‹ La philosophie de Malebranche (volume 3)Chapitre 76 sur 98 · Ibid.y part, vi, ch. i · texte numérisé non relu

Ibid.y part, vi, ch. i

3. Rappelons que la première édition de la Défense est de 1748.

une œuvre de sa jeunesse : il n'y fait aucun changement, mais il veut concilier avec le sens commun ces théories si différentes des théories communes, et il en ôte tout ce qui pourrait être choquant. Il essaie donc d'exposer les pensées de Malebranche correctement^ avec précision et simplicité. Voici ce qui lui paraît incontestable. 1** Dans la perception d'un objet il convient de distinguer Vaffection ou modification de l'intelligence qui perçoit, de l'idée ou image intelligible, qui représente l'objet même à l'esprit. S** Dans la simple perception l'intelligence est passive. 3^ Cette première opération de l'intelligence, à laquelle on donne en logique le nom de simple appréhension, n'est pas sujette à l'erreur. 4"* Cette simple perception est produite dans l'âme par l'action de Dieu, non pas en ce sens que Dieu présente à découvert son essence à l'esprit humain en cette vie, comme beaucoup l'ont entendu à cause de l'expression figurée de Malebranche, prenant de là occasion de le traiter de visionnaire; mais en ce sens que Dieu qui contient éminemment les idées de toutes choses, en imprime par son action sur l'esprit la ressemblance intellectuelle qui est l'objet immédiat de la perception.

Ainsi, ajoute Gerdil, Dieu est le principe qui fait l'action sur l'âme de l'homme ; l'âme est le sujet qui reçoit l'action : or, il n'y a pas de distinction

plus réelle que celle qui distingue le principe de l'action du sujet sur lequel se fait l'action : le sentiment de Malebranche est donc formellement opposé au système non moins absurde qu'impie du spinozisme ou panthéisme. D'autre part, il est manifeste qu'une action quelconque suppose ou trahit une espèce d'union entre le principe de l'action n\êtne et le sujet qui la reçoit. C'est donc une chose bien singulière que d'autres aient accusé Malebranche d'enthousiasme et de fanatisme, pour avoir parlé de cette sorte d'union de l'esprit humain avec Dieu.

Mais ce n'est pas tout. Gerdil veut encore écarter une autre exagération. Il prétend qu'il ne suit pas de ce système que l'âme soit un être purement passif. Il rappelle que l'âme a la feculté de vouloir, qui est une faculté active, et que l'entendement luimême, passif dans la simple perception des idées, agit dans le jugement, quand il unit ou sépare les idées en affirmant ou niant l'une de l'autre. Le sentiment de Malebranche ne tend donc en aucune façon à dépouiller l'âme de l'activité, qui ne peut lui être refusée sans erreur.

Puis Gerdil remarque que ce système d'idéologie est indépendant des principes que Malebranche a prétendu établir dans son Traité de la nature de la grdce^ c'est-à-dire dans les matières relatives à la théologie, où la foi seule doit être suivie.

Enfin, c'est sans doute faute de bien entendre Malebranche, qu'on lui reproche d'avoir soumis comme à une sorte de nécessité l'action de Dieu, en l'assujettissant aux lois générales établies par Dieu même, et de n'avoir laissé au Créateur qu'une volonté générale et indéterminée par rapport aux effets] particuliers qui en proviennent. Mais, après tout, cette théorie de la Providence peut être négligée, ou même rejetée, sans que la théorie des idées soit atteinte en aucune façon : or, la théorie des idées, voilà ce qui est essentiel dans la philosophie de Malebranche, voilà ce que Gerdil défend et soutient sans cesse, voilà ce qu'il oppose aux ennemis de la raison et de la vraie philosophie. Ainsi, le malebranchiste le plus fidèle et le plus pénétré du xviii' siècle a senti, lui aussi, le besoin de tempérer la doctrine qu'il a embrassée avec tant d'amour. C'est pour nous un

grand enseignement.

Avec Gerdil, qui meurt en 1802, nous entrons dans le xix« siècle. Or, nous trouvons dans ce siècle une école célèbre, qui prétend relever de Malebranche et reproduire ou développer sa doctrine : c'est Vontologisme. Il ne serait pas sans intérêt d'étudier ce mouvement philosophique en Italie et en France, et d'examiner comment ces nouveaux disciples, dont plusieurs ont un grand mérite, comprennent et modifient la philosophie de celui qu'ils

appellent leur maître. Nous ferons peut-être un jour cette étude. Ici, nous ne voulons dire qu'une chose : c'est que s'il y a, de notre temps, quelqu'un qui rappelle le grand philosophe de l'Oratoire du xvif siècle, c'est l'auteur de la Connaissance de Dieu et de la Connaissance de Vâme : il n'est pas ontologiste, il repousse même les exagérations du véritable Malebranche, il ôte à la théorie de la vision en Dieu ce qui la rend inacceptable, il proclame l'efficace des causes secondes, il croit l'his-

toire utile et recommande l'étude des sciences sociales; mais, malgré tant de différences, il est de la famille de Malebranche : comme lui, c'est un méditatif; comme lui, il reconnaît Dieu présent dans la raison, et se refuse à séparer la philosophie et la foi ; comme lui, enfin, il a le don de rendre sensibles et touchantes les vérités abstraites, et d'unir au raisonnement l'imagination, à la science le sentiment et la piété. Ce n'est pas un disciple, mais, dès qu'on lit ce philosophe, ou plutôt dès qu'on médite en sa compagnie, on pense à Malebranche.

Nous avons assisté à la polémique d'Arnauld et de Malebranche, nous avons examiné les critiques de Locke, de Fénelon, des écrivains de la compagnie de Jésus, les remarques de Bayle, les objections de Mairan, les jugements de Leibnitz. Puis nous avons considéré la philosophie des idées dans

ses adeptes, téméraires ou modérés, fidèles ou originaux, l'étudiant d'abord dans les contemporains de son auteur, et après cela, la suivant à travers le xviii' siècle. Pefldant cette double période, nous avons vu les théories périssables succomber sous les coups de la critique ou par les excès mêmes des partisans du système, ou bien disparaître, supprimées par les disciples les mieux avisés. Trois choses restent debout : la nature divine des vérités éternelles, loi et lumière de la pensée ; l'action intime de Dieu dans la créature; la sagesse éternelle justifiée dans le monde, qui est un chef-d'œuvre, malgré les défauts que nous croyons y remarquer et malgré le mal qui y est réellement.

Là, dans ces trois principes, affirmés, démontrés, soutenus avec vigueur ou avec éclat, là, dis-je, est la beauté et la force de cette philosophie. Par là, elle résiste à ses critiques, qui faiblissent dès qu'ils la touchent par cet endroit. Par là, elle mérite de représenter, en Itahe et en France, le spiritualisme au xviii* siècle. Parla enfin, elle peut encore profiter à notre époque, pourvu qu'à ces vérités qui subsistent on joigne un autre principe trop souvent méconnu par ses adeptes, je veux dire l'activité de la créature, activité dérivée, activité dépendante, mais néanmoins réelle, attestée par la conscience et proclamée par le sens commun.

Page 1