelle, dans ses Doutes sur le système physique .des causes occasionnelles (IG86), examine la question au point de vue^de la matière et du mouvement: il fait voir que ce système ne fait agir Dieu ni par des voies plus simples et plus générales, ni plus en souverain, que le système commun ; que Dieu, selon Malebranche, fait le monde imparfait, pour le faire simple, au lieu de le faire d'abord parfait, puis après le plus simple possible : ce qui est peu sage; enûn que reconnaître dans les créatures corporelles une force mouvante réellement distinguée de Dieu, ce n'est pas diminuer la toute-puissance divine, pas plus que de leur attribuer une existence distincte de celle du Créateur. « Tout ce que vous me direz contre la force des créatures, je vous le rétorquerai contre leur existence. » M. de Villemandy, dans son Traité de Vefficace des causes secondes (Leyde, 1685), examine sans aucun esprit de dispute le système des causes occasionnelles, et admet l'activité des corps et l'activité des esprits. 11 montre l'âme active dans la pensée et dans la volonté, dirigeant et appliquant ses facultés, a le tout sous la direction de Dieu et avec son concours immédiat, mais pour-
hommes d'aimer les créatures sous prétexte qu'elles sont dépourvues de toute efficace, c'est ruiner par une métaphysique suspecte et une piété mal entendue Tordre naturel, et au nom de la saine morale il a protesté éloquemment. Enfin, il a vu que la bonté divine était négligée et compromise dans ces théories qui font Dieu si attentif à la simplicité des voies où semble consister toute la sagesse, et si soucieux de se procurer en créant un honneur digne de sa majesté infinie; et' à l'aide de saint Augustin et de saint Thomas S il a montré dans un simple et noble langage Dieu souverainement parfait se cofnmuniquant non par besoin, mais par plénitude et abondance, et créant, parce qu'il est bon, des êtres qui participent à sa perfection comme à leur principe et y tendent comme à leur fin.
Nous applaudissons, sur tous ces points, aux efforts heureux d'Arnauld, et nous recueillons ses remarques judicieuses. Mais nous ne nous dissimulant avec beaucoup de liberté et quelque espèce d'indépendance, » II relève rinconséquence de Malebranche qui donne aux esprits, dépourvus de toute eflicace, la force d'arrêter sur un objet particulier le mouvement que Dieu leur imprime vers le bien en général. Au téjnoignage de Bayle {Nouv. de la Rép, des lettres^ août 1686, art. 6), (' tout cela est bien prouvé; » ce qui ne veut pas dire, ajoute le sceptique, que « les arguments soient incontestables, » et de nature à convaincre les cartésiens, a fort difficiles à contenter en fait de preuves. »
1, Réflex, philos, et théoL, II, ch. ii. Après avoir exposé l'opinion -de Malebranche sur le motif de la création, Arnauld s'écrie : « S. Thomas, dans son stylo simple, me paraît bien plus grand et bien plus élevé. » Et il cite de fort beaux textes {Summa theol, I*, q. XIX, art. 2; q. xliv, art. 4). Il cite aussi un beau texte de S. Augustin (De Genesi, I, v).
Ions pas combien sa pensée demeure incomplète. Elle n'a pas, si je l'ose dire, de profondes racines dans une grande métaphysique. Le bon sens naturel, servi par les nécessités du combat, lui fait dire des choses excellentes sur la liberté, sur la morale, sur la bonté divine. Mais dès qu'il touche à la question de la grâce, il compromet singulièrement cette activité qu'il vient de supposer dans l'âme ^ Quand il parle de la nature et de l'origine de la loi du devoir, il méconnaît l'universalité et l'immutabilité des principes moraux et ne conserve que par une inconséquence une loi naturelle et une justice naturelle^; enfin, quand il expose la prédestination telle qu'il l'entend , il ne tient point [de compte de la bonté divine , et si en prêtant à la Providence des duretés choquantes, il ne les explique point, comme Malebranche, par les exigences d'une sagesse scrupuleuse, il semble n'en trouver d'autre raison que la volonté souveraine et indépendante du Tout-Puissant, ce qui assurément ne donne point de la perfection et en particulier de la bonté de Dieu une idée plus relevée ^.
A vrai dire, Arnauld et Malebranche reconnaissent
1 . Alors il laisse à l'àme si peu de liberté que Malebranche lui oppose ce même canon du Concile de Trente que nous citions plus haut. Voyez aussi l'usage que Malebranche fait de ce canon contre Boursier, janséniste, Réflex.surlaprémol. phys., § 3.
2. Règles du bon sens, réplique au P. François Lamy, au t. IV* des Œuvres complètes d' Arnauld.