AVERTISSEMENT
Nous venons d'explorer la philosophie de Malebranche tout entière. Nous n'en avons pas dissimulé les côtés faibles. Ce système élevé sur des fondements ruineux, de toutes parts battu en brèche par la critique, s'est ébranlé à nos yeux, et toutes ces théories téméraires et brillantes se sont montrées à nous avec les conséquences fâcheuses qui les condamnent à périr. Nous avons admiré ce qu'il y avait de pénétration métaphysique dans cette vue profonde des difficultés, ce qu'il y avait de puissance d'esprit dans. cet effort tenté pour les vaincre. Mais tant de génie ne nous a point séduit. L'étude de Malebranche n'a point détruit l'impression que sa philosophie, entrevue plutôt que connue, nous avait toujours faite. Maintenant encore, elle nous charme et elle ne nous satisfait point ; elle nous semble belle, et souvent elle nous choque ou nous effraie ; nous l'admirons, nous l'aimons, et nous la jugeons avec une sévère impartialité.
Ne reste-t-il donc de cette grande philosophie que des ruines imposantes? non pas. Elle renferme des vérités solides : ces vérités, nous voudrions les conserver à l'abri d'une doctrine plus sûre.
Disons-le, Malebranche à été pour nous un maître, un maître que nous avons écouté avec respect, admiration et amour; un maître dont nous avons discuté très-librement les leçons. Nous serions désolé d'avoir perdu notre temps à son école. Ni les joies que nous avons goûtées à le lire, ni les peines mêlées d'un secret plaisir que l'étude de ses subtiles théories nous a parfois coûtées, ni l'intérêt presque dramatique que nous a ofifert sa philosophie se jouant sans cesse sur le bord d'un abîme où elle ne tombe jamais, ni les forces nouvelles que notre esprit peut avoir trouvées dans ce commerce assidu avec un homme de génie et dans un travail accompli sous une telle influence, rien de tout cela ne nous paraîtrait une excuse suffisante du temps que nous avons donné à cette étude, si nous n'en rapportions pas d'autre profit. Quand on prétend aimer la philosophie, on n'est ni artiste, ni historien, ni pur critique. On a des devoirs particuliers à remplir. Remplissons-les; faisons notre métier de philosophe, et je prends ici ce mot en son grand, et noble sens. Essaierons-nous donc d'inventer quelque nouveau système ? non pas, à Dieu ne plaise. Que les hommes de génie fassent des systèmes à leurs risques et périls : c'est leur gloire, et après tout, la science en profite d'une façon ou d'une autre. Mais dans un esprit médiocre, la prétention de faire du nouveau est insupportable et ridicule. Il y a un autre rôle à prendre, rôle difiScile encore; mais s'y essayer, loin d'être une témérité, est un devoir. C'est de préciser autant que possible les notions philosophiques que l'on accepte et de les disposer dans un ordre lumineux; c'est de faire courageusement la part des vérités bien établies, des ignorances recon-