Lettre à Rémond de Montmort, 1715. (Ed. Erdmann, p
L£S CRITIQUES DE HÀLEBRANGHEi 99
comme aussi quand ils disent que la matière n'est autre chose que l'étendue. Car l'âme est un sujet ou concfeium qui pense, et la matière est un sujet -étendu ou doué d'étendue.
Leibnitz accorde aux Cartésiens que l!âme pense toujours actuellement, mais non qu'elle s'aperçoit toujours de ce qu'elle pense.
Leibnitz trouve « qu'on a grande raison de réfuter le P. Malebranche lorsqu'il soutient que l'âme est purement passive. Toute substance est active, et l'âme surtout. »
Jusqu'ici, Leibnitz est d'accord avec l'auteur de la Réfutation : mais le voici arrivé à l'idée de rinfini. Il lui semble que Dutertre ne combat pas bien le sentiment du P. Malebranche. « Si l'esprit, dit le Jésuite, avait une vue claire de l'infini, le P, Malebranche n'aurait pas eu besoin de tant de raisonnements pour nous y faire penser. Mais, par le même argument, répond très-bien Leibnitz, ^on rejetterait la connaissance très-simple et très-naturelle que nous avons de la Divinité. Ces sortes d'objections ne valent rien, caf on a besoin de travail et d'application pour donner aux hommes l'attention nécessaire aux notions les plus simples, et on n'en vient guère à bout qu'en les rappelant de leur dissipation à eux-mêmes. » Puis, comme Dutertre confond l'infini avec l'indéfini et dit que l'esprit forme cette idée en mettant bout à bout des longueurs^
répétées tant qu'on voudra, Leibnitz fait celte remarque profonde : a C'est déjà connaître Tiofini que de connaître que cette répétition se peut toujours faire. »
Le Jésuite reproche à Malebranche cette expression : Dieu est l'être en général. Il prend cela pour un être vague et notionnel, comme est le genre dans la logique. Leibnitz ne justifie pas l'expression, mais croit que Malebranche a entendu, non pas un être vague et indéterminé, mais l'Être absolu.
Voici enfin la théorie des idées. C'est à la fois le point le plus vulnérable et le plus solide de la philosophie de Malebranche. Leibnitz voit cela, et avec une incomparable netteté, fait la part du vrai et du faux, rejette le chimérique, conserve le solide, cherchant le fond de la pensée au lieu de s'arrêter au dehors, comprenant les intentions sous les mots, et sachant dégager d'une formule erronée la vérité qui y est pour ainsi dire en souffrance. 11 faut citer textuellement :
« 11 y a plus d'apparence de combattre le sentiment du P. Malebranche sur les idées. Car il n'y a aucune nécessité, ce semble, de les prendre pour quelque chose qui soit hors de nous. Il suffit de considérer les idées comme des notions, c'est-à-dire comme des modifications de notre âme. C'est ainsi que TÉcole, M. Descartes et M. Arnauld les prennent. Mais comme Dieu est la source des possibi-
lilés, et par conséquent des idées, on peut excuser et même louer ce Père d'avoir changé de termes, et d'avoir donné aux idées une signification plus relevée, en les distinguant des notions, et en les prenant pour des perfections qui sont en Dieu, auxquelles nous participons par nos connaissances. Ce langage mystique du Père n'était donc point nécessaire; mais je trouve qu'il est utile, car il nous fait mieux envisager notre dépendance de Dieu. Il semble même que Platon parlant des idées et saint Augustin parlant de la vérité, ont eu des pensées approchantes que je trouve fort raisonnables ; et c'est la partie du système du P. Malebranche que je serais bien aise qu'on conservât, avec les phrases et formules qui en dépendent, comme je suis bien aise qu'on conserve la partie la plus solide de la théologie des mystiques. Et bien loin de dire avec l'auteur de la Réjutation que le système de saint Augustin est un peu infecté du langage et des opinions platoniciennes, je dirais qu'il en est enrichi, et qu'elles lui donnent du relief. >
Enfin Leibnitz trouve qu'on peut excuser et même louer cette expression que nous voyons tout en Dieu, € pourvu qu'on la prenne bien, car il est plus aisé de s'y méprendre que dans l'article précédent des idées. > Et le moyen de bien la prendre, c'est de considérer que Dieu exerce sur nos âmes une influence réelle, que toutes nos perceptions sont un
don continuel de Dieu, une participation bornée de sa perfection infinie, en sorte que ce qu'il y a de vrai et de bon dans nos connaissances est une émanation de la lumière de Dieu, et qu'en ce sens on peut dire que nous voyons les choses en Dieu,
Les Jésuites vengent le sens commun contre les excès de l'idéalisme ; Leibnitz à son tour venge la métaphysique contre la critique trop étroite des Jésuites.
Bayle, ou la critique sceptique.
