CHAPITRE PREMIER
Si les objections et les réfutations avaient amené Malebranche à modifier ses théories, il faudrait les étudier dans l'ordre où elles se sont présentées : mais comme jamais notre philosophe n'a apporté de changement notable dans sa métaphysique , l'ordre chronologique a peu d'intérêt : le bouleverser à plaisir serait puéril, s'y asservir est inutile. Nous suivrons donc d'abord l'ordre logique des théories elles-mêmes, et, les voyant soumises à un examen sévère et souvent passionné, nous tâcherons de bien démêler ce qui succombe sous ces vives attaques et ce qui y résiste : là est pour nous le véritable intérêt de ces polémiques, et le profit sérieux que nous espérons en tirer. Après cela, nous aurons affaire à d'autres critiques, non pas hostiles,
mais inspirées par divers sentiments : l'une prodigue d'éloges pour le génie de l'auteur et la beauté du système , indifférente pour la vérité, habile à faire ressortir les points faibles et les difficultés, pour en tirer parti contre la raison ^ ; l'autre respectueusement pressante, émue des ruines qu'elle fait, demandant à l'auteur même les moyens de les réparer, et persistant toujours à trouver que rien ne les répare-; la troisième, large, élevée, sereine, trèsbienveillante et très-conciliante, notant avec finesse les défauts, corrigeant heureusement les imperfections, recueillant avec amour le solide et le bon"; toutes les trois singulièrement pénétrantes et singulièrement instructives. Sortie enfin, avec des succès divers, de ces diverses épreuves, la philosophie de Malebranche se montrera de mieux en mieux, ce me semble, avec ses mérites et ses défauts : si notre long commerce avec un auteur si séduisant nous a parfois aveuglé, ces illusions se dissiperont; les périls que nous avons pressentis se révéleront nettement; nous verrons d'une vue plus lucide et plus ferme oii est la vérité, où est l'erreur, et ainsi se préparera peu à peu et de lui-même notre jugement définitif.