‹ La philosophie de Malebranche (volume 4)Chapitre 55 sur 93 · Théorie du monde idécU^ 2 vol · texte numérisé non relu

Théorie du monde idécU^ 2 vol

ris pense que les idées sont choses réelles et résident en Dieu ; il admet que la matière même est en Dieu, d'une manière éminente et intelligible ; il proclame la souveraineté des vérités éternelles , et célèbre le bonheur des contemplatifs qui, recueillis en eux-mêmes, entretiennent avec ces vérités et avec Dieu, leur principe, un assidu commerce. Gomme Malebranche aussi, il distingue entre l'idée et le sentiment, et regarde les idées comme le seul objet immédiat de l'esprit : en un mot, il explique la connaissance par la vision en Dieu. Toutes ces théories, empruntées à Malebranche, il les expose et les défend avec amour, et il a pour leur auteur une admiration, un enthousiasme, une tendre affection qu'il exprime plusieurs fois en termes éloquents ou poétiques. De tous les disciples qui ont reproduit la doctrine du maître sans la modifier, Norris est, je crois, avec le P. Bernard Lamy, le plus distingué et le plus aimable.

g m. Dom Lamy, bénédictin.

Une très-vive admiration pour Malebranche, une adhésion ferme à la plupart de ses théories, et avec cela une certaine affectation de bel esprit et beaucoup de goût pour la dispute, voilà ce*qui donne au P. François Lamy, bénédictin, un air assez étrange au milieu des disciples de notre philosophe. Un

malebranchisle tient à rendre agréables les vérités abstraites qu'il propose aux hommes; mais il a toujours un style simple et naturel. Un malebranchisle attaqué se défend vivement; mais il se garde bien d'attaquer le premier. 11 redoute, à l'exemple du maître, t la qualité d'auteur, > et craint d'être engagé par sa réputation et ses écrits, t dans des liaisons dangereuses, dans des soins superflus, dans des pertes continuelles de ce temps précieux où Ton se nourrit si délicieusement de la vérité. » 11 juge € odieux et méprisable le métier de critique, > et proteste que c les gens sages n'aiment point à se battre; ils ont assez de peine à se résoudre à la défense. > Il évite avec soin toute dispute, et tâche de conserver « le bien qu'un philosophe préfère à tous les biens, la liberté, le plaisir innocent de contempler la vérité K > Le P. François Lamy est infidèle à toutes ces règles de conduite. Bien qu'il ait dit beaucoup de mal de la rhétorique dans un ouvrage exprès, il met à exprimer sa pensée d'une manière délicate ou brillante un soin un peu excessif. Et pour ce qui est des controverses et des débats philosophiques, on voit bien qu'il ne les redoute pas : tout au contraire, il s'y complaît et les provoque : Malebrauche lui-même, Malebranche qu'il admire tant, a subi de sa part un assaut.

1. Malebranche, Lettres au P. Lamy (1698}, i, au commencement.

LES DISCIPLES DE MALEfiRÀNGHE. 181

C*est là sans doute ce qui explique le sévère jugement que nous trouvons dans le manuscrit de Troyes : « Grand copiste de Malebranche, le P. Lamy fait partout le méditatif, mais il le copie sans lui ressembler. Il prend jusqu'à ses tours, ses idées, ses expressions, mais en demeurant toujours luimême, petit, superQciel, saisissant mieux les effets que les principes des choses, heureux néanmoins quelquefois dans ses pensées, lorsqu'il peut descendre jusqu'au naturel. >

L'auteur du manuscrit de Troyes * est injuste ici. Dom Lamy est, non pas un copiste, mais bien sou^ vent un imitateur, et si, en imitant, il est encore luimême, ce n'est pas que son irrémédiable petitesse demeure toujours malgré ses efforts pour se hausser ; c'est qu'il a au contraire une certaine valeur personnelle, un talent véritable, quoique de second ordre, une âme vive, noblement éprise de la vérité et du bien, un esprit facile, aimable, délicat. Il ne fait pas seulement le méditatif, il l'est pour tout de bon^» Malgré son humeur disputeuse, il connaît, lui aussi, le plaisir de contempler la vérité, il parle du Maître intérieur en homme qui sait le consulter, et il décrit les faiblesses de l'âme humaine en moraliste

1 . Nous avons vu dans le chap. i de la première partie que ce doit être le P. André lui-même.

t. Leibnitz dit de lui « qu*il a du mérite et de la méditation. » Rép, atix object. du P. Lamy, où Leibnitz répond d'ailleurs assez vivement c au célèbre et habile auteur des objections, m Erdm., p. 458.

accoutumé à se recueillir en lui-même pour s'examiner et se connaître.