Arnauld, Locke, Fénelon, les écrivains de la Compagnie de Jésus, sont des adversaires décidés des doctrines qu'ils critiquent : ils les examinent dans le dessein de les réfuter ; ils les réfutent au nom de dogmes ou de principes qu'ils croient menacés par elles et qu'ils veulent défendre. Ils lui opposent donc ou une philosophie contraire ou les décisions de la théologie, Bayle est un critique d'un tout autre genre. Esprit vif et sagace, il entre à merveille dans la pensée des auteurs les plus différents: il est charmé par leurs qualités, et se plaît à les mettre en lumière ; il aperçoit leurs défauts, et les signale. Il excelle à découvrir toutes les difficultés que soulève un système; mais il ne manque
jamais d'avertir que Topinion contraire n'est pas plus assurée. Témoin de luttes ardentes, il ne prend définitivement parti pour personne : ce combat oit les adversaires apportent tant de passion, c'est pour lui un jeu ; il le regarde de sang-froid, distribuant des deux côtés, selon l'occasion, ses éloges ou ses critiques, admirant la beauté des armes, l'adresse des tactiques, la vigueur des coups, ou bien notant les fautes et les défaillances, mais toujours indifférent pour l'objet même de la dispute. A vrai dire, il a bien, lui aussi, sa passion : seulement, elle ne ressemble point à celle des autres. C'est l'intérêt de la vérité qui anime les combattants; et lui qui les contemple, il n'a qu'une chose à cœur, c'est de ruiner la raison et d'établir le scepticisme : scepticisme à part, qui n'éteint pas la curiosité et n'interdit pas la controverse, mais qui conseille d'aller à la recherche et au combat, l'esprit vide de toute conviction, sans autre amour que celui de la discussion. On a vu des philosophes chercher dans le scepticisme la tranquillité et le repos. Bayle est un agitateur. Il remue les questions, sans souci delà solution; il remue les esprits, sans se mettre en peine des résultats; il se meut continuellement lui-même, sans songer à se fixer nulle part ; et c'est là son plaisir et sa grande affaire. Avec cela, il a l'espoir d'être assez utile aux hommes : n'est-ce pas les éclairer que de leur montrer
que trop souvent ils n'y voient goutte? et si, en les débarrassant de tout principe fixe et de toute vérité comme d'un préjugé incommode et dangereux, on les rend à la fois plus hardis dans leurs libres recherches, et plus tolérants pour les opinions d'autrui, ne leur aura-t-on pas rendu un très-grand service?
Avec de pareilles dispositions d'esprit, Bayle était aussi éloigné que possible de la philosophie de Malebranche. Respect de la raison, respect de la foi, respect des âmes, tout cela lui manque. Soutenant un jour contre Arnauld une des opinions de Malebranche, il dit : « M, Arnauld s'apercevra bien que je ne suis pas de l'école des méditatifs qu'il a quelquefois raillés *. > Assurément entre un critique sans principes et un méditatif, il y a un abîme. Mais Bayle comprend les choses mêmes qui lui sont le plus étrangères, et dès qu'il leur trouve quelque beauté, il en parle avec une visible complaisance : il ne leur donne pas sa foi, mais il s'en laisse charmer, toujours prêt à rompre le charme par l'ironie, toujours sûr de retrouver ainsi sa liberté dès qu'il le voudra. Il admire donc, et trèssincèrement, le génie de Malebranche, il est touché, en la façon qu'il le peut être, de la grandeur du système, de l'agrément des détails, et, dans la polémi-
l. Œuvres diverses de Bayle ^ La Haye, 1737. Nouvelles de la République des LelireSf déc. 1685. ^T. 1, p. 444.)
que, de cette politesse d'esprit qui n'ôte rien à la rigueur de l'attaque ou de la défense, mais ajoute beaucoup au plaisir du spectateur. Malebranche, c'est € un excellent philosophe*, » c'est « un esprit étendu, pénétrant, net*, original s'il en fut jamais^: » son système est « bien lié* ; » c'est « l'ouvrage d'un génie supérieur, et l'un des plus grands efforts de l'esprit humain \ > Et avec cette hauteur de vues, et cette sublimité de pensées, que de « jolies choses!» Comme, par exemple, il « touche finement et agréablement » M. Arnauld dans ses Réponses! L'habitude de traiter des matières abstraites ne. diminue point la délicatesse de son esprit, et quand il se mêle de railler, il est « inimitable : » il charme les lecteurs mêmes que <f le reste du livre passe ®. » De même, dans ses ouvrages les plus relevés, il a des détails « curieux, aisés à entendre, > de ces remarques d'une justesse piquante, que l'on « comprend sans méditation, quoiqu'elles aient été produites par une profonde méditation'. > Quelque
t. Nouv, de la Rép, des LetL, mars 1684, art. 3, p. 11.
2. Ibid., mai 1684, art. 3, p. 49. Bayle examine dans cet article le Traité de la nature el de la grâce,
3. /Wd., juillet 168 i, catalogue des livres nouveaux. Bayle annonce le Traité de morale,