On pourrait, assurément, considérer avec quelque plaisir, dans cette image affaiblie de Malebranche, des traits reproduits avec une fidélité intelligente et une sorte d'originalité ^ Mais il est plus utile de chercher en quoi le P. Lamy modifie les théories qu'il emprunte et qu'il imite.

Il croit fermement qu'il y a une raison souveraine, que les vérités éternelles ont Dieu pour principe et que nous les voyons en Dieu. Mais il n'accepte pas toutes les explications de Malebranche. Il remarque, non sans raison, que si dans cette théorie on a une idée très-claire de l'étendue ou des corps en général, on ne sait pas ce qui dis-

1. Voici un passage loué avec raison par M. Damiroo, dans son Essai sur VhisL de la philos, en France au xvu« siècle^ liv. VII, ch. i. a Un homme s*en vient de but en blanc vous dire grossièrement^ bassement, sans pudeur, que vous êtes Thomme du monde qui avez le plus d'esprit^ le plus de probité, le plus de mérite. Vous vous sentez choqué de ce compliment, vous rebutez cet homme et lui imposez silence; et sur cela, vous vous flattez de n'aimer pas les louanges. Mais patience : quelques moments après, un honnête homme 8*en vient avec des tours uns, des manières ingénieuses et délicates, d'un air respectueux et poli^ vous faire entendre, sans presque oser vous le dire, qu'il fait de votre esprit, de votre probité et de votre mérite un cas infini; et je vois que vous le recevez agréablement^ que vous récoutez avec plaisir, et que vous n'oubliez rien pour lui payer, par d'autres douceurs aussi fines, celles qu'il a trouvé l'art de si bien assaisonner. Tàtez donc ici votre cœur, voyez s'il ne s'applaudit pas secrètement de se voir si bien dans l'estime de cet homme, s*il ne lui sait pas le meilleur gré du monde de ses manières polies, et concluez de la différence dont vous avez reçu ces deux compliments, que ce ne sont ni les louanges, ni la flatterie, mais uniquement les manières de flatter et de louer, qui vous choquent. » Connaissance de soi-même ^ t. m, p. 351.

tingue précisément un corps particulier d'un autre : il croit donc que nous n'avons aucune vraie idée des ouvrages de Dieu. Mais alors que deviennent les vérités, lesquelles ne sont que des rapports entre les idées? Ces difficultés n'ébranlent pas sa foi dans la Vision en Dieu; seulement elles le rendent modeste et circonspect. « Je me retranche, dit-il, à tenir le fond de la chose, sans en connaître la manière. Je ne suis pas plus savant que saint Aur gustin. Je suis, avec lui, très-persuadé que ce n'est que dans une nature universelle et immuable qu'on voit ces grandes vérités : pour le comment, le çwomodo^ je confesse mon ignorance. »

Sur la question de la Providence générale, il se sépare de Malebranche, et même le combat. Mais si une lettre de Fénelon à Lamy lui-même ne laisse aucun doute sur cette polémique, attestée d'ailleurs par la plupart des biographes, nous n'avons pas les écrits qu'elle suscita.

Pour le pur amour, c'est autre chose. Dans son livre de la Connaissance de soi-même^ Lamy, faisant la guerre à l'amour intéressé, prétend s'autoriser de Malebranche. Celui-ci écrit le Traité de V amour de Dieu^ où il rétablit son véritable sentiment, sans nommer personne, ni Fénelon, ni le P. Lamy : ce n'est pas une œuvre de polémique, c'est une exposition. Mais une phrase indiquait l'occasion qui avait donné lieu à cet écrit ; cette phrase,

qui n'était pourtant pas blessante, irrite le P. Lamy. Il se plaint, et accuse Malebranche d'avoir chan^ d'opinion et de soutenir dans le Traité de l'amour de Dieu une autre doctrine que dans ses premiers ïges, dans les Conversations chrétiennes, par pie. C'est alors que Malebranche écrit à ce >le, à cet ami, devenu son contradicteur, trois s où il y a de l'esprit, de la vivacité, de judi- 63 remarques, mais aussi des récriminations s-douces et une insistance fatigante à répéter eproches qui d'ailleurs semblent mérités. P. Lamy s'imagine que ne pas admettre le imour, tel qu'il l'entend, c'est soutenir l'amour lenaire ; t Dieu, dit-il, ne doit pas être moins at que nous en matière d'amour; et c'est juger bassement de cet Être souverain, que de croire près ne nous avoir créés que pour être aimé ous, il puisse se contenter que nous ne l'aiis que pour notre intérêt, que pour l'amour de i-mèmes, en un mot, d'une manière que nous erions pas contents que les autres nous aîmas-

)ilà une éloquepte indignation. Seulement il y ins la pensée du P. Lamy une méprise. Maleiche montre très-bien que Dieu est la vraie le l'amour, et qu'eu ce sens il doit èlre aimé

Connaittaiice de loi-méme, i. III, p. 483.

pour lui-même; mais celui qui aime ne peut pas ne pas se plaire dans l'objet de son amour. Trouver du plaisir dans les excellentes qualités d'un ami, est-ce faire tort à cet ami, est-ce le rapporter à soimême, est-ce l'aimer d'un amour mercenaire et égoïste ? N'est-ce pas plutôt lui faire honneur ? Faudrait-il donc, pour l'aimer purement, qu'on ne goûtât aucune joie dans sa compagnie? Non, le plaisir qui sort de la connaissance du bien véritable, est un plaisir lumineux et solide, paisible et délicieux, qui ne corrompt point l'amour, mais le soutient, le récompense et, pour ainsi dire, l'achèvç. Ainsi, quand il s'agit de Dieu, qui est l'Être infiniment parfait, l'aimer et, en l'aimant, trouver en lui notre perfection et notre félicité, c'est tout un. L'amour pur et désintéressé des quiétistes est une chimère. Tout amour est intéressé en ce sens que celui qui aime ne peut détruire en lui-même le désir naturel et invincible du bonheur, et qu'en aimant il est heureux. Mais le véritable amour est désintéressé en ce sens qu'il a pour fin l'objet aimé, qu'il s'y repose, et même d'une certaine manière s'y oublie, non qu'il perde la conscience de lui-même, mais parce qu'il est tout à ce qu'il aime et au plaisir d'aimer ^

1 . Si dans ce résumé je ne me suis pas toujours servi des mots mêmes de Malebranche^x'est pour rendre sa pensée avec plus de pré* cision et de netteté.

On le voit, le P. Lamy a amené Malebranche à dire son avis sur la question qui a divisé Bossuet et Fénelon, et tandis que le P. Lamy soutient et parfois exagère l'opinion de Fénelon, c'est du côté de Bossuet que Malebranche incline '.

Je ne puis quitter notre ardent bénédictin, sans faire remarquer avec quel zèle il a soutenu la théorie des causes occasionnelles. Il a été si loin que Leibnitz a pu lui dire : c Celui qui soutient que Dieu est le seul acteur, pourra aisément se laisser aller jqsqu'à dire, avec un auteur moderne fort décrié, que Dieu est Tunique substance et que les créatures ne sont que des modifications passagères ; car jusqu'ici rien n'a mieux marqué la substance que la puissance d'agir ^. > Cet auteur moderne fort décrié dont parle Leibnitz, c'est Spinoza. Or, précisément le P. François Lamy a composé une réfutation de Spinoza. C'est encore un trait de ressemblance entre son maître et lui que cette horreur du spinozisme avec des principes qui logiquement

1. tt L'amour désintéressé, dit Leibnitz^ nous fait avoir en vue le plaisir d' autrui, mais comme faisant ou plutôt constituant le nôtre ; car, s'il ne rejaillissait pas sur nous en quelque fUçon, nous ne pourrions pas nous y intéresser, puisqu'il est impossible, quoi qu'on dise, d'être détaché du bien propre. » Nouveaux essais^ liv. II, ch. xx. Voyez encore EpisL ad Hanschium (Erdmann, p. 445), g 6 : « Deum amantibus félicitas inde propria nascitur^ >» et le reste; — StrUimenl sur V amour de Dieu désintéressé, 1697, et Lettres à Vahbé Nicaise, 1698 et 1699. (Cousin, Fragm. de philos. mod,j 2« partie, p. 166, 175 et 189.)

